Quest-ce quune plainte ? (3)
La plainte est le discours de la souffrance comme telle, et cest depuis la contradiction insistante de la vérité et de la vie que celle-ci doit être comprise. La plainte porte donc sur cette contradiction plus essentielle ici que linsistance, quon trouve aussi dans le cas de la douleur (insistance de lexistence contre la vie). Toute plainte porte alors sur la contradiction de la vérité et de la vie et peut donc sentendre à partir dun regret : que la vie ne soit pas vraie. Voilà de quoi on se plaint originellement, indépendamment de linsistance proprement dite qui se traduit subjectivement par la nécessité quon endure la souffrance.
Si cest toujours dêtre coupé de la vérité qui insiste en nous quon se plaint, on se plaint à la fois dêtre étranger à soi-même et de mener une vie non vraie. Il appartient ainsi à la plainte de dire, sans le savoir, quon a la vérité et non la vie pour patrie, si lon peut sexprimer de manière aussi romantique. Disons-le plus rigoureusement : la réponse que la vie donne à la question que nous sommes pour nous-même est par principe un malentendu, et cest de cela quon se plaint. Et certes, la vie répond toujours dans la priori du bien : elle identifie la question du sujet à celle de son bien, et cest le même de vouloir et de vouloir le bien quon lentende de manière relative (lagréable ou lutile) ou de manière absolue (ce qui simpose moralement). Or sa souffrance est pour un sujet la fausseté insistante de cette réponse : la vérité du sujet nest pas son bien, ni le bien, alors même quil lui est impossible de ne pas traiter sa propre question autrement que dans des significations qui en soient plus ou moins directement les implications. Voilà de quoi on souffre, originellement : on fait dune manière ou dune autre pour le mieux (être paresseux ou travailleur, lâche ou courageux, sont des manières de servir son bien), or ce nest pas de cela quil sagit pour le sujet en tant que sujet. Et certes, il ne peut, lui, vouloir que comme sujet de la représentation, puisque cest leffectivité du sujet de la représentation quon appelle volonté ! Seulement la question du sujet nest pas celle dêtre sujet de la représentation : cest celle dêtre sujet pour le statut de sujet ou, si lon préfère, dêtre responsable doccuper la condition dêtre responsable, avant tout ce qui pourrait par ailleurs lui être imputé. Voilà en quoi il ny a pas de solution. Car tout au plus pourrait-on vouloir son bien de manière paradoxale en se disant quil ne faut pas vouloir son bien ce qui aurait simplement pour effet dhabiller de mauvaise foi limpossibilité subjective originelle qui ordonne chacun dêtre dabord sujet de son propre statut de sujet (quêtre sujet ne soit pas un état mais déjà une responsabilité).
Se voulant lui-même et par conséquent
voulant son bien (ou le bien au sens où la morale assume la formalité pure de la
volonté comme telle), le sujet saccomplit donc en exclusivité à la vérité qui
le causerait comme vrai sujet. Sujet accompli et vrai sujet sont donc en exclusivité lun
à lautre : la question du bien, même idéalement menée à terme, est
radicalement étrangère à la question du vrai, puisque la première est laffaire
du sujet alors quil appartient au vrai, comme vrai, quil soit à lui-même sa
propre affaire (la définition du vrai, cest quil soit sujet de la vérité
par laquelle, dès lors, il est vrai). A chercher son bien, même son bien de sujet
quon pourrait imaginer identique à quelque « authenticité », le sujet
se trahit donc lui-même, puisque cest lincidence du vrai qui la fait
sujet et quil nest pas sa propre origine. Dans la plainte, on dit cette
trahison qui est souffrance parce quelle est butée sur une
impossibilité : on ne peut faire que pour le mieux et ce nest pas ça. La
vraie vie est ailleurs, en somme : hors de soi. Mais alors elle ne peut être vécue
comme vie propre. Le sujet est donc pris dans lalternative de vivre ou de ne pas
vivre, le premier terme renvoyant à la trahison et le second à létrangeté. Je
formule la difficulté en disant que le propre de son affaire, cest quelle ne
soit pas son affaire. Voilà exactement ce que dit la souffrance : la vie sans la
vérité nest pas vraiment la vie. Et la vie bonne, qui viendrait à la place de la
vraie vie comme le sujet commun vient, dans la réflexion, à la place du sujet
distingué, est une trahison.
Toute plainte dit un autre malentendu : dune part elle est demande daide et par conséquent inscription de son sujet dans lhorizon de son bien, mais dautre part elle dit que cette inscription est mensongère et que la question nest pas du tout là.
En mettant laccent sur la demande daide impliquée dans la plainte, on peut dire quelle trouve son premier paradigme, celui dont elle est en même temps la contradiction, dans la formule du Caligula de Camus : les hommes meurent et ne son pas heureux. Eh bien c'est à reconnaître la fausseté radicale de ce paradigme quon peut seulement entreprendre de penser la plainte, et donc la souffrance telle quelle se dit.
La question que le sujet est pour soi est celle de son bien, puisquil ny a pas dautre but pour un sujet que dêtre sujet, et que lordre du bien est celui de cette nécessité. Or si le sujet est pour soi ce qui compte (mais justement : le vrai sujet nest pas pour soi mais sans soi), cela signifie que pour lui rien ne compte : tout importe plus ou moins, dune manière positive ou négative, et cest par lui quest ce qui est. En ce sens le statut de sujet est exclusif de léventualité même quil y ait du vrai, si lon nomme « vrai » cela qui compte en tant quil compte. Or il y a du vrai puisque leffet sujet est indéniable et que le vrai se reconnaît précisément à ce quil produise du sujet, selon le nouage du « toujours le même » et du « désormais un autre », autrement dit selon la marque. Pointer un effet de sujet ou pointer une causalité du vrai, cest la même chose faute de quoi on ne parlerait pas dun sujet mais uniquement dun individu (la vérité est donc la cause de cette distinction, au double sens du mot cause). En dautres termes : le sujet a été compté puisquil est sujet. De sorte que la notion même de sujet, entendue comme ce qui compte en face de tout le reste les objets qui se trouverait compté par lui, est identique à sa propre fausseté. On a compris que si le sujet souffre, cest parce quil est faux : il ne peut pas ne pas se poser comme ce qui compte, or cela même atteste quil est originellement compté. Tout sujet souffre ainsi dêtre fait de trahison ce qui nest pas simplement trahir au sens où elle est la manière dont il assume forcément sa responsabilité dêtre sujet : prétendre compter. Le sujet souffre donc dêtre (seulement) un sujet prétendu, cest-à-dire dêtre en quelque sorte identique à son cantonnement dans son propre retrait. La souffrance, bien sûr, cest quil en soit responsable, puisquêtre sujet nest pas sa condition mais son affaire. Doù ce que javançais : être sujet, cest souffrir de nêtre pas vraiment sujet, den être absolument responsable et de ne pourtant pas pouvoir faire autrement.
Et certes, la vie dun homme est
bien la réponse quil a effectivement donnée à la question quil était pour
lui-même, celle de ce que cest quêtre sujet. Eh bien cette réponse est
toujours manquée, et le sujet souffre de ce quil ne soit jamais sans le savoir.
Parce quil nest sujet que par une marque qui la distingué à jamais du vivant individuel quil est par ailleurs, il faut dire le sujet constitutivement étranger à la question de ce qui le fait sujet. Cest dêtre fait de cette étrangeté quil souffre : il nest sujet de sa vie quà ce quelle ne soit pas sa vérité. Souffrir de sa propre étrangeté véritative, dès lors quon ne parle de sujet quà ce que la réalité importe et la vérité compte, ou souffrir dêtre marqué, dès lors que la marque a toujours déjà distingué le sujet du simple individu quil aurait été par ailleurs, cest la même chose : il sagit toujours de dire que le sujet na pas pour vérité ce quil a pour réalité et que, comme sujet, il en est absolument responsable. Le sujet nest jamais à sa propre hauteur, il a toujours déjà trahi la promesse qui a ouvert son temps comme temps subjectif et il lui a toujours été impossible de différer de cette trahison.
Etre sujet est laffaire du sujet. On pourrait dire que cette affaire est trop lourde, et ce ne serait pas faux. Mais létrangeté radicale et surtout définitive du sujet à sa cause oblige à reconnaître quelle est faite dimpossibilité et, pour le dire clairement, dinhumanité. Car être marqué est une manière de barrer localement la possibilité humaine, qui est celle de se retrouver dans la condition de ses semblables. Là où il est marqué, celui qui lest apparaît aux autres et à lui-même comme foncièrement inhumain. Et comment linhumanité pourrait-elle jamais être laffaire dun humain ? Comment, en dautres termes, aurait-il jamais pu vouloir tenir sa propre promesse ? Bref, la question de la souffrance peut se dire ainsi : être sujet est pour chacun sa propre affaire, et son affaire nest pas son affaire ni dailleurs celle des autres qui ne le reconnaissent quautant quils se méprennent sur lui cest-à-dire sur son inhumanité.
Que laffaire du sujet ne soit pas
son affaire, et que sa souffrance tienne constitutivement à cela (lidée quon
puisse être sujet sans en souffrir na aucun sens), cest ce que peut traduire
la notion dexistence, quand on loppose à celle de la vie. Rien de moins
humain que lexistence, dont la notion récuse davance toute idée de
constitution, et par conséquent, pour nous qui opposons ici la nécessité pour soi du
sujet à létrangeté radicale et définitive de son affaire, toute idée de
destitution de la vérité du vrai (car cest la définition même de lobjet quil
tienne sa vérité du sujet, autrement dit que ce quon lui reconnaîtra comme
vérité lui soit à jamais impropre). Si lon admet ainsi pour le sujet quon
parle dexistence par opposition à vivre, alors on admet pour lobjet quon
parle de vérité par opposition à être constitué. Cest finalement de ne pas exister
que, comme sujet, on est toujours déjà fondé de se plaindre. Ou, si lon
préfère, on est fondé de se plaindre de ce quil ny ait pas de vérité
autour de soi mais seulement un horizon dexpérience. A quoi nul ne pourrait
objecter quil y a malgré tout du vrai (des uvres, des réalités de la
nature) parce quil mentionnerait alors une possibilité, celle dune expérience
différente, dont la simple notion est exclusive de lidée de vérité. Je le
répète : le vrai, on nen fait pas lexpérience mais lépreuve. Et
comme le propre de lépreuve est quon y reste, autrement dit quon en
sorte comme étant désormais un autre, il est évident que rien de décisif, rien dont on
ait à faire lépreuve comme celle de lacte de son propre nouage, na la possibilité
de figurer dans notre horizon. Je maintiens donc : on se plaint de ce quil
ny ait pas de vérité et on se plaint de ne pas exister les deux ne
faisant quun.
La notion dexistence dit cette unité, contre la vie. Mais bien sûr, cest encore et toujours de la vie quil sagit, sauf quon pourrait alors concilier (et surtout pas réconcilier !) quun sujet vive et quil soit produit comme sujet par un certain effet qui soit un effet de vérité. En un temps déjà lointain, javais repris cette idée dexistence qui mavait été soufflée par la fameuse réplique de Louis Jouvet dans Hôtel du Nord « Ma vie nest pas une existence ». La formule signifierait alors : il ny a pas de vérité dans ma vie ; et une vie sans vérité nest pas la vie dun sujet mais seulement dun individu. On retrouve alors le principe de la plainte : cest toujours de ne pas être sujet quon se plaint, en somme de ne pas « exister », si cest bien dêtre causé par le vrai, cest-à-dire marqué, que le sujet advient comme tel. Or je le demande : quest-ce donc finalement que cette « existence », sinon une vie qui répondrait, comme vie, à la promesse que nous sommes depuis toujours, pour les autres et pour nous-mêmes ?
Illusion bien entendu : si la question du sujet est bien celle de la vérité, alors cela signifie quon nest vraiment sujet quà ce que notre affaire (la vérité) ne soit pas notre affaire (et certes, la vérité ne peut être que laffaire du vrai lui-même). Voilà de quoi nous souffrons : notre question est celle de la vérité, et la vérité est trop notre affaire pour quelle soit notre affaire. Pour le dire en langage métaphysique, la plainte déplore avant tout lexclusivité de la pensée et de lêtre. Et certes, si cest seulement sans soi quon pense, alors ce qui causerait notre vie à être vraie nous est à jamais étranger.
On a donc le choix entre servir lidéal
commun la vie bonne tel quil se particularise dans la situation qui est la nôtre,
ce qui est simplement se trahir soi-même, et ne pas vivre vraiment. Il y a en
effet de quoi se plaindre.
Je vous remercie de votre attention.
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