On ne peut pas distinguer « jai mal » de « ça fait mal ». Léquivalence du personnel (celui qui subit) et de limpersonnel (cela qui fait mal) renvoie le sujet à une question qui est la question de sa simple existence, telle que le caractère satisfaisant des savoirs permet de la mettre à nu. Car la douleur reste, une fois comblées les demandes de savoir. Pour lui-même le sujet se trouve convoqué comme existant dans sa douleur, car il ny a de douleur quà ce quelle soit propre, et cest toujours quelquun qui a mal ou quelque chose qui fait mal à quelquun (« ça me fait mal »), et en même temps il se trouve exclu parce que le propre de la douleur est quelle avère un certain lieu comme subjectivement intenable. Implication et exclusion du sujet sont donc les deux conditions de la douleur.
La condition de la douleur est quil y ait un sujet, et le sens de la douleur est quil ny ait plus de sujet. La question de la douleur est darticuler ces moments. Et comment le faire ? Réponse : en reconnaissant le facteur dexpulsion du sujet, contre quoi la vérité qui nous préoccupe pourra insister.
La douleur est toujours limminence que ce soit pire, de sorte que le sens de la douleur est celui dune anti-finalité : celle dexclure le sujet de lui-même. Les grandes douleurs sont en effet des expulsions : la conscience de la victime, chauffée à blanc, nest plus à la limite la conscience de personne. Les personnes qui ont subi des douleurs effroyables reviennent dun pays où il ny avait personne, même pas elles. En ce sens elles sont désormais étrangères à tout le monde : définitivement marquées, à jamais frappées détrangeté, incapables de reconnaître leur moi comme leur étant propre ; elles ne sont plus dupes de lévidence dêtre soi.
On peut dailleurs le constater dans la vie quotidienne : une douleur un peu insistante dans sa vivacité, comme celle quon éprouve sous la roulette du dentiste, fait apercevoir dans le corps des potentialités locales dexpulsion subjective, darrachement de soi à soi, davèrement local de limpossibilité définitive dêtre non seulement soi mais même un sujet en général. Quand jai mal, je reconnais quil y a un endroit de mon corps où il est, pour le sujet que je suis, de plus en plus intenable dêtre. Cest le même déprouver en soi un lieu littéralement intenable et déprouver en soi un lieu qui soit, pour le fait dêtre soi, source dexpulsion.
La souffrance est limpossibilité de reposer en soi quand la douleur est limpossibilité de se quitter soi-même, dont le dynamisme de la douleur sera la subversion. Tout le monde a éprouvé quil appartient constitutivement à la souffrance dêtre adressée à quelquun dont le savoir (disons cela pour aller vite et sous réserve des enseignements que nous tirerons dune réflexion sur la plainte) vienne en quelque sorte combler le manque de sens dont elle est lépreuve. Dans le cas de la douleur, rien de tel : celui qui vient de se casser la jambe trouve sa douleur parfaitement justifiée, nen appelle pas au savoir des médecins mais à leur pratique, et il souffre de ne pas pouvoir quitter cette jambe dont la douleur devient sa propre modalité dexistence. Avoir mal, en effet, cest exister douloureusement depuis sa propre jambe et ne pas pouvoir en faire une question étrangère quon délèguerait aux médecins, alors même que cette délégation est expressément demandée (« laissez-nous faire »). Il est en ce sens impossible davoir mal sans souffrir de ne pas pouvoir sortir de son mal toute douleur étant alors la souffrance de lenfermement dans lexistence douloureuse : la souffrance dêtre condamné à avoir mal et dêtre enfermé dans la condamnation même. Certes. Mais il faut ajouter que cette impossibilité de sortir de sa propre douleur peut rompre brusquement, et que la douleur est expressément faite de cette menace.
Il appartient donc à la douleur, dans son paroxysme quon peut penser comme la réduction toujours plus accentuée du rapport quelle est à elle-même, dêtre limminence de sa propre saturation. Disant cela, jindique une corrélation entre lintensité possible de la douleur et la réduction de lécart de soi à soi qui permet encore de parler de sujet. Lintensification de la douleur est resserrement du rapport de soi à soi et donc, si le sujet nest que ce rapport, menace dune expulsion finale : que la douleur ne soit pas éprouvée par un sujet qui dès lors est sujet-sensibilité sans être sujet-douleur, mais quelle soit, absolument parlant : sans plus être ressentie par quelquun. Plus simplement : le paroxysme de la douleur est lexpulsion du sujet hors de sa propre sensibilité. Cest une douleur en soi, faite expressément du savoir de soi (douleur ressentie, éprouvée, subie et en ce sens expressément reconnue comme douleur en quoi je parle bien dun savoir), par opposition aux douleurs habituelles qui sont toujours celles de quelquun qui a mal.
Les douleurs morales, au même titre que les douleurs physiques, ont la possibilité darracher une personne à elle-même et de lenfermer dans une extériorité dont il peut arriver quelle ne revienne jamais : à jamais leur moi sera pour elle une chose artificielle et convenue, et elles devront faire semblant dêtre elles-mêmes jusquà la fin de leurs jours. Il y a ainsi des gens qui sont revenus de certaines actions quils ont été contraints de faire exactement dans le même état de folle et définitive étrangeté à soi que dautres, qui ont subi la torture. La boutade qui consiste à prétendre pouvoir faire son affaire des douleurs morales (« Mon Dieu, épargnez-moi les douleur physiques : les douleurs morales, je men charge ») est plus une marque dimmaturité et de sottise (et qui, même parmi les grands penseurs, na jamais été sot ?) que de sagesse. Cela dit, on peut, mais uniquement dans un second temps, reconnaître aux douleurs morales une possibilité privilégiée quant à leur conversion en souffrance, et par là même quant à la possibilité quelles soient pansées voire résolues par le savoir (par exemple si lon découvre la malignité secrète dune personne quon avait la douleur davoir perdue). En ce sens, il y a une résolution possible de la douleur morale que la douleur physique ne comprend pas, mais cela ne change rien sur le principe, à savoir que les douleurs morales, toutes choses égales par ailleurs, ne sont en rien moins terribles que les douleurs physiques. On peut se jeter par la fenêtre aussi bien à cause des unes que des autres, parce que lépreuve de la douleur reste celle dun enfermement. Et certes, le fait douloureux tient bien à ce que la sensibilité y soit sa propre épreuve quand, dans la souffrance, elle est lépreuve du non sens.
Cest que toute douleur est faite de léventualité que ce soit encore pire et que le pire, lui, ne soit pas supportable.
Quest-ce que cela veut dire, « pas supportable » ? Ceci : quil ny soit plus possible dy tenir la position den être sujet « tenir » étant en quelque sorte pris au sens militaire : lennemi peut nous déloger de la position quon occupe.
Et lennemi, cest quoi, ici ? Cest le savoir que la sensibilité se constitue dêtre pour soi, en institution subjective impersonnelle. Savoir de soi, la sensibilité sentend forcément contre le sujet dans son existence. Il est dans sa nature de pâtir delle-même et dans la nature de cette souffrance dêtre celle dune expulsion subjective. Lessence de la douleur est davoir à devenir pure douleur et de tendre ainsi à expulsion du sujet de la douleur. Mon idée est quil faut voir là le répondant à lexpulsion du sujet par le savoir, tel quelle apparaît dans lépuration de la souffrance en douleur.
En somme la douleur, qui est son propre écart parce quavoir mal et savoir quon a mal (donc navoir pas mal) sont la même chose, a pour nature dêtre en même temps limminence de cette réduction : quavoir mal et savoir quon a mal finissent par coïncider dans labsolu dune impossibilité subjective absolue, tel quil y ait le mal et que personne nait plus mal. Un collapsus de la subjectivité comme triomphe du mal est ainsi lhorizon constitutif de toute douleur, en tant que la douleur est savoir de soi et imminence que ce soit (encore) pire. Car il est bien évident que la sensibilité est un savoir de soi (avoir mal cest savoir quon a mal) mais, comme tel, cest un savoir qui séchappe à lui-même et qui est en quelque sorte fait de sa propre contradiction, puisque seul un sujet qui na pas mal peut savoir quil a mal. Cest moi qui ai mal, mais reconnaître cela, cest reconnaître quil se pourrait bien que la douleur devienne telle quelle ne puisse plus admettre que je sois moi (né à tel endroit, exerçant telle profession), voire quelle ne puisse plus rien admettre du tout comme subjectivité.
Nul ne peut nier que la sensibilité doive sentendre comme savoir de soi. Nul ne peut nier que la douleur soit, pour la sensibilité (donc pour ce savoir de soi), quelle pâtisse delle-même, et par là soit déjà ou encore en différance de soi, donc un être subjectif dont la douleur est littéralement la restriction. Quon nie que lespace subjectif puisse être saturé et il ny aurait que des douleurs supportables, des douleurs permettant à un sujet de rester le sujet qui les aurait (cest toujours moi : avant jallais bien, maintenant jai mal). Or cest faux parce que toute douleur se constitue de limminence dempirer. On na jamais mal quà être déjà sur la voie de se perdre dans sa douleur. La douleur proprement dite, cest linsistance de ce « déjà » contre le fait douloureux lui-même. La douleur est le supplément de sa propre immanence, par opposition à la souffrance qui est limmanence de sa propre extériorité
La sensibilité séprouve elle-même : avoir mal, cest savoir quon a mal. Ne pas savoir quon a mal, cest navoir pas mal. Tout être sensible à la douleur est par là même fait de savoir, qui soit non pas le savoir de cet être lui-même mais le savoir que la douleur est pour soi. Comprendre la douleur, cest dabord avoir reconnu cette nécessité, et cest surtout la mettre en rapport avec lexclusivité paradoxale du sujet et du savoir. Là où le savoir simposerait totalement (imaginons par absurde une métaphysique totale et définitivement établie) il ny aurait finalement plus personne, les « sujets » nétant plus que des vecteurs anonymes et irresponsables de labsolue vérité. Donc la douleur est un savoir irrécusable et absolu, qui se trouverait par là même exclure demblée le sujet sil ne lui appartenait constitutivement de produire un jeu qui permette encore à un sujet davoir de plus en plus de mal dêtre sujet. Ce jeu de la douleur qui permet quelle ne soit pas demblée son propre étouffement par adéquation à soi, je lai dit, cest quelle soit limminence de son propre surcroît : quil appartienne au mal que ce soit encore pire. La place du sujet de la douleur est cette imminence dont la réflexion fera une menace, mais qui en soi est, contre le savoir suffisant que la douleur serait immédiatement de soi, la possibilité subjective. Toute douleur étant douleur dun sujet, on peut donc dire que cest la réalité même de la douleur, et non pas un caractère accidentel, quelle ait à être pire parce que la sensibilité est nécessairement savoir de soi. Or il ne sagit pas là simplement de degrés, mais de limminence dun point de rupture concernant le fait dêtre le sujet de sa propre douleur : là où le savoir règne le sujet sabolit, puisquon nest sujet que sans le savoir.
On ne donc peut penser la douleur comme dynamisme dexpulsion subjective quà la condition de reconnaître quelle a pour nature cela qui se définit précisément dexclure le sujet : le savoir. Non pas le savoir qui apaise la souffrance, celui des explications qui font apercevoir quil est après tout normal quon ressente de la douleur, et qui lui permet de sinstaller comme telle en distinction de la souffrance quelle reste toujours par ailleurs, mais le savoir de soi qui définit la sensibilité. Je veux dire que la douleur ne peut être expulsion du sujet quà la condition quelle soit saturation de la sensibilité, laquelle est savoir de soi. Et quand ce savoir est saturé, alors forcément, il ny a plus de sujet.
En un sens on peut dire que la douleur est la vérité de la sensibilité : on pense lécart de soi dont la sensibilité se constitue en disant que toute sensibilité lest dun certain sujet, par là même affecté en tant que sujet de ce que sa sensibilité pâtisse delle-même.
Ici, on peut parler de vérité de la douleur puisque la vérité se reconnaît de ce quelle fasse advenir un sujet, cest-à-dire davoir marqué un vivant.
Je vous remercie de votre attention.
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