Nous allons parler aujourdhui du principal caractère de la douleur, qui est son intransitivité. Cest un paradoxe, puisquelle se donne demblée comme une intentionnalité, mais son élimination est la réalité même de la douleur. Nous retrouvons donc la question du savoir que nous avons traitée la semaine dernière : la douleur nest pas savoir du douloureux, justement parce quelle est saturation de la distance quil faudrait pour quelle le soit ; elle est saturation de laccueil sensible par lui-même et donc, comme je lai indiqué, abolition tendancielle de son sujet. Or je veux indiquer une conséquence de la douleur à laquelle on ne pense que rarement, mais que la plainte de ceux qui ont mal ne laisse pas dévoquer : ils ne savent plus « à quel saint se vouer ». Limpossibilité du savoir de son objet qui caractériser la douleur (que la brûlure ne soit pas savoir du brûlant, donc), à cause de lindéterminité transcendantale quelle implique (ce quil en est du brûlant, le brûlé ne le sait pas), ouvre le sujet qui souffre davoir mal à un savoir lui aussi indéterminé. Bref, mon idée est de mettre en rapport limpossibilité du savoir déterminé avec limpossibilité de déterminer le savoir, le pivot des deux moments étant forcément puisquil est question de vérité leffacement du sujet.
La douleur ne fait rien connaître : ni la chose qui la provoque ni le sujet qui la ressent. On peut certes réfléchir à ce quon a ressenti et apercevoir à propos de soi la relativité psychologique et culturelle de la douleur, mais cela ne concerne pas la douleur elle-même, dont il ne faut pas confondre la question avec celle de ses causes ou conditions, notamment symboliques. En elle-même, comme douleur, elle napprend rien : ni sur lobjet qui devient parfaitement indifférent (dans la brûlure, je nai rien appris de la plaque chauffante, et la même brûlure aurait pu être causée par tout autre chose) ni sur soi parce quon nest plus alors un sujet mais un lieu (cest au niveau de ma main que ça me brûle). Bref, le paradoxe de la douleur est dabord quelle soit une intentionnalité sans objet, et une réflexion sans sujet.
Si je me suis brûlé la main en la posant accidentellement sur une plaque chauffante, je ne peux pas dire si cest ma main lésée qui me fait mal ou si cest la lésion qui me fait mal au niveau de la main. Je ne peux pas dire non plus si cest la plaque brûlante, cest-à-dire touchée comme intouchable, que jai senti, ou si cest ma main lésée. Jai mal, bien sûr, mais comme je le disais lautre jour, je ne puis avoir mal quà ne pas avoir mal : celui qui ressent la douleur nest pas lui-même, comme tel cest-à-dire dans lespace encore disponible de la réflexion, un sujet douloureux. Bref, je suis obligé de reconnaître que la douleur maffecte (quand jai violemment mal aux dents, je ne peux plus faire de philosophie !) et en même temps quelle est laffection elle-même. Voilà lintransitivité non pas de structure (la douleur est épreuve du douloureux comme tel) mais de fait (la sensibilité est identique à sa propre saturation). Cest ainsi que les identifications qualitatives que je puis tenter sont indistinctes quant à leur objet : quand joppose « sourd » à « aigu », est-ce que je parle de la douleur elle-même, ou de la chose douloureuse dont la douleur ne serait alors que lépreuve ? Eh bien le propre de la douleur, cest que cette question nait pas de sens. Voilà pourquoi on peut dire quelle est lidentité du fait, pour un sujet, dêtre affecté et de cette affectation même.
La douleur est quil ny ait pas cette transitivité dont la nécessité est proprement transcendantale à la sensibilité, puisquelle permet tout simplement quil y ait des objets. Elle est la récusation actuelle du transcendantal comme différence de principe du constitué et du constituant et comme possibilité de lobjet. Or la douleur, cest justement que le constitué et le constituant ne se distinguent plus, et que lobjet ne soit plus que sa propre impossibilité : la brûlure de la main, cest limpossibilité daccéder à la plaque chauffante.
On peut rappeler que la douleur invite à la fermeture sur soi et à la régression subjective. A la limite, on peut nêtre plus quun corps pantelant totalement extériorisé de lui-même et par là même déconnecté de son habituel être-au-monde, chassé du rapport que le moins compliqué des organismes est toujours à son environnement. Une dent cariée est fermée à sa fonction : elle ne sert plus à manger, ni dailleurs à rien dautre : elle se met monstrueusement à être, existant en quelque sorte pour son propre compte cest-à-dire pour rien. Cest cette dernière équivalence du pour soi et du pour rien qui désigne la douleur au sujet qui devient alors intentionnalité tronquée. Dans la douleur, il nest plus vrai que toute conscience soit conscience de quelque chose dautre, puisque cest de soi que la conscience est affectée, identique à lépreuve quelle fait de sa propre limite.
Cest dans la souffrance que lobjet a sa réalité, pas dans la douleur. Je le dis autrement : de lobjet douloureux, point nest besoin quil soit tel ou tel parce quil suffit quil soit du moins dans un premier temps de réflexion, puisque cette suffisance sabolit ensuite elle-même. En effet, il appartient constitutivement au douloureux quil nait même pas besoin dêtre. Cest la reprise réflexive qui fera des différences (par exemple ce qui pique nest pas identique à ce qui pince), pour autant que la douleur permette encore des les faire. Quand ce nest plus le cas, il ny a plus que cette identité de quelque chose et de rien qui est le douloureux. Pour la brûlure dans sa douleur, cest exactement le même quil y ait une plaque chauffante ou quil ny en ait pas, puisque cest la main qui est douloureuse : cest seulement pour la réflexion, quand on veut trouver des causes aux phénomènes, quon a besoin den affirmer la réalité. De lobjet lui-même, il nest en effet pas besoin dajouter quil est. Quil soit ou quil ne soit pas, en tant quil est douloureux, cest exactement équivalent : rien ninterdit de penser que la douleur nait finalement une origine interne. Mais alors on ne parle plus dune chose douloureuse (la plaque brûlante) mais dune représentation nécessaire (quelque chose dextérieur ma brûlé la main)
On sest souvent moqué de la « chose en soi » kantienne dont il revient assurément au même de dire quelle est quelque chose ou de dire quelle nest rien. Eh bien cest justement de cette identité quil sagit dans lobjet douloureux, quand on a reconnu dans la douleur lidentité que je viens de nommer du pour soi et du pour rien. Quand je crie que « ça brûle », quel est donc ce « ça » ? Une indistinction ! Car je ne fais pas alors de différence entre la chose dont « brûler » serait laction (la plaque en tant que « brûlante ») et le lieu de la brûlure (ma main). On le voit bien avec lexemple de lalcool appliqué sur une plaie : ça pique. Quoi, « ça » ? Lalcool lui-même est de nature piquante ? cela na guère de signification. Ne serait-ce pas plutôt : le fait dappliquer de lalcool sur la plaie ? Cela nen a pas plus, mais pas moins non plus ! Il y a sensation de piqûres ? certes, mais linsistance de cette sensation oblige à lui conférer un agent tout en sachant quil ny a pas à le faire Quand « ça brûle » ou quand « ça pique », la désignation de lobjet comme « ça » est transcendantalement suffisante dans son insuffisance même. La question de savoir si la douleur « correspond » à une réalité na pas de sens et cest justement de ce que cette question nait pas de sens que la douleur se donne à reconnaître.
Voilà ce quon pourrait appeler une intentionnalité tronquée : il y a bien conscience de quelque chose (de brûlant, de piquant ), mais ni de ceci ni de cela : non pas que cela ne soit pas possible mais parce que cela nimporte pas ! Quest-ce que cela peut faire, par exemple, que la brûlure ait été causée par une flamme (température extrêmement haute) ou par de lazote liquide (température extrêmement basse) ? Celui qui a mal sen moque bien et la douleur dêtre brûlé est lindifférence même à ce genre de question, qui na donc pas dobjet.
Je continue à parler en langage kantien : il faut dire dabord que la nature du douloureux est de résister à la « synthèse » subjective, et ajouter aussitôt, en suivant la lettre du texte kantien (mais certes pas son esprit), que ce qui ne se donne pas selon cette synthèse nest tout simplement rien. Les deux sont vrais et cet oxymore de la « chose en soi », à mon avis, nest rien dautre que lindication du douloureux comme tel, puisque cest comme douleur que la sensibilité reconnaît sa propre limitation. Il y a une synthèse, mais elle nest paradoxalement que sa propre nécessité : lobjet nest pas constitué, na pas son identité, puisque cest son effet sur le sujet et non pas son statut de corrélat de sa reprise réflexive qui compte. Dès lors, en lui-même cest-à-dire dans son concept (mais justement : la possibilité même de ce concept est barrée davance), il nest ni ceci ni cela.
Dun point de vue réflexif, il faut donc dire que la douleur est une conscience dont lobjet est limpossibilité, pour soi, dêtre conscience de ce dont elle est conscience. Laccueil, ou la réceptivité transcendantale si lon préfère, est saturé par un objet dont, précisément parce quil est lobjet dun accueil qui naccueille dès lors pas, il revient au même de dire non seulement quil est ceci ou cela (sens « mathématique ») mais encore quil existe ou quil nexiste pas (sens « dynamique »).
Que la douleur soit ainsi résistance à la synthèse subjective nindique pas du tout une certaine propriété de lobjet, puisquon peut simplement identifier cette résistance à ladversité en général dont on ne prétendra pas quelle est une réalité positive. La douleur est à la fois la résistance à la synthèse subjective et la modalité de cette résistance, et on ne peut avancer cette évidence quà avoir ôté au douloureux la nécessité quil existe.
Le douloureux se définit donc par une contingence extrinsèque : la douleur est sa reconnaissance mais il nimporte pas à cette reconnaissance quelle ait un objet. En ce sens, on peut dire que la douleur est lépreuve non pas du douloureux mais de la limite de la sensibilité, où la sensibilité est sensible non pas au douloureux mais à elle-même comme affectée. Doù, pour insister plus clairement sur cette « contingence extrinsèque », lidée que dans la douleur la conscience séprouve elle-même, là où lintentionnalité qui la définit pourtant est barrée. La réceptivité se cogne contre elle-même, en somme, dans la figure nécessaire de la chose en soi. Cest cette épreuve de la conscience intentionnelle par elle-même seulement qui est linsupportable de la douleur, son aspect denfermement transcendantalement scandaleux.
Ce quon peut considérer comme la contingence de lobjet ou comme lépreuve delle-même par la conscience (selon quon prend le point de vue objectif ou subjectif), cela se traduit transcendantalement par limpossibilité de la finalité.
Il y a une sottise étonnante quon lit partout : il y aurait une finalité de la douleur, elle serait utile. Je laisse de côté les arguments de faits pour et contre, qui sont souvent triviaux, et jindique lessentiel : la douleur est la mise entre parenthèses de la question de lobjet. Quand on a mal, la question dune réalité de lobjet douloureux na aucun sens, puisque ce qui est douloureux ne peut pas être distingué de la sensibilité à la douleur elle-même. Lépaule qui a été luxée nest pas douloureuse comme la plaque chauffante est chaude, puisquelle est le lieu même de lépreuve, quelle est lidentité du sentant et du senti et que cest justement cette identité, exclusive de la transcendance de lobjet, qui fait la douleur. La douleur est essentiellement intransitive : le sentir est sa propre épreuve, hors de lintentionnalité qui nest plus que limpossibilité même de lintentionnalité, limpossibilité radicale de la distance représentative : lobjet nest pas admis comme tel, mais seulement comme la limite de la limite, si lon peut désigner ainsi la « chose en soi » dont je viens de parler. Et dès lors quelle sentend de ce que lobjet ne compte pas, cest-à-dire dès lors que cette identité du sentant et du senti est le principe même de la douleur, comment voudrait-on que la douleur soit finalisée ? Comment parler de finalité, si lon supprime le rapport de transcendance ? Bref, dire quil y aurait de la finalité dans la douleur montre seulement quon na jamais réfléchi sur la douleur et aussi quon na jamais éprouvé de grande douleur.
Cette équivalence du pour soi et du pour rien quon repère facilement dans nos douleurs quotidiennes (et dont on pressent quelle pourrait bien devenir notre existence même), quand elle est réfléchie en souffrance spécifique, se reconnaît comme dépendance. A la limite, la dépendance peut être totale et sans recours, comme dans lexemple du malade sur qui les antalgiques nagissent plus et qui est prêt à nimporte quoi ou, a fortiori, dans lexemple de la victime par rapport au bourreau qui, lui aussi, est prêt à nimporte quoi. Dans ces cas le sujet nest plus, avant de disparaître dans la folie, que le savoir de léquivalence du pour soi et du pour rien : un savoir purement subjectif mais non subjectivé, au sens où il ne peut plus être ce que tout savoir est habituellement : leffectuation dun point de vue. Cest pourquoi la dépendance totale est lhorizon expressément constitutif du vécu douloureux, en tant quil est toujours par ailleurs une souffrance. La récusation du transcendantal récuse la nécessaire déterminité du savoir auquel, comme souffrance, il est impossible que la douleur ne renvoie pas.
Alors que toute souffrance se constitue den appeler aux raisons de lautre (par exemple Dieu qui aurait la volonté de punir, ou la nature entendue comme nécessité inexorable du développements des métastases), la souffrance de la douleur renvoie à un autre purement arbitraire : Dieu ou le bourreau (qui, de ce point de vue, sont donc le même) peuvent indifféremment faire cesser le mal ou laccentuer, et la maladie rencontrer une rémission voire, miraculeusement, disparaître. Cest que larbitraire total et absolu que signifie la notion de miracle (dont seul un Dieu-bourreau peut donc être le sujet : un « bon » dieu soulagerait systématiquement) nest rien dautre que lenvers de cette dépendance totale, qui nest elle-même rien dautre que leffet dimpossibilité pour lobjet produit dans la sensibilité douloureuse, en tant que cest delle-même (et non pas de lobjet) quelle fait lépreuve. A limpossibilité de lobjet répond limpossibilité pour le savoir dont il relèverait dêtre déterminé, de sentendre selon un point de vue qui soit celui dune adresse déterminée du sujet. La subversion du sujet dans la douleur et la nécessité dêtre prêt à tout pour ne plus avoir mal sont donc lenvers lun de lautre, axés autour de la chose en soi telle que je viens de la définir. Disons-le autrement : la subversion du transcendantal est par définition un basculement dans lirrationnel, si lon appelle ainsi quil ny ait plus de point de vue déterminé et non pas bien sûr un domaine positivement irrationnel (ce qui serait contradictoire). Il est donc impossible à lextrême douleur quelle ne se traduise pas dans le fait dêtre littéralement prêt à tout : non pas comme à des possibilités positives (par exemple le malade athée demanderait un voyage à Lourdes) mais comme à limpossibilité quil y ait des impossibilités, parce que celles-ci ont encore une dimension eidétique : nimporte quoi pour ne plus avoir mal.
Il faudra tirer les conséquences de limpossibilité originelle de lobjet de la : comme lobjet ne sentend que de son rapport au sujet, la douleur doit aussi sentendre comme impossibilité pure du rapport. Elle est linsistance de cette impossibilité. Vérité, donc.
Je vous remercie de votre attention
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