En présentant à ceux qui me lisent tous mes vux de bonne et heureuse année, de travail aussi cest-à-dire de pensée et dexistence singulières, je reprends ma réflexion sur les rapports de la souffrance et de la vérité.
Notre thème daujourdhui est le repérage, dans le sujet, de sa constitution comme tel par linsistance du vrai. C'est toujours dune étrangeté quil sagit : celle de soi à soi, autrement dit celle lautorité à lexpression, et aussi celle de lêtre à létant, puisque par ce terme cest aussi bien le sujet de lêtre quon entend (« cela qui est, en tant quil est »). Par le vrai, le sujet est un être et non plus un étant. Le mentionner à travers la différence ontologique, cest le désigner comme fait de sa propre souffrance.
La souffrance et la douleur ont en commun dêtre des récusations de la vie, et les premiers cours que jai consacrés à cette question ont indiqué que dans la douleur la vie létait par le réel, alors quelle létait par la vérité dans la souffrance. La souffrance est linsistance de la vérité dans la vie et il est en ce sens impossible de séparer la question de la vérité de celle de la souffrance : elle ne concernerait aucun vivant, ni donc aucun sujet. Cest que la question de la vérité est en propre la question du sujet : à la fois celle de ce qui le cause comme sujet par opposition au simple vivant social quil reste par ailleurs, et celle de ce qui le voue, dès lors dans une fidélité non sue à lorigine, à cette vérité personnelle quon indique en refusant de faire équivaloir « être soi » à « être vraiment soi ». Cest dire que le sujet existe dans sa souffrance et non dans sa vie : là où insiste la vérité, à la fois comme origine et comme vocation. Car si tout se joue dans la distinction entre « être soi » et « être vraiment soi », et si le sujet est pour lui-même sa propre question, alors la question de la vérité, en tant quelle a pour lieu propre la souffrance, est identique à la question du sujet.
Je le dis autrement : cest le même pour le sujet dêtre soi et de souffrir de sa vocation à la vérité, laquelle souffrance est le lieu de sa vérité dont on sait davance que, précisément comme vérité et non pas comme savoir dont on pourrait toujours concevoir la réappropriation, elle lui sera toujours étrangère. Si lon accorde que tout sujet est pour lui-même sa propre question, alors on reconnaîtra que cette question est identique à ce quon pourrait nommer une réponse en souffrance laquelle souffrance est la subjectivité elle-même une réponse qui dirait enfin ce quil en est vraiment du sujet, mais sans lui, forcément : dans un réel qui, dêtre vrai pour cela seul quil aura été distingué par lui, avèrera le sujet comme cette autorité à quoi il appartient à ce même sujet de rester indifférent. Car sil est évident quon ne fait jamais autorité à ses propres yeux, on na jamais raison que là où lon fait autorité cest-à-dire que là où, par un sujet quon est littéralement mais auquel on reste définitivement étranger, du réel sera sans le savoir advenu comme vrai. Je lai déjà dit : la vérité ne sauve pas, justement de ce que la question du vrai qui est toujours singulière ne soit jamais superposable à la question du bien qui est toujours commune.
Or la distinction des deux questions, celle du vrai et celle du bien, cest justement celle que le sujet est pour lui-même : comme sujet, sa question est celle de son bien ; comme ayant à être vraiment ce sujet quil est par ailleurs déjà, sa question est celle du vrai. Mais comme fait de la distinction de navoir pas sa vérité dans sa réalité mais hors de soi, en étrangeté à soi, la question du sujet est celle de distinguer le bien du vrai. Quil opère cette distinction, et il aura pour existence cette pure différence de principe entre le bien qui importe et le vrai qui compte, entre sa réalité qui est sa trahison (se vouer à son propre bien, cest se trahir en bafouant la distinction subjective dont on est fait depuis toujours) et sa vérité qui est son indifférence (la vérité du sujet nest en aucune manière son bien et ne lui importe donc pas). La frontière des deux, là où le sujet est pour lui-même sa propre question, cest la souffrance dont on peut commencer à réfléchir le sens comme exclusivité du vrai et du bien.
Le savoir résout la souffrance. Pour cette raison, on peut identifier lappel au savoir au fait de céder sur la distinction du vrai et du bien, de sorte quil ny a finalement pas de différence entre exister dans limpossibilité que le savoir compte exister là où le savoir dont on est fait par ailleurs avère de son manque et refuser dêtre jamais justifié par cela même à quoi on se constitue subjectivement dêtre voué. Exister est un acte, qui consiste donc à refuser de faire de la souffrance un moment inessentiel, par avance dépassé dans une réconciliation dont le savoir serait à la fois lagent et la fin : on nexiste jamais que sans le savoir et la simple notion dêtre justifié est une imposture. Ici encore la souffrance se donne à interpréter : dans le repérage de cette imposture.
Le savoir ne sentend concrètement que dimpossibilité quil égale la vérité, autrement dit que de sa propre souffrance en quoi lon peut reconnaître linsistance de la vérité dont on nommera « question du sujet » la reprise réflexive. Chacun peut en effet se dire que sa question est cette insistance même. La question de chacun nest pas une interrogation abstraite quun supplément de savoir pourrait satisfaire mais précisément cette insistance de la singularité de leffet subjectif dans luniversalité anonyme de la vie qui est par ailleurs sa réalité. Car tout sujet, qui est reprise de soi à lencontre du savoir commun et dun « on primordial » dont il ne cessera jamais dêtre fait, est toujours déjà en train dadvenir à lui-même non pas dans la réalité de sa propre question mais dans son insistance : le sujet existe dans limpossibilité quil ségale lui-même à la réponse quil a pour existence dêtre voué à apporter. Cest ce que jai souvent indiqué en disant que la vérité ne sauve pas : son manque est irréductible quand bien même il serait avéré aux yeux des autres que le sujet a fait autorité cest-à-dire a institué le vrai. Raison de plus, quand on a reconnu quon na jamais eu la question de son bien pour question propre, pour ne pas céder sur sa nécessité : chacun est en vérité le manque du vrai, et cest bien dêtre marqué de ce manque, irréductible au niveau du sujet, que le vrai est vrai (cest toute la question de la signature). Bref, on ne saurait « être » un auteur puisque cest ainsi quil faut désigner le fait dêtre vraiment le sujet quon est, et que cest toujours et seulement de cela quil sagit dans la marque du vrai dont on est, contre soi-même et la question de son bien, distingué : lautorité nest pas lexpression.
Le principe de la souffrance est ce paradoxe que les uvres ne justifient rien ni personne, parce que létrangeté du sujet à lui-même, le voue comme à sa vérité à cela qui ne sentend que de ne pas être son expression. La souffrance est inhérente au sujet comme tel, parce quil ny a de sujet que voué à être vraiment le sujet quil est, et quil ne peut lêtre quà être sujet de ce qui a relativement à lui statut dindifférence radicale. Et certes, on ne voit pas comment une chose pourrait être valable en étant la manifestation dune autre
Que le sujet soit sa propre division suffit déjà à récuser les idéaux de réconciliation (sagesse, bonheur, savoir absolu, société sans classe, maîtrise de soi ) mais quil soit par là même voué à sa propre vérité et en même temps à rester étranger à cette vérité, cest ce quon ne peut pas penser autrement quà identifier sa réalité à sa souffrance : linsistance dune étrangeté radicale dont il tienne dêtre soi. En dautres termes, il est impossible de penser la souffrance hors du cadre constitué par le paradoxe dune vocation constitutive du sujet à une étrangeté radicale où se dise quêtre vraiment soi nimporte en rien au sujet sinon négativement, en diminuant par la production de ne pas être soi la culpabilité dêtre soi.
Le négatif qui se trouve importé dans la vie du sujet sous le nom de souffrance lest non pas par le réel, qui importe la douleur, mais bien par le vrai, justement dans son irréductibilité au réel cest-à-dire dans sa distinction, bref dans sa seule insistance. Quon méconnaisse cette distinction du vrai et du réel, et donc aussi celle de linsistance et de la causalité, et lon méconnaît par là même la distinction de la souffrance et de la douleur ; on méconnaîtra donc aussi, pour le sujet originé dans limpossibilité que le savoir égale jamais la vérité, sa vocation constitutive au vrai à létrange qui répondra de lui (le manque du savoir, cela sappelle une question et une question est bien une exigence de réponse) sans que cela lui importe donc en rien. Tel est le noyau de souffrance quon retrouvera sous des formes parfois très éloignées : que ce qui répond de nous ne nous importe pas autre manière de dire que la question du vrai nest pas la question du bien, ou encore de dire que rien ne justifie, nassure de salut, quand même on sy serait voué corps et âme comme la distinction dêtre et dêtre vraiment soi en est lobligation non pas de représentation mais bien de structure.
En identifiant la question du sujet à celle de lexclusivité du vrai et du bien, ou encore en désignant comme son lieu propre limpossibilité que le savoir égale jamais la vérité, il est évident quon parle du sujet humain. Il ny a pourtant pas que les humains qui souffrent ni même, à la limite, les êtres sensibles, puisquon peut affirmer que les matériaux ou la nature souffrent, sans que ce soit forcément métaphorique. Cela revient à dire que la question de la vérité ne se pose pas seulement dans le cas de lexistence humaine, et quon peut en reconnaître linsistance là où on aurait imaginé quil ny a que du fait, justiciable dune approche purement objective. A propos du sublime, je me souviens avoir fait remarquer quil y avait du vrai dans la nature, et quil est dès lors impossible den cantonner la notion à la seule humanité. Plus particulièrement, je rappelle que la nature est sujet de soi, étant sa propre antériorité puisquil est naturel (ou surnaturel ce qui revient exactement au même) quil y ait la nature. Et certes, on peut nommer sujet, dune manière non anthropomorphique, quun être décide de soi. Or le fait quil y ait la nature en général, on ne peut nier quil relève encore ou déjà de la nature qui dès lors est bien sujet, et donc concernée par la nécessité du vrai telle quon peut lindiquer en opposant « être » et « être vraiment ». Il y a certes un réel naturel mais aussi, dans linconsistance dune certaine insistance qui pourrait bien renvoyer à la souffrance dêtres naturels en tant que naturels un vrai naturel. Sil y a par exemple des tragédies dans la nature Auquel cas, on serait fondé à désigner la nature en général comme un être, en distinction de la légalité de létant à quoi la pensée réflexive pourrait vouloir la réduire.
Si la vie nétait que la vie, il y aurait la douleur, mais pas la souffrance. Cela dit, il est impossible que la vie ne soit que la vie, puisquelle est toujours vie dun être vivant et non pas vie en général, de sorte quune douleur est toujours en même temps une souffrance. Cest seulement la décision didentifier le vrai au semblant (naura droit à la considération que ce en quoi japercevrai ma propre semblance !), comme on le voit dans les exemples successifs du racisme, du sexisme et du spécisme (et aussi du jeunisme voire dun certain « adultisme », comme dans lexemple cité de la chirurgie néonatale!), quon peut disjoindre la douleur de la souffrance. Hors de ces mensonges, elles vont ensemble. Dans un langage dont je développerai peut-être les implications, il faut dire quil sagit à chaque fois dun être et pas simplement dun étant ainsi que nous le signifions en refusant de jamais confondre quelquun avec quelque chose (terme équivalent ici à étant : est quelque chose tout ce qui nest pas rien ). Tout être qui souffre nest donc pas simplement quelque chose (précisément : il sagit dun être et pas dun étant) mais dune manière ou dune autre quelquun : non pas un esprit, une pensée, ou une affectivité mais un être à propos de qui cest de la vérité quil soit question. La différence philosophique des deux, de quelquun et de quelque chose, cest la vérité. Parler dun être par opposition à un étant, cest toujours se référer à un certain impact du vrai comme tel, cest-à-dire dans sa distinction davec le réel une distinction et non pas une différence.
On maccordera probablement de mettre en corrélation souffrance et vérité, et dopposer ce couple à un autre que constitueraient la douleur et le savoir. Mais on me fera remarquer quà reconnaître que tout être (et non pas bien sûr tout étant sauf à y reconnaître un être) souffre, je devrais reconnaître quen tout être il va de la vérité. En effet, je laffirme, contre les mensonges de la semblance dont, comme le mot lindique dailleurs, notre « réflexion » est déjà faite (jai souvent indiqué que la question de la vérité avait pour première conséquence la nécessité de déconstruire les évidences réflexives). Cest quen tout « être » il va de la « différence ontologique » et que celle-ci ne peut sentendre que depuis une opération qui ne soit précisément pas de différence mais de distinction. Car lêtre nest pas autre chose que létant : par définition il ny a rien que létant ; de sorte quà les opposer explicitement comme on le fait depuis Heidegger, il faut bien avoir fait intervenir implicitement un facteur dimpossibilité pour cette différence. Il ny a de différence entre lêtre et létant quà ce quil ny ait rien dautre que létant et notamment pas lêtre, qui « serait » alors autre chose et donc encore un étant, aussi paradoxalement quon veuille en imaginer les propriétés. Je le dis autrement : il appartient à la « différence ontologique » quelle ne corresponde à rien et que toute personne voulant la récuser ait raison davance. Or cette différence, dont on admettra le caractère radical en même temps que limpossibilité, il faut bien quelle ait été produite et on ne voit pas comment elle aurait pu lêtre, sinon par quelque chose qui ait précisément limpossibilité de la différence pour nature en quoi jai nommé le vrai.
Cest simple : là où il ny a pas deffet de vérité, il ny a pas de différence ontologique. Mais cette vérité, que les tenants de la semblance sempresseront dapprouver puisquelle peut se lire dans une optique heideggerienne, vaut aussi bien dans lautre sens : sil y a différence ontologique, alors il y a effet de vérité. De sorte quà mentionner des êtres dans leur irréductibilité aux étants et cette irréductibilité, je dis que cest la souffrance on les mentionne par là même causés du vrai ! En somme je maintiens ma définition philosophique de la souffrance comme insistance de la vérité cest-à-dire de la pure distinction, considérée dans la nécessité de son effet qui soit lui-même de distinction. Car il est bien évident quon ne saurait parler de vérité en soi : il ny a de vérité que dans son effet propre, dès lors instituteur dun être et pas seulement dun étant.
Parler de souffrance, cest récuser au nom de la reconnaissance dun être dont on nadmet pas de faire un étant, fût-ce le premier et le plus réel, lautisme du grouillement vital ou de lextase théologique. La vie ne serait pas souffrance si elle nétait que vie, cest-à-dire si elle nétait que sa propre stupidité telle quon peut la figurer dune part à travers lidée dun être qui ne serait que biologique et dautre part à travers lidée dun être dont lexistence, dès lors divine, ne diffèrerait pas du savoir quil aurait de lui-même. La souffrance atteste de ce manque de soi quon indique en refusant de jamais confondre la question de lêtre vivant avec celle dun étant qui aurait la vie, biologique ou divine, pour propriété essentielle.
On indique cette nécessité en disant que lêtre (vivant) est un enjeu pour lui-même, dès lors distingué de soi. Reprenant une formule heideggerienne, on peut dire quen lêtre du vivant, il va de son être et que cest précisément cela, quil vive : quand dans son être il nira plus de son être, il sera mort, tout simplement. De sorte que la pure distinction que nomme la notion de « différence ontologique », concrètement, sentend comme la nécessité pour lêtre dêtre dune part un enjeu, dautre part une responsabilité lêtre proprement dit étant la tension des deux et non pas un troisième terme. Or cette tension, quest-elle, concrètement ?
Réponse : un savoir en insuffisance de lui-même, autrement dit en souffrance. Quel savoir ? un savoir métaphysique, situé dans la tête du philosophe ou, ce qui revient au même, dans lentendement divin ? Certes non ! je parle dun savoir très réel, puisquil est la réalité même de la vie en tant quelle est compréhension des étants quant à ce quils soient. Par exemple manger, cest bien une façon de comprendre quune chose, dont on sait ou présume quelle est comestible, existe. Et aussi compréhension de cette compréhension même quant à ce quelle ait lieu. Car la vie nest tel quà sêtre toujours déjà finalisée sur soi : vivre, cest faire ce quil faut pour vivre (par exemple respirer, digérer ). Et cela, cest forcément la mise en uvre dun savoir dont la vie relève et dont elle ne soit dès lors pas elle-même lorigine. Ce savoir, je lai nommé lautre jour en disant quon ne vivait jamais quà ce que vivre soit valable et pas simplement réel. Reprenant la formule du « vouloir-vivre » javais précisé quon ne veut jamais sans raisons de vouloir de sorte quon peut dire aujourdhui que les raisons de vivre sont toujours déjà impliquées dans la vie, dans limpossibilité absolue quelles soient jamais données puisque cette donation hypothétique renverrait seulement à sa propre impossibilité (quon nous donne la « Vérité » métaphysique totale et absolue, et nous ne saurions pas quoi en faire). Quand il ny a plus de raisons de vivre impliquées (par opposition à leffectivité dun savoir métaphysique finalement inerte et stupide), on abdique la responsabilité quelle est proprement pour soi ou, si lon préfère, on devient indifférent à lenjeu quelle constitue. On cesse alors dêtre sujet et lon meurt, même si en fait linertie des processus biologiques et psychologiques, voire culturels et sociaux dans le cas des humains, peut encore se poursuivre.
Car il ne suffit pas de vivre pour vivre, justement, ni dêtre (un étant) pour être (un être). Cest expressément de cette insuffisance, et donc aussi de la différence ontologique dont elle est limplication, quil sagit dans la souffrance sinon on ne parlerait que de douleur, à quoi nul être ne serait sujet.
Je vous remercie de votre attention.
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