Quest-ce quune plainte ? (4)
On se plaint toujours de nêtre pas sujet. Or la plainte est la parole dun sujet. Donc on se plaint en réalité de nêtre pas vraiment sujet. Toute plainte se tient dans ce raisonnement, si triviale quelle apparaisse parfois dans un premier temps, cest-à-dire si indifférente quelle semble être à la question dêtre ou non sujet en vérité. Cest ainsi que celui qui se plaint davoir mal au dos paraît nindiquer quun regret fort éloigné des enjeux cruciaux de la condition humaine : ne pas pouvoir rester longtemps debout ne constitue certes pas une atteinte à la dignité propre du sujet. Sauf à considérer que se tenir longtemps debout pour honorer quelquun (par exemple lors dune manifestation patriotique) relève dune dignité dêtre soi celle dont la promesse quon est depuis toujours est proprement lexigence dont il aurait originellement décidé ! Or on peut affirmer cela. Toute plainte laisse ainsi reconnaître un horizon qui dépasse infiniment son objet parce quil est un horizon de vérité, ou plus exactement qui le constitue depuis toujours comme objet dépassé vers une vérité qui le rend, justement, objet de plainte. Car on ne se plaint pas de nimporte quel désagrément, si cest en fin de compte toujours de nêtre pas sujet quon se plaint : il faut y avoir pressenti quêtre vraiment sujet en soit lenjeu secret autrement dit quil y aille de ce qui donnerait sens et pas simplement réalité au fait dêtre sujet, et dêtre impossiblement le sujet quon est. Je maintiens donc : en toute plainte la question est toujours celle dêtre vraiment sujet, la signification de cet adverbe étant de renvoyer à ce redoublement de sens (dêtre à être vraiment il y a un passage mais pas de différence) impliqué dans la notion de vérité.
Etre sujet ? la belle affaire ! puisque nimporte qui est sujet, en faisant nimporte quoi. Etre vraiment sujet, cest une autre histoire celle du plaignant.
Celui qui dit sa souffrance ne sadresse pas à une autorité du même type que celui qui indique sa douleur. Ici il est question de savoir, et là de vérité. Or la vérité, on ne peut pas la dire. Non pas parce quelle serait indicible, ineffable ou autres sottises du même tonneau, mais parce quelle relève de lacte et non du concept, et plus précisément dun acte dinstitution subjective qui soit, par principe, étranger à celui qui en est le sujet. On reconnaît le vrai à leffet de subjectivation quil produit : il y avait nimporte qui (un sujet en général, celui que nimporte qui aurait été dans la même situation), il y a désormais quelquun (celui qui, à le reconnaître là où il ny avait aucune différence, a décidé que le vrai était vrai). La question de la plainte est toujours celle de cet effet.
La vérité tient dans ce « désormais » de linstitution subjective (quon peut aussi nommer la marque dans son effet de distinction), et elle soppose donc au concept qui avère au contraire lindifférence du sujet, puisque le concept a pour nature luniversalité transcendantale, à la fois dans sa production et dans sa reconnaissance. Jamais le vrai ne peut être de nature théorique bien quévidemment il y ait des théories vraies (mais alors elles le sont en tant que choses singulières, faites de concepts dont la dimension représentative importe mais ne compte pas) parce que le théorique avère un sujet réflexif dont sa simple possibilité était déjà linstitution. Cest dailleurs pour la même raison quil ny a pas de vérité dans lexpérience mais seulement dans lépreuve (cela dit, il y a une dimension dépreuve dans toute expérience ), parce que dans lexpérience le savoir est seul à compter dès lors quil ny a dexpérience que comme mobilisation de savoir donnant lieu à un supplément de savoir. Or lexpérience répond à la douleur mais pas à la souffrance (sauf peut-être dans sa dimension dépreuve), qui ne renvoie à aucune nécessité subjective, puisque le sujet douloureux veut tout simplement être normal : il veut que tout aille bien (par exemple que la fracture soit réduite) et donc que le monde soit assuré, définit quil est avant tout dexclure ce sujet quon peut dire vrai en le reconnaissant, en extériorité radicale à lui-même, comme le sujet de la pensée. Bref, la vérité est non pas du côté dun savoir quon pourrait énoncer mais du côté de lacte, en tant que tout acte est de production subjective.
Or si la vérité ne peut pas être dite au sens où elle na pas la représentation pour nature (bien que, je le répète, il y ait des représentations vraies), elle peut être racontée. A la théorie, dont la notion exclut celle de vérité puisquelle ne met pas le sujet en cause, il faut opposer le récit non pas surtout au sens où il assurerait une « communication » par le biais de métaphores dès lors ramenées à des ersatz de concepts, mais au sens où laltération subjective quon a décrite comme le nouage du « toujours le même » et du « désormais un autre » peut se représenter comme un devenir. Toute la notion romantique de la « formation » (Bildung) dit cela, à propos dun sujet qui est devenu celui quil est désormais et que son statut de sujet pour lénonciation ou pour la rétrospection institue représentativement en vrai sujet. Si lon oriente cette notion selon une représentation de type prospectif qui pourra figurer la nécessité dêtre vraiment dont tout sujet est toujours fait (car être sujet, cest avoir à être sujet et donc à lêtre vraiment), on obtient quelque chose comme une indication où se dise le manque de vérité subjective, non pas dans lidéal ou dans labstrait mais tel quil est concrètement engagé dans la réalité singulière du sujet, cest-à-dire tout simplement dans sa souffrance.
On découvre alors que toute plainte est lengagement dun récit de vérité. Tous les exemples de plainte en attestent, si triviaux quon les imagine dans un premier temps. Celui qui se plaint du dos engage sans le savoir un récit où il est question (par exemple) dhonorer ou (autre exemple) de dominer. Or il sagit là de manières de représenter ce que ce serait, dêtre vraiment sujet, dans son cas. Sans cette implication dun devenir qui figure prospectivement (donc faussement !) le nouage du « toujours le même » et du « désormais un autre », il ny a tout simplement pas de plainte. Le récit de « formation » représentativement impliqué dans la plainte sera donc, sous les espèces dun devenir, toujours le récit dune distinction : celle dêtre à être vraiment. De fait, lidée dun Bildungsroman dont le héros serait devenu comptable est simplement grotesque ou parodique. Eh bien ce récit vaut comme lexplicitation ou plutôt l« imaginarisation » de la plainte.
Disons-le autrement : chez celui qui
se plaint, il y a la nostalgie dune aventure spirituelle qui aurait fait de
lui cet autre irreprésentable quil a depuis toujours à être, parce quil
a pour existence subjective den avoir été, et donc den être, la promesse.
Car bien sûr, si la question de la souffrance est celle de la vérité, si la question de
la vérité est la question du sujet (on ne peut constater que le vrai est vrai
mais quil faut en avoir décidé et par là être advenu contre lanonymat
des raisons communes), alors la question de la plainte est, pour chacun, au-delà de ce
dont il se plaint, celle de sa propre spiritualité.
Le spirituel, cest que le trivial soit misérable, mais aussi que le sublime soit une imposture (être au-dessus de tout cela, avoir trouvé une solution à ladite misère). Je dirai alors que toute plainte rappelle cette nécessité quen chacun sa vérité ne soit pas triviale, sans pour autant être autre chose puisque la distinction nest pas une qualité (si elle était une qualité, on ne parlerait pas de distinction mais de différence, ni donc de vérité mais de réalité). Lessentiel est en somme de retenir que la plainte atteste que celui qui se plaint a la spiritualité pour nature. Pour nous, cela revient à reconnaître dans le spirituel la différence entre souffrir et avoir mal, la même que celle quil y aurait entre lautre impossible de la promesse (le vrai sujet, celui de la responsabilité dêtre responsable) et le même nécessaire de la réalité y compris dans sa dimension morale (le sujet, celui de la responsabilité).
Lexemple spinoziste de laveugle serait particulièrement parlant : pourquoi celui-ci est-il à plaindre, sinon parce quon est déjà en train de (se) raconter quel autre sujet il serait sil voyait ? Pas simplement un autre au sens où il y a une différence entre posséder une faculté et en être privé, mais au sens où du vrai sujet quil est empêché dêtre. Or lessentiel est de reconnaître en cette altérité lindication de la vérité : cest par exemple dans lamour de la peinture que notre aveugle aurait vraiment été sujet, son infirmité actuelle nen faisant quun sujet réel et souffrant.
On objectera que linfirmité est une raison suffisante pour plaindre une personne, sans quon ait besoin dy reconnaître en filigrane des raisons positives : ce nest pas dêtre privé dune carrière de peintre que laveugle est à plaindre, mais tout simplement dêtre aveugle. Certes, mais ici également il ne faut pas confondre ce qui compte avec ce qui importe, la question du sujet dans sa vérité et la question du sujet dans sa réalité. Autrement dit, il faut se demander de quel sujet il est question : dun sujet singulier cest-à-dire dont le statut de sujet soit une responsabilité personnelle (être singulièrement donc de manière inouïe sujet de son statut de sujet), ou dun sujet quelconque cest-à-dire dont le statut de sujet soit une condition transcendantale (celui que nimporte qui aurait été à sa place) ?
Car on peut concevoir que la cécité ne compte pas, bien quelle soit forcément dune importance extrême, chez certaines personnes par exemple Borgès. Dira-t-on que cet homme est un infirme ? Bien sûr que oui du côté de la réalité (ce qui importe), mais non du côté de la vérité (ce qui compte), puisquil est vraiment sujet et quen ce qui le concerne, donc, la plainte est sans vérité. Ce nest pas son infirmité qui décide de lui, mais son uvre. De fait, nous ne pouvons le plaindre quà la condition de dénier quon parle Borgès : certes nous le plaignons, mais comme nous avons raison de plaindre nimporte quel individu frappé de cécité, et pour cette seule raison duniversalité (il est la conclusion dun syllogisme : tous les aveugles sont à plaindre, or il lest). Voilà en quel sens on peut dire que celui qui est vraiment sujet nest dès lors, quand il est frappé de maux aussi terribles que celui-ci, pas vraiment à plaindre mais réellement il lest bien sûr : là où ça importe à lextrême mais où ça ne compte pas. Il est à plaindre, oui, mais quand même pas vraiment. Quelle est la souffrance, dans un tel cas ? cest non pas de ne pas être ce vrai sujet que chacun a constitutivement la responsabilité dêtre, mais seulement dêtre maintenu par ladversité en dehors de la condition commune des humains. On souffre toujours de ne pas être sujet, en loccurrence un sujet normal et ordinaire. Ce qui revient à dire quil ny a pas de vérité à plaindre Borgès de sa cécité mais seulement de la compassion : celle quon doit à nimporte qui. Or il nest pas nimporte qui mais Borgès, de sorte que cette compassion est en même temps légitime puisque la cécité peut concerner nimporte et quelle le concerne, et totalement déplacée puisquil na strictement rien à faire de notre compassion, dont le seul destinataire possible est une personne du commun puisquen effet ce malheur peut frapper nimporte qui et que nimporte qui en souffrirait.
La pitié ou même la compassion ne valent que pour les personnes du commun. Cest ainsi que lidée de plaindre Jeanne dArc davoir été brûlée vive est évidente (certes !) mais dun autre côté na strictement aucun sens, si cest bien delle quon parle. Pour lhéroïne il ny a pas de compassion, sauf évidemment quand nous la considérons comme une victime de supplice (et il est impossible de ne pas le faire), cest-à-dire quand nous nous la représentons contre sa distinction et donc contre sa vérité comme ayant été nimporte qui (ce quelle était par ailleurs, comme il appartient à nimporte qui de lêtre).
Ni les créateurs ni les héros ne sont à plaindre et il est des personnes à lextrême du malheur pour qui la pitié ou simplement la compassion des autres serait non pas une aide mais une insulte, ainsi que nous le ressentons confusément dans notre hésitation à plaindre les personnes qui ne sont pas du commun (les créateurs et les héros comme êtres de limpossible). Cest quà leur propos et de notre point de vue la question dêtre vraiment sujet ne se pose plus. Si nous reconnaissons que la plainte a quelque chose de déplacé en ce qui les concerne (sil leur arrive de se plaindre, cest en quelque sorte quils ne sont pas à leur propre hauteur ce dont le respect nous interdit paradoxalement dêtre complices), cest que nul dentre nous nignore lenjeu de la plainte : non pas être sujet, mais lêtre vraiment. Bref, lessence de la plainte est dimpliquer la distinction personnelle celle là même qui apparaît quand on dit quelle vaut uniquement pour les personnes du commun ou quand on reconnaît quil appartient au sujet comme tel quil ait à advenir à sa propre étrangeté. Seul le sujet commun se plaint dès lors dêtre commun : sujet, oui, mais pas vraiment. Et certes, il a raison de se plaindre : la responsabilité de soi ne cesse dinsister contre lévidence dêtre, et dêtre soi, puisquon nest (vraiment) soi que sans soi ou, si lon préfère, puisque notre vérité nous est définitivement étrangère.
Je vous remercie de votre attention.
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