Puisquon interroge les rapports de la souffrance et de la vérité, et que dautre part il faut libérer notre objet de la confusion avec la douleur qui empêche de le penser, je propose dans les séances qui viennent de faire la théorie de la douleur. Nous serons ensuite libres de penser la souffrance dans ce quelle a dirréductible et de proprement véritatif.
Je construirai cette théorie en essayant déviter les écueils dont mes lectures inutiles sur la question mont fait apercevoir les effets : dune part la confusion susdite qui consiste à faire de la douleur une souffrance physique, et dautre part son identification à un ineffable seulement susceptible dêtre éprouvé dans le silence, pour ne pas dire le mépris, de lintelligence. Certes, une bonne rage de dents ôte au métaphysicien toute capacité de produire de la théorie ; mais on na pas tout le temps mal aux dents et les répits peuvent être utilisés pour penser ce quon a vécu ! Bien entendu, il y a dautres approches, que jespère explorer cette année et dont lune me semble particulièrement prometteuse : lanalyse de la notion de plainte. Et certes, il ne sagit pas de la même plainte quand on a mal et quand on souffre : pas du tout adressée aux mêmes personnes (ni au même sexe !) et ne demandant pas non plus la même chose. Cest dire quon peut aussi traduire notre opposition entre douleur et souffrance par une théorie du soin et de la consolation. Ici aussi, les lectures préparatoires ont rarement été utiles, et il nous faudra ouvrir nous-mêmes notre chemin, si nous lempruntons. Mais je ne puis opérer de telles distinctions sans donner un sentiment darbitraire que je veux éviter en construisant clairement lessence de la douleur, non pas en soi mais selon la nécessité réflexive indiquée la dernière fois : dans son exclusivité problématique à la souffrance.
Comme la question de la souffrance est la question de la vérité ma thèse fondamentale étant que le sujet, identique à sa propre marque au sens où il est né comme tel de limpact du vrai sur la vie, est lui-même de la vérité en souffrance je ne vais pas commencer par une étude de la douleur en général, mais je vais lapproprier à sa propre distinction en posant la vraie question : celle quon peut indiquer en présentant le cours daujourdhui sous le titre « douleur et vérité ».
La douleur est dabord enfermée dans la positivité dun fait. Un fait très particulier puisquil est sa propre épreuve : lindistinction du fait de lépreuve et de lépreuve du fait. Cest en effet le même davoir mal et déprouver quon a mal. Mais cette réflexion nouvre pas sur le tourniquet habituel de la conscience de soi, puisque la conscience davoir mal nest pas elle-même douloureuse (avoir mal ne fait pas mal). Elle nest dailleurs pas nécessairement vécue comme une souffrance, puisque les petites douleurs de la vie quotidienne ne nous font pas éprouver que nous sommes sujets à la douleur mais simplement que nous sommes sensibles.
La souffrance est toujours en deçà ou
au-delà delle-même, présente seulement de biais, un peu à la manière de ces
mouvements furtifs uniquement aperceptibles du coin de lil, et cest
cette extériorité à soi qui loppose dabord à la douleur. A la certitude davoir
souffert ou de devoir souffrir soppose lincertitude de souffrir. Que je
concentre mon attention sur ma souffrance présente et il ne sagit plus du tout dune
souffrance mais seulement dune douleur, notamment morale. Jai opéré la
réflexion dont je parlais lautre jour : linfinité de la souffrance
tient à ce que lopération de sa clôture dans la réflexion soit en même temps
son institution comme douleur. Cest de cela quil sagit dans leffet
du savoir, bien entendu : le chirurgien de mon petit apologue a réfléchi la
souffrance de lopéré, qui ne parlera donc plus que de douleur. Quand on sait ce quil
en est du sens de ce quon éprouve, on ne souffre plus, on a mal y
compris moralement, comme dans lexemple de ceux qui ont la douleur de perdre
quelquun quils aiment. Mais on éprouve quon a mal. De sorte
que la douleur nest apurée par le savoir quà être reconnue non en elle mais
dans son propre supplément.
Identique à son dédoublement, le fait de la douleur soppose au fait de la souffrance, qui se distingue précisément dêtre en excès au fait quelle constitue, et que cet excès même constitue par ailleurs. On na pas mal davoir mal, cest-à-dire déprouver quon a mal, mais on souffre de souffrir. Le fait de la douleur est, sil est sa réflexion (avoir mal, cest éprouver quon a mal) nest pas sa propre reprise (avoir mal nest pas une douleur).
On ne peut penser la douleur quà opposer cette simplicité du fait réflexif à limpossibilité denfermer la souffrance dans une finitude, même réflexive : on souffre toujours plus de souffrir. Autrement dit : la souffrance est son propre surcroît et cest en ce sens quil faut lapproprier dorigine avec la vérité, qui excède le savoir lequel réduit précisément la souffrance à nêtre que son propre reste de douleur. La question de la souffrance est celle de ce supplément quelle est pour elle-même, et celle de la douleur est au contraire limpossibilité dun tel supplément : on na absolument pas mal davoir mal, de sorte que lidée dune vraie douleur est simplement absurde (une douleur peut être réelle ou imaginaire, faible ou forte mais pas « vraie », ni dailleurs fausse).
Il ny a donc pas de vérité dans la douleur et cest pourquoi jai pu dire quelle ninspirait en elle-même aucun respect, ni ne conférait aucune autorité. Même dans linitiation des sociétés primitives où des douleurs épouvantables doivent parfois être supportées, ce nest pas le fait davoir éprouvé des douleurs qui donnera à un sujet le statut de membre à part entière de la société, puisquil sera méprisé sil ne les a pas supportées. Quil les ait éprouvées ne compte absolument pas, mais seulement quil les ait souffertes endurées. Et cela, cest une souffrance, celle davoir mal : pas une douleur. Dire que la douleur est son propre fait ou dire quelle est sans vérité, cest donc la même chose : ni vérité dobjet puisquelle est pure indifférence à celui-ci, ni vérité propre parce que lidée davoir vraiment mal na aucun sens et que la vérité sentend du redoublement dune distinction (par exemple il ne faut pas confondre donner bien, ce qui est donner sans susciter de paiement plus ou moins déguisé, et donner vraiment, ce qui est donner le don lui-même avec ce quon aura donné).
Par contre souffrir et souffrir vraiment ne renvoient pas au même questionnement. En effet, lidée de me demander si jai mal quand jai mal est absurde, mais pas celle de me demander si je souffre quand je souffre : alors que je sais bien que jai mal, par exemple à telle dent cariée, je ne suis jamais absolument sûr de souffrir quand je souffre (est-ce que je souffre, ou est-ce que je me joue la comédie de la souffrance ? ), et quand je souffre, je ne suis pas sûr de souffrir non pas seulement de souffrir (ce qui serait non une souffrance mais une complaisance) mais de souffrir ma souffrance elle-même (endurer que jaie à endurer). Le fait de la souffrance est toujours problématique, mais pas celui de la douleur. La première sexcède elle-même alors que la seconde est au contraire sa propre certitude et son propre enfermement en soi.
Mais on quitte aussitôt une opposition évidente en remarquant que cette factualité est toujours celle non pas dun fait positif mais au contraire dune insistance. La dent douloureuse se met à avoir sa propre insistance pour existence, et une insistance essentiellement intransitive, puisquelle nest que sa propre accentuation. On méconnaîtrait totalement la question de la douleur si lon ne mettait en avant quelle a pour réalité dinsister et non pas dêtre ou plus exactement son être est son insistance.
Tel est le paradoxe de la douleur, hors
de quoi il est impossible de la penser : quelle soit exclusive de la
vérité et quelle soit sa propre insistance alors même que cest comme
insistance que la vérité ex-siste au savoir, à quoi la réflexion entend toujours la
réduire.
La douleur napprend rien, nest
pas un mérite, ne rend pas respectable, ne confère aucune autorité. Impossible dexclure
plus clairement sa question de celle de la vérité. Mais dun autre côté elle a la
forme de la vérité qui est linsistance dautant plus que cest
le savoir qui, davoir suturé la souffrance, la fait advenir dans son essentielle
simplicité. En ce sens, la douleur excède le savoir qui lamène à elle-même
en lépurant de la souffrance : elle excède le savoir comme lexistence lexcède
(quon ait lexplication ou pas : cela ne change rien au fait quon
ait mal), mais par ailleurs cette existence nest rien dautre que sa propre
insistance.
Voilà lessentiel : la vérité sentend dexcéder le savoir, lexistence sentend de ce que le savoir soit comme rien, et la douleur sentend dexcéder lexistence. Ainsi rapporterai-je la douleur à la vérité, alors même quil lui appartient essentiellement den exclure la question.
Et certes, ce qui exclut la question de la vérité ne peut être absolument étranger à la vérité. Hors des conséquences et des implications de ce paradoxe, on ne peut rien dire dintéressant sur la douleur, pris quon est entre sa confusion plus ou moins volontaire avec la souffrance (alors que cest à partir de leur distinction que sa notion peut seulement être entendue) et les appels à lineffable et au vécu qui sont toujours déshonorants pour lesprit.
Si la question de la vérité est inséparable de la question du sujet, au sens où il ny a de sujet que causé par la vérité et que voué à la vérité, et si la douleur excède lexistence même sous la forme de linsistance, alors cela signifie quil lui appartient constitutivement douvrir à une vérité dont un autre savoir, un savoir de pure sensibilité, soit excédé
De fait, quelle est la nature de la douleur, concrètement ? cest quelle soit le réel dune menace, la menace que ce soit encore pire. Sans cette menace qui fait de la douleur son propre excès, on ne parlerait pas de douleur au sens où elle ne serait pas soufferte par une sensibilité qui en elle, fait contre elle-même lépreuve de soi. Et certes, on ne niera pas que toute douleur soit pour lêtre sensible sa propre épreuve : lépreuve dont il est indistinctement le lieu, le sujet, et lobjet.
Cest à explorer cette indistinction, telle quelle apparaît dans ce que nous réfléchissons comme limminence réelle que ce soit encore pire mais qui est en réalité linsistance de lexistence, que nous nous attacherons la semaine prochaine. Et certes il sagit là dun paradoxe extrême, le propre de lexistence étant habituellement dêtre son propre fait, sa propre inertie, sa propre stupidité, bref sa propre platitude. Que lexistence, telle que le savoir la met à nu quand la souffrance a été entièrement résorbée en douleur, insiste alors, et pas à un autre moment, cest une question dont on peut gager que lexamen enrichira considérablement progresser la théorie des rapports de la douleur et de la vérité.
Je vous remercie de votre attention.
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