De même quon ne peut se poser la question de la vérité quà commencer par écarter son habituelle confusion avec le savoir, de même quon ne peut se poser la question du mal quà écarter son habituelle confusion avec celle dun malheur (à commencer par le malheur que constitue sa propre méchanceté) on ne peut penser la souffrance quà la condition de ne pas la confondre avec la douleur. Ces rapprochements ne sont pas arbitraires pour nous, puisque toute notre problématique de cette année y tient : proposer un enseignement intitulé « souffrance et vérité » comme je le fais ici, cest parler du mal et certes la souffrance fait partie des maux dans sa corrélation à la vérité, telle que cette corrélation est expressément éprouvée. Impossible en somme de faire léconomie de ces distinctions dont le nouage est proprement notre objet et quil faudra donc reprendre selon ce nouveau point de vue.
La confusion de la douleur et de la souffrance est fréquente. Mais létonnant est surtout quelle soit la plus flagrante là même où le souci de distinguer est expressément mis en avant : quand on imagine par exemple que la souffrance serait morale et la douleur physique, comme sil ny avait pas de souffrances physiques (souffrir du dos nest pas la même chose quavoir mal au dos) ou de douleurs morales (un deuil, une humiliation ), ou quand on veut croire que la douleur serait locale quand la souffrance serait globale, comme sil ny avait pas de douleurs globales, physiques ou psychiques (maladies du squelette, pathologies du moi), ni de souffrances locales (on peut on peut souffrir dune seule dent sur laquelle le dentiste est obligé de réintervenir souvent, on peut souffrir en tant que parent de tel de ses enfants quand par ailleurs tout va très bien dans la famille). On pourrait multiplier les exemples et se donner la facilité de dresser le bêtisier dune multitude de soi-disant distinctions entre souffrir et avoir mal qui sont en réalité des accentuations de la confusion, mais il est bien plus utile de sinterroger sur cet état de fait. Certes, la simple bêtise nest pas absente (tel article dune encyclopédie majeure sintitule « souffrance » et porte sur lanesthésie chirurgicale), ni la mauvaise foi (un philosophe ouvre un recueil consacré à la souffrance en expliquant que parler de souffrance physique et de douleur psychique est juste une erreur de langage), mais la confusion est trop générale pour quelle nait pas une raison de structure.
Toute souffrance est demande de savoir : cest le même de souffrir et de ne pas savoir pourquoi on souffre. Pour la douleur, non : quon sache ou quon ne sache pas, cela ne change rien. La douleur correspond au savoir, en ce sens quelle avère quil soit satisfaisant : celui à qui on a bien expliqué pourquoi il avait mal trouve lexplication satisfaisante, et il souffrirait toujours si elle nétait que partielle or il nest plus dans la souffrance mais dans la douleur. Celle-ci conforte donc le savoir en prenant acte de sa clôture, ou du moins de sa possibilité comme on le voit de ce quune clôture non réalisée soit marquée par une insistance qui nest pas de douleur mais de souffrance. Ainsi la douleur est-elle identique à elle-même, au sens où elle se tient dans sa propre réalité, par opposition à la souffrance que sa justification (« vous souffrez ? cest normal, après une opération ») suffit à supprimer.
La douleur est sa propre réalité alors que la souffrance est son propre sens, le paradoxe étant quil est impossible au sens dêtre sa propre réalité, tout sens étant renvoi, extériorité à soi, rappel ou anticipation dautre chose. Alors que la douleur pourrait idéalement être bloquée en elle-même, circonscrite en son lieu particulier et par là ramenée à lexistence, la souffrance est sa propre extériorité et par là déjà rapportée à la vie. Son extériorité nest pas lextériorité dune chose relativement à une autre mais celle du sens relativement à lui-même. Pour cette raison on ne saurait de ramener la souffrance à son propre fait (en la justifiant, le savoir lavère), sauf à la supprimer.
A propos de la douleur on peut inversement produire un excès, qui en sera la réflexion : au premier niveau, on a mal ; mais au second niveau, celui dun rajout réflexif, on souffre davoir mal. Et lessentiel ici est quon peut continuer. Car il est bien évident quun niveau supplémentaire de réflexion objectivera le précédent, le réduisant à son propre fait. Ainsi puis-je poser sans risque derreur que si je souffre davoir mal (car la douleur est une souffrance : une mise en cause du sujet comme tel), il devient par ailleurs vrai que jai mal de souffrir (car la souffrance doit être éprouvée pour être telle). Ce statut est un fait, positif et donné, du simple fait que je lai constitué dans ma réflexion à laquelle il appartient de séchapper.
Les niveaux réflexifs de la douleur et de la souffrance peuvent donc fonctionner en tourniquet, et chacune être convertie en lautre : quand la réflexion ouvre à son propre infini, on passe de la douleur à la souffrance, et quand elle avère son propre fait, on passe de la souffrance à la douleur. Ce ne sont donc pas deux réalités différentes, mais chacune sentend de sa distinction réflexive avec lautre..
La souffrance souffre ainsi de ne pas être la souffrance, parce qualors elle serait la douleur et non pas la souffrance. La souffrance est en ce sens identique à propre impossibilité et souffrir consiste à sinstaller dans limpossibilité dune réalité de la souffrance. On pourrait pousser le paradoxe de la formulation en disant que la souffrance souffre, et que cest de cela que nous souffrons, quand nous souffrons. En effet : quelle soit une bonne fois ce quelle est, et nous ne souffririons plus : nous aurions mal. La souffrance est en impossibilité à elle-même et cest comme douleur quelle résorbe cette impossibilité : cest précisément dexcéder le fait quelle peut par ailleurs constituer, et qui est la douleur, que la souffrance est la souffrance. Rien de tel pour la douleur qui est au contraire sa propre réalité. Il serait absurde de dire que la douleur a mal, aussi absurde que de dire à propos de la blancheur quelle est blanche.
La position de la souffrance, cest la douleur, et la réflexion de la douleur, dès lors quil appartient constitutivement à la réflexion quelle soit son propre échappement, cest la souffrance. Insistons sur cette unique impossibilité, qui définit la réflexion comme limpossibilité que le sujet soit pleinement le sujet quil est par ailleurs. Je ne puis réfléchir cest-à-dire me poser moi-même quà ne pas posséder souverainement que je le fasse ! ma dépossession originelle et la condition expresse de ma position et donc de ma possession cogitative. Cest de cette condition quil sagit dans lopposition de la souffrance à la douleur, en tant que la douleur est à la fois posée par la réflexion dans une tautologie de simple existence et certes, la douleur est cette tautologie : insistance de soi en soi en même temps quelle se trouve par là même ouverte à linfini de la non souveraineté de sa position. Car la tautologie de la douleur est éprouvée, puis cette épreuve éprouvée, dans limpossibilité quon puisse jamais y reconnaître un dernier fait : lépreuve de la tautologie nest pas elle-même tautologique mais elle est son propre échappement. Cest pourquoi la réflexion de la douleur est une souffrance : on a mal, et avoir mal nest plus simplement avoir mal davoir mal, mais déjà souffrir davoir mal. On est ainsi dans une souffrance plus lointaine que la douleur primitive (en fait aussi lointaine quon voudra), quelle réfléchit. Et cette souffrance nest rien de plus que la douleur elle-même, sinon sa réflexion. Lopposition réelle de la douleur et de la souffrance est parfaitement absurde : parce quelle est éprouvée cest-à-dire déjà réfléchie et certes, on peut sinstaller plus ou moins dans la réflexion : parfois quasiment pas, parfois sy complaire longuement toute douleur est déjà une souffrance (celle davoir mal) et toute souffrance déjà une douleur (celle de souffrir).
Ainsi produit-on, dans la réciprocité en spirale de la douleur et de la souffrance, une opposition qui permet de les distinguer : la souffrance est sa propre impossibilité alors que la douleur est sa propre réalité. Et ces différences quon pourrait imaginer radicales ne sont en fait que les moments du réflexif et du réfléchi dont lacte de réflexion est la distinction.
Cest très concret. Est-ce en effet quon ne souffre pas de souffrir, ce qui est donc une douleur puisque cette souffrance est alors sa propre tautologie ? De la même manière, est-ce quon na pas mal davoir mal, ce qui est donc une souffrance, puisque cette douleur est sa propre ouverture à linfini du non savoir de sa position ? Le tourniquet de la douleur et de la souffrance a son effectivité propre : chacune est lautre pour elle-même, et revient sur soi dêtre le moment supérieur (ou inférieur) de son autre ! Ainsi la souffrance est-elle une douleur pour soi, et dautant plus souffrance quelle souffre ainsi de ne même pas être une souffrance puisquelle est alors une douleur (la douleur de souffrir).
On indiquera la différence des niveaux réflexifs en parlant de vivre (souffrir de souffrir) et dexister (avoir mal davoir mal), dont il va de soi quils sont déjà engagés dans une nouvelle spire de la réflexion, cest-à-dire dans un nouveau décalage réflexif : vivre cest alors avoir mal, et exister cest alors souffrir. Idéalement, on peut concevoir une réflexion supplémentaire qui, à un niveau encore supérieur, revienne à lopposition primitive quand on prend comme principe la traversée du savoir de la souffrance de vivre (en-deçà) et de la douleur dexister (au-delà).
On pourrait dire que la spirale réflexive se poursuit indéfiniment, en droit, mais cela naurait aucun intérêt : ce qui compte, cest de comprendre que cette question de la réflexion est celle du savoir et du manque du savoir. Car rien dautre nest en cause, ici : cest le savoir qui avère de sorte que sans le savoir toute chose est en souffrance, et inversement de nêtre pas avérée toute chose est par là même avérée être en souffrance, ce qui est sa douleur.
Le nier reviendrait à nier le caractère réflexif de la notion dépreuve. Or la douleur et la souffrance ne sont pensables que comme des épreuves de la sensibilité dans le premier cas, de lexistence dans le second, celle-ci sentendant comme sensibilité quand celle-là sentend comme existence selon la réciprocité de la douleur et de la souffrance. Il ny a de sensibilité que dun sujet pour lexistence, et dexistence que dun sujet sensible. Non pas comme deux nécessités existentiales mais au contraire comme une seule : celle dêtre en question pour soi : que le savoir manque. La réflexion elle-même nest pas une nécessité de structure surgie don ne sait où, mais seulement ce manque, dans son insistance.
Bref, on a compris quen tout cela il sagissait toujours de limpossibilité pour le savoir quil égale jamais la vérité, autrement dit de lindistinction de la question de la vérité et de la question du sujet cette indistinction étant sa souffrance, ou sa douleur.
Je vous remercie de votre attention.
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