Un considérable surcroît de travail explique le retard de ma prise de cours, cette année. Je prie les habitués de bien vouloir men excuser. En fait, jai déjà présenté ces excuses à quelques-uns dentre eux, que jai eu le plaisir de rencontrer lors de telle ou telle de ces manifestations dont la préparation ma pris tellement de temps. De précieuses indications mont été données sur les interrogations qui peuvent être menées à bien dans les petits développements que je propose ; elles sajoutent à dautres que des échanges épistolaires parfois soutenus avaient déjà permis délaborer. On jugera dans la suite si jai su en tirer profit.
Par ailleurs de nouveaux travaux décriture livresque, dont quelques-uns de mes récents « écrits » peuvent donner une indication, risquent daffecter le rythme de ces communications hebdomadaires. Jessaierai de limiter ce risque au maximum et de toute façon il naffectera pas les échanges que jai pris lhabitude davoir avec certains des lecteurs qui ont la patience et lindulgence de suivre mes petites explorations.
Le thème que je souhaite aborder cette année est celui des rapports de la souffrance et de la vérité.
Je ne prends bien entendu pas le mot vérité dans son sens représentatif, celui de la confusion avec le savoir dautant que cette confusion est, comme nous aurons probablement loccasion de lexaminer, un facteur essentiel quand il sagit de penser la souffrance du point de vue de ce qui la cause. Peut-être en effet souffrons-nous de ce que le savoir se prenne le plus souvent pour la vérité, et quil soit en quelque sorte fait de sa propre imposture ? Peut-être est-ce alors la vérité, et comme telle, qui fait souffrir, justement de ce quelle ne soit pas le savoir ? Autant de questions quil faut alors subjectiver en sinterrogeant sur la dimension personnelle de la vérité qui se trouve alors en jeu. Car si cest de la vérité comme telle que la souffrance est lattestation, cest expressément dans son incidence subjective que la vérité aura à être reconnue la « vérité », sans cela, nétant plus quun savoir idéalement satisfaisant. Bref, en proposant « souffrance et vérité » comme titre à nos séances de cette année, je veux indiquer quil ny a de vérité quà ce quon puisse en reconnaître lincidence subjective et, selon une réciprocité quon peut prendre comme axiome de départ, de sujet que par la vérité. Dans cette dernière expression, « par » signifie à la fois causé par elle et par là distingué du simple vivant quon reste par ailleurs, et voué à elle, non pas au sens dun idéal auquel nous serions asservis par on ne sait quel maître mais au sens où la notion du sujet est toujours en même temps celle dune promesse : être sujet, cest avoir à être vraiment sujet. Voué à la vérité comme à une étrangeté où il soit vraiment lui dans la condition expresse de rester hors de lui (faute de quoi on retomberait dans les confusions de la vérité personnelle et de la sagesse commune) le sujet est sa propre souffrance parce que par subjectivité cest toujours linsistance de sa « cause », au double sens quon vient dindiquer, quil faut reconnaître. En essayant de libérer la question de la souffrance des contresens où elle est habituellement prise, par exemple quand on confond ou distingue mal à propos souffrance et douleur, ou quand on imagine que la souffrance doit déboucher sur quelque réconciliation avec soi-même ou avec le monde, cest encore et toujours à interroger les paradoxes de la vérité que nous nous emploierons.
Mon propos nest pas dindiquer quelle sorte dexpérience la souffrance peut constituer, pour la très bonne raison que la souffrance ne renvoie pas à lexpérience mais à lépreuve : souffrir, cest être éprouvé, ce nest pas expérimenter. Quensuite on puisse réfléchir nimporte quelle épreuve comme une expérience, cest certain, mais on est alors dans une reprise de second degré qui manque lincidence subjective dont la notion de souffrance est expressément lindication, et donc le facteur de vérité que celle-ci constitue toujours. Tout le monde le sait : on ne peut avoir souffert sans en rester marqué, et sans continuer déprouver linsistance de ce qui nous a marqué, quand bien même il aurait factuellement cessé de nous faire souffrir. La question de la souffrance sera par conséquent dabord celle de cette insistance, dont la notion de « marque » dit en quelque sorte lenvers subjectif. En quoi je signifie que lidée dune cessation de la souffrance est contradictoire : même guéri, on continue de souffrir au moins davoir souffert. Quelque chose insiste donc toujours contre la vie dont la simple idée de « guérison » voudrait signifier la restauration (quenfin, il ny ait plus que la vie).
La question de la souffrance est par conséquent celle dune récusation de la vie, comme éprouvée par la vie. Ce nest pas du tout celle dun simple empêchement de la vie, ou dune limitation dont par ailleurs la vie, comme telle, ferait aussi lépreuve. Ce que je veux indiquer pour commencer, cest que la souffrance nest pas la douleur et que cest à reconnaître cette première distinction quon peut poser la question essentielle, celle dune insistance dont la vie, comme telle, ait à pâtir. De quoi la vie se constitue-t-elle de pâtir ? telle est en quelque sorte la question de la souffrance, qui est toujours celle dun excès que la vie, toute vie dirais-je, est forcément à sa propre réalité douloureuse.
Lopposition de la souffrance à la douleur est à la fois évidente et obscure. Elle est évidente parce que tout le monde aperçoit bien que la souffrance renvoie à la question du sujet, à la question de ce que cest, en telle ou telle occurrence, quêtre sujet, alors que la question de la douleur ny renvoie pas sinon à titre réflexif, parce quil est bien évident quon souffre aussi dêtre sujet à la douleur. Sujet, précisément, et donc marqué. Cest le même de se dire sujet à telle ou telle affection et de se dire marqué bien que par ailleurs tout puisse aller pour le mieux. Celui qui souffre des dents est ainsi marqué dans son corps : par ailleurs il est nimporte qui mais là, en ce lieu déventuelle indépendance de sa réalité (il peut avoir le sentiment quune dent sensible est susceptible de se réveiller), il est assurément distingué.
La douleur affecte, mais elle ne marque pas et par là ne vaut pas pour le sujet sauf, encore une fois, à ce quil se découvre comme sujet à la douleur cest-à-dire marqué non par la douleur mais par le fait quil y ait la douleur (ce qui nest pas du tout la même chose).
Dans lidée de douleur lidée de sujet nest pas incluse, mais seulement celle de la sensibilité comme propriété originelle de la vie. Pas de différence, en ce sens, entre vivre et être toujours déjà pris dans léventualité de la douleur. Quon le nie et on devra nier quil appartienne constitutivement au vivant dêtre sensible. Doù bien sûr une première difficulté où se dénie réflexivement la première exclusivité quon paraissait indiquer en disant que avoir mal nest pas souffrir : ne peut avoir mal quun vivant, certes, mais dont nous reconnaissons par là même quil est sujet à la douleur. En un mot : la notion dun vivant pur est absurde, et en tout vivant cest déjà quelque chose comme un sujet, au moins un être sujet à la douleur, quil faut reconnaître. Reconnaître (lexistence dun sujet) soppose à cette limite purement idéale quon nommerait « constater » (lexistence dun vivant qui serait seulement vivant). Tout vivant est au moins sujet à la douleur.
Cest pourquoi un vivant nest jamais un étant mais toujours un être. Le vivant est littéralement fait de cette distinction radicale entre lontique et lontologique, si éloigné de lhumanité quon veuille se forcer à le considérer. Etre fait de la distinction radicale de lêtre et de létant, je dis que cest être sujet au sens premier quon indique en distinguant expressément la souffrance et la douleur. Enoncer cette distinction ou dire que tout vivant est un être et non pas un étant, cest la même chose. Première corrélation entre souffrance et vérité, dont les implications devraient être riches denseignement.
Ainsi tombe une sottise, platement commune mais quon est surpris de rencontrer parfois sous des plumes autorisées : que la douleur serait physique quand la souffrance serait morale ou du moins psychique. Et certes, si lon me marche sur le pied dans lautobus, jéprouverai de la douleur mais lidée de me viendrait jamais de dire que je souffre, sauf évidemment si jappréhende là une intention malveillante : jaurai mal au pied, mais je souffrirai que de lhostilité (ou de lindifférence à légard de ma présence) manifestée par mon voisin. A ces trivialités soppose pourtant ces évidences reconnues par tout le monde quon peut notamment souffrir du dos sans quil soit par ailleurs nécessaire davoir mal actuellement (par exemple je peux refuser une promenade à cheval en arguant du fait que je souffre du dos), et surtout quon peut éprouver de la douleur à loccasion dun événement purement moral, comme par exemple une humiliation ou un deuil. Et que signifie-t-on dans les « condoléances », dont létymologie du terme dit dailleurs littéralement cette vérité, sinon quon partage la « douleur » de celui qui vient de perdre son parent ou son conjoint ? Nier cela revient à prôner la doctrine des animaux machines : par le corps douloureux nous serions des choses, nétant des sujets que par la psyché souffrante, comme sil nappartenait pas de toute façon au corps davoir à souffrir la douleur et à la psyché davoir à ressentir la souffrance. Contre labsurdité de ces cantonnements, il faut donc reconnaître que nous sommes physiquement sujets comme quand on dit souffrir du dos pour signifier que lon est sujet au mal de dos, et que notre psyché nest pas moins susceptible de recevoir des coups et donc dêtre endolorie que notre corps, puisquon peut être atteint dans sa subjectivité (dans son sentiment dexister, dans le sentiment de sa propre dignité ou de ses identifications) sans que cela mette en cause ni cette dimension dexistence ni, a fortiori, le statut dêtre sujet.
Souffrance physique et douleur morale, par conséquent, sont universellement reconnues, contre les abstractions dune réflexion qui se méconnaît elle-même en réservant la douleur pour le physique et la souffrance pour le moral, ignorant par là même quil y a une vérité du physique et un savoir du moral.
Car cest bien au savoir que la douleur se réfère expressément : rien de mystérieux dans la douleur de celui qui vient de se faire écraser les orteils dans lautobus, au sens où il sait parfaitement ce quil en est de son mal. Dans la souffrance, on peut savoir aussi, mais cela ne compte pas. Et si cela compte, cest simplement quon parle de douleur éventuellement morale et non pas de souffrance.
La douleur est son fait et ne suscite jamais dautre demande que celle de son explication, alors que la souffrance est toujours celle dun sens qui ne soit jamais lindication de sa cause mais de sa fin ou du moins de son éventuelle utilité : cest toujours de ce quil ny ait pas de sens quon souffre, de sorte que cest bien de ce que lexistence excède le savoir quil y a souffrance. On le dit dailleurs dans des domaines purement physiques, comme cette branche de la technologie qui est consacrée à la « souffrance des matériaux » (notamment en aéronautique). Et certes, justifier la souffrance cest labolir contrairement à la douleur que son explication apure en quelque sorte, la faisant apparaître pour elle-même, hors de toute souffrance (si ce nest celle dêtre dune manière générale un être sujet à la douleur).
Cest le sens de lapologue que jai déjà proposé : lopéré qui dit au chirurgien avoir souffert toute la nuit ne parle plus que davoir mal quand on lui a fait reconnaître le caractère nécessairement douloureux de ce quil a subi.
Que le savoir ait ainsi le pouvoir de
supprimer totalement la souffrance en opérant sa conversion en douleur pure, voilà
assurément qui constituera une base essentielle pour nos élaborations. Et il est bien
certain que lirréductibilité de la souffrance qui se trouve impliquée dans la
simple idée dêtre sujet (pas nécessairement conscient) renvoie à une certaine
impossibilité, constitutive du savoir dans sa réalité, de jamais pouvoir opérer
cette conversion de manière satisfaisante ce qui supposerait bien sûr que la
satisfaction elle-même et comme telle soit satisfaisante (dans ce renvoi à
linfini, on peut donc reconnaître linsistance subjective elle-même).
La souffrance nest pas la douleur, et dans cette négation cest du savoir quil sagit. Le savoir apparaît alors comme opérateur de distinction et nous allons devoir examiner cette conclusion provisoire dans toutes ses implications. La distinction au savoir quon nomme vérité renvoie dès lors à cette distinction à la douleur quon nomme souffrance.
Que le savoir soit toujours insatisfaisant dans sa réalité ou, si lon préfère, que son éventuel caractère satisfaisant ne laisse pas dêtre lui-même insatisfaisant, cest ce quon peut traduire en disant quil est impossible de supposer lultime réalité du sens.
Disons le trivialement : si la vie avait un sens, celui-là quune doctrine métaphysique ou une révélation religieuse indiquerait, elle ne serait alors que sa propre et inerte stupidité : il ny a aurait jamais quune machine métaphysique, labsurde sottise dune circularité identique à sa propre folie. Cest quà la métaphysique ou à la religion il appartient de ne pas réfléchie sur la stupidité du dernier « cest ainsi » quelles veulent nous faire admettre, et dessayer de nous faire oublier quil faut encore décider de lattitude que sa réalité susciterait en nous (se soumettre, se révolter, y être indifférent), de nous faire oublier en somme que la prétention du savoir à clore lexistence est une imposture (subjectivement : celle des maîtres). La nature du savoir est ainsi quil soit sa propre insuffisance et par là depuis toujours sa propre distinction, nétant jamais quen deçà de lui-même, cest-à-dire quen souffrance de soi.
Or cette souffrance, dont je fais exprès de lattribuer au savoir lui-même après avoir indiqué quil lui appartenait de supprimer la souffrance, comment peut-on la penser sinon comme lindication en quelque sorte négative de la vérité dont, comme savoir, il est travaillé ?
Je le dis, en effet : la vérité, cest dabord que le savoir souffre, et quil souffre dêtre en souffrance de lui-même.
De savoir, nous sommes littéralement constitués : rien nest pour nous qui nait la figure dêtre su ni qui ne fasse de nous des sachants dès lors faits dune souffrance qui est moins la leur propre, subjectivement parlant, que celle du savoir qui les efface. Car enfin, cest bien le propre du savoir que deffacer le sujet : quand tout « fonctionne », ainsi quil appartient au savoir den être létablissement, il ny a plus personne. En somme ça résiste dans leffacement du sujet par le savoir et en disant cela on mentionne la souffrance.
A la douleur répond le savoir et à la souffrance la vérité, justement de ce que le savoir efface la souffrance et la convertisse en douleur. Proposons une formule : par souffrance, on entend cette reconnaissance non sue quil y a du vrai et par douleur quil y a du réel. Il ny a rien à comprendre dans la souffrance : quon lui trouve un sens et on labolit en douleur.
On peut entendre cela dune manière en quelque sorte objective et cest alors la question du vrai quon pose, ou dune manière en quelque sorte subjective et sinterroger sur sa vérité propre dont la souffrance est dès lors forcément lindication du chemin. Mais cest un chemin quon ne peut reprendre subjectivement à son compte, puisquà y reconnaître la souffrance on naurait plus quà constater la douleur !
En somme lopposition de la souffrance à la douleur, parce quelle force à reconnaître lirréductibilité de la vérité au savoir, est lindication dune impossibilité subjective : en notre vérité, là où il sagira vraiment de nous, il ne sagira pas réellement de nous.
De la vérité à quoi nous sommes constitutivement voués, nous navons rien à faire, pour le dire trivialement : non seulement elle ne nous exprime pas, mais aucun salut ni même aucun profit daucune sorte ne peut en être espéré. Quon limagine et lon se met sur le chemin davoir toujours déjà résorbé la souffrance en douleur, cest-à-dire de la méconnaître.
Je vous remercie de votre attention.
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