Langoisse
et ses distinctions (psychanalyse)
Dans lIntroduction à la psychanalyse (p. 370), Freud considère que lénigme de langoisse devrait projeter des flots de lumière sur toute notre vie psychique . Son intelligence serait comme une clé générale, non seulement de la réalité de notre vie mais encore, si cest par la sublimation que lhumain arrive à sa propre dignité, de ce quil y a de plus valable en elle : Sans angoisse il ny aurait pas de création. Et je dirais même, il ny aurait pas dhomme dit Romain Gary, dans Pseudo (p. 201).
Langoisse nest pas une émotion comme la peur qui est un rapport immédiat à lobjet (par exemple à une voiture qui fonce vers nous) mais un sentiment, cest-à-dire un rapport à soi-même en tant quaffecté par un objet (lamoureux par exemple séprouve lui-même comme attaché à un autre). Il faut donc non seulement la distinguer avec précision des émotions que sont lhorreur, lépouvante, la panique ou la terreur mais aussi des autres sentiments que sont linquiétude, lanxiété ou leffroi. Ces distinctions ont leur principe dans lobjet de langoisse, qui se distingue de tout autre : contrairement à celui de la peur quon peut facilement nommer, on narrive pas à le dire dans le moment même où on reconnaît quil devient patent. Langoisse est très précisément le sentiment de limminence de ce qui échappe à la représentation, mais quon nest pourtant pas sans reconnaître. De quelle reconnaissance elle-même imminente voulons-nous donc nous dispenser en fuyant langoisse ?
Dans le séminaire X quil a consacré à cette notion, Lacan sappuie sur un conte dHoffman, Lhomme au sable. On peut citer un texte littéraire plus connu et plus explicite : Le désert des tartares de Dino Buzzati, où un jeune lieutenant se trouve envoyé aux avant-postes du monde, affecté à « un bout de frontière morte » que nul envahisseur ne franchira peut-être jamais et qui, de donner sur un énigmatique « Royaume du Nord », pourrait malgré tout être le lieu dune attaque. De celle-ci, nul ne prendrait le risque de dire quelle nest pas imminente ; et nul na la capacité de la comprendre ou même de limaginer : quest-ce que des « tartares » pourraient bien nous vouloir ? Le roman raconte lattente de cette attaque, étendue sur les décennies dune carrière militaire ; il fait voir la désolation du monde ravagé non par un événement mais, paradoxalement, par sa seule imminence. Langoisse est dabord le sentiment de limminence sans quon puisse dire de quelle réalité.
En quoi, contre Freud, elle nest pas un signal dalarme lequel a au contraire pour fonction didentifier le danger : lalarme dune voiture qui se déclenche indique une tentative deffraction et par là les intentions très claires dun voleur. Or langoisse renvoie à un Autre (ici les « tartares ») dont les intentions restent énigmatiques et à quelque chose dont, corrélativement, on narrive pas à se représenter la nature.
Dans la chanson quil a tirée du roman (« Zangra »), Jacques Brel parle du fort qui domine la plaine « doù lennemi viendra » et non pas, comme on aurait attendu, « doù lennemi attaquera », ce qui renverrait à toute une série de représentations militaires dhéroïsme, de tactique, de logistique, etc., que le simple verbe « venir » suffit à effacer. En quoi, avec Freud cette fois-ci, langoisse est bien le signe dans le moi de ce qui na pas de représentation : on y pressent un au-delà de nos capacités dindiquer, de réfléchir ou de figurer. Par la représentation, nous sommes protégés de langoisse, et la substitution opérée par Brel de « venir » à « attaquer » souligne a contrario que là où il y a représentation il ny a pas dangoisse.
Est donc angoissant ce qui vient contredire, par son imminence, la protection offerte par la représentation : préparer le fort en vue de lattaque, ou même simplement la penser comme telle, cest déjà lavoir mise à distance, remplacée dans notre esprit par des mots, des images, des idées. La représentation est un éloignement de la chose quand langoisse est la reconnaissance de son imminence.
Dès lors quelle est représentée, même dune manière obsédante, la chose manque, puisque sa représentation remplace son existence. Là où il ny a pas de mots pour dire, dimages pour figurer, ou daménagements des latences, possibilités ou éventualités, Lacan est donc fondé à repérer le « manque du manque ». Or le manque de lobjet qui en nécessite la représentation, cest forcément le sujet des pensées conscientes et inconscientes. Si le manque manque, cest donc le sujet qui se trouve frappé dimpossibilité : langoisse est lépreuve quil fera de ne plus être possible. Le manque caractéristique de la représentation définissant la pensée et donc le sujet, tout « manque du manque », et donc toute imminence de lirreprésentable, sera vécu comme une abolition de soi. Nous comprenons de quel danger radical langoisse est à la fois la reconnaissance et la crainte.
Cest très concret. Chaque fois quon reconnaît la présence quelque chose qui a pour nature dêtre représenté cest-à-dire rendu absent, il y a angoisse. Ainsi une femme enceinte peut être violemment angoissée dapercevoir un poupon en plastique dans un berceau : le vide du berceau qui représentait son enfant à venir se trouve brusquement « positivé » et elle-même, femme « attendant un enfant », abolie comme sujet. Chaque fois quun Autre nous prenant énigmatiquement pour objet se donne à reconnaître, nous sommes angoissés. Par exemple : quand on reçoit une convocation auprès dune autorité sans quon puisse deviner de quoi il sagit. Un inconnu qui nous regarde fixement dans la rue ne peut pas ne pas susciter dangoisse en nous. De la même manière : quand on ne sait pas ce quil en sera de nous parce quon ne voit pas de place où exister, comme dans lexemple de la mère qui obsède son enfant par son souci quil ne manque de rien. « Lâche-moi les baskets » disent les adolescents : parole dangoisse.
Les réalités qui sont irreprésentables en elles-mêmes (cest-à-dire impossibles à mettre à distance par des mots ou des images) sont angoissantes : un regard dans lencadrement de la fenêtre et, à la limite, le regard vide et fixe dun mort que les cérémonies et les paroles du deuil remplaceront par lidée de la personne. Les lieux de mort le sont donc éminemment, qui la présentifient, frappant dinanité la production de représentation en quoi consiste la majeure partie de notre vie. Le savoir total, qui ne laisse aucune place à une question ou à une parole éventuellement bête ou naïve qui serait la nôtre, angoissera donc aussi fortement : tout étant définitivement dit (alors que pour chacun tout reste à dire), on na plus de place pour être le sujet dune parole. Une figure fantasmatique particulièrement significative fut ainsi « le SS qui rend fou » apparaissant dans un rêve dangoisse, et dont lanalyse a révélé que ce porteur dabolition et de mort, défini par des initiales, était un « Sujet-Savoir » (une personne très savante ayant réponse à tout) précédemment rencontré. Les lieux saturés, au sens où ils sont totalement ce que le savoir dit quils doivent être (centres commerciaux, complexes dhabitations livrés clé en main, etc.) seront donc angoissants.
Quand on a affaire, ou quon voit que les autres ont affaire, à quelque chose dont on na pas la représentation, on est angoissé. Cest spécialement évident pour la séduction, quon en soit lobjet ou le sujet (quest-ce quelle me trouve, pour être si attachée à moi ? que détient-elle de moi, pour que je sois dans un tel état de manque par rapport à elle ?). La sexualité aussi est angoissante, en tant quelle nous confronte à lirreprésentable différence des sexes, laquelle nest pas un fait comme dans la nature où linstinct décide une fois pour toutes de son objet, mais un problème auquel la psychanalyse nous apprend que nous ne cessons de revenir : car quel objet est-on pour lautre, et quel objet est-il pour nous ? Et quest-ce quaimer, pour quen aimant ce soit de ce mystérieux objet quil sagisse à chaque fois ?
Langoisse « ne trompe pas », on le comprend donc, en ce quelle atteste de quelque chose quon narrive pas à dire : quelque chose qui excède la signification et récuse par là même notre existence de sujet. Et si langoisse est elle-même angoissante, cest, dune certaine manière, quil est déjà trop tard pour exister subjectivement : on est trop loin. Ce nest pas que lexpression qui nous permettrait dy parer manque de nuance ou de subtilité, car avec langoisse on est là où les mots manquent.
Les mots ? Quels mots ? Ceux qui permettraient enfin de tout dire, et donc, pour soi, de se dire. Hélas, les mots ne cessent pas de manquer : voulons-nous clore un discours et mettre un point final quun commentaire sébauche déjà, ou des remarques, ou des regrets, ou des félicitations, et ainsi de suite à linfini : un mot en appelle toujours un autre et il ny a pas de dernier mot celui qui permettrait enfin quon soit avéré comme sujet dans la collusion dexister et de savoir. Car être sujet, cest avoir à lêtre. On peut donc se dire, mais pas totalement : toute parole produit un reste dindicible où le sujet, malgré lui, nest jamais sans savoir quil se trouve, dès lors indiciblement. En cette restriction apparaît un manque de représentation correspondant, comme à la limite extérieure de ce qui peut être dit, à lêtre indicible du sujet, et donc à son impossibilité de sujet parlant : lieu de langoisse. Langoissant, cest donc ce que dirait le dernier mot, sil ne manquait pas : cela qui compléterait enfin tout ce quon peut dire du monde sans nous et de nous sans le monde, le point exact, extérieur à lun aussi bien quà lautre, de notre unité avec lensemble des choses. Cest de lui, à chaque fois, que langoisse est le pressentiment.
Ne faire mythiquement quun avec lensemble des choses, selon un idéal dont certaines sagesses orientales donnent lindication, cela sappelle tout simplement jouir. Cest par conséquent le même dêtre soi et dêtre fait de la perte de ce point dunité jouissante mythique, dont paradoxalement tout discours semblera être la promesse mais dont le corps, laissé en arrière quand nous parlons, est en même temps le lieu réel. Car nous sommes nés et avons été corporellement amenés à la communication humaine par les soins quon nous a prodigués et par les marques que ces soins ont forcément laissées sur nous comme autant de zones de fusion perdue, de sorte que nous retrouvons au fond de notre existence une perte de jouissance première, celle-là même dont témoigne la géographie « érogène » de nos sensibilités et qui nous fait désirer toutes sortes dobjets comme autant de substituts promettant la retrouvaille. Cest cette jouissance clairement faite de sa propre perte (exemple : un malade dit quavant, il jouissait dune bonne santé) quon ne peut pas dire en ne pouvant pas tout dire, et dont le lieu dans le langage est par conséquent limpossibilité quon narrive jamais au dernier mot. Ce mot toujours manquant et qui fait quon ne cesse pas de parler, il permettrait enfin de se dire en ayant dit tout ce quon avait à dire : il dirait le monde plus cette jouissance perdue mais alors ce ne serait plus le monde, qui nest précisément tel que dêtre axé fantasmatiquement sur léventualité de la retrouvaille. Le lieu impossible et toujours à venir du dernier mot (et certes il ny en a pas, puisquon peut toujours compléter, reprendre critiquer, etc.) est donc celui dune jouissance qui serait enfin notre être. On la définira comme la coïncidence de notre existence perdue (on na jamais quune représentation de soi) et de ce que lAutre, qui sadressait à nous (sur le mode du désir ou du rejet, de ladmiration ou du mépris, etc.) faisait par là même que nous devions être. Cette jouissance est bien faite dimpossibilité, puisquil ny aura jamais de dernier mot et que lAutre nexiste pas, nos parents et tous ceux qui nous ont façonnés nétant comme nous que des gens ignorants deux-mêmes et du sens que pouvait avoir quils faisaient. Précisément parce quelle est impossible, cette jouissance donnera lieu à une perception négative : elle est ce quon naperçoit pas en nos semblables, mais que toute rencontre fait pressentir. Aussi toute rencontre est-elle angoissante.
Langoisse est le pressentiment de la retrouvaille avec la jouissance qui manque là où le dernier mot se trouverait sil pouvait être dit, avec ce que nous serions réellement pour lAutre (par exemple le complément de son regard, de sa voix, de sa demande ou de son offre ) sil existait. Langoisse est le pressentiment de ce quil y a de plus intime. Et le plus intime, cest cette jouissance que les premiers soins qui ont humanisé notre corps ont localisée, en exclusion de quoi nous pensons et nous désirons. On pourrait dire en somme que langoisse rend indistincte lépreuve de limpossibilité dêtre (notre être est toujours déjà perdu) et celle de limminence dêtre (lobjet angoissant fait pressentir cette jouissance quon a pour être).
Lobjet de langoisse est donc énigmatique : autre, devant nous mais causant le désir dont nous sommes mus en lorientant à notre insu vers une jouissance particulière. Il est donc assez lointain pour quon le reconnaisse, et en même temps tellement proche quon devrait déjà le voir. La situation angoissante est celle où la distance avec lui commence à céder (il a pour nature dêtre perdu or il semble quil soit sur le point dapparaître).
Cet objet, on peut le penser comme un paquet de libido puisquon nomme ainsi en psychanalyse que nous soyons manquants et que notre manque soit orienté par une quête de jouissance axée sur les marques de notre humanisation corporelle, autrement dit que notre réalité soit pulsionnelle. Ainsi une communication spécialement scopique (la mère plonge son regard dans les yeux de lenfant et, se détournant, laisse ces yeux grand ouverts, désormais vides de son regard à elle) donnera-t-elle lieu à une angoisse particulièrement axée sur le visible (les regards fixes seront spécialement inquiétants pour ce sujet, ou les images mal équilibrées). Et ainsi de suite : il y aura autant de types dobjets quil y a de manières elles-mêmes forcément pulsionnelles daccueillir un corps dans le monde humain et den faire un sujet. Dès lors tout sujet est sexuel, puisque cest dans les traces de cet accueil pulsionnel (quon objectivera sous le nom de « zones érogènes ») que nous parlons.
Concluons sur le paradoxe de la chose angoissante, quon présentera comme la combinaison de ses deux traits qui ne sont quune seule réalité : dêtre imminente et dêtre sexuelle. On peut dire ainsi que langoisse est lépreuve quon fait du caractère imminent du sexuel, ou lépreuve quon fait du caractère sexuel de limminence.
Ce que langoisse nest pas :
Elle appréhende lobjet dans son effet, qui est la mise en cause les identifications du sujet : cest le sujet, tel quil se légitime dans sa reconnaissance de lui-même (et donc tel quil sautoriser à se « reposer » dans sa certitude de soi), que linquiétant inquiète. Sera donc inquiétante toute réalité avérant que vacille, moins dans son contenu que dans son principe, le savoir qui permettait de la comprendre ou de la poser, et ainsi de sidentifier subjectivement. Des résultats inquiétants (à ces épreuves scolaires, à des analyses biologiques ) attestent ainsi que les anciennes identifications (être un étudiant, avoir la vie devant soi ) sont en train de perdre leur légitimité. Linquiétude est donc lépreuve de la délégitimation, par un objet méconnaissable (et non pas inconnu ni impensable), de la reconnaissance quon avait de soi, ce qui revient à dire quelle est lépreuve du devenir méconnaissable de son propre être (avoir à quitter les études alors quétudier allait de soi, que la mort se soit brusquement rapprochée alors que continuer à vivre allait de soi ). Quand lobjet de langoisse sentend de ce que la représentation en manque, celui de linquiétude sentend de ce que la représentation, encore là, soit en train de cesser de valoir. Causée par lobjet méconnaissable, linquiétude ouvre donc sur langoisse, imminence de lobjet impensable, en même temps quelle laisse soupçonner lhorreur quil y aurait à reconnaître la parenté de sa propre intimité avec la réalité innommable de lobjet. Elle est en quelque sorte limminence de limminence.
Les anxieux ne sont pas des angoissés, puisquon lest pour des raisons qui sont de scénario, de représentation, et qui par là protègent de lirreprésentable. Par exemple, quand ma femme est sur la route, je suis anxieux : éventualités de pannes, daccidents. Par ces représentations, je pare au gouffre inimaginable où me plongerait sa perte.
Elle a un objet mondain, contrairement à langoisse dont lobjet est innommable, hors de toute possibilité dêtre représenté. Cet objet me donne spécifiquement à comprendre que jai à mourir. Une voiture qui déboule à toute vitesse figure concrètement ma mort, laquelle a donc statut de signifié. Si on redoute les accidents, si on craint dêtre blessé, on a peur dêtre tué. Et cette mort dont la peur en donne léventualité, se fera par contact. Le sens de la peur est quon ait à toucher limpossible : la voiture me percutera, lassassin me frappera. La peur conjoint lidée de signifier et de toucher limpossible : elle en fait une réalité.
Cest la reconnaissance dun vide radical, dune désolation, contre quoi aucun recours nest possible : toute défense viendrait trop tard et cest de le reconnaître quon est dans leffroi. Étymologiquement, leffroi contient lidée dêtre arraché à la paix et donc au monde habituel qui est lhorizon du sens. Est donc effroyable ce qui fait apparaître lirrécusable du non sens. Le 11 septembre est effroyable dabord parce que les criminels ne demandaient rien. Quand on la regarde, dit Pascal, la condition humaine est effroyable (notre misère : perdus entre linfiniment grand et linfiniment petit). Heidegger souligne que le monde moderne, où toute chose est sommée dêtre à disposition, est proprement effroyable dinconscience, darrogance, dindifférence au vrai. Lextrême effroi dexister et de mourir est donc neutre, au-delà de langoisse qui en était le dernier leurre, y parant comme lanxiété le faisait pour elle.
Elle porte sur la même réalité que leffroi, sauf quon a reconnu que ce contre quoi il ny a pas de recours est finalement de même nature que le plus intime de notre intimité selon lidentité libidinale que langoisse révèle entre lobjet imminent qui nous abolirait et ce quon ne peut jamais dire de soi parce quon na jamais le mot qui dirait tout.
Cest limpossible reconnaissance (une reconnaissance qui ne peut se supporter elle-même, qui se rend folle elle-même) que cette intimité extrême qui nous apparente à lhorreur, la libido, était littéralement en train de nous submerger, de nous noyer.
Elle ne consiste surtout pas à fuir une chose dangereuse (elle est tout sauf le comportement raisonnable que cette situation exigerait) mais à se fuir soi-même, à la manière de quelquun qui voudrait courir tellement vite quil parviendrait à distancer son ombre, en tant quon est originellement de même nature que ce qui fait horreur.
Elle ne renvoie pas à la communauté libidinale avec linnommable, mais cette notion partage avec les précédentes lidée de limpossible réalisé : on entend marcher dans la pièce du dessus, or il est impossible que quelquun sy trouve. Plus cet impossible se rapproche (cest maintenant dans le couloir quon entend marcher), plus on est terrorisé. Politiquement, le terrorisme promeut la représentation et il lui appartient essentiellement dêtre spectaculaire, mais cest de la représentation de lirreprésentable quil sagit. Autrement dit cest dexhiber limpossible quon terrorise. Comment peut-on décapiter lentement un être humain avec un couteau de cuisine et montrer ensuite le film au monde entier et donc à sa famille ? On ne peut pas : cest humainement impossible. Or il y a des gens qui, en faisant voir quils le font, montrent que cet impossible, qui est celui de la mort et de la nature implacables, caractérise manifestement lagir dont ils sont les sujets. Par là même ils séprouvent eux-mêmes et apparaissent aux autres comme déjà morts. Le sentiment de toute puissance et dinvulnérabilité qui habite les terroristes vient de là : on ne peut rien leur faire ni leur promettre (doù notamment labsurdité de vouloir négocier avec eux), puisquils sont dans linéluctable et le définitif. Subjectivement le terrorisme est donc moins la disposition à tuer que celle dentraîner dans la mort dont on est soi-même fait ; objectivement le terrorisme a pour être un apparaître : celui de la mort même.
Auteur
: Jean-Pierre Lalloz, Docteur en philosophie, Professeur en Lettres Supérieures à Lille,
Conférencier, responsable de philosophie-en-ligne.com
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