Quest-ce que le
plaisir ?
Le plaisir concerne lexistence, dans son irréductibilité : il séprouve. Mais cela ne suffit pas : comme pour la douleur, sa question est celle dune insistance. Car si la douleur reste au-delà du savoir, elle le fait pour elle-même cest-à-dire pour rien, dans la nécessité que le sensible est pour lui-même. Il en est de même du plaisir, qui nest pas plus quelle connaissance ni lestimation du plaisant ; de sorte quon ne pensera leur distinction (la douleur est un mal, le plaisir est un bien) quà reconnaître dabord, sous le nom dinsistance, une première communauté dessence. Quest-ce en somme quune insistance distinguée ? telle est formellement la question à laquelle nous devons répondre pour penser le plaisir.
La notion du bien est celle de la finalité, évidemment, mais cest aussi celle de la représentation. Cest dailleurs la définition du bien moral, quil soit identique à la représentabilité de son sujet. On parle de bien quand la nécessité quun vivant est pour lui-même se réalise, et il le fait à travers un moyen où il se représente. Dire que le plaisir est un bien, cest dire dune part quil répond à la nécessité que le sujet du monde est pour lui-même le plaisir sera donc le principe du service des biens et dautre part quil le fait à chaque fois à travers des réalités où il se représente comme ayant à saccomplir. Sous le terme de bien, cest donc la corrélation de la finalité et de la représentation quon entend, et cest de cette corrélation quil sagit dans le principe dit de plaisir, dont on peut dire quil définit le monde comme structure.
Comme finalité, la nécessité qui définit le bien (« ce qui doit être ») est identique à la reconnaissance dune valeur qui fasse horizon et par là constitue en « monde » son champ douverture. Cest le même de dire que tout vivant est pour lui-même sa propre fin (vivre, cest vouloir vivre) et de dire que tout vivant, de lui à lui, se trouve par là même avoir toujours déjà ouvert lespace dun monde. La finalité est la structure du monde comme tel (on peut interpréter le platonisme comme thématisation de cette évidence). Le plaisir étant un bien, il revient au même de dire quil assure le rapport que le vivant est transcendantalement pour lui-même ou quil assure le monde dêtre le monde. La jouissance contredit le monde (et nest donc pas du côté du bien), alors que le plaisir en est lassurance. Plus simplement : « principe de plaisir », principe de « vie » ou principe de « mondanéité », cest pareil : tout se ramène à une nécessité qui, du sujet à lui-même, se trouve par là même nécessité de compréhension. Il y a un plaisir de comprendre cest-à-dire de réduire laltérité, et inversement tout plaisir est une compréhension. Dans la compréhension, cest le sujet qui compte et non pas lobjet, de sorte quon peut la dire mue par le principe de plaisir. Concernant le plaisir lui-même : le gâteau que jai du plaisir à manger massure quen lui cest de moi comme sensibilité quil allait depuis toujours en secret. Bref, le principe de plaisir consiste à dire que la vérité est laffaire exclusive du sujet en tant que, comme sensible, il est à lui-même sa propre affaire. Il est tautologique, à propos de la vie et donc de la représentation, de parler de « principe de plaisir ». Principe de plaisir ou nécessité transcendantale dune définition de la vérité en termes de représentation, cest la même chose : nécessité, pour létant, quil soit de nature mondaine.
Dans le plaisir le monde est assuré comme tel, et dabord contre laltérité. Le gâteau nest un autre quen apparence, puisquil était déjà fait de la nécessité que ma sensibilité était depuis toujours pour elle-même, sauf que, si lon peut dire, il ne le savait pas. Quil se mette à le savoir, pour garder la même formulation, et cest le plaisir ! Bien sûr le terme de savoir sentend ici non pas comme la production dun ordre idéel quil faudra se représenter abstraitement, mais au sens où il est impossible davoir mal, ou déprouver du plaisir, sans le savoir : sans en être la reconnaissance.
Au-delà de la nécessité subjective de la compréhension des choses qui définit la vie (ici un aliment, là un obstacle), au-delà même de la nécessité, elle aussi subjective, de la compréhension que la vie est delle-même (dans lêtre du vivant, il va de son être), le plaisir est une inhérence de la reconnaissance de soi, de limplication de soi en soi. La douleur aussi, rappellera-t-on : avoir mal, cest savoir quon a mal. Assurément. Sauf que lopposition apparaît quand on se demande où se situe ledit savoir : dans le sujet, ou dans lobjet ?
Si cest dans le sujet comme impossibilité de lobjet, on est dans la douleur, comme on le voit avec lexemple de la plaque chauffante qui passe du chaud au brûlant. Mais ce pourrait aussi être dans lobjet, comme dans lexemple du gâteau dont le mangeur reconnaît quil impliquait depuis toujours en lui sa sensibilité. Tout plaisir apparaît donc comme un plaisir de la retrouvaille : celle de sa propre sensation qui sentendait jusque là à vide, privée de son objet et qui apparaît comme la vraie nature de lobjet Jéprouve du plaisir à manger quand je reconnais dans lobjet ce savoir très particulier dont, comme sensibilité, je découvre que jétais fait depuis toujours, et que jignorais : la manière dont jétais ma propre affaire. Je découvre en effet mes goûts dans les mets qui me séduisent et je les aurais toujours ignorés si tel ami voulant me surprendre ou la carte de tel nouveau restaurant ne me les avait présentés. Mes goûts étaient donc indistinctement manque de leur objet et manque deux-mêmes, et cest à partir de cela seulement que le plaisir peut être pensé. Rien là de très étonnant : le goût nest-il pas lidentité du sentant (mon palais) et du senti (le gâteau) et par conséquent, pour la réflexion dont la notion de plaisir est inséparable, indistinctement laperception de soi par le sujet manquant et laperception de son objet trouvé ? Réflexion, justement. Le sujet du plaisir est le sujet de la réflexion : celui du bien.
La douleur procèderait de la même indistinction ? Non. Tant quon est en deçà, dans le froid, le tiède et le chaud, il ny a assurément pas de différence entre le ressenti de ma main et la qualité thermique de la plaque. Mais quand elle devient brûlante, il ny a plus dobjet ! La qualité dêtre brûlante nest pas propre à la plaque, ni dailleurs celle dêtre brûlée à ma main : il ny a plus ni plaque ni main, au sens où celle-ci nest plus sentante mais simple lieu pour la douleur qui vaut pour elle-même cest-à-dire pour rien. La douleur ne représente rien : la douleur a seulement pour réalité que « ça » irradie dans la main. Cest le rien quon distingue donc de lindistinction du sentant et du senti qui se mettait à valoir pour lui-même, et donc à la fois contre le sujet et contre lexistence.
Dans le plaisir, au contraire, le sujet qui sassure de lui-même dans lobjet est réassuré (« je me régale : jai bien fait de commander ce gâteau »), comme est réassuré le monde (« il y a tout de même de bons restaurants dans cette ville ! ») dans une finalité où le premier moment (quen moi il aille de moi) cause le second (le monde est ouvert par la différence que je suis avec moi-même). Lobjet qui cause le plaisir assure donc le monde dêtre le monde dans le moment même où il atteste au sujet que les réalités du monde, appréhendées dans la réparation de leur perte, sont faites du savoir de soi dont lui-même est sensiblement fait, en tant quil est sa propre affaire cest-à-dire son propre manque. (Je rappelle quêtre sujet, cest avoir à être sujet.)
Cette « affaire », on la donc compris, cest la perte de soi dont lobjet du plaisir se définit dêtre partiellement la réparation. Par lobjet dont il fait la retrouvaille, le sujet qui manque de lui-même se répare partiellement, et cest cela qui constitue le plaisir comme un bien. Car si cest de sattaquer au sujet comme tel, cest-à-dire en même temps à travers la possibilité de lobjet (pure brûlure) et à travers la récusation de la réflexion (« ça » fait mal et ma réflexion a perdu tout caractère constituant), que la douleur est un mal, il apparaît que le plaisir est un bien den être la réparation actuelle, la « pièce », si lon peut dire, étant cette nature que la sensibilité est depuis toujours dans son rapport à elle-même et dont la séduction (avoir envie du gâteau) est en même temps la méconnaissance et la reconnaissance. Par quoi on mentionne lespace de la représentation.
Si lon nomme classiquement « jouissance » cette nature perdue quon retrouve comme la réalité même de lobjet du plaisir, il faut dire que la jouissance est première (elle serait la nature du sujet mais aussi celle de lobjet, car on ne jouirait jamais que de ce qui serait déjà en soi-même jouissance) et que le plaisir naît de ce quelle soit cantonnée dans lobjet avec lequel le sujet est en rapport ce rapport, ou mise à distance, étant la mondanéité même du monde. Il ny a de plaisir que mondain (par opposition à la jouissance qui est toujours antimondaine, puisquelle récuse cette distance), et donc que comme assurance réciproque du sujet et du monde depuis ce rapport du sujet à lobjet.
Contrairement à ce qui se passe dans la jouissance, il ny a de plaisir que par la distance. La distance, concrètement, cest dabord que lobjet résiste. Si lobjet ne résiste pas, il ny a pas du tout de plaisir, mais sil nest que résistance, comme dans lexemple dun breuvage amer, il ny en a pas du tout non plus. Bref, cest la résistance elle-même qui est appropriée, dans le plaisir, qui est un sentiment, cest-à-dire une réflexion, davoir cette appropriation pour objet originel.
Les choses qui nous font plaisir le font donc au sens où, en maintenant la distance et donc le manque, elles permettent quon revienne réflexivement à soi. Tout plaisir est plaisir de la retrouvaille et ainsi de la constitution récurrente dun manque qui soit, comme nature secrète de lobjet et méconnue du sujet, la reconnaissance que celui-ci, en tant que sujet, était de son propre enjeu à lextérieur de lui-même. La question philosophique du plaisir apparaît ainsi : lenjeu réel du sujet lui était extérieur, il ne le savait pas, mais il le reconnaît dans le moment même où il en nie laltérité (le gâteau, on le mange). Telle est la leçon du plaisir, comme tension entre linsistance de lexistant (le goût du gâteau) et lappropriation subjective (je le mange) parce quelle est une réflexion, cest-à-dire une appropriation de soi par soi (la nature secrète du gâteau il faut le manger pour sen rendre compte est la nature méconnue du sujet).
Insistons sur cette appropriation de soi par soi que jindique en opposant le goût secret du gâteau à la méconnaissance de son propre goût par le sujet indication qui mest évidemment suggérée par le double sens, objectif et subjectif, de la notion de « goût ». Et certes, chacun sait quavoir du goût, cest savoir goûter ce qui a du goût : que la matérialité insistante du sensible, et précisément en tant quinsistante (il y a des choses qui nont pas de goût : elles ne sont que ce quil y a à savoir quelles sont), amène le sujet à se tenir dans sa propre formalité réflexive. La question du plaisir renvoie ainsi à celle du sens que le sujet est, comme sujet, pour lui-même dont linsistance nest pas la douleur mai la souffrance.
Parce quil concerne toujours une réalité qui vaut par sa signification et non pas par elle-même, le plaisir renvoie à la souffrance plutôt quà la douleur. Cest la faim qui est douloureuse, par exemple, et non pas labsence du gâteau telle quon la découvre, ou plus exactement telle quon la constitue rétrospectivement, dans le plaisir quon a de le manger. Cette absence est alors une souffrance quil faut dès lors considérer comme inhérente au plaisir lui-même. Plus simplement : lobjet retrouvé apparaît par là même comme lobjet perdu et que cest de soi comme souffrant depuis toujours de cette perte (il sagit bien dune souffrance et non dune douleur) quil est la satisfaction. Et si lon éprouve un plaisir particulier à manger quand la faim commence à nous tenailler, cest que cette douleur est aussi une souffrance : un manque de sens (il me faut des aliments or il ny en a pas) que la réponse en termes de plaisir à la question de la vie viendra combler. Dans la souffrance, cest le sens qui manque. Tout se passe donc comme si le plaisir comblait ce manque : non pas avec du réel, comme quand on parle de la satisfaction du besoin, mais avec des réalités qui suscitent la position imaginaire de soi inhérente à la mondanéité de létant disponible (je rappelle que le monde est lordre de la compréhension, ou le domaine du signifié, ou de la disponibilité originelle de létant). Pour quon parle de plaisir, il faudra donc que lobjet produise un effet de restauration pour une existence subjective dont lindéfini renvoi de tout à tout (ce quon peut nommer le sens, par opposition à la signification) est la perte. Limage (la signification, la compréhension) pare à ce renvoi et cest ce qui procure du plaisir. Sans image, pas de plaisir possible. La compréhension de lobjet, précisément en tant que compréhension et donc institution de soi en sujet imaginaire, vient parer au manque. Cest le procès de parer au manque de sens qui est le plaisir proprement dit lequel ne résout donc pas la souffrance, mais la repousse au sens où limaginaire obture lirréductibilité de la vérité au savoir.
Le plaisir ne réside absolument pas dans la réduction des tensions, non seulement parce quil y a des tensions agréables, ainsi que Freud ladmet lui-même, mais surtout parce que cette réduction, cause possible et non pas nature du plaisir, produit un retour du sujet à lui-même la tension étant au contraire un éloignement de soi. Cest la retrouvaille de soi comme restauration de la dimension représentative des choses, dont on peut à la limite concevoir quelles soient remplacées par leur hallucination comme dans lexemple du sein pour le nouveau-né, que réside le plaisir : sil ny a à la limite que de lhallucination, alors le sujet nest rien dautre que son propre imaginaire et cest davoir trouvé dans le sein le chemin de cette autarcie que le bébé le constitue en objet de plaisir.
Le rapport à lobjet du plaisir est expressément un rapport de compréhension. Dans tous les sens du terme. Non seulement cest la définition même de lagréable quon le recherche pour importer du plaisir dans notre vie, mais encore lappropriation elle-même avec la retrouvaille et donc la perte quelle suppose est un plaisir. Cela signifie quil appartient au plaisir dêtre son propre redoublement, conformément au concept du sensible qui nest pas simplement sensible aux réalités mais qui lest dabord à sa propre sensibilité. Un vivant est affecté dabord par ceci quil saffecte lui-même en étant affecté par les réalités extérieures. Le plaisir nest pas seulement inhérent au compris (lagréable) mais encore à la compréhension elle-même dans laquelle le sujet est dès lors assuré, indistinctement par lobjet et par lui-même, dêtre sujet pour cette compréhension. Il y a donc une dimension représentative du plaisir, et cest pourquoi il sentend expressément à lencontre de toute vérité.
Je disais que la douleur ne peut être réfléchie autrement que comme une menace : il se peut toujours que cela devienne pire. Puisque le plaisir relève de la même insistance, il faut indiquer en quoi il consiste. Sa dimension réflexive en est indication : il se peut toujours que cela devienne moins réel. Je veux dire quil appartient à tout plaisir de nous mettre sur la pente de lhallucination, et quon ne le comprendrait pas sans cette nécessité dont le paradoxe est quelle concerne lexistence comme telle autrement dit la résistance de lobjet à sa compréhension. Car lobjet du plaisir nest pas un simple existant, mais cest un insistant au sens où son existence sentend contre sa compréhension, laquelle se déploie actuellement elle-même comme objet originel du plaisir pour cette raison, précisément. Là même où lindépendance de lobjet insiste contre une compréhension qui interdirait, à la limite, de distinguer le rêve et la veille, simpose léventualité quil ne sagisse finalement plus que de représentation. Cest que la finalité est inséparable du plaisir, comme tout le monde sait, mais lessentiel est pour nous dindiquer que cette finalité est en quelque sorte régressive, puisque la fin du plaisir est lhallucination : lexistence de lintuitus intellectus où il ny aurait pas de différence entre concevoir et intuitionner et où lintuition serait lassurance que le sujet se donnerait actuellement à lui-même de sa réalité de sujet.
Les notions de plaisir, de finalité et de mondanéité sont en stricte corrélation, et la référence au dieu dAristote et à son statut de cause finale est particulièrement propre à éclairer cela. En toute réalité agréable, il sagit quelle finalise le monde. Mais en quoi consiste cette finalité ? Réponse : en ce que linsistance qui constitue lobjet du plaisir (sans elle la compréhension ne serait pas un acte de réduction) ne diffère plus de son intuition, puisquen cet objet ne compte que le plaisir quil importe, justement, et non pas lui-même. Il appartient donc au monde dêtre finalisé sur un accomplissement « divin » du sujet : à lhorizon des finalités se profile léventualité que rien ne compte que soi comme sujet sensible. Ce qui revient bien à rassembler dans cette sensibilité à la fois la conception et lintuition. Cest pourquoi il appartient bien au plaisir dêtre finalisé sur lhallucination, comme on le voit dans lexemple du nouveau né pour qui rien ne compte que lui-même comme être sensible, comme être originellement autoaffecté avant de lêtre par des réalités qui, de toute façon, ne comptent pas (par exemple la mère ou lhallucination de la mère, pour lui, cest équivalent).
Tel est lhorizon constitutif du plaisir : résorber linsistance dont il procède, comme la douleur où sen éprouve lirréductibilité, et faire que rien ne compte que soi. Les êtres voués au plaisir nous donnent cette figure extrême de la misère quils aient réussi à bannir jusquà léventualité que la notion de vérité, et donc celle dêtre mis au pied de son propre mur de sujet, puisse avoir un sens.
Non seulement le vrai ne dépend pas des aléas de notre compréhension, mais surtout ce nest pas delle quil dépend pour être vrai : cest dune autorité dont la compréhension est par définition bannie, puisquon ne peut pas plus comprendre quon autorise (lartiste ne signe quen étrangeté radicale à lui-même) quon ne peut comprendre, pour ce qui simpose comme vrai, quil le fasse. Et certes, sil y a des raisons à la vérité, alors il ny a pas dautorité et ce nest donc pas la vérité : pas de décision singulière mais seulement un choix commun. Personne na jamais ignoré que le « principe de plaisir » était éthique avant dêtre descriptif, et quil était la constitution éthique du commun en tant que tel, par opposition au singulier où la question est toujours celle de sautoriser de soi.
Que le plaisir, par la saturation dimaginaire quil engage, réponde à la souffrance et non pas à la douleur, cest ce quon indique également en disant quil ny a de plaisir que du sens tel que lunité de limage peut brusquement le saturer. Pas de plaisir sans image, je viens de le dire, et pas dimage sans que le sens ne soit obnubilé par lécran et par linstantanéité. Bien entendu les images quon pourrait dire « vraies » sentendent de déconstruire dabord cette première nécessité : elles surprennent par un point dabsence qui les travaille secrètement, mais dont on pourrait dire que la fonction de limaginaire, et donc de léventuel plaisir, est de leffacer. Car les vraies images ne sont agréables quen tant quimages (cest par exemple un paysage paisible dans lequel on imagine quon pourrait vivre), leur vérité passant dès lors par une déception de cet agrément, par la mise en évidence quil reposait sur un malentendu ( et brusquement, on aperçoit dans un coin un personnage qui regarde fixement le spectateur !), mise en évidence à partir de quoi seulement on pourra parler de vérité. On le fera hors dun plaisir qui ne subsistera que comme un moment non vrai, ou alors comme une parade de second degré, comme dans le plaisir paradigmatique de lintellectuel satisfait davoir décodé le tableau, et par là dy avoir échappé : il a été un « en tant que » (par exemple un professeur brillant) alors que le tableau le mettait au pied de sa responsabilité de sujet puisquil le sommait de décider de son statut duvre cest-à-dire de chose vraie, hors de toutes les raisons qui en disaient la plus ou moins grande valeur. Noublions pas en effet que du tout venant des productions à luvre, la différence nest pas de degré mais dautorité. Le plaisir esthétique, pour rester dans le fil de cet exemple, a expressément pour fonction de barrer cette nécessité : quand je reconnais en moi la disposition répondant à la nécessité dans laquelle une certaine uvre est supposée être (plaire universellement), je mestime quitte de la question de la vérité. Et certes : jéprouve sur le mode de la légitimation que je suis nimporte qui (le propre du beau, cest bien quil ait à plaire à nimporte qui : au sujet de la réflexion) là où, comme vraie (cest ce qua produit un auteur), luvre me sommait de « changer ma vie », cest-à-dire, précisément, de cesser de trahir ma propre singularité la promesse que je suis depuis toujours sans le savoir.
On aperçoit donc la fonction métaphysique du plaisir : que lirréductibilité de la vérité au savoir soit occultée par le rapport à lobjet, en tant que ce rapport se met à valoir pour lui-même puisque c'est la compréhension avant le compris qui est lobjet originel (le plaisir est un sentiment). En quoi nous retrouvons la structure qui rend la douleur intelligible : que le sensible soit affecté par le fait même dêtre sensible avant de lêtre par lobjet. Sauf quici il sagit non pas de la douleur mais de la souffrance, où en effet le sensible sest toujours déjà affecté lui-même.
Dans le plaisir il sagit que limaginaire pare au non sens comme place du sujet en acte. Le sujet de la compréhension nest pas ce sujet, puisquon nest sujet que sans le savoir et que lévidence de lavoir été, dans les décisions, napparaît quaprès coup. Etre consciemment sujet, comme on lest dans ses choix dont le principe de plaisir est toujours le moteur, cest être un semblant de sujet : quon ait paré à léventualité que le savoir soit faillé. Disons-le autrement : la fonction du plaisir est de parer, pour le sujet, à sa propre impossibilité qui est son existence même de sujet, par opposition à sa vie de semblant.
Car tel est lenjeu du « principe de plaisir », dont on peut dire en ce sens quil est lordre a priori du monde comme tel : quil ny ait pas de vrai ! Et le vrai, forcément, il insiste à la compréhension.
La résistance de lobjet qui conditionne le plaisir doit donc, pour nous, se penser à lencontre de linsistance du vrai dans la vie. Cest pourquoi il convient de rapporter la question du plaisir non pas à celle de la douleur, comme on aurait pu limaginer en pointant une opposition triviale, mais bien à celle de la souffrance.
La vérité et la finalité qui définit le plaisir sexcluent. Cela ne veut évidemment pas dire quil faut éviter le plaisir puisquil est le principal des biens, mais que « le principe de plaisir » nomme lexclusivité à la vérité propre. Dire que nos vies sont gouvernées par le principe de plaisir, cest dire quelles sont à chaque fois la vie de nimporte qui ou, si lon préfère, quelles sont sans vérité.
La douleur insiste parce quelle excède lexistence et que cest justement cet excès, la pureté du rapport qui nest plus rapport parce quil ny a plus de termes qui se rapporteraient lun à lautre (la plaque, la main), qui la constitue comme mal : elle vaut en quelque sorte pour elle-même, cest-à-dire pour rien, depuis len deçà de lexistence.
La condition première du plaisir étant la résistance de lobjet, on parlera de la même insistance, en ce qui le concerne. Dun autre côté, la dynamique du plaisir est quil tende à lhallucination, à ce que lexistence ne compte plus. Eh bien, cest à partir de cette contradiction quil faut penser la réalité du plaisir, qui ne sestime mais qui séprouve et dont la limite serait non : sera que les choses agréables ne soient plus rien dautre, dans leur réalité, que des stimulations cérébrales. Identique à sa propre insistance, le plaisir est le réel de cette contradiction.
On devine ce qui est en cause ici : le fameux « surcroît » dont nous parle Aristote en pointant que laccomplissement de laction est, en plus, surajoutée pour rien à sa perfection, le plaisir qui couronne ainsi leffectuation de lagent comme agent. Tout le monde est daccord sur cette observation, qui vaut notamment pour le plaisir de travailler alors que la notion de travail est au contraire plutôt celle de la peine. Or on méconnaît habituellement ce qui est impliqué là : que le plaisir est paradoxalement exclusif de la finalité ! Car enfin, cest laction qui est faite de finalité, et lui, il vient en plus. Pour rien, donc. Le plaisir a pour caractère paradoxal déchapper à la finalité qui le constitue pourtant. Ainsi la question de la nature du plaisir répond-elle à celle de sa réalité que je viens dindiquer. Et certes, la nature du plaisir ne saurait sentendre extérieurement à sa réalité, puisque le plaisir, cest quon éprouve du plaisir Bref, mon idée est quà lexcès de lexistence qui définit la douleur correspond un excès à lessence pour la plaisir, précisément en tant quil ny a pas dessence du plaisir sinon comme celle de lépreuve de lidentité, à travers la retrouvaille dont on a parlé entre une sensibilité secrète de lobjet et une sensibilité méconnue du sujet.
Entendons-nous : je ne suis pas en train dimaginer on ne sait quelle hypostase qui, sous le nom dessence, aurait assez de réalité (et une réalité toute métaphysique !) pour être excédée par quelque chose qui, dêtre éprouvé et non pas jugé, relève assurément de lexistence. Je parle ici de la résistance de lobjet au sujet, dans et au-delà de la communauté de nature dont le plaisir est la reconnaissance : je reconnais comme la nature secrète du gâteau le rapport de sensibilité que jétais avec moi-même, mais cette reconnaissance est une épreuve et non un jugement, en ce sens que cette nature secrète du gâteau, je ne puis la reconnaître quà la méconnaître, puisque cest bien du gâteau quil sagit, et pas de moi. La résistance du gâteau, qui existe bien en lui-même et nest en rien comparable à une annexe de mon palais, a ma propre méconnaissance de sa nature « secrète » pour répondant. Cest dêtre séparé de cette nature qui est pourtant la mienne que je dois léprouver et non pas simplement la reconnaître comme je reconnais de loin une personne dans la rue.
Le plaisir est une épreuve de la division subjective en même temps quil est lexpérience de sa réparation. A propos de lobjet : cette épreuve quon fait du méconnu en tant que tel est en même temps lexpérience de sa reconnaissance.
Tel est donc le secret, qui permet enfin de penser ce « surcroît » dont nous avons compris quil correspond à linsistance de la douleur au-de là de chacun des termes du rapport (brûlure comme rapport entre un brûlant et un brûlé, alors quil ny a plus de plaque et que la main est un pur lieu).
Lépreuve et lexpérience, comme je lai dit souvent, sont exclusives lune de lautre et jai lhabitude de lindiquer en rappelant que lépreuve marque alors que lexpérience enrichit. Eh bien dans le plaisir, on ne niera pas quon ait quelque chose comme un enrichissement et, contrairement à ce qui se passe dans la douleur, absolument pas une marque (si le plaisir marque, cest quil était en même temps, et le plus souvent de manière inconsciente, jouissante : on a été subverti de jouir). Dun autre côté, il ny a de plaisir que par la résistance de lobjet, et donc que par lépreuve quon fait de son altérité. Altérité pure, par conséquent, et expressément réflexive. (Kant nous a faire reconnaître la nécessité de maintenir la dimension réflexive du plaisir.)
Jen déduis que lépreuve ne concerne absolument pas lobjet, mais dans la pure réflexion, donc son altérité. Lobjet, lui, on nen fait pas lépreuve : on en fait lexpérience. Or comme il ny a pas de réflexion de la nature de lobjet, tout entière mobilisée quest la réflexion par laltérité en tant que telle, autrement dit par la résistance dudit objet, cette expérience qui devrait donner lieu à un savoir ne le fait évidemment pas. Reste donc un enrichissement, qui est le reste réflexif de lexpérience, mais qui nest pas un savoir, puisquil ny a pas de position pour soi de la nature de lobjet. Lexpérience enrichit à cause de sa dimension réflexive, et ici la réflexion ne trouve rien qui la détermine (le plaisir ne fait pas connaître). Eh bien je propos de voir dans cet enrichissement pur quon pourrait aussi désigner à travers loxymore dune « expérience sans le savoir » la nature propre du plaisir. Jinsiste sur lidée doxymore : une expérience est une mobilisation de savoir en vue dun surcroît de savoir. Eh bien je dis que cest expressément de ce surcroît quil sagit dans lindication donnée par le Philosophe : le surcroît du savoir résultant sur le savoir mobilisé, sauf quici, la résistance de lobjet à tout savoir (le plaisir ne se donne pas à penser mais à éprouver : non dans le concept mais dans lexistence) fait de ce surcroît un pur surcroît. Ce que jindique donc en parlant dexpérience sans le savoir. Nul ne peut nier que le plaisir, qui nenseigne rien de la nature des choses, ne soit un bien quon ait à sapproprier. Une richesse, donc : ce qui reste de lexpérimenté quand le savoir ne compte pas alors même quon est en train de lidentifier à la vérité puisquon est dans lhorizon de lexpérience.
On ne peut donc suivre entièrement Aristote qui dit que le plaisir vient par surcroît : celui-ci nest pas la modalité de sa survenue (le plaisir, qui reste alors impensé, viendrait on ne sait doù ni pourquoi pour couronner laction accomplie) mais sa nature même : la distinction actuelle de lépreuve et de lexpérience.
Dans un vocabulaire différent, je forgerais alors la notion de « secondarité de la jouissance ». A mon avis, cette définition serait juste : elle indiquerait que la jouissance est originaire et que le plaisir sentend dune secondarité conquise sur elle, dans lexclusivité à la détermination dont elle est littéralement faite et que la réflexion reprendrait alors. Mais elle me semble trop abstraite. Ayant pensé le plaisir à partir de linsistance propre à la douleur et layant rapporté à la souffrance, je préfère articuler sa définition à la question du savoir, telle quelle apparaît dans les paradoxes de la réflexion qui est à la fois épreuve et reconnaissance. Je parle donc de lécart, dont la subjectivité est forcément faite (doù le « principe de plaisir » comme nécessité transcendantale), entre lépreuve et lexpérience.
Voilà. Je pense avoir répondu aux principales questions que posait la notion de plaisir. Nous reviendrons à la souffrance dans les prochaines séances.
Je vous remercie de votre attention.
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