La souffrance est linsistance de la vérité dans la vie, alors que la douleur est celle de lexistence. Par insistance, nous avons convenu dentendre un statut dynamique : un empêchement actif, une récusation actuelle, une contestation. Nous sommes encore loin davoir tiré toutes les conséquences de la nécessité dêtre sujet dont elle est, précisément, linsistance. Car cest toujours de ne pas être sujet quon souffre, den être empêché par quelque chose dextérieur ou de propre (par exemple une douleur chronique au dos qui exclut quon soit sujet dune promenade à cheval), ou par soi-même comme dans le cas de la souffrance névrotique. Dans la douleur, linsistance sentend moins contre le statut de sujet (on a vu quon souffrait davoir mal, comme par ailleurs la nécessité déprouver la souffrance oblige à en reconnaître le caractère douloureux) que contre la vie, qui est a priori compréhension de tout selon ses nécessités à elle. Or ce qui la récuse est expressément un mal et pas simplement un fait dadversité, puisque les nécessités que la vie est pour elle-même constituent leidétique des biens, et que la nécessité pour le vivant dêtre en cause transcendantale tout ce quil fait est lhorizon général de ces biens. La douleur est un mal, donc, au sens, pour commencer non moral, où il y a des biens et où vivre en institue le service. Interroger cette dimension de la douleur implique sa confrontation à son autre, ce bien quon appelle le plaisir.
Dabord une trivialité : la douleur est un mal, tandis que le plaisir est un bien. Quest-ce que cela signifie ?
La question du mal est celle de limpossibilité à la représentation. Une mauvaise action est celle dont je ne puis me représenter quon soit le sujet et par conséquent dont il est exclu quon puisse limputer au sujet de la représentation. En parlant dun rapport devenu réel, jai indiqué la nature mauvaise de la douleur. En elle lobjet nest plus représenté : il nimporte en rien à la brûlure quelle soit rapport à un métal chauffé au rouge ou à de lazote liquide ; on peut même imaginer quelle ait des causes purement internes, neurologiques ou liées au schéma corporel, comme dans le fameux modèle du membre fantôme. Elle est bien rapport, pourtant : intentionnalité, transitivité, sauf que lintentionnalité est brisée par leffet de seuil (entre chaud et brûlant, quand la plaque électrique a été successivement froide, tiède, chaude et brûlante), que la transitivité est devenue intransitivité puisque lirradiation nest plus appréhension dun autre dans son altérité mais quelle vaut pour elle-même. Le mal est donc que le rien soit valable, en ce sens quil se met à valoir pour lui-même, non pas comme une vérité métaphysique (qui, comme telle, serait donc neutre) mais comme une insistance : déjà contre la vie mais surtout contre lexistence. Il y a une positivité du mal, comme chacun sait, et cest elle que je voudrais rendre par cette notion dinsistance, dont lintérêt tient dabord à ce quelle s'entende contre lexistence et pas simplement contre la vie qui est pour elle-même sa nécessité : contre le neutre et pas seulement contre le bien. On a retiré sa main et pourtant la douleur, rapport tautologique à laltérité comme telle, est toujours là, simpose toujours, récuse même la main comme subjectivité pour la réduire à nêtre quun lieu : « ça me fait mal » et cest au niveau de ma main que « ça » rien ! fait ce mal Il y a un faire indubitable dont lagent soit expressément un « rien » : ni la plaque électrique éloignée depuis longtemps, ni la main qui nest plus quun simple lieu, mais la brûlure qui en soi nest strictement rien mais le seul rapport de la plaque à la main. Voilà le mal, je le répète : ce « rien » qui se met à valoir pour lui-même, à la fois contre lunité et la finalité de la vie et contre la dispersion et la neutralité de lexistence (tout se ramène à ce « rien »).
Dans la douleur, lexistence insiste contre le savoir et donc contre la vie, et la douleur est linsistance à lexistence elle-même puisque la douleur, qui est lépreuve concrète de laltérité et donc de lexistant comme tel, reste quand celui-ci a disparu . La brûlure est toujours là quand la main nest plus sur la plaque chauffante et on pourrait éprouver la même douleur pour des raisons purement internes, sans quaucun objet corresponde. La douleur est donc insistance à lexistence hors de lexistence même : lépreuve reste quand il ny a plus déprouvé, ni au sens objectif, ni même au sens subjectif puisque la main, alors, nest plus ce qui éprouve la chaleur de la plaque électrique mais seulement un lieu : là où « ça » brûle. Le pronom neutre indique cette insistance pure, hors de lexistence comme elle-même était hors du savoir. Linsistance hors de lexistence, cest déjà le mal : ce qui se met à valoir à vide, pour rien, non seulement envers et contre tout existant mais surtout à lencontre de lexistence elle-même. Pure rapport à lencontre de ses propres termes pourtant seuls réels (la brûlure nest telle quen exclusion et de la plaque électrique et de la main), insistance de limpossibilité ontologique, vouloir propre au néant, incidence de ce vouloir comme récusation subjective. Mal, assurément.
Le mal de la douleur (je le rappelle aussi pour préciser de manière synthétique ce qui navait pas toujours été trouvé très clair dans mes développements) tient à ce paradoxe que la sensibilité soit non pas son propre fait mais toujours sa propre affaire, et quil lui appartienne en ce sens didentifier sa propre saturation (dans le passage du chaud au brûlant, pour garder le même exemple) à lexpulsion du sujet. Et certes, limminente exclusion du sujet existant suffit à reconnaître le mal. Il ny a pas de sensibilité qui ne soit vectorialisée par cette expulsion, qui ne soit en quelque sorte existentiellement dynamique, si lon accorde quune sensibilité en soi, comme celle du capteur de la caméra aux photons qui traversent lobjectif, nen est pas vraiment une (dans ce cas, cest seulement nous qui constituons en « sensibilité » une différence temporelle détats quantiques). Bref, le mal de la douleur tient à ce que la saturation de laccueil accomplisse en quelque sorte son dynamisme constitutif : lexpulsion du sujet au-delà dun certain seuil de douleur expulsion dont le sens de toute douleur est dêtre plus ou moins directement la menace accomplit la douleur comme telle cest-à-dire comme limplication du sujet dans lindistinction dêtre et de se savoir être. De sorte quon peut aussi bien dire quil appartient à tout sujet sensible dêtre menacé dêtre expulsé de lui-même.
Le mal que lon considère dans la douleur est une notion dynamique : ce nest pas le néant ni le rien (dont lopposition est la même que celle quil faut faire entre lêtre et létant) dont lidée pourrait renvoyer à quelque métaphysique nihiliste (rien ne sert à rien, rien ne vaut rien, rien nest rien ) mais cest une insistance expresse, une attaque de lintérieur, celle-là même quon met en avant quand on dit que « ça » fait mal, sans quil y ait aucun sujet représenté par ce pronom sinon le pur rapport (la brûlure comme telle) devenu réel, cest-à-dire un rien pourtant identique à sa propre insistance.
Sans sujet dont linsistance pourrait être le bien, la douleur est exclusive de toute finalité : linsistance ninsiste pas en vue de quelque chose, mais pour rien : simplement à contrer lexistence. En quoi, de sentendre comme une récusation de lexistence par son en-deçà, la douleur est bien un mal et pas simplement un malheur. Bien que, à suivre la réflexion, elle ne soit évidemment rien dautre, puisque justement il ny a personne mais seulement « ça » et toute la question se trouve évidemment ici, dans cette impossibilité que le prénom neutre ait jamais de répondant pour « faire » mal. Et certes, dans la brûlure, pur rapport dénué de termes, « ça » fait mal
Le mécanisme de lexpulsion du sujet hors de sa propre réalité dont la douleur est limminence, est-ce quil nest pas aussi celui du plaisir ? car enfin, le plaisir est aussi insistance de lexistence : le plaisir de manger le gâteau est à la fois la présence dynamique du gâteau dans la bouche (cest bien le plaisir de le manger : il ny aurait aucun plaisir à avoir simplement un morceau de gâteau dans la bouche) mais, justement comme dynamique, il est en même temps léventualité quà force de plaisir, cest-à-dire au-delà du seuil quon peut réflexivement dire de la satisfaction, il y ait cette même expulsion. On a reconnu bien sûr la distinction du plaisir et de la jouissance. Personne aujourdhui ne les confond et nul naurait lidée de dire quune jouissance est un très grand plaisir, et pourtant il y a en nous une certaine résistance à cette vérité. Elle tient justement à cet effet de rupture, à cette imminence de sa propre expulsion subjective dont on voit quil est constitutif de la sensibilité en général, en tant quelle a pour réalité non pas la simple affectation, comme dans lexemple du capteur de la caméra, mais dêtre sa propre affaire. Leffet dexpulsion du sujet hors de lui-même nous est apparu comme la première raison de reconnaître la mauvaiseté de la douleur, lautre étant que lexistence sy trouve attaquée en quelque sorte par un néant.
Quelle différence entre le plaisir et la douleur, alors ?
Il est sûr que le plaisir aussi reste en quelque sorte pour rien et même que cest son caractère essentiel ! Dans le plaisir aussi, il sagit du « pur rapport » : la gâteau nest pas connu dans le plaisir quon a de le manger (il ne compte absolument pas, puisquon est en train de lanéantir pour le seul plaisir de le manger), de sorte quon peut reprendre les idées dune transitivité devenue intransitive ou dune intentionnalité qui soit en fin de compte sans objet. A la limite on peut même supprimer lobjet, comme le montre lexemple du nourrisson qui sendort béatement davoir halluciné le sein. Dans le plaisir aussi, on peut donc parler dinsistance, et pour la même raison : cest du sensible comme tel, cest-à-dire comme affecté par sa sensibilité même, comme fait dautoaffectation, quil va. On peut dautre part être surpris par son plaisir et ce qui devrait nous faire plaisir ne le fait pas forcément. Et en ce sens, le plaisir partage avec la douleur de renvoyer à rien le savoir, à commencer par celui qui en rendrait compte : que je comprenne ou pas mon plaisir (mis à part quil y a un plaisir spécifique à comprendre), cela ne change rien. On nen déduit évidemment pas que le savoir ne puisse pas par ailleurs conditionner le plaisir, puisque le savoir permet darriver à des subtilités invisibles à lignorant et dont on peut admettre quelles soient plaisantes.
Le plaisir, comme la douleur, c'est « pour rien » quil reste ! Dans la même transitivité rendue intransitive que la douleur, dans la même impossibilité de lintentionnalité, autrement dit dans la même exclusivité à la finalité Sil ny a de plaisir que pour rien ou, si lon préfère, sil ny a de plaisir que pour le plaisir, cela signifie quil lui appartient dexclure la finalité qui renvoie nécessairement à une position dexistence qui soit, justement, finale. De la même manière, paradoxalement donc, on peut dire à propos du plaisir que « ça fait du bien » ! Un sujet désigné par un pronom neutre dont la particularité soit dexclure la référence. Cest ce que jappelle insistance à lexistence : que le « ça » soit sans référence et que, pourtant, il y ait un « faire ».
Sagit-il exactement de la même insistance que dans la douleur ? Il semble. Pour résoudre cette énigme, le plus simple est daller directement à lopposition : alors que la douleur est un mal, le plaisir est un bien. Or cette notion sentend dabord en exclusivité de celle de la vérité. Penser le plaisir, cest donc penser une certaine exclusivité à la vérité.
Cest ce que nous verrons la prochaine fois.
Je vous remercie de votre attention.
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