Douleur et vérité (4) : le rapport rendu réel
La douleur est aveuglante. Le sujet qui a mal nest pas un sujet aveugle au sens où aucun objet ne pourrait être aperçu par lui, mais cest un sujet aveuglé. La douleur est un aveuglement dont, par là même, le sujet soit indistinctement la victime et le lieu : il est le là, au sens du Dasein, où il devient impossible quil y ait non seulement des objets mais encore de lobjet, si lon peut employer un partitif pour dire la généralité. Il faut donc entendre le dynamisme essentiel de la douleur comme un devenir impossible non pas de certains objets ni même des objets en général, mais de la nécessité transcendantale que, pour un sujet, il y ait des objets. Cest pourquoi il ne faut pas confondre laveuglement dans son sens actuel avec létat dêtre aveugle, qui renvoie encore à une intentionnalité dont lobjet serait simplement dérobé, comme quand on écarquille les yeux dans le noir pour voir malgré tout. La douleur nest pas un état mais une impossibilité positive et dynamique. Je veux dire par là que limpossibilité de lobjet est paradoxalement insistante et que la douleur est non pas cette impossibilité (auquel cas elle serait létat dêtre sans objet) mais cette insistance où, là où les objets sont reçus, cest-à-dire dans la sensibilité qui dès lors vaudra pour elle-même, il ny a plus la possibilité de lobjet en général.
Voilà le paradoxe : pour la sensibilité au sens que je viens de dire, il faut reconnaître linsistance même, qui nest pas insistance de quelque chose, ni même de rien au sens où la faim serait linsistance de navoir rien à manger, mais qui est elle-même, et comme insistance, insistante dans un dédoublement dont on reconnaît quil est lidentité du sentant et du sensible. Cette insistance nest rien dautre que limpossibilité de lobjet. Je pense quil faut définir la douleur par cette exclusivité, toute la difficulté étant que cette exclusivité ne soit pas une détermination, même attribuée réflexivement par nous, de la douleur mais la douleur elle-même. Cela revient à définir la douleur comme un pur rapport qui soit indistinctement dexclusion et de réflexion (toute la question étant bien sûr celle de cette indistinction) : la douleur est lidentité actuelle du sentant et du sensible dune part, et dautre part limpossibilité transcendantale quil y ait des objets, impossibilité insistante précisément comme cette identité. Parler dimpossibilité de lobjet ou dinsistance de la sensibilité barrée delle-même comme réceptivité, cest la même chose. La douleur est lidentité du sentant et du sensible comme intransitivité de la sensibilité. Car cest à rendre la sensibilité intransitive quune chose fait mal, et elle fait mal à se rendre impossible comme objet reçu dans cette même sensibilité.
Il appartient au douloureux de donner lieu à ce quon pourrait nommer une disparition transcendantale progressive. Ce progrès correspond à la question des degrés de la douleur. Et certes, on ne parlerait pas de la douleur si lon méconnaissait cette dimension quon ait plus ou moins mal, que des choses fassent plus ou moins mal. Il appartient essentiellement à la douleur dêtre susceptible de degrés.
La sensibilité, si lon prend le point de vue en quelque sorte transcendantal qui vient dêtre indiqué, correspond à des degrés de possibilité puis, un certain seuil franchi, dimpossibilité. Ce seuil sera donc celui de la réflexion : tant que la sensation nest pas trop forte, cest-à-dire tant quelle permet au sujet de rester sujet de la sensibilité quelle actualise, alors lobjet reste possible. A lautre extrémité, quand la sensibilité se referme sur elle-même en expulsant son sujet, par là même lobjet est aboli : il ny a plus que la sensibilité qui saffecte elle-même, et cest ce quon nomme la douleur.
La question de la signification transcendantale des degrés de la douleur, que jindique ici, est très concrète. Prenons lexemple dune plaque chauffante sur laquelle on garderait la main après avoir envoyé le courant dans la résistance : elle est froide, puis tiède, puis chaude, puis brûlante. Eh bien la question de la douleur se situe dans une rupture entre lavant dernier terme et le dernier, une rupture qui passe presque toujours inaperçue parce quon imagine décrire une évolution de la plaque elle-même (elle est de plus en plus chaude) alors quon ne parle delle que jusquau troisième terme inclus : au-delà, il nest plus du tout possible quil sagisse delle, puisque le terme qui semble la qualifier ne peut plus concerner une chose mais un rapport extérieur à cette chose. En termes réflexifs : seuls les trois premiers termes de la série peuvent être pensés en termes de connaissance. Poser la main sur la plaque électrique peut être en effet un acte de connaissance, comme quand on perçoit quelle est « encore chaude » : on prend conscience de linertie thermique dont le métal est habité, on mesure la température comme indiquant depuis combien de temps on a coupé le courant Mais arrive une température où il devient impossible de mentionner la chose dans sa réalité : de « chaud » à « brûlant » le basculement se fait puisquil sagit non plus dune qualité mais dun rapport. Le premier terme (« chaud »)concerne lobjet lui-même et son aperception est une connaissance, mais pas le second. Et pourtant on peut continuer à dire que lon fait ainsi lépreuve de la plaque et même de la plaque du point de vue de la température. On a donc une épreuve dont il est impossible quelle soit épreuve de quelque chose. On parlera donc, pour penser la douleur, de lépreuve de lépreuve ce que je désignais tout à lheure comme la réflexion de la sensibilité qui saffecte elle-même et qui éprouve quelle saffecte elle-même, non pas parce quelle produirait sur soi une action spécifique, mais uniquement parce que lobjet est devenu impossible. Par exemple quand on ne peut plus maintenir la main pendant lélévation progressive de la température, on fait lépreuve de sa disparition transcendantale : la plaque est de plus en plus chaude, et brusquement on réalise quelle est brûlante cest-à-dire que la main a perdu la transitivité du touché et quelle irradie delle-même. On est bien dans le transcendantal et dans cet ordre, où il faut que des objets soient donnés pour être reconnus, il y a une disparition. Cest très précisément ce quindique la séquence du progressif chaud-brûlant. La douleur est limpossibilité actuelle et insistante de son objet : la brûlure, cest limpossibilité quon ait une expérience de la plaque électrique, et une impossibilité qui nest pas abstraite et générale mais bien actuelle : on éprouve que la paume de la main se met brusquement à valoir pour elle-même et non plus comme lieu de réceptivité pour lobjet.
La réflexion lassumera expressément. La douleur napprend rien puisquelle insiste là où le savoir est suffisant. Cest pourquoi la douleur nest jamais une expérience mais seulement une épreuve. On peut bien entendu réfléchir le fait davoir eu mal et constituer rétrospectivement une expérience de la douleur, dont on puisse tirer un savoir (ce que je fais en ce moment), mais la douleur elle-même nest pas une mobilisation de savoir donnant lieu à un surcroît de savoir, selon la définition quil faut donner de lexpérience. Cest la même nécessité qui la fait apparaître comme réfractaire au savoir (car contrairement à ce qui vaut pour la souffrance, jai toujours aussi mal quand on ma clairement expliqué pourquoi javais mal) et qui fait quelle nest pas une expérience : savoir ou pas, cest pareil. Manque de savoir ou pas, cest pareil. Raison pour laquelle il ny a pas de vérité, ni donc dincitation au respect, dans la douleur, ainsi quon la vu demblée. Elle est une épreuve dont le caractère paradoxal apparaît au terme de la progression que je viens dindiquer : alors que toute épreuve lest dune certaine réalité (par exemple de la difficulté de traiter un sujet dans le cas des épreuves dun examen), la douleur est une épreuve intransitive : elle nest lépreuve de rien ou plus exactement elle est lépreuve de lépreuve parce quen elle c'est la réceptivité même qui se trouve indistinctement affirmée et récusée. Cela, c'est en quelque sorte sa réalité, telle quon peut la dire. Dans la douleur, la sensibilité séprouve elle-même, et comme telle le « comme telle » signifiant nécessairement la récusation, puisque la sensibilité nest que sa propre transitivité.
On ne peut penser la douleur quà reconnaître le seuil de son apparition comme celui de la disparition transcendantale de lobjet, dont il revient au même de dire quil est lêtre pour soi de la sensibilité cest-à-dire sa récusation. Quand on a compris léquivalence de lêtre pour soi et de la récusation, on a compris ce quest la sensibilité et ce quest la douleur. Je trouve cette explication satisfaisante, mais jy reviendrai bien sûr si on me le demande, ou si lon me fait apercevoir un aspect par quoi elle ne le serait pas.
Nous sommes désormais en mesure de répondre à la question de limites de la douleur : il y en un en-deçà et un au-delà, cest-à-dire à chaque fois un seuil dont la question du sujet est le principe dintelligibilité.
En-deçà dune certaine température, pour garder le même exemple, on ne peut pas parler de douleur : la plaque est plus ou moins chaude et on se trouve dans le domaine de lexpérience, dans lacquisition du savoir à partir dune réceptivité qui reste transparente. On évalue la température de la plaque en posant la main dessus, et on ne soccupe absolument pas de sa propre main (il y a seulement que la plaque est tiède, par exemple). Et lobjet tombe transcendantalement quand on réalise que la plaque est brûlante, cest-à-dire quil est désormais impossible den avoir une expérience (en quoi je maintiens expressément la qualification de « transcendantale » pour cette disparition). Mais je reste le sujet privé de cette possibilité : je retire ma main. Et cest dans lespace défini à la fois par cette impossibilité de lobjet et par la persistance de la nécessité du sujet lespace quon peut donc nommer la non-expérience quon peut parler de la douleur proprement dite. Au-delà, il faut reconnaître le domaine des douleurs insupportables, des vraies douleurs en somme : à limpossibilité première de lobjet correspondra limpossibilité ultime du sujet. Il y a des douleurs qui retournent la conscience comme un gant et qui en expulsent toute subjectivité, rendant ensuite le sujet définitivement étranger à lui-même parce que marqué non pas tant dans sa manière particulière dêtre sujet que dans la nécessité quen général il y ait du sujet. Nous croyons que cette nécessité va de soi puisquelle est tautologique et que nous croyons à la logique ; mais ceux qui ont éprouvé les vraies douleurs savent quil nen est rien : là où ils ont été, il ny a personne et lon nen revient que rendu définitivement autre que soi.
Les limites de la douleur sont donc celles quimpliquerait le terme de « non-expérience », par opposition au simple fait quil ny a pas dexpérience : en-deçà de lexpulsion définitive il y a toujours un sujet mais au-delà dune certaine grandeur intensive, il ny a plus dobjet.
Les limites ainsi repérées ne doivent pas être conçues à la manière dun cadre donné une fois pour toutes à lintérieur duquel un phénomène, la douleur, aurait lieu. Je viens de le dire : on ne fait pas lexpérience de linstant où la plaque passe de très chaude à brûlante, mais on réalise quelle lest déjà depuis un moment (aussi court quon voudra). C'est le déjà qui compte ici : on ne rencontre les limites quune fois les avoir franchies, et sans le savoir. La douleur est un dynamisme et non pas un état : on natteint pas un dynamisme mais on est pris dedans. La sensibilité était déjà depuis un moment en train de pâtir de soi et par conséquent lobjet avait disparu.
Dans la douleur, limpossibilité de lintentionnalité sintensifie, et par conséquent aussi le savoir comme savoir de quelque chose. En somme, la question de la douleur est celle de limpossibilité brusque de ce « de », autrement dit du rapport. Comme je lai dit plus haut, impossibilité doit être entendue selon la nuance qui oppose létat dêtre aveugle au malheur dêtre actuellement aveuglé : le rapport reste réel mais devient impossible, ce qui nest pas du tout la même chose quune absence de rapport. Est-ce quune plaque brûlante peut être touchée, quand on la touche effectivement ? Non ! Donc il y a un rapport possible entre la plaque chauffante et la main, et ce rapport nest rien dautre que limpossibilité du rapport : la brûlure.
La douleur causée par la plaque brûlante est, dune certaine manière, rapport à cette plaque : celle-ci est éprouvée dans sa réalité qui est dêtre brûlante et non pas froide ni même chaude ; mais dun autre côté, dire qu être brûlante constitue la réalité de cette plaque est déjà reconnaître son éloignement, puisquon désigne ainsi le rapport de la chose à une sensibilité et non plus une détermination de ladite chose. Quant à la brûlure elle-même, elle est le rapport de la plaque à la main, mais définitivement séparé de la plaque qui, à la limite, na plus besoin dêtre ce quelle est : il suffit dadmettre que la main est brûlée en gardant sous entendue lidée quelle lest par quelque chose. Quainsi cette sensibilité soit saturée delle-même et non plus de son objet, et lon admettra que cétait déjà impliqué, mais sans quon le sache, dans une détermination (être brûlant, pour un objet, dès lors indifférent) dont on avait méconnu la clôture. Dorigine lobjet était impossibilisé (si lon mautorise ce barbarisme) et cest précisément comme tel quil était, dès lors sans lui (sa disparition était transcendantale et non pas empirique), de nature douloureuse.
La douleur est un rapport en soi : non plus brûlure de la main par la plaque, mais brûlure. Cest le pour soi de la sensibilité par là même récusée quon retrouve ici. Dans cette récusation se réfléchit ce que le rapport nest plus, une transitivité. On le dit très couramment : « ça vous brûle ? cest normal, vu la température de la plaque que vous avez touchée ! ». Dans le moment même où lon justifie exhaustivement ce qui a lieu (aucun mystère là-dedans), on admet pour la douleur un statut de pur supplément, de reste au savoir parce que tout savoir est savoir de quelque chose : « ça » qui brûle ne renvoie à aucun agent, à rien. La sensibilité qui senferme dans sa propre réflexion (cest parce que la main est identiquement sentant et senti que « ça » brûle) nest plus sensibilité à rien (on continue davoir mal quand la main a quitté la plaque).
Or le devenir impossible suppose un être et surtout son accentuation. Ce dont lêtre (par opposition à lexistence au sens de simple fait) peut être accentué, je propose quon le désigne comme réel. Dans ce terme, jinclus donc paradoxalement une incidence, sauf quelle se traduit par lexclusion originelle de ce qui la cause, ne laissant en quelque sorte quune insistance. Cest la conjonction de linsistance et du reste que je veux signifier par ce terme de « réel » et mon objet aujourdhui est de montrer quen ce sens très précis on peut parler de la douleur comme dun réel du rapport la transitivité et lintentionnalité dun être identifié à sa propre sensibilité étant non pas abolies par manque dobjets mais au contraire frappées dimpossibilité et donc, si lon peut dire, dinsistance. Car où est la douleur, sinon au lieu sensible de lobjet, lieu devenu réel comme douleur de ce que lobjet soit impossible sans pour autant manquer ?
Quand donc je dis que la douleur est limpossibilité actuelle du rapport, tel quon lindique en parlant de lintentionnalité ou de la transitivité, ce nest surtout pas pour dire quil ny a pas de rapport ! Au contraire : il ny a que cela. Quest-ce que la brûlure, qui aveugle la main et la prive de la transitivité qui était pourtant sa condition première, sinon justement le rapport de cette main à la plaque électrique restée branchée ? Il y a la plaque chauffante et il y a la main, et entre les deux un rapport de brûlure. Eh bien la douleur, cest quil y ait seulement la brûlure : un rapport devenu chose, et une chose dont lexistence consiste à être un rapport. Le rapport rendu impossible, cest le rapport rendu réel . La transitivité devient un en soi et donc une intransitivité.
Je vous remercie de votre attention.
Retour en haut de cette page