La douleur comme implication de
vérité
La douleur sadresse au savoir de lautre : contrairement à la souffrance où il sagit, pour chacun, du mal quil a dans son corps et dans son âme à être sujet, la douleur nest pas adressée à lautre comme une énigme mais comme un problème, quil doit pouvoir résoudre. Il ny a là quune question de compétence, et pas dhumanité : quil mobilise le savoir nécessaire, et tout sera dit. (Le ciel nous préserve des praticiens qui veulent voir une « personne » dans tout « malade », alors quon leur demande seulement de prescrire les antibiotiques adaptés ou de réduire la fracture de notre tibia !)
Pas si simple Dabord parce quon ne peut avoir mal quà séprouver sujet à la douleur et ainsi à en souffrir, de sorte que lindication dune douleur est toujours en même temps une plainte, à laquelle un savoir objectif et extérieur comme lest une compétence technique ne saurait répondre. Ensuite parce que linsistance que la douleur est non seulement contre la vie (une rage de dent empêche toute activité !) mais encore contre lexistence (« ça » continue de brûler, or la plaque électrique a été éloignée), oblige à reconnaître en elle quelque chose comme une exigence ontologique que jénoncerai par la formule suivante : « quil y ait de lêtre ! ».
Avec cette formule, dont je vais essayer de donner aujourdhui les principes et les conséquences, jentends montrer comment il faut entendre la réciprocité de la douleur et du plaisir que nous avons examiné ces dernières semaines. Car le plaisir est une injonction expresse, dont la double particularité est quelle soit négative et adressée à la vérité. Je lai signifiée par la formule suivante : « quil ny ait pas de vérité ! ». Eh bien la correspondance du plaisir et de la douleur se reconnaît, bien au-delà de la sottise qui consisterait à faire de chacun le « contraire » de lautre, dans une double inversion : là où linjonction était négative elle sera positive, là où il était question de vérité il sera question dexistence.
Sans ce nouage, on ne peut pas comprendre
ce que jappellerais le « sens de la sensibilité » pour dire que dans le
fait déprouver les réalités de tous ordres et de séprouver soi-même en
train de les éprouver, il y a un enjeu radical, dont lopposition de la douleur
(insistance de lexistence contre le vie) et de la souffrance (insistance de la
vérité contre la vie) nétait quune première indication.
Le plaisir nous ferait entendre que tout nest pas perdu et que lon peut partiellement compenser lexil quon est de soi-même depuis quon parle, lobjet nétant alors que le truchement ou loccasion de cette compensation. Bien sûr il y a malentendu, parce que lobjet qui opère cette compensation ne le fait quà être lui-même porteur de sens, cest-à-dire quà être fait de cet exil auquel il prétend parer : cest un objet non de réalité mais de représentation. Cest bien pourquoi il ne faut pas confondre le plaisir avec la jouissance : il vaut pour limaginaire quand elle vaut pour le réel. Le plaisir sauve de la jouissance, comme le savent par exemple les boulimiques (sils pouvaient avoir du plaisir à manger, ils seraient sauvés), parce quil réintroduit la distance représentative, lagréable ne létant que de produire cette distance où le sujet pourra devenir son propre moi. Lobjet du plaisir résiste, est même fait de sa propre résistance au goût, mais il a pour vérité de ne pas résister, puisquen lui ce nest surtout pas lui qui compte. Il est essentiel quil résiste : il ne se réduit jamais à un simple rêve et doit simposer comme existant comprenant donc essentiellement en lui léventualité de la douleur mais il sagit quil cède devant la nécessité que le sujet est imaginairement pour lui-même, la fameuse « réduction des tensions » étant en réalité ce moment où la résistance de lobjet cède à la nécessité subjective. On peut dire quil est le moment de la compréhension, et en ce sens que tout plaisir lest de comprendre.
Si donc on oppose le plaisir à la douleur, cest en soulignant quelle sentend expressément de récuser la représentation, dont il est au contraire lassurance. La douleur est même lépreuve de cette récusation, puisque par représentation on nomme aussi bien le rapport du sujet à lobjet, et que lessence de la douleur tient à ce que la saturation de laccueil sensible soit obturation de ce rapport, qui se met à valoir en soi contre lobjet qui na plus besoin dexister et contre le sujet qui ne sy reconnaît pas. Le plaisir soppose à la douleur comme lassurance de la représentation dans limaginarisation de soi et de lobjet soppose à son impossibilité dans la « réalisation » du rapport (quil se mette à valoir en lui-même hors de chacun de ses termes). Pourtant cest à la souffrance, cest-à-dire à la nécessité du sens, que le plaisir répond : il napaise pas la souffrance, il y pare.
Il est évident quil ny a de
douleur que contre la vie, et dinsistance de lexistence que contre les
nécessités de sa compréhension. Lexistence ninsiste que contre la vie et lexistence
en soi, indifférente à tout, lest dabord à elle-même. Lexistence ninsiste
donc pas dans lexistence mais dans la vie, et forcément depuis lextériorité
à la vie. En ce sens elle montre que le savoir en quoi la vie consiste est sa propre
incomplétude : vivre cest comprendre lexistence et lon appelle
« douleur » lépreuve que cette compréhension ne soit jamais sans
reste.
Si lon admet lincomplétude de la compréhension vitale, on admet du même coup quon peut reconnaître dans lexistence limpossibilité de ce que la réflexion nous fait apercevoir comme la synthèse transcendantale, le réel de cette impossibilité étant la douleur proprement dite.
Jai mal de ce qui ne se laisse pas comprendre par moi, par exemple à une dent qui refuse en quelque sorte dêtre un moment de mon corps et qui a pour ainsi dire pris son indépendance. Elle vit pour elle-même au lieu de mavoir pour sujet de sa propre existence, si lon peut parler dune manière aussi approximative, et cest lindistinction de cet être en soi et de ce refus, refus de moi comme sujet de la synthèse, qui constitue la douleur comme objet qui doit encore être subjectivé.
Ce que je ressens, cest de lexistence. Jinsiste sur ce partitif. Certes je ressens mon bras ou ma dent quand je dis que jai mal au bras ou à la dent. Mais en réalité cest de lexistence que je ressens, au niveau de mon bras cogné ou dans ma dent cariée. Le membre douloureux, disons dune manière générale, nest pas un membre mais seulement un lieu ou plutôt une occurrence : cest ici ou là, dans mon corps, que lexistence est éprouvée, alors que par ailleurs elle est supposée ou comprise, nétant éprouvée que dans une sorte de réduction (par exemple je puis essayer de faire porter toute mon attention sur mon autre bras) dont je naffirmerais pas quelle ne prend pas pour objet quelque chose comme une douleur minimale (effectivement : une légère tension dans lavant-bras) quil faudrait alors voir comme de lexistence qui esquisserait vaguement un début dinsistance.
Je rappelle ainsi notre distinction de départ : on appelle souffrance linsistance de la vérité dans la vie, et on appelle douleur l insistance de lexistence dans la vie. Et la question de la douleur, cest quil y ait une vérité de cette distinction
Mais ce nest pas simplement de ce que la douleur soit toujours en même temps une souffrance que la question de la vérité se pose en elle : cest de ce que lexistence, mise à nu par le savoir, puisse insister contre elle-même comme la vérité insistait contre ce même savoir. Car si la vie laisse toujours un reste dans la compréhension quelle est de toute chose, et si ce reste, dinsister contre la vie (par exemple quand je me cogne le bras à langle de mon bureau), sentend comme douleur, celle-ci outrepasse en quelque sorte son statut négatif en ce quelle nest finalement plus elle-même mais sa propre insistance. La douleur sentend contre elle-même quand il ny a plus ni objet ni sujet mais un rapport en soi (la brûlure) qui nest lui-même rien dautre quune insistance (la brûlure, cest que « ça » brûle). Il y a donc dans la douleur une sorte de déhiscence existentielle de lexistence, qui force à reconnaître que le manque de sens propre à la souffrance se met en quelque sorte à valoir matériellement et pas simplement dans notre réflexion.
Quand nous souffrons, cest en fin de compte toujours de la même chose : on narrive pas à être sujet, que les raisons en soient objectives, subjectives ou de structure. Celui qui souffre du dos, par exemple, ne parvient pas à être sujet quand il sagit de déplacer un meuble, et ainsi de suite. Que nous soyons sujets à la douleur renvoie donc à limpossibilité dêtre sujet qui se trouve impliquée dans la fragilité et la vulnérabilité de notre corps et de notre âme, et il faut rapporter cela à ce surcroît dont je viens de parler et que nous avons convenu de nommer insistance.
La douleur soppose à la souffrance de cet quelle ne renvoie pas à la vérité mais à lexistence. Cependant on ne peut avoir mal quà être sujet à la douleur et par conséquent quà en souffrir : le vivant sensible craint la douleur et ne se contente pas de léprouver, si lon peut dire. Cela signifie quil est impossible de concevoir la douleur sans reconnaître quelle est toujours déjà articulée à la souffrance quen elle-même elle est toujours déjà (inversement, nous avons appris que toute souffrance nétant réelle quà être éprouvée comme telle, était déjà en elle-même douleur).
Les deux définitions que jai données de la souffrance et de la douleur, insistance de la vérité et insistance de lexistence contre la vie, renvoient elles aussi à une réciprocité de principe. Car si lexistence résiste à la compréhension que la vie est à la fois pour les choses et pour elle-même cela signifie dune part que le savoir de la vie (ceci est un aliment cela est un obstacle) est déjà en lui-même marqué dune incapacité radicale qui institue dès lors la vérité comme ce quil ne peut égaler, et dautre part quen cette place, quon pourrait dire a-subjective puisquelle concerne lirréductibilité des choses au savoir qui peut en être produit, il sagissait malgré tout du vivant lui-même, en tant quil est, viens-je de rappeler, en même temps toujours compréhension de soi. Le vivant est cet être en lêtre duquel il va de son être, doit-on reconnaître de manière heideggerienne, et cest sur cette base quil est savoir des choses. De sorte que là où ce savoir défaille, cest-à-dire au point où insiste lêtre propre desdites choses, apparaît que le sujet est pour lui-même déjà en cause A nommer vérité que limpossibilité qui marque le savoir soit en même temps incidence subjective, il faut donc reconnaître quen toute douleur cest déjà de la vérité quil sagit. La distinction de la douleur et de la souffrance, du point de vue qui simpose ici, tient donc à ce « déjà », quil faut omettre quand on parle de la seconde.
Quand le sens ne manque plus, quand on comprend ce quil en est et quon sait à quoi sen tenir, on ne souffre pas mais on a mal (paradigmatiquement : après une blessure, quelle soit physique ou morale). La complétude du savoir, en admettant quelle soit possible (et certes elle lest localement : il y a des réponses satisfaisantes à des questions précises), résorbe le sens et cest le reste du sens quon nomme existence. Mais il est bien évident que ce « reste » serait indifférent, et donc étranger à la question de la vérité, sil ninsistait pas : il faut quil simpose contre le sens, la préposition « contre » renvoyant non pas à un état dextériorité logique dans notre réflexion mais à un faire : ça fait mal en quoi on indique expressément que lexistence ex-siste au sens en même temps quà elle-même. Et certes la vie est toujours savoir, non seulement dans sa réalité empirique (savoir manger, savoir respirer, etc.) mais surtout dans sa réalité transcendantale : elle est avant tout le savoir quil y a létant en général. Or létant, ce qui le caractérise et le définit en même temps, cest quil soit autrement dit quen ce qui le concerne, et par opposition à lobjet à quoi la nature de la vie est de lavoir toujours déjà réduit, son être sentende comme propre. Etre, en quelque sorte, cest laffaire de létant. Et la douleur, dans son insistance qui se fait toujours en deçà de lexistence (« ça » continue de brûler, or la plaque électrique est éloignée, et la main nest plus quun lieu), rappelle cela.
Il y a un sens secret de la douleur qui lapproprie à la question de la vérité : cest que, par rapport à lêtre, la compréhension est toujours une aberration. Et cette aberration, justement de ce quon parle de lêtre et non pas dune nécessité logique ou même métaphysique, elle ne peut pas sentendre autrement que comme insistance. Que la compréhension soit aberrante dans sa distinction davec lêtre, cest très concret, puisque « ça fait mal ». En cela, il sagit que létant lui-même soit sujet de son être non pas certes au sens existentiel et subjectif du mot mais au sens où cest la réciprocité de létant et de lêtre quen chacun il aille de lautre, ou plus exactement de sa distinction avec lautre.
Loin de moi lidée dimaginer on ne sait quelle volonté métaphysique dissimulée au cur des choses qui les pousserait à être, ou de croire quà force dêtre possibles les entités finissent par être réelles. Je ne parle que de la compréhension de lexistence par la vie quand elle est éprouvée dans son essentielle aberration, laquelle nest dailleurs posée comme essentielle quen réfléchissant lirrécusable de la douleur qui empêche le vivant dêtre le véhicule inessentiel de cette force aveugle que serait le processus vital. Et certes, quand « ça » fait mal, cest que, quelque part comme on dit, « ça » ne va pas. Mais uniquement du point de vue de lêtre qui a mal, bien sûr. Eh bien ce point de vue, il sentend lui-même selon lépreuve dune aberration que la définition circulaire de létant par lêtre et de lêtre par létant permet seule dexpliciter. Loin donc de voir dans ce « cercle ontologique » (la simple réciprocité de définir létant comme « ce qui est », et lêtre comme « lacte de létant en tant quétant ») une puissance autonome, il faut y reconnaître lexplicitation dune réflexion dont lobjet est cette insistance originelle à lexistence quon appelle douleur. Je ne prétends donc pas quil sagit de la nature de la douleur, mais jaffirme quil sagit là de son sens pour nous, en tant que nous léprouvons et que nous nous éprouvons nous-mêmes en train de léprouver.
Ce sens, donc, cest quil faut quil létant soit exactement comme il ne fallait pas, dans le cas du plaisir, quil y ait de la vérité. Une nécessité non subjective, bien sûr, mais bien réelle puisque cest linsistance comme telle (« ça fait mal ») que nous réfléchissons ainsi
Mais comme nous nous éprouvons nous-mêmes en train déprouver la douleur, il faut selon la même nécessité réflexive et bien sûr pas métaphysique que la nécessité, pour létant, quil soit, sentende selon la réponse à lempêchement dêtre sujet que toute douleur est par ailleurs forcément, et surtout quelle renvoie à labolition de soi dont toute douleur est constitutivement léventualité. Quand je disais quil appartient en propre à la douleur dêtre la menace que ce soit encore pire, cétait pour indiquer quil lui appartient de mettre le sujet qui léprouve sur la voie de sa propre abolition, et davoir pour horizon constitutif lincandescence dune conscience qui, à la limite (et une limite que plusieurs personne ont franchie ), nest plus la conscience daucun sujet.
On voit où je veux en venir : le sens de la douleur, en tant quelle est toujours déjà articulée à la souffrance, est une nécessité dêtre dont soit sujet une certaine chose qui, justement dêtre elle-même sujet de son propre être selon la définition tautologique de létant, sen trouvera par là même répondre valablement à laberration dêtre soi, telle quelle apparaît à lhorizon de toute douleur. Développons.
Si je sujet qui a mal est déjà en voie non pas danéantissement mais dabolition (que sa conscience finisse pas nêtre plus la conscience de personne ), et si dautre part le propre de la vie est de se vouloir elle-même (le transcendantal, cest que la subjectivité soit dans lobjet sa propre nécessité), alors il appartient au sujet sensible (et non pas pur !), cest-à-dire au sujet qui est fait de sa propre capacité davoir mal, quil soit en même temps sujet dun absolu, dont son aberrante compréhension de lexistence (la douleur elle-même comme insistance pure à lexistence) soit lindication en creux.
Cest très simple : si
« ça » ne va pas dans la compréhension quon a des choses, cest
que ce qui ne va pas tient à la substitution dêtre en quoi cette compréhension
consiste. Dans la compréhension, ce qui compte en effet, cest lêtre qui
comprend, la chose comprise nimportant que de la détermination ! Or la
douleur, comme contradiction actuelle de lexistence et de la vie, cest bien la
nécessité que cette destitution (ce nest pas létant qui compte, cest
moi) soit originellement récusée. Et certes, si je me cogne brutalement à ma table, il
y a bien un rappel de la non vérité par rapport à elle de lusage que jen
faisais habituellement ! Il faut donc et telle est lépreuve de la
douleur au sens où toute épreuve est le nouage dun toujours le même et dun
désormais un autre quen létant ce soit désormais lui qui
compte, la douleur imposant cette restriction de temporalité. On voit donc bien que la
réalité de la douleur ne diffère pas de la nécessité pour les choses elles-mêmes de
ne plus être les objets que nous apercevons en elles. En un mot : le
sens de la douleur, parce quelle est saturation de la réceptivité, cest que
lobjet en tant quobjet soit intolérable.
Et comme la douleur ne sentend que de lexistence, ce sens a lui-même pour sens, si lon peut dire, que cet intolérable sentende comme restitution. De quoi ? dexistence propre cest-à-dire, ici, de vérité !
Quand « ça » ne va pas que létant soit objet, il faut quil ne soit plus objet mon idée est aussi simple que cela. Et ne plus être objet, cela veut dire : sujet (à la place de moi, donc, qui le constituait transcendentalement) de son être dès lors propre. Voilà lessentiel : la propriété de lêtre de létant (que son être soit propre, à lencontre de la dépossession ontologique définissant lobjet) est, comme nécessité, le sens de la douleur.
Il y a lêtre propre, tel quil est abstraitement indiqué par la réciprocité des définitions qui forme le « cercle ontologique », et puis il y a lêtre dès lors propre, qui en est la distinction. Or cette notion est celle du passage : on passe de létant au vrai. Létant sujet de son propre être, dès lors quon lentend non pas par la simple tautologique du « cercle ontologique » mais par opposition à lobjet, dont lêtre a lhomme pour sujet, je dis par conséquent que cest le vrai.
Que le vrai soit vrai, cest la même chose que, pour le sujet, cesser dêtre aberrant. Or le sujet est vivant cest-à-dire aberrant : son être consiste dabord à comprendre létant et donc à ne pas le « laisser être ». Cesser dêtre aberrant, cela signifie cesser de vivre, au sens où vivre consiste à exercer lemprise vitale, à ne pas « laisser être ». Le sujet extérieur à sa vie, cest le sujet de la décision par opposition au sujet du choix qui est fait de son propre savoir cest-à-dire de sa propre vie. Dans un autre langage, on peut dire que c'est le sujet de la sublimation dont on aperçoit, conformément dailleurs à lenseignement de Nietzsche (mais peu importe : il ne sagit pas de lui donner raison ou tort), quil procède de sa propre douleur.
Doù la conclusion que je propose pour aujourdhui : la douleur est la nécessité du vrai existant, telle quelle apparaît dans laberration éprouvée de la vie. En barrant la voie de lexpression, toute douleur nous met sur le chemin de la création, cest-à-dire dune responsabilité (et non pas dun faire !) qui soit indistinctement responsabilité de létant quant à ce quil soit, du vrai quant à la vérité, et de soi quant à être sujet. Et certes : quest-ce qui compte pour nous dans le vrai ? Une seule chose : quil existe (quil produise son effet, qui est de marquer) ! Pour lui, bien sûr, cest lautorité.
Disant cela, jentends développer lopposition première de la douleur et de la souffrance : insistance de lexistence, insistance de la vérité. Paradoxalement la première est formelle et la seconde matérielle : en toute souffrance il y a une manière singulière de ne pas arriver à être sujet, et donc un engagement subjectif déjà opéré ; la douleur, par contre, ne peut être que particulière et non pas singulière (être pincé, ce nest pas être piqué) et ne concerne donc pas le sujet comme tel, du moins à première vue, puisquon nest alors quun « cas » aux yeux du technicien. En ce sens, je dis bien, la souffrance est matérielle, elle a un contenu quon peut interroger et développer, alors que la douleur est formelle : elle touche le vivant en général et donc moi aussi, mais elle ne me vise pas singulièrement. Par contre, en un sens second, la douleur est matérielle : on ne supporte pas sa douleur de la même façon, non seulement dune culture à lautre mais encore dun individu à lautre. La souffrance davoir mal renvoie ainsi à la question quon est pour soi, comme sujet. Eh bien cest de cette articulation de la formalité dexister et de la matérialité dêtre soi, si lon me permet des expressions aussi paradoxales, quil sagit dans cette nécessité que la douleur est toujours de nêtre pas simplement un fait, (celui de laberration de ramener létant à la nécessité quon est pour soi) mais toujours en même temps une nécessité (celle que, par nous dès lors libérés de lexpression, létant soit son propre sujet).
Et certes, si le propre dun sujet est davoir à lêtre vraiment, alors il serait inconcevable que la douleur, qui est en même temps la souffrance davoir mal, ne soit pas en même temps une insistance de léthique.
Voilà où je voulais en venir : linsistance à lexistence et linsistance de léthique dans la réflexion, finalement, cest pareil.
Si vous mavez suivi jusquici,
cela doit passablement vous étonner, mais pas vous surprendre.
Je vous remercie de votre attention.
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