Le dit de la souffrance
ou : quest-ce quune plainte ?
Les grandes douleurs sont muettes, prétend la sagesse populaire. Je ne sais pas. Par contre je sais quil y a un dit de la souffrance, et que cest lui quil faut interroger quand on a entrepris den découvrir la vérité, comme je vous ai proposé de le faire cette année. Le dit de la souffrance porte un nom : la plainte. On ne saurait donc penser la souffrance sans obtenir une réponse précise et satisfaisante à la question de savoir ce que cest que se plaindre.
Se plaindre nest ni crier, ni gémir : la souffrance nest pas la douleur. La plainte est une parole et suppose comme telle une distance entre son sujet et son objet, distance dont on peut admettre que le cri est labolition. Le gémissement ne renvoie à rien de précis (on se demande ce que celui qui gémit, homme ou animal, peut avoir) alors que la plainte est expressément savoir de son objet. Se plaindre ne se fait pas en général ou à vide, si lon peut dire, car on se plaint toujours de quelque chose à quelquun, même si ce nest parfois, et pour lun et lautre cas, que lexercice dune méconnaissance. Quand son sujet est sûr dêtre entendu, le gémissement vaut alors pour une plainte, bien quil nen soit pas une en lui-même. En somme, le plaignant est un sujet qui se pose comme sujet. Par exemple, il dénonce une injustice dont il pense être la victime et demande réparation.
En toute plainte il y a cette double dimension de dénoncer et de demander. Se plaindre du dos, par exemple, cest dénoncer quelque chose comme une injustice dont on pâtit et, à le faire, on demande la compassion de celui qui nous écoute en tout cas au moins son attention et sa reconnaissance, sinon de la légitimité de la plainte du moins de sa réalité subjective. Car toute plainte demande dabord à être entendue comme plainte, la question de son éventuelle satisfaction ne venant quensuite, voire parfois pas du tout. Cest dire quen toute plainte il sagit quelle soit reconnue comme parole dun sujet et quelle est faite du savoir de la difficulté que cela présente, si cest dabord dêtre admise quelle est la demande (une plainte peut être rejetée demblée). En quoi nous apprenons déjà que, contrairement à ce quune première réflexion pourrait faire admettre (tout serait très simple : il y aurait dun côté les sujets, de lautre côté les objets), être sujet ne va pas de soi Cest dabord de cela quon se plaint : plaignez moi qui, en tel ou tel lieu de mon corps, de mon esprit ou de mon âme, éprouve tant de mal à être sujet ! Celui qui se plaint du dos, par exemple, signifie quen ce lieu de sa personne, et donc pour les longues stations debout ou les promenades à cheval, il est empêché dêtre sujet. On se plaint toujours de ne pas parvenir à être sujet, que ce soit pour des raisons de fait ou pour des raisons de structure. Se plaindre du bruit nocturne de ses voisins, pareillement, cest indiquer le mal quon a à être sujet du sommeil, comme on peut imaginer quon se plaigne de la finitude de la vie par quoi il est impossible de jamais achever totalement ce quon avait à faire, et par là den être totalement sujet. Comme adresse, toute plainte est avant tout la demande dêtre plaint quant au mal quon éprouve à être sujet
Cest seulement ensuite, dans la considération de son objet, quon pourra parler dune demande qui soit de restauration de lexistence subjective comme si le sujet pouvait être partiellement détruit et partiellement réparé, la plainte sentendant de porter ce paradoxe à la parole. Toute plainte dit ainsi la partialité de ce qui compte pour le sujet : son argent, son sommeil, la fidélité de son conjoint, létat de sa voiture, la durée de sa vie, et ainsi de suite, selon le champ dadresse de la plainte qui est en même temps un champ didentification. Ainsi peut-on se plaindre de son garagiste, ce qui est une manière de signifier quon narrive pas à être un client satisfait et donc, comme client satisfait, quon est empêché (par une réparation mal faite) dadvenir à son propre statut de sujet des échanges. Doù cette indication que la question du sujet est aussi bien celle de son objet, puisquà dire quil narrive pas à être sujet, il mentionne à chaque fois que cest à propos dun certain objet
La question du sujet, quil présente comme celle de sa réparation dans un certain objet (par exemple lautomobiliste accidenté attend dêtre réparé comme automobiliste dans la réparation de son véhicule), est forcément adressée à quelquun qui soit susceptible dopérer cette réparation (ici le garagiste) non pas tant dans son savoir (la mécanique, la carrosserie) que dans son bon vouloir. Toute plainte est donc adressée à une autorité dont le paradoxe est quelle soit, dans la mesure exacte où la plainte est la plainte (et non pas une exigence ni une revendication), arbitraire. Négativement, cest toujours de la mauvaise volonté de lautre quon se plaint, les autres raisons (par exemple lincompétence du garagiste) en étant simplement dérivées (il refuse de se mettre à niveau pour réparer les nouveaux modèles de voitures). Cest donc dans la contingence de lautorité qui assurera le sujet de ses identifications que se trouve paradoxalement la question quil est pour lui-même et quon peut indiquer dans un premier temps comme celle de linsuffisance radicale du savoir dont il sautorise pour se dire sujet. En quoi nous retrouvons lidée de décision dont on ne sait pour linstant si elle est celle du sujet qui souffre à prendre la responsabilité de son statut de sujet à cause dune réalité (de fait ou de structure) qui len empêche, ou celle de lautorité à qui la plainte est adressée et dont rien ne suffit jamais à faire quelle compte le sujet. Il est certain en tout cas que la question de la plainte sera celle dune décision dont, comme sujet, il aura à relever quil sagisse de la sienne propre ou de celle dun autre (déposer plainte, juridiquement, cest bien attendre une décision de justice).
Ainsi, nous reconnaissons que la question
du sujet (celle quil est pour lui-même) nest pas simplement celle de lobjet :
cest celle du décisif. Penser la plainte comme adresse de la question propre
à un autre, ce sera élaborer cette notion dune manière ou dune autre, le
sujet de la décision sentendant de ce que le savoir ne compte pas
puisque la décision soppose au choix, qui est la fonction subjective automatique du
savoir (quiconque aurait le même savoir que moi ferait nécessairement les mêmes choix).
On voit donc quil ne suffit pas de dire que la plainte est adressée à lautorité
au sens où toute plainte est une attente de réponse non en forme de savoir mais en
forme de décision : il faut encore se demander ce que signifie, quant à leffet
de subjectivation produit (si cest toujours de ne pas parvenir à être sujet quon
se plaint), que le savoir ne compte pas. Bref, la question que le sujet est pour
lui-même doit lui revenir, à propos de lobjet, dun autre qui lait non
seulement reconnu mais compté comme sujet, la plainte étant le dit de cette
nécessité.
Reconnaître demblée que la plainte engage le sujet dans son rapport au décisif, cest reconnaître que la question quil est pour lui-même, et quil adresse à un autre qui ait dabord à le compter, est celle de sa distinction. Cest toujours de ne pas être distingué que lon se plaint, au sens où toute plainte indique le scandale dune universalité objective qui jure avec la singularité subjective. Si je me plains de douleurs au dos, cest en reconnaissant quelles procèdent de nécessités physiques et physiologiques qui sont simplement naturelles mais que ces nécessités anonymes se poursuivent comme si je navais pas socialement besoin dassister à des cérémonies et comme si je naimais pas les promenades à cheval. La nature ne me distingue pas de la nature, alors que je suis moi et cest de cela que je me plains en disant que je souffre du dos. De la même manière les coquettes ont des amants ; et Alceste se plaint de nêtre quun cas particulier de cette nécessité générale. De la même manière encore, les personnes sans éducation font du bruit sans égards pour leurs voisins ; or je suis, moi, le voisin dune de ces personnes, contre qui je porte plainte pour quune décision de justice me rende dêtre moi contre cette règle générale, et par conséquent dêtre à nouveau sujet de mon propre sommeil. Et ainsi de suite. Que jen reste au premier terme, et je parlerai de douleurs, physiques ou morales. Je parle de souffrance, et par conséquent je me plains, quand jarticule ce savoir au non savoir que je suis pour moi-même, moi qui me distingue de toute réalité dêtre non pas mon propre concept mais au contraire ma propre question.
Distinguer, on le sait, sopposer à différencier : cest toujours au sein du même quon distingue, de sorte quil appartient à cette notion quelle exclue tout appel aux raisons. Le sujet distingué na rien de plus que les autres, absolument rien. Oui. Et cest bien ce qui fait toute la différence ! Bref, on retrouve la notion qui vient dêtre avancé : la distinction ne relève pas dun choix (cest le propre de nimporte qui de séprouver comme unique) mais dune décision. Cest le même de dire que tout plainte concerne le fait de ne pas être distingué et de dire quelle est attente dune décision qui fasse de soi un autre, ce même entre les mêmes quon appellera lélu. Toute plainte est une demande délection.
Le savoir distingue la douleur et la souffrance. Une douleur, cest un problème adressé à une compétence paradigmatiquement celle du soignant qui saura faire le nécessaire pour quelle disparaisse. La souffrance, au contraire, renvoie le sujet à sa question qui est celle de sa vérité : interroger quelquun sur sa souffrance, cest lui demander comment il supporte sa vie dans son corps et ou dans son âme, là où il sagit dun certain rapport du sujet avec sa vie et non de cette vie elle-même (sinon en tant que rapport à soi). La question de la souffrance est la question de la difficulté que lorigine en soit de fait ou de structure quil y a à être sujet. Cest en effet toujours de ne pas parvenir à être sujet quon souffre. Mais bien entendu, seul un sujet peut ne pas être sujet (comme on dit que seul un humain peut être inhumain), puisquêtre sujet nest pas un état sujet nest pas une catégorie mais déjà une responsabilité dont seul un responsable peut avoir à assumer la responsabilité. Comme la vérité dont elle est linsistance, et justement parce quelle est cette insistance, la souffrance est lidentité de sa nécessité à son impossibilité : de même quil ny a de vérité que problématique parce quelle sentend uniquement en vérité et non en réalité (auquel cas on confondrait la vérité avec une autre réalité), il ny a de souffrance que problématiquement.
Dire en effet que la souffrance, contrairement à la douleur qui le suppose satisfaisant, excède le savoir parce quen elle ce nest pas de lexistence quil sagit mais de la vérité, cest dire que la souffrance est toujours au-delà delle-même : elle ne peut être réduite à son propre fait. Telle est la différence de la douleur et de la souffrance ou, si lon préfère puisquil sagit de la même insistance, de lexistence et de la vérité. On le voit bien, phénoménologiquement : est-ce que je souffre quand je souffre, ou est-ce que je me joue la comédie de la souffrance ? Il suffit que je me pose la question pour ne plus le savoir. Par contre la douleur est irrécusable : on ne peut douter davoir mal quand on a mal. Cela signifie que la douleur et la souffrance entretiennent avec le savoir un rapport contradictoire : souffrir cest ne pas savoir si lon souffre, tandis quavoir mal cest savoir quon a mal. « Ne pas savoir si » soppose à « savoir que » : la souffrance sentend dune suspension du savoir, dont linsistance (linsistance de cette suspension : que le savoir ne compte pas) peut sentendre comme vérité dès lors quon y aperçoit la nécessité dune décision subjective, tandis que la douleur sentend de ce que le savoir ne soit pas suspendu mais laisse malgré tout passer une insistance, celle de lexistence. Insistance de lexistence contre la vie dans le cas de la douleur, insistance de la vérité dans le cas de la souffrance. Lexistence est son propre fait, alors que la vérité est lidentité (elle-même non factuelle, si cest seulement en vérité quil y a de la vérité ) de sa propre nécessité de droit et de sa propre impossibilité de fait (si en fait il y a de la vérité, ce nest quune modalité seconde du réel et nullement la vérité).
La question de la vérité, dès lors quon lentend à partir de limpossibilité que le savoir échappe à la décision originelle de soi (elle est ce à quoi le savoir ne ségale pas), est en même temps la question du sujet. On dit la même chose autrement en rappelant que le sujet est ce vivant marqué par le vrai, distingué de sa propre vie (ce qui lautorise à se plaindre dêtre mortel, daprès ce qui précède) et dont, dès lors et à lencontre de létat quelle pourrait constituer (le biologique), il est sujet. Tout sujet est sujet de sa vie, et il a ainsi à être sujet de ce statut de sujet, qui nest pas pour lui un statut métaphysique (sujet nest pas une catégorie) mais encore et toujours une responsabilité, de sorte quil ny a pas de différence entre être sujet et être pris dans la difficulté dêtre sujet. Tout sujet est un souffrant, autrement dit, puisque cest originellement et finalement de ne pas parvenir à être sujet quon souffre. Sil y a un discours de la souffrance, ce sera donc forcément un discours sur la difficulté dêtre sujet, pour un sujet. En quoi jai désigné la plainte.
La parole du plaignant, si cest toujours de ne pas pouvoir être sujet quon se plaint, doit pâtir de ce qui laffecte : une parole ne saurait dire lempêchement subjectif quelle ne soit elle-même, et précisément comme parole, originellement empêchée. Je vais même plus loin : cest de limpossibilité même de la parole, qui est la réalité du sujet, que naît cette parole particulière quon appelle la plainte et qui dit lempêchement partiel sil était total, il ny aurait rien dêtre sujet.
La question de la plainte est celle dun discours qui dise cette difficulté, et non dun discours qui la raconte ou la conceptualise (une théorie de la plainte nest pas une plainte, du moins demblée). Comme discours, la plainte sera donc très particulière : elle aura pour dit son propre dédit. Plus simplement : ce sera une parole faite de limpossibilité même de la parole. Car si la parole est possible, on est sujet et il ny a dès lors pas lieu de se plaindre.
Cette parole, faite de son propre empêchement parce quelle est celle dun sujet qui se trouve empêché dêtre sujet, il est évident quelle ne saurait sentendre comme la simple transmission dune information : en tant quelle est en elle-même une plainte, la formule « je souffre » néquivaut en rien à une autre du type « il pleut ». Cela signifie quen elle, cest bien autre chose que ce quelle dit quil faut entendre et dabord quelle soit dite : disant quil souffre, le sujet ne minforme pas seulement de son état psychique, mais il se plaint. Dire, ici également, cest faire. Et comme nous avons convenu de définir formellement la plainte comme le dit de la souffrance, nous avons la surprise de constater que cest dans la souffrance elle-même, insistance de la vérité dans la vie en tant quelle rend partiellement impossible dêtre sujet, quil y a autre chose à entendre : quelque chose qui soit tel quil ait depuis toujours conféré au dire le statut dun faire. Ce qui est une décision.
Mais cette décision est paradoxale : elle ne peut pas être souveraine bien quil semble appartenir à la décision, dès lors quon ne la confond pas avec le choix, quelle le soit nécessairement. Disons-le autrement : le dédit que la plainte est pour elle-même oblige à reconnaître que lautorité à quoi elle se constitue dêtre ladresse aurait elle-même à être depuis toujours sa propre destitution. Bref, ce nest pas dun maître quil sagit quand on mentionne la nécessité, pour la plainte, dêtre adressée à une autorité. Du point de vue de lobjet, cela signifie quil serait naïf dimaginer la plainte seulement adressée à une autorité, qui la jugerait recevable ou pas, digne dêtre satisfaite ou pas. Car ce nest pas dy répondre quil sagit dans la plainte entendue comme demande, mais den décider ce qui est tout autre chose, la question de la plainte elle-même étant celle de cette substitution, telle quelle apparaît dans la problématique de la distinction. En somme la question de lautorité, si elle doit sentendre en distinction dun simple principe de satisfaction, vaut non pas pour sa réalité mais pour son sens. Lautorité doit statuer sur ce quil en est du sujet de la plainte, quant à ce quil soit un sujet et quant à ce que signifie, dans cette plainte, quon en soit le sujet.
Doù cette indication quil faut entendre la demande, en quoi consiste la plainte, selon la nécessité didentifier, sous le nom commun de vérité, la décision qui sera opérée du sujet (décider du sujet, par opposition à une décision qui serait le fait du sujet) et décider du sens. Trouvons de quoi cette communauté est la décision et nous pourrons nommer lautorité à quoi il appartient proprement à la plainte de sadresser dès lors quelle est le dit de la souffrance et que par « souffrance » cest linsistance de la vérité dans la vie quon entend. Mais cela ne suffira pas, puisque linsistance, comme on la vu à propos de la douleur, sentend toujours en termes dexistence, de sorte quelle sadresse forcément à une instance définie par limpossibilité que le savoir soit pour elle ce qui compte. Ladresse de toute plainte est donc double, comme est double pour un sujet la question de son existence qui est celle de sa résistance au savoir, et celle de sa vérité qui est celle dun autre qui répondra de lui. Bref, je veux dire quil faudra distinguer, quant à ladresse constitutive de la plainte, linstance qui aura à en décider (vérité) et linstance à qui elle sera confiée (existence).
Peut-être lessence de la plainte comme demande réside-t-elle dans un terme qui réponde dune même exigence que notre réflexion présente forcément comme double un terme qui aura dès lors pour premier caractère de tenir pour rien les nécessités la réflexion.
Cest de choses comme celles-ci que nous parlerons la prochaine fois.
Je vous remercie de votre attention.
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