Les dettes et la nécessité de les honorer
Rien ne semble plus opposé que la dette, qui relève des échanges et semble par là ne concerner que des équivalences, et lhonneur qui renvoie à limpossibilité de la substitution personnelle et à lincommensurabilité de lorigine. Au trivial de la première semble sopposer le sublime du second. Disant cela, on oublierait pourtant que la notion de lhonneur est expressément celle dune dette, par exemple à lépoque classique, celle du sang quon a reçu et dont il sagit de restituer la pureté, du nom quon a le devoir de transmettre indemne de toute souillure. Inversement, on ne parle de dette, si quotidienne quelle puisse être par ailleurs, que dans la nécessité quelle soit honorée. Lhonneur et la dette seraient ainsi en compréhension réciproque ? Pourtant si lhonneur sentend classiquement dassumer une origine singulière qui oblige à une responsabilité dont le reste des hommes est exempté, autrement dit si sa notion renvoie expressément à celle dune distinction quil faut opposer à lexistence commune, on ne voit pas comment dettes et honneur pourraient être en réciprocité tant il nest rien de si commun quêtre en dette : toujours déjà engagés dans les échanges humains, nous tenons des autres non seulement ce que nous avons mais encore ce que nous sommes et même le fait que nous soyons. Cette dette universelle, que la corrélation des échanges et de la réception force à reconnaître comme telle, il sagit donc de lhonorer, puisque cest la réalité même de la dette quelle doive lêtre. Dès lors admettra-t-on paradoxalement quil appartient au commun de lexistence humaine dêtre déjà fait de distinction, cest-à-dire dun certain honneur. Lopposition de la distinction et du commun, de la responsabilité et de la désinvolture ne serait donc que seconde ? Cest en questionnant la dette comme telle que nous aurons une chance de lapprendre.
I. Lhonneur, condition commune ?
Parlant de l" honneur ", on entend quun sujet est dabord responsable de la responsabilité qui est proprement la sienne, ce qui implique quil se conduise en responsable de la distinction que cela suppose et constitue à la fois. Cest dans un second moment quil sera responsable de ce quil aura fait ; et il le sera non seulement dans sa réalité et ses implications ainsi quil appartient à chacun de lêtre, mais spécifiquement dans lincidence que cela ne manquera pas davoir sur sa responsabilité dêtre responsable de sa responsabilité particulière puisque lhonneur sentend de ce redoublement réflexif. Le même acte, venger son père dans lexemple de Rodrigue, peut être blâmable pour le commun des hommes mais honorable pour celui qui assume là une distinction (nêtre pas nimporte qui mais le fils de don Diègue) qui autrement neût pas compté (en cas doffense il appartient à nimporte qui den appeler à ceux qui rendent la justice). Parce quil porte non sur la responsabilité qui est forcément commune, mais sur la responsabilité dêtre responsable qui est par là même une distinction identique à celle dêtre soi, lhonneur se joue donc essentiellement en première personne. Il consiste à assumer cette nécessité que pour soi en distinction de la condition commune ou du concept général de sujet on ne puisse être sujet quà nêtre pas nimporte quel sujet. Bref il consiste à assumer que compte la distinction dêtre soi.
On peut donc refuser de céder sur elle comme dans lexemple du Cid, ou au contraire sen estimer quitte depuis toujours en arguant de son appartenance à lhumanité commune où la responsabilité est originellement la même pour tout le monde, et où cest évidemment pour un humain, nimporte lequel, le même dexister et dêtre sujet.
Posé en récusation du premier, le second terme de lalternative nen atteste pas moins de la distinction personnelle quil dénie, puisquon ne peut sidentifier au sujet commun quà dabord, antérieurement à ce statut dexemplaire du genre humain quon voudrait avoir pour toute réalité, en avoir décidé. On néchappe pas à limpossibilité dêtre nimporte qui, dès lors quon est soi. Disons le autrement : personne nest nimporte qui parce que, quand bien même on emploierait toute son industrie à avérer sa conformité au modèle humain généralement admis ou prôné, on nen resterait pas moins celui qui aurait décidé de le faire, décidé de céder sur la responsabilité impliquée dans simple nécessité, pour tout sujet, dêtre dabord sujet du fait même dêtre sujet. La responsabilité qui définit le sujet linscrit ainsi depuis toujours, et par conséquent malgré lui, dans une question dont il revient au même de dire quelle est la sienne propre, ou de dire quelle est pour lui celle de lhonneur originel dêtre soi.
Corrélativement la responsabilité et la désinvolture apparaissent comme les premières catégories pratiques impliquées dans la simple notion dêtre sujet, dès lors quelle est sa propre précession ou, si lon préfère, dès lors quelle na pas pour réalité objective un état ou une nature mais déjà une responsabilité en train dêtre assumée dune manière quil faut forcément supposer responsable ou désinvolte.
Si cest ainsi dune responsabilité ou dune désinvolture premières (celle-ci nexcluant pas plus le sérieux que celle-là la légèreté), quun sujet advient à sa propre condition de sujet de devoir déjà en être un (car il est bien responsable dêtre responsable ou désinvolte envers la difficulté existentielle dêtre le sujet quil est), cela signifie quon est sujet que dans lindistinction davoir reçu de lêtre (on ne saurait se produire comme sujet quà lêtre déjà) et de devoir lêtre (tout sujet est sujet de ce qui pourra lui être imputé et dabord de cette possibilité même). Cela signifie aussi que lexistence subjective ne peut pas sentendre autrement que comme la dette de subjectivité dont on est, malgré soi, depuis toujours et pour toujours, en même temps lorigine et la fin. Tout le monde la toujours su : être sujet, cest avoir à être sujet.
Responsabilité de la distinction qui exclut depuis toujours quon soit nimporte quel sujet, lhonneur na par conséquent aucun contenu et nest dès lors jamais une raison positive : ceux qui ny voient quun mot sans référent ont absolument raison. Lhonneur, en effet, cest seulement que lhonneur compte, et le déshonneur seulement quil nait pas compté. Cette inconsistance (il ny a rien à sauver dans lhonneur que lhonneur) est la même que celle qui distingue le sujet quon est (existence) du sujet en général (concept), quand cette distinction sentend non comme paradoxe logique (il ne sagit aucunement de faire exception) mais comme responsabilité. Ne voir dans lhonneur que la vacuité de linvocation quon en peut faire ou avoir depuis toujours décidé que le statut du sujet nétait pas une responsabilité mais une nature identique à lévidence dêtre soi, cest tout un.
A nommer " honneur " la responsabilité de la distinction dêtre soi, on rapporte en même temps le sujet à sa propre contingence dexistant, par opposition à une nécessité dessence quon retrouverait indifféremment en lui et en tout autre. De sorte que la dette de subjectivité en quoi consiste le fait (dès lors problématique) dêtre sujet est en même temps une dette de contingence : ce dont on doit être sujet ne peut répondre à cette condition quà ne relever daucune raison, notamment daucun idéal, dont il serait la simple effectuation. On aperçoit par conséquent lhonneur dêtre soi comme lalternative dassumer cette dette, ou de la récuser en arguant du fait incontestable quon na pas demandé à naître et quil se trouve seulement quon est un sujet, par hasard celui quon est. En somme, lexistence en première personne et la dette sont le même, le paradoxe étant seulement quil sagit dune dette très particulière, puisquelle est une dette dexistence. Subjectivement comprise, lexistence relève dabord dune distinction des dettes.
Inversement il ny a de dette, aussi triviale quon puisse la concevoir, quà ce quelle implique un sujet qui ait à répondre non seulement des engagements quil a contractés, mais encore de les avoir contractés ! En toute dette, il sagit donc déjà de la responsabilité dêtre responsable et pas seulement de la responsabilité autrement dit de cette distinction, dont on nomme " honneur " la responsabilité.
Les dettes, par-delà toute distinction, il ne suffit donc pas de les payer ou de les rembourser : il faut les honorer.
La réversibilité de la lhonneur, qui est une dette de distinction, et de la dette, qui est déjà une distinction et par conséquent la mobilisation de lhonneur, explicite la notion de responsabilité qui est faite de son propre redoublement (on nest dabord responsable de la responsabilité elle-même). Elle fait par là même apercevoir quon nest sujet que dans linsistance de sa propre distinction et donc, si on veut la réfléchir, que dans linsistance de la question quon est originellement pour soi (et peut-être pour les autres). Une question, cest une dette de réponse. De quelle réponse chacun de nous, pour la seule raison quil est lui et non pas quelquun dautre, est-il redevable, dès lors que cest dexistence et non pas de savoir quil sagit dans lhonneur dêtre soi ?
II. Quappelle-t-on honorer ?
Honorer, dune manière générale, cest rendre honneur ; autrement dit cest attester, contre ce qui pourrait en impliquer sinon le déni du moins la méconnaissance, quil y a quelque chose qui relève de lhonneur dans la chose ou la personne quon veut honorer. Attester de lhonneur, cest-à-dire de la distinction, cest par conséquent à propos dune personne attester quelle nest pas nimporte qui. Disons-le autrement : tout sujet important plus ou moins dans toute sortes de domaines (par exemple un professeur importe du savoir dans la vie des étudiants), honorer quelquun consiste à attester, au contraire, quil compte. De la même manière, honorer certaines chose les dettes, on vient de le dire, mais aussi les vertus, la patrie, et bien dautres encore revient à attester par sa conduite que ces choses ne sont pas nimporte quoi, quon jugerait pour soi-même indigne de les insérer dans le régime commun des réalités ordinaires dont la vie est forcément faite, et quen ce qui les concerne la question nest donc pas de savoir si elles sont plus ou moins importantes, parce quelles comptent. Ce qui compte décidant de ce quil en est de ce qui est compté, on peut dire quhonorer consiste à pointer le caractère décisif de ce quon honore et donc, si lon radicalise cette signification, à attester quà nos yeux cest de vérité et non pas (seulement) de réalité quil sy agit.
On le saisira dune manière plus précise en faisant jouer des proximités sémantiques : honorer est très proche de faire léloge, et par là sy oppose. Ainsi ne fait-on pas léloge de ce quon honore, ni nhonore-t-on pas à proprement parler ce dont on fait léloge. Selon Aristote la louange a pour objet des qualités qui se rapportent à des réalités, tandis que lactivité dhonorer porte sur les qualités les plus nobles dont, par contraste, nous dirons donc quelles ne se rapportent pas à des réalités. Il cite comme dignes déloges le courage, la force, voire la rapidité à la course ce quon ne peut admettre entièrement, car si lon fait parfois léloge de la force, on honore le courage. La force est en effet la " vertu " qui prend éminemment en compte la réalité, identifiée à la résistance que les choses et les êtres opposent à nos desseins, alors que le courage consiste au contraire à ne pas prendre en compte la peur, qui est notre réalité subjective au moment du combat : lhomme courageux nest pas linconscient qui na pas peur mais, à lencontre du lâche qui a pris la décision inverse, celui pour qui la peur, et quelle que soit son importance, ne sera pas ce qui compte. Disons-le autrement : la louange atteste quune réalité relève éminemment du domaine des biens, tandis quhonorer consiste au contraire à attester que pour ce dont on témoigne, le domaine des biens, positifs ou négatifs, ne compte pas.
Dans la première distinction qui simpose quand on parle de vérité, cela donne par conséquent ceci : on loue le savoir mais on honore la vérité (1). La distinction entre être sujet et lêtre vraiment, si lon entend par là dassumer le statut de sujet comme une responsabilité et non pas comme une nature métaphysique factuelle, renvoie par conséquent, dans lordre de lapprobation, à celle de la louange qui vaut pour ce que nimporte qui aurait raison de faire à la place dun sujet donné, et de lhonneur qui vaut pour ce que lui seul a fait et devait faire, dêtre énigmatiquement lui et non pas nimporte qui (bien quil le soit évidemment par ailleurs). Ainsi loue-t-on le semblable à partir du savoir qui permet quon le reconnaisse (et on le loue précisément de ce quil ait permis cette reconnaissance : si on le loue, cest quil fait ce que nous aurions voulu ou souhaité faire), mais on honore le sujet qui récuse toute identification, celui à la place de qui il est impossible de simaginer, justement parce quen lui ce nest pas la place qui compte.
Le couple de la louange et du sujet semblable soppose ainsi au couple de lhonneur et du sujet distingué (2).
Puisque cest au semblable et non au sujet distingué quon en appelle quand on se réfère à la réalité (elle est la même pour tout le monde et chacun est celui quun autre aurait été à la même place), il faut reconnaître que la distinction, cest-à-dire la cause de lhonneur, sentend dexclure la possibilité de cette référence au factuel. Dans ce quon honore est reconnu quen aucune manière la réalité, aussi riche de possibilité ou dempêchements quelle ait effectivement été, ne peut être reconnue comme linstance décisive. En somme cest toujours la noblesse quon honore. Quest-ce en effet que la noblesse, sinon lattitude de celui pour qui sa propre réalité ne compte pas : sa peur, donc il est courageux ; lattachement commun aux biens, donc il est généreux ; les offenses quil a subies, donc il est magnanime, et ainsi de suite. Un sujet nest jamais distingué que de sa réalité et cest seulement de ce quelle soit commune quil peut être reconnu, quand on lhonore, en distinction des autres.
Honorer, cest par conséquent attester de cette exclusivité de la vérité relativement à une réalité par ailleurs irrécusable, et dont il serait absurde de dire quelle diffère (elle nest pas autre chose, une autre réalité quon aurait oublié de mentionner). Est donc honorable ce qui compte, et non pas ce qui importe dont on peut seulement faire léloge. Tout savoir, de porter sur des différences, décide des importances. On honore quelquun, dans la vie courante, en montrant par son attitude que cette personne compte, indépendamment des importances quon peut lui reconnaître par ailleurs et qui, elles, constituent des raisons positives de faire son éloge. Ce qui compte, au contraire, le savoir nen décide pas : cela simpose, à la limite dune manière parfaitement incompréhensible.
Ainsi lhonneur est-il toujours rendu à lautorité, si lon nomme ainsi, dans un premier temps, une possibilité dimposer que rien, notamment aucun pouvoir, ne peut suffire à justifier. Honorer quelque chose ou quelquun, cest attester, de lautorité quon lui reconnaît, cest-à-dire de leffet de dignité produit sur nous par la distinction irréductible de la vérité relativement à la réalité à quoi elle najoute pourtant rien (la vérité nest pas une nouvelle réalité ni donc lautorité une force dune nature spéciale). Quand on la considère du point de vue de son effet, on reconnaît quil est alors indigne de ne pas honorer lautorité cest-à-dire, pour le dire en langage métaphysique, limpossibilité que la vérité puisse jamais sentendre comme une forme spéciale (sa réflexion, son accomplissement, sa dissémination ) de la réalité. Doù cette conclusion subjective dont la notion de responsabilité est évidemment le pivot : honorer consiste à assumer que ce qui compte, compte assomption qui consiste pour soi à le situer non pas à la place du savoir mais à celle de la vérité, là où justement le savoir ne compte pas.
La distinction quon a reconnue, par exemple en étant le témoin dune conduite généreuse, a donc forcément différé en nous le savoir de la vérité, ou plus exactement interdit que leurs places soient désormais confondues. Nous en sommes par là même distingué, non pas au sens où nous serions devenus particulièrement honorables (cela ne concerne jamais que les autres) mais au sens où il est impossible que lautorité qui sest imposée à notre reconnaissance (dans le respect quon éprouve pour celui dont la conduite a été généreuse) ne soit pas, pour soi et dans le secret de son for intérieur, une injonction à la dignité. Il est certain, en ce sens, quhonorer est aussi un acte de gratitude : justement de ce quelle ne sentend quen distinction du pouvoir et de la puissance, lautorité est une donation de dignité, et cest toujours dune certaine autorité, donc dune irréductibilité du vrai au réel, que nous tenons déprouver en nous que, si les intérêts importent, cest la dignité qui compte. Il y a des choses ou des personnes qui nous font reconnaître que notre vérité nest pas dans notre réalité, puisquon ne respecte quà être " humilié " (Kant) comme sujet concret. De ce point de vue, on ne peut nier que les conduites qui visent à honorer soient en même temps des conduites de gratitudes. Et cest dailleurs la même chose, comme on ne le voit pas seulement à propos des dettes, quune personne soit ingrate et quelle soit incapable dhonorer.
En honorant ce qui compte, on réalise en soi à propos dune certaine autorité la distinction impliquée dans le respect : on nhonore jamais quen distinction de soi-même, autrement dit du sujet indifféremment semblable que lon est forcément par ailleurs. Si donc la distinction produite en nous par lautorité comme irréductibilité du vrai au réel (lautorité nest pas plus le pouvoir quelle nest la puissance) a produit une impossibilité pour nous dêtre désormais en vérité ce sujet indifférent que nous restons en réalité par ailleurs, alors lautorité nous a donnés à nous-mêmes comme capables dactes qui soient vraiment les nôtres. En quoi consiste notre dignité non plus dêtre sujet en général mais dêtre le sujet quon est. Ce quon peut traduire en disant aussi quhonorer ce qui doit lêtre (ce qui compte, par opposition à ce qui importe dont on peut seulement faire léloge), cest être vraiment sujet quen disant quon shonore soi-même dhonorer ce qui doit lêtre.
Doù cette implication éthique étonnante, parce quelle fait abstraction dune déterminité de lobjet (et donc dune possibilité derreur) qui relève uniquement du savoir : quand on honore (ce qui est marquer son respect) on est soi-même forcément dans la vérité, en ceci quon sautorise davoir éprouvé la distinction du vrai (distingué) et du réel (commun) (3). Par contre on sautorise de son savoir et de son jugement quand on fait un éloge. Nimporte qui peut faire léloge de nimporte quoi puisquil suffit de savoir et de juger ; mais il ne faut pas être nimporte qui, un sujet commun, pour honorer. On honore dans lassurance de savoir, mais cest dans la crainte sentiment tourné dabord vers une distinction de soi quon nest jamais fondé à se reconnaître quon honore.
Il y a donc un réel qui est mis en jeu ici, celui-là même dont la crainte est lattestation : le réel de la distinction propre. Ce réel, il porte un nom : cest la marque laquelle nest pas un élément supplémentaire venant augmenter la réalité dune chose mais limpossibilité, pour cette chose, quelle soit réduite à sa propre réalité dès lors quelle a été comptée (la marque est leffet propre de ce qui compte), et donc distinguée (4). Doù cette définition quhonorer soit attester du caractère marquant de ce quon honore.
En somme et formellement : honorer, cest marquer quon est marqué. Doù cette réponse plus concrète : honorer quelque chose ou quelquun, cest attester quon lui doit dêtre soi. Car marquer, dès lors que cest forcément par la distinction et que celle-ci est toujours celle du savoir et de la vérité, cest produire comme sujet ! Quest-ce en effet quun vivant marqué par la distinction de la vérité ? un sujet. Honorer, cest reconnaître quêtre sujet soit non pas un fait, un état ou une nature, mais une dette.
Le sujet étant à sa propre responsabilité, il est bien évident que cest dans la réalité de cette responsabilité, autrement dit dans la dette, quil est lui-même. Et être sujet, on vient de le dire, cest déjà être sa propre dette. Nous retrouvons donc le redoublement de la responsabilité : cest originellement dêtre en dette que nous sommes en dette. Si assumer sa responsabilité rend encore plus responsable, honorer ses dettes ne peut donc pas consister à sen rendre quitte : den répondre, on les aura par là même honorées.
Que la question du sujet soit désormais celle de sa dette, et plus précisément celle de la dette dêtre un sujet de dette, cest ce qui impose le dédoublement de la question de la dette elle-même. Dêtre subjectivement instituante, la dette sera forcément faite de distinction : sa réalité ne peut pas être confondue avec sa vérité. Et comme on ne peut réfléchir une distinction quen en faisant une différence, on ne peut interroger la question que le sujet est pour lui-même quen découvrant ce qui oppose dettes quon dira réelles et à dautres dettes quon dira vraies.
III. La distinction des dettes
Parce quil est absurde de distinguer entre être sujet et avoir à lêtre, on ne saurait exclure sans contradiction la possibilité dhonorer ses dettes : on doit, donc on peut. La formule qui dit la possibilité inconditionnelle daccomplir le devoir vaut pour la dette, dont la notion est littéralement celle de ce quon doit. La question de la possibilité dhonorer toutes ses dettes ne peut donc pas donner pas lieu à discussion.
Il est cependant évident que certaines dettes échappent à cette réflexion, non seulement dans des cas triviaux comme celui du chômeur qui peut ne plus payer les traites de sa voiture, mais dans le cas, notamment moral, où la dette est constitutive de notre subjectivité : pourrai-je jamais rendre à mes parents la vie quils mont donnée, à la loi quelle mait fait sujet universel, à la langue la possibilité de ma pensée, et plus généralement à lhumanité de fait et de droit ma réalité et mon statut dêtre humain ? La culpabilité, corrélation subjective de limputation et du manquement, signifie cet impossible ; de sorte quil revient au même de dire le sujet constitué de sa propre dette et de le dire originellement coupable. Et certes lidée dune innocence humaine est une contradiction dans les termes, puisquelle serait celle dune légitime irresponsabilité Davoir toujours été plus ou moins désinvolte, on est dautant plus tenu dhonorer ses dettes.
Parce quelle est celle du réel de la responsabilité, la question de la dette est celle dun infini : dire quon nest sujet quà lêtre de la nécessité de lêtre, cest dire que lassomption de responsabilité ne la supprime pas mais laccentue, et que la question de la dette ne se réduit pas à celle dune restitution. Dun autre côté, lacquittement de certaines dettes est possible sans pour autant récuser linfini de la responsabilité, voire en sy référant dune manière quasi-explicite : que je rembourse correctement un emprunt à la banque et japparais aux yeux de celle-ci comme un client responsable, auquel de nouveaux prêts seront accordés avec une plus grande facilité. Il appartient par conséquent à la dette dêtre toujours déjà distinguée delle-même, comprenant un moment subjectif daccentuation de la responsabilité et un moment objectif où sentendrait, au contraire, la possibilité dun acquittement (quand on a remboursé un emprunt, on ne doit plus rien) à condition bien sûr que le domaine concerné soit celui des biens ou celui de laction. A quoi soppose donc pour chacun le domaine de son être subjectif au sens de sa responsabilité : ce dont jai à répondre dune manière en quelque sorte transitive, et qui constitue mes obligations dans le monde, ne se confond pas avec ce dont jai à répondre en tant que jai à répondre de ma responsabilité.
Il faut donc distinguer deux sortes de dettes : celles qui supposent notre être de sujet déjà avéré et celles qui sont impliquées dans la nécessité de responsabilité que nous sommes pour nous-mêmes, nous qui ne sommes sujets quà devoir encore assumer dêtre déjà des sujets. On dira que les premières dettes sont celles qui importent, alors que les secondes sont celles qui comptent.
La distinction, qui est aussi celle que nous sommes relativement à nous-mêmes, est sans équivoque : ce qui importe nous fait réfléchir, mais ce qui compte qui nous fait méditer. Et cest bien le même pour une réalité dêtre marquante et de donner à méditer, par opposition à une autre qui serait potentiellement enrichissante en savoir, et donnerait à réfléchir.
En quoi nous distinguons les dettes selon leur origine, quon pourra expliciter comme suit : ce qui compte relève de lépreuve alors que ce qui importe relève de lexpérience.
Lépreuve est originaire, toujours supposée par lexpérience qui la répètera en quelque sorte à vide dans lélément du savoir, puisque lobjet éprouvé de lexpérience est toujours déjà oublié (on le jette après la manipulation), le savoir quon en aura extrait devant seul rester pour un sujet exhaustivement identifié au savoir conditionnant. Une expérience de physique na par exemple de sens que pour le physicien, lequel se doit donc dêtre nimporte quel physicien : comme lobjet, le sujet peut bien importer (chacun a son style, ses forces et ses faiblesses particulières) mais cest de linterdiction quil compte que lexpérience tient sa valeur : en elle le savoir est seul à compter. A lencontre de cela, cest toujours depuis une épreuve que nous sommes nous-mêmes, marqués et ainsi définitivement distingués de ceux qui restent nos semblables et par conséquent aussi de nous-mêmes : " bien sûr cest toujours moi, mais je suis désormais quelquun dautre " dit léprouvé, dans une étrangeté quil est impossible de ne pas rapporter à celle de la vérité. Car il appartient à lévénement davoir institué le sujet sur le mode du " désormais ", en liant cette advenue au droit et au devoir quil se reconnaît à être sujet et par là même à la question de la vérité telle quelle apparaît dans la distinction de ce qui importe et de ce qui compte : " cest seulement maintenant que je suis vraiment moi : désormais je ne confonds plus ce qui importe et ce qui compte". En identifiant lépreuve par le caractère instituant de cette dernière distinction, on en fait la corrélation réelle de la vérité et de la responsabilité, par opposition à lexpérience qui en est au contraire la disjonction puisquelle rapporte le savoir quelle mettait en uvre, ainsi que le surcroît de savoir qui en résulte, à un sujet qui ne compte pas. En somme, la réalité de lépreuve est uniment de distinguer la vérité du savoir, et dêtre le moment dadvenue du sujet, lequel se donnera donc malgré lui à reconnaître exactement là où le savoir ne compte pas. Par ailleurs, et donc aussi pour sa propre réflexion telle quelle sengagera dans lexpérience, il est nimporte qui : une fonction anonyme du savoir, et donc une place, puisquà toute mise en cause de sa responsabilité il répondra en sidentifiant à elle (" à ma place vous auriez pensé comme moi et par conséquent vous auriez fait ce que jai fait ").
Telle que lopposition de lexpérience et de lépreuve permet de la formuler, lidée de la responsabilité et de ses objets sentend donc ainsi : nous ne sommes responsables des choses dont nimporte quel sujet serait semblablement responsable (expérience : être toujours soi) quà lêtre dabord de nous-mêmes, et donc à lêtre dune façon inouïe, irréductible à toute réflexion rassemblante (épreuve : être désormais soi).
Alors que lexpérience enrichit, lépreuve marque. Dire cela, cest distinguer les dettes selon quon est redevable de savoir et donc de rassemblement à soi, ou de distinction et donc détrangeté à soi.
Or cette distinction de la responsabilité ne laisse pas dêtre problématique quant à la possibilité dhonorer les dettes qui en sont à chaque fois le réel, puisque, contrairement à ce qui vaut pour la dette qui importe où des équivalences sont donc toujours envisageables, rien ne semble jamais à la hauteur de celle qui compte. Car sil est évident quon peut payer en principe pour des choses quon a et quon peut céder, peut-on payer pour la responsabilité elle-même, toujours déjà faite de la distinction du savoir et de la vérité et que nous avons forcément reçue en même temps que lexistence humaine ?
Comment honorer cette dette ? Telle est lunique question, pour chacun, de lui-même et de ce quil a à faire (la même, puisque les notions de sujet et de responsabilité sont lenvers lune de lautre) au-de la de la différence des dettes où elle se réfracte.
A. Les dettes réelles
Les dettes quon peut payer avec des biens ou des services sont, par définition, mondaines. Mais leur paradoxe est quil faut demblée les penser à lencontre de ce statut, puisque ce qui compte dans lhorizon dune dette mondaine nest pas le bien qui peut être plus ou moins important (une grosse somme est plus importante quune petite, un service personnel lest plus quune courtoisie commerciale, etc.), mais quon ait donné sa parole. On nest par exemple sujet de lemprunt quon fait à la banque quà lêtre dabord de la signature apposée au bas du formulaire laquelle est alors ce qui compte parce quelle rendra seule valable une démarche par ailleurs réelle. Toute dette mondaine est par conséquent déjà une sortie du monde : elle renvoie au sujet de la parole, laquelle se donne contre la réalité dont elle décide, et non pas selon elle, assujettie à elle. Ainsi rappelle-t-on seulement le caractère catégorique, cest-à-dire étrangère aux aléas empiriques, de la nécessité dhonorer la dette.
On pointe cette nécessité en rapportant la distinction des responsabilités quon vient dindiquer à celle qui interdit de confondre lengagement et la promesse (5) : dès lors quelle procède dune manière ou dune autre de la signature dun sujet, la dette ne renvoie pas du tout à lengagement dans lequel cest la réalité qui décide originellement (" je ferai ce que je me suis engagé à faire si la réalité men laisse alors la possibilité "), mais à la promesse, dans laquelle ne compte que la parole donnée (" quelle que soit la réalité le moment venu, et dabord quel que soit le changement que mes sentiments pourront avoir subi, je ferai ce que jai dit pour la seule raison que je lai dit "). En quoi on rappelle quil nest pas question de ne pas pouvoir lhonorer : on ne promet quà forclore cette éventualité pourtant massive dinsistance du mondain (6). Le sujet de dette lest donc déjà en vérité, si lon entend par ce terme la pure distinction à la réalité, à savoir quelle ne compte pas.
Il arrive évidemment quon ne puisse pas rembourser. Mais qui a dit que rembourser et payer étaient le même ? Le caractère catégorique de la dette (quelle soit une promesse et non pas un engagement) sénoncera par conséquent de la manière suivante : quand on ne peut pas rembourser une dette, on la paie.
En effet, lorsquon ne peut pas tenir sa parole, que ce soit pour des raisons triviales (on na pas largent qui devait servir à rembourser, etc.) ou non triviales (dilemmes, cas de conscience), apparaît une culpabilité quon aurait tort de réduire à sa dimension psychologique : on est en faute non seulement contre la loi (toute promesse doit être tenue), non seulement contre le débiteur (qui a le droit de recouvrer son bien), mais surtout contre soi-même : la vie que je me suis faite ou du moins que jai acceptée, en un mot dont je suis responsable, est telle quelle fait apparaître que, de mon fait par conséquent, je suis quelquun dont la parole ne compte pas... Le plus souvent, je vais chercher des excuses autrement dit faire semblant doublier la distinction de lengagement et de la promesse : en arguant de raisons souvent très réelles dont jéviterai soigneusement de voir quelles me concernent uniquement comme sujet mondain, je vais tenter de me soustraire à une responsabilité qui était celle de mon statut de sujet pour la parole en antériorité logique à ladvenue du monde comme horizon des significations. Car la notion dun sujet purement mondain serait celle de lexcuse généralisée, si elle nétait pas contradictoire : sy dirait laspect subjectif de lordre impersonnel et donc irresponsable des choses en général. Il revient donc au même de refuser de confondre la promesse avec lengagement quelle est par ailleurs, le sujet de la parole avec lindividu mondain quil est par ailleurs, et de constater que toute excuse est un mensonge, surtout si elle est réelle. Qui ne voit ainsi que lexcuse quon invoque pour ne pas rembourser sa dette est une trahison de soi, puisquelle consiste à poser que le sujet de la parole soi-même en vérité ne compte pas ?
Paiement double, par conséquent. Dabord en termes destime de soi : à mêtre mis (presque toujours malgré moi et à mon insu) en situation de ne pas pouvoir le faire, je me constitue comme sujet indigne des échanges qui mavaient fait occuper une place de sujet. Je découvre donc que javais usurpé cette place Mais surtout culpabilité radicale : je ne suis dès lors plus moi que dans lacte de dénier que je sois le sujet dun acte, le criminel de moi-même si lon nomme " crime " latteinte au sujet non pas dans ses attributs ni même sa détermination (latteinte, éventuellement tragique, à lestime de soi nest pas un crime) mais dans le fait même quil soit un sujet, au point irréductible de son émergence. Infidèle à ma parole, il va falloir désormais que je vive attaché à un autre, mort, et qui est moi ou, pour prendre la présentation inverse, avec ce criminel de moi-même que je serai désormais. A la trivialité du bien quil fallait rendre, on substituera lacte de sa propre destitution subjective et la nécessité de vivre désormais selon elle. Cela, je dis que cest payer.
Le paradoxe des dettes mondaines, quand on ne peut pas les rembourser, tient donc à ce quelles soient payées quand même, à ceci près elles le sont dune monnaie non mondaine.
Et cette nécessité, outre ce quon vient de dire, vaut aussi pour ce quil faudra rendre. Car lhorizon de la moindre chose quon reste à devoir est proprement instituteur dune possibilité dont nous apercevons quelle est diabolique puisquon peut à la limite, de désinvolture en aggravation, daggravation en négligence, être un jour forcé de donner son âme en paiement en commettant un acte ôtant tout sens à la simple idée de pardon, aux yeux même de celui qui laura accompli. Beaucoup de films noirs appuient leur scénario sur cette vérité à laquelle nul nest étranger.
Dans lordre mondain, il se peut donc quon ne rembourse pas toutes ses dettes, mais on les paie toujours. Ce qui revient à dire que le mondain nest jamais simplement mondain : la distinction du savoir et de la vérité reste latente pour la plus ordinaire et la plus assurée des choses, parce quil est impossible au sujet ayant à être vraiment lui-même de ne pas être déjà sur le chemin de sa propre responsabilité.
B. Les vraies dettes
Aux dettes mondaines qui sont simplement réelles, il faut opposer les vraies dettes, celles qui nous concernent non pas en tant que nous sommes nimporte qui (par exemple je suis nimporte quel client de la banque, en quelque sorte un envers particulier de lordre bancaire) mais en tant que nous sommes nous-mêmes, dans linouï dêtre soi comme ayant à lêtre vraiment.
Opposer de cette manière les vraies dettes aux dettes réelles revient à impliquer la question de la vérité dans celle de la responsabilité, et par conséquent à supposer quil sagisse de vérité dans ce qui compte en tant quil compte. Pour le comprendre il faut se souvenir que ce qui compte sentend toujours dune épreuve, et que celle-ci se définit de ce quon ny soit sans recours. Et cest dabord de savoir quil sagit, dans le recours, car celui qui sait quoi faire ou simplement quoi penser nest jamais seul, quand même il serait isolé. Or cest précisément là où le savoir ne compte pas quapparaît le sujet, dans un moment quon dira donc de vérité parce quil sentendra précisément à lencontre de la fonction deffacement toujours déjà accomplie par le savoir, dont la présence explique toutes les réussites et dont labsence ou la fausseté excuse tous les échecs. Que le savoir manque, et le sujet apparaît : dans lépreuve dont, à lencontre de lexpérience qui laurait plus ou moins enrichi, il restera marqué. A simplement distinguer la vérité du savoir, on aperçoit ainsi quelle sentend de lidentité du surgissement du sujet et de sa " marque " - si lon nous accorde de rappeler ainsi que ce qui compte (par opposition à ce qui importe) est subjectivement instituant.
Cest par conséquent à ce qui nous a marqués que nous devons dexister subjectivement et dêtre nous-mêmes comme ayant à lêtre vraiment à lencontre de lindifférence subjective des " en tant que " à quoi il est par ailleurs légitime de nous identifier. Les vraies dettes concernent toujours lémergence du sujet, et donc aussi la marque par quoi désormais il lui est subjectivement impossible dêtre nimporte qui (impossibilité qui est l'éthique elle-même). A quoi il faut ajouter quassumer la responsabilité ne revenant pas à la leffacer mais au contraire à laccentuer, il appartient à la dette, si elle est le réel de la responsabilité, que lhonorer ne soit pas sen acquitter et quelle comprenne en elle-même son propre acquittement, dont on serait alors redevable par surcroît !
1. La vraie dette renvoie non à léchange mais à la grâce
Lacquittement de la dette réelle la supprime en restaurant légalité de niveau du créancier et du débiteur, ouvrant alors la possibilité dune nouvelle dette dans lindéfinie réitération des échanges. La dette qui concerne ce qui compte récusera cette nécessité, puisque cest avec des équivalents, qui sont des choses de même importance, quon rétablit les parités.
Alors que les choses qui importent, objets possibles des dettes réelles, supposent avéré notre statut de sujet pour les échanges, les choses qui comptent, objets nécessaires des vraies dettes, nous ont toujours déjà donnés à nous-mêmes et forcément sans que nous ayons été là pour le justifier dune manière quelconque. Les dettes réelles sont depuis toujours justifiées non seulement quant à leur objet qui correspond à un besoin ou à un désir, à la limite à un caprice, mais surtout quant à leur réalité, puisquelles sont le systèmes des échanges en acte, la société en tant quelle fonctionne. Par contre il appartient aux vraies dettes dêtre sans justification ce qui compte ne pouvant sentendre comme le moment plus ou moins essentiel dautre chose. On ne saurait donc séparer lidée de vraie dette de celle de sa paradoxale gratuité. Par opposition à ce qui importe impliquant la nécessité dêtre quitte comme son horizon constitutif, et dont le vrai sujet est en somme le système des échanges, ce qui compte nous a donnés à nous-mêmes comme responsables, non seulement de nous mais de cette donation même. Tel est le paradoxe de la gratuité : quelle soit une dette de surcroît. Par quoi on rappelle seulement quil ny a pas de différence entre être sujet et avoir à répondre de lêtre : alors que la dette réelle sentend de la nécessité à venir de nen plus répondre, les vraies dettes sentendent au contraire de ce quon ait encore et toujours à répondre. En somme la vraie dette, si cest bien la responsabilité quelle concerne et si cest dabord de la responsabilité quon est responsable, consiste en ceci que nous soyons redevables du fait même dêtre redevables .
Une notion permet de penser ce paradoxe. On la mentionnera en disant que tout ce qui compte a forcément été reçu comme une grâce. Et certes, pour que je mérite leffet dadvenir à moi comme sujet responsable, il aurait fallu quil fût déjà avéré dans ma vie : seul quelquun pour qui cela comptait déjà aurait par là même été digne de le recevoir, de lapprocher sans désinvolture. Or cest par principe impossible. Telle est donc la grâce, dans la folie de sa notion : cest au désinvolte, à celui auquel il est proprement scandaleux quelle soit dévolue, quelle est expressément adressée
Quon ne se méprenne pas sur ce vocabulaire. La question de la grâce nest pas celle de la bienveillance dun quelconque dieu personnel mais, au contraire pourrait-on presque dire, celle de la contingence et de son effet, en tant quil est forcément un effet de vérité puisque le contingent touche un sujet qui était forcément sans recours, et par là même a surgi comme tel. La nécessité ne renvoie, elle, quau sujet du savoir, qui se définit par des recours qui sont dès lors seuls à compter (il pense et agit " en tant que "). Le vocabulaire de la grâce se justifie donc de ceci que tout sujet est né davoir été sans recours et nexiste comme sujet que den être désormais marqué pour rien, sans quil lait voulu ni mérité, cest-à-dire gracieusement. Disons la même chose autrement : on nest jamais sujet quà titre de survivant. Il serait en effet impossible dattribuer le statut de sujet à un simple vivant, en admettant que cela puisse exister (par exemple il faudrait quil ne soit daucune manière concerné par le fait dêtre et donc par la mort), parce quil ny aurait aucun être à considérer : il y aurait simplement la vie, dont on constaterait une manifestation singulière. Or pour celui qui a survécu, même quand cest simple hasard, il est impossible que sa vie, quand elle est éprouvée, ne le soit pas comme une grâce : il suffit quil ait été libéré de lévidence habituelle dêtre vivant. Est sujet ce vivant (quelle que soit par ailleurs son appartenance spécifique) pour qui vivre ne va désormais plus de soi (7). Et certes on ne voit pas comment nommer autrement que " grâce " lexistence subjective et ipséitaire : elle a forcément été reçue par surcroît puisquavoir été sans recours et sêtre perdu sont le même. Tout sujet est donc fait dune étrangeté première à soi qui est celle de sa perte originelle, interdisant quon le réduise jamais à sa réalité ni par conséquent quon identifie sa vérité au savoir éventuellement exhaustif quon pourrait constituer de cette dernière (8).
Est sujet le vivant qui vit par surcroît. Ce qui revient à dire quà limpossibilité de jamais identifier la vérité au savoir et correspond celle de jamais ramener lexistence de quelquun à sa vie. Très concrètement entendue, la grâce nest rien dautre que cette butée du surcroît.
La nécessité pour tout sujet dêtre né comme tel dune épreuve, dont on peut dire indifféremment quon y était sans recours ou quon nen est jamais revenu, il est bien évident quon peut la penser dune manière totale ou partielle. La première éventualité correspond à linstitution du sujet dans le langage : pour être dans le langage (par exemple cest bien moi que vous écoutez en écoutant la suite de mes paroles), il faut sêtre définitivement perdu dans la réalité (nous étions notre corps ; désormais nous avons un corps). La seconde correspond à chaque épreuve, petite ou grande, dont nous restons marqués et par là localement institués. Perdre un parent, par exemple, cest une épreuve dont, comme fils ou fille, on ne reviendra jamais : notre vie est désormais celle dun orphelin, bien que par ailleurs (là où ça ne compte pas, donc) tout continue comme avant. Le sujet qui sest trouvé sans recours, et qui sest donc perdu, est par ailleurs celui qui, revenu de lépreuve, dira être toujours le même à ceci près quil restera marqué. La marque peut donc être absolue comme dans le cas du langage (elle est alors limpossibilité que notre présence diffère de notre absence), ou relative quand on se réfère à telle ou telle épreuve traversée, quelle soit insignifiante ou tragique, répétée (comme la suite des examens dans le cursus des études) ou unique. Mais à chaque fois il sagit de naître à une subjectivité désormais propre et ipséitaire et ainsi dy naître sans avoir pu le mériter.
De nêtre pas revenu de lépreuve qui constitue désormais son origine, le sujet sentend donc forcément comme une liberté miraculeusement donnée à elle-même, alors que les déterminismes les plus implacables informent sa réalité objective et subjective. Voilà pourquoi il faut reprendre lopposition non contradictoire des deux ordres, celui de la nature et celui de la grâce. Ce nest donc plus à partir des sottes apories du déterminisme et de la liberté quon peut poser la question de la responsabilité (dans quelle mesure est-on responsable ? ce qui revient à demander quel pourcentage de déterminisme et de liberté il y a dans telle ou telle action !), mais uniquement à partir de la grâce, qui est non pas larbitraire bienveillance dun Autre divin auquel nous resterions haineusement assujettis mais au contraire la nécessité toujours déjà engagée que nous ayons à répondre de notre responsabilité même.
On nest soi que dans la contradiction à chaque fois ponctuelle de la vie et de lexistence, que dans chaque impossibilité que lexistence corresponde à la vie, dont elle ne diffère pourtant pas. De sorte que cest à la marque, impossibilité locale dêtre le même et lieu impossible de ladvenue à soi, quest la grâce. Et donc aussi la dette.
2. La gratitude, paiement de la vraie dette ?
La vraie dette sentend de ce que la responsabilité nous ait été donnée ; et le propre dune responsabilité est dexiger quon lassume. Assumer la responsabilité de ce qui nous a été donné, en tant précisément que cela a été donné, autrement dit en tant quil sagit là de leffet de vérité produit par une contingence, cest la gratitude. Par ce terme, on désignerait alors le paiement des vraies dettes, par opposition aux biens de diverses équivalences répondant aux dettes réelles, et la thèse serait la suivante : la vraie dette oblige à la gratitude comme la dette réelle oblige au remboursement. Et de fait, nous sommes scandalisés par les comportements dingratitude, qui nous donnent le sentiment dune escroquerie.
Mais cette analogie est partiellement trompeuse, car la considération de la gratitude comme une sorte de paiement, subjectif et symbolique par opposition à un autre qui serait objectif et réel, revient à faire du don une vente qui ne savoue pas (on se sent comme escroqué si une de nos attentions nest pas payée de gratitude), parfois même un simple chantage (" jespère que je naurai pas affaire à un ingrat ! ") Pour serrer au plus près ce paradoxe, il faut dire ceci : on perd le propre de la difficulté en affirmant que nous sommes scandalisés par lingratitude, car en réalité nous sommes outrés comme sil appartenait à cette obligation de renvoyer à un surcroît à soi-même auquel le sujet des échanges, que chacun est forcément par ailleurs, ne suffit jamais. Lessentiel est en effet que seul un sujet identifié à son propre surcroît puisse correspondre au don, en tant que celui-ci porte non pas sur un bien mais sur le surcroît toujours injustifié de ce bien puisquil ny a bien sûr de don quà lencontre de toutes les raisons quon a pu avoir de donner.
On résumerait donc le paradoxe de la gratitude par cet oxymore quelle soit la réponse de surcroît due à ce surcroît de donation que le don est originellement. Mais nest-ce pas repousser la difficulté ?
Ne cédons pas sur la gratuité qui définit le don et qui force à ranger la grâce, comme le miracle, dans limpossible. Maintenons corrélativement quon ne saurait payer une dette qui soit vraie, parce que cela constituerait le rétablissement au moins possible dune équivalence idéalement originelle, alors que la question de la vraie dette na de sens quà partir de la reconnaissance de la hauteur caractérisant la grâce qui nous a été faite (on ne la méritait daucune manière, et pourtant elle nous a été faite ). Et puis si la grâce est la contingence qui, justement comme telle, produit un effet de vérité, elle échappe aux échanges définissant des nécessités et renvoyant par là même à des savoirs dont le fameux " savoir-vivre " peut être considéré comme la limite, puisque dire de quelquun quil ne sait pas vivre revient à pointer sa méconnaissance de la lettre ou de lesprit des échanges. Or il ny a justement de grâce que sans le savoir. Que par exemple une jeune fille se sache gracieuse, et sa conduite devient immédiatement hystérique. Disons-le en reprenant la distinction proposée plus haut : la grâce est limpossibilité manifeste que la réalité, quon peut aussi nommer lordre des importances, soit ce qui compte. Une démarche gracieuse ne récuse pas la gravitation ni la nécessité déquilibrer les masses du corps, mais en elle, si cela importe, cela ne compte pas ; et cest le manifeste de cette exclusivité quon appelle grâce, au sens esthétique. De la même manière, la grâce accordée par un chef dEtat ne récuse pas le système judiciaire ni même la légitimité de la condamnation dont il continue de reconnaître et même de valider limportance ; mais son acte propre est que toute cette réalité, par lui, ne compte pas. Et ainsi de suite, pour tous les exemples que lon voudra prendre de cette notion.
Or lexclusivité de la grâce au savoir implique son exclusivité à lordre des importances, qui est celui des estimations ; de sorte quil revient au même de la mentionner et dexclure jusquà léventualité de quelque paiement que ce soit. Dailleurs lidée de paiement devient ici contradictoire : quand bien même on paierait pour ce qui compte avec autre chose que des biens, disons avec de la souffrance ou plus simplement de la gratitude, on serait toujours hors du compte puisque lêtre souffrant ou rempli de gratitude devrait encore reconnaître comme une grâce, à peine paradoxale, quil soit précisément un être capable de souffrir ou déprouver de la gratitude.
Celui qui fait preuve de gratitude nest pas un misérable, contrairement à celui qui prétend être quitte des grâces qui lui ont été faites puisque lingratitude se définit très précisément dêtre désinvolture (prétendre être quitte) envers la grâce. Et certes il nest pas de misère plus grande que celle des ingrats, qui simaginent que tout leur est dû et quen conséquence ils nont à reconnaître aucune grâce cest-à-dire aucune contingence, puisque précisément tout leur était dû et que la notion du devoir est celle de la nécessité étrangers quils restent alors à leffet de vérité instituteur de responsabilité. Inversement celui qui nest pas un ingrat a été sauvé de la misère par la reconnaissance qui sest opérée en lui de la grâce comme telle. Et personne ne niera que cela constitue encore une grâce, voire la vérité même de la grâce en tant quelle a à être son propre supplément (elle ne saurait constituer un fait avéré une fois pour toutes dont il suffirait de prendre acte). Sa reconnaissance, dont on nomme gratitude lépreuve subjective, est donc tout le contraire dune compensation dont la fonction est dassurer le retour à la platitude normative des échanges et à lindifférence subjective.
Disons-le autrement : la gratitude consiste à se disposer envers la grâce selon sa vérité à elle qui est dêtre sans raison, et non pas selon le profit (éventuellement spirituel) quon en aurait tiré et dont on poserait par là même lidée dune équivalence au moins possible. La gratitude nest pas un paiement mais au contraire laccentuation de la dette, son aggravation et par là le surcroît de nécessité quon y réponde (9).
Or une dette, même vraie, se définit dobliger à rendre...
La question de la vraie dette est dès lors la suivante : comment lhonorer sans avoir la désinvolture de sen acquitter ?
La direction est indiquée, en tout cas : comme ne peut honorer quun sujet déjà fait de sa distinction, autrement dit de son propre surcroît, la question de la vraie dette devient en chacun celle du réel de ce surcroît, où sidentifieraient lassomption de son propre statut de sujet et une restitution littéralement gracieuse.
Reprenons donc notre question, parce quil est désormais avéré quelle est celle de la vraie dette : de quoi est-on sujet, quand on est vraiment sujet ? Autrement dit : de quel surcroît sagit-il quand on distingue, à propos dun sujet et quant à la responsabilité que cela suffit à constituer, être et être vraiment ?
IV. Rendre limpossible
On est sujet depuis toujours et dès lors malgré soi, par grâce. Etre sujet, puisquil ny a en fin de compte de responsabilité que de la distinction, sentend donc dassumer cette antériorité de la marque du vrai sur notre propre advenue : une marque qui soit toujours celle dun contingent quon désignera comme le vrai, précisément de ce quil ait produit cet effet de distinction quon nomme responsabilité. Sans elle, autrement dit en dehors de lincidence du vrai, nous naurions jamais été quun vivant quitte de tout ce que nous ne pouvons plus désormais que faire semblant dêtre (cela sappelle la désinvolture). La dette dont notre subjectivité est littéralement faite concerne ce quon pourrait nommer lantériorité absolue dont la plus originelle des responsabilités est déjà lassomption ; de sorte que cest bien dimpossibilité que nous sommes redevables.
Rendre limpossible : la promesse répond de la vraie dette
Si la grâce est la contingence dans son effet de vérité, elle est aussi limpossibilité que nous en assumions la responsabilité autrement que dans et par la grâce davoir été, forcément sans nous et toujours partiellement, sauvés de la misère où les ingrats se perdent. Assumer cette responsabilité, autrement dit nêtre pas un misérable, cest répondre delle là où nous sommes désormais un autre bien que par ailleurs nous soyons resté le même cest-à-dire un ingrat. Les vraies dettes, on ne saurait donc les honorer quen distinction de soi, de celui quon reste par ailleurs. Et comme le concept de sujet pose quil ny a pas de différence entre être soi et sexprimer (être le même sujet de tout ce dont on est sujet), on peut poser demblée quhonorer la vraie dette doit sentendre à lencontre de la nécessité expressive : quelle importe, bien sûr, mais quelle ne compte pas.
Honorer la vraie dette se fera donc non pas au lieu de la vie mais au lieu de contradiction de la vie et de lexistence à la marque. Car si la grâce est leffet de vérité produit en nous par le contingent, elle ne sentend que de lépreuve, à lencontre de lexpérience qui renvoie à leffet de savoir produit en nous par le nécessaire. Et comme le propre de lépreuve est de laisser marqué celui qui la traversée, ce nest quà se tenir à la marque, autrement dit à ne pas céder au nom de la vie sur linouï de notre statut de survivant, quon pourra envisager dhonorer une dette qui soit non plus réelle mais vraie.
Si donc cest seulement dans le surcroît par rapport à la vie, ordre des biens, que la vraie dette se donne à reconnaître, elle renvoie au don. Mais don de quoi ? Donner un bien nest pas donner, puisquil est impossible déchapper aux équivalences dont il est comme tel déjà linstitution : le plus gracieux des dons est au moins lenvers de la satisfaction quon peut éprouver davoir donné, ne serait-ce quà penser avoir eu raison de le faire. Cest par conséquent le même de dire que le don ne peut pas concerner un bien, et de dire, tout bien ne différant pas de son équivalence potentielle avec un autre, que le don est exclusif du savoir et par là de la présence du donateur : on ne donne que sans le savoir, cest-à-dire que sans y être. Doù cette nécessité : un vivant, quel que soit son degré de bonne volonté, ne saurait donner : seul un survivant le peut. Mais il ne le peut alors quen impossibilité à lui-même : là où lui, qui est toujours le même et qui se sait tel, ne compte pas. Si le propre dun survivant est dêtre marqué, cest à la marque exclusivement quon peut donner.
La question prend désormais une forme dénigme : que peut-on donner sans le savoir et qui ne soit donc pas un bien, mais quune marque apposée en étrangeté à soi suffise à produire ?
Désigner la marque comme le lieu propre du don fait apercevoir quen celui-ci il sagit toujours de lorigine, puisquelle témoigne du " désormais " de notre statut de sujet. Et certes, ce qui compte, par opposition à ce qui importe et qui la suppose, a toujours valeur dorigine. Celle-ci nest assurément pas un bien, puisquelle est par définition toujours déjà perdue (si je vous dis que jai un ami dorigine italienne, vous avez déjà compris quil nétait pas italien, par exemple). Pur surcroît par conséquent.
Il sagirait donc de " donner lorigine " et en cela consisterait dhonorer la vraie dette ? La réponse paraît abstraite. Or de labstrait au dilatoire, il y a généralement moins quun pas... Il en ira peut-être autrement quand on aura nommé à partir de ce que nous avons appris la donation de lorigine en tant que telle.
Cest tout simplement la promesse. Nous ne risquons plus de la confondre avec lengagement qui, lui, ne renvoie à aucun surcroît de son sujet ni de son objet. Rappelons que lordre de lengagement est celui de lexcuse, autrement dit que son sujet est littéralement institué dêtre excusé davance de sa démission : dire que personne ne reproche à celui qui est mort entre temps de navoir pas tenu ses engagements, cest dire quil naura jamais été que lordre des choses singulièrement manifesté et que par " sujet ", cest une sorte de " collapse " des probabilités mondaines quil fallait entendre (il appartient à la structure comme telle de produire un " effet sujet "). Le sujet de la promesse, par contre, est exclusif de toute excuse, puisquil ny a de promesse quà lencontre dune réalité dont il est par ailleurs irrécusable quelle lépuise ce qui revient à dire que sa réalité de sujet ne compte pas, nétant dès lors dans le don de sa parole que son propre surcroît. On sengage donc comme vivant, mais cest uniquement comme survivant, et dans lextrême littéralité de ce dernier terme, quon peut promettre.
La vraie dette, on ne saurait donc lhonorer quavec une promesse. La réponse est un peu moins abstraite mais la monnaie semble quand même légère : nest-ce pas ce quon appelle (se) payer de mots ?
Peut-être pas, si lon réalise quil appartient à la promesse de produire un effet lequel répondrait donc à leffet de vérité dont il faut nommer grâce la production par le contingent. Indiquons-le : leffet de la promesse, cest douvrir le temps et par là de donner lavenir. Celui de lengagement est de le supposer et, au mieux, de donner le futur.
On ne confondra pas lavenir (auquel correspondrait la figure du prophète) et le futur (ne renvoyant quau devin). Le futur comprend ce qui sera présent et, dans lordre représentatif, il répond au passé comme ensemble de ce qui était présent : demain sera un jour exactement comme hier était un jour. Lavenir au contraire est fait de la promesse qui en est louverture, de sorte quil se définit avant tout de ce qui spécifie la promesse, à savoir que la réalité, quelle quelle puisse être, ne comptera pas. Ainsi dit-on dune technique prometteuse quelle est une technique davenir, bien quelle puisse navoir aucun futur (elle peut être étouffée dans luf par des lobbies dont elles menacerait les intérêts), et parfois dune technique assurée dun très long futur quelle est malgré tout sans avenir (par exemple le moteur à explosion, dont il est très probable que nos voitures seront équipées encore longtemps). Bref, la dette réelle renvoie au futur, mais la vraie dette renvoie à lavenir.
Retenons donc cette proposition, pour linstant encore énigmatique : on répond à la grâce par la promesse, cest-à-dire par une donation qui soit celle dun avenir.
B. Rembourser réellement la vraie dette
Nous ne sommes pas notre propre cause : non seulement parce quil faut que nous soyons déjà en cours dinstitution subjective pour que nous commencions à devenir les sujets de notre propre subjectivation, mais encore parce que lidentité de lexistence et de la dette exclut que nous soyons pour nous-mêmes vraiment notre but. En effet, nous ne saurions lêtre que réellement (chacun peut simaginer quil travaille à son bien, et il en est parfois ainsi) mais pas vraiment, parce que ce qui rend valables (valablement valables) et pas simplement réelles les valeurs que nous assumons nous échappera toujours. La dette qui tient à notre constitution par lhumanité se remboursera donc au-delà de soi, corrélativement à limpossibilité que saccomplisse jamais la nécessité subjective dêtre vraiment soi-même. Honorer la vraie dette ne sentend jamais que du lointain et tout sujet est en ce sens précis un " être des lointains " (Heidegger) autrement dit une distinction dont il revient au même de dire quelle est la sienne propre et de dire quelle est celle du temps (10).
1. Au-delà de soi, la production de lhumanité comme énigme
Toutes les valeurs sont réelles mais elles ne sont pas également valables, selon une nécessité distinctive dont il est par principe exclu que nous la maîtrisions jamais puisque cela constituerait un renvoi à linfini. Et de toute façon il faudrait dabord avoir établi que la maîtrise est une valeur valable ce dont on peut pour le moins douter puisque tous les moments vrais de notre vie lont exclue. Ou encore il faudrait avoir établi que chez lêtre parlant la place du maître et la place de la vérité sont la même ce que la psychanalyse sest littéralement constituée davoir récusé. Articulée à lindistinction de la vérité et du temps qui définit la promesse, la distinction du sujet sentend donc ainsi : il est impossible pour les fins que nous nous fixons dêtre vraiment des fins de lêtre ultimement.
Cest par conséquent le même davoir reconnu que nous ne sommes pas notre propre cause, et de reconnaître que nous travaillons toujours pour plus loin que nous-mêmes, sans le savoir (on peut certes en prendre conscience, mais cela na dincidence que fantasmatique).
Eh bien, cest dabord en cela que consiste le remboursement réel de la vraie dette : en ce travail dont il est principiellement impossible quil se borne aux jours que nous vivrons, cest-à-dire à notre futur. Disons-le autrement : nous travaillons toujours pour le futur, mais nous ne sommes jamais sans travailler pour lavenir. Et puisquil ny a de travail queffectif, force est de reconnaître nous travaillons effectivement à la donation de lavenir, quand bien même nous ne voudrions travailler quà la production dun futur quil sagisse du nôtre ou de celui de nos enfants (lequel, de toute façon, est comme tel déjà un avenir pour nous, puisquil est pour nous au-delà de toute possibilité). Si lavenir est ce qui donne sens au futur comme lorigine donne sens au passé, nous payons notre dette originelle en produisant malgré nous ce qui donnera sens au futur, et par là en ouvrira humainement la possibilité au-delà de la vie toujours plus restreinte qui nous reste à vivre. Ainsi rembourserons-nous effectivement lhumanité qui nous a " gracieusement " fait exister, sil est vrai quil ny a de grâce quà ce que la réalité ne compte pas et que cette distinction fonde lopposition du futur qui relève de la production, et de lavenir qui relève de la donation.
Dès lors quon a mentionné le travail comme étant celui dun sujet toujours fait de son propre surcroît, on la fait comme étant lui-même déjà distingué, puisquil est une production du futur qui ne soit pas sans être une donation davenir. Une nouvelle notion paraît y être impliquée. En effet, limpossibilité déviter le surcroît qui définit lavenir à lencontre du futur constitue éthiquement la culture dont chacun dentre nous, si modeste ou égoïste quil soit, est malgré lui, cest-à-dire en distinction de soi, un sujet donateur et pas seulement producteur ! Posons donc cette réponse : la culture, en tant quelle sidentifie dans ce surcroît à la construction du sens énigmatique de lhumain dont chacun est partie prenante, est ainsi le paiement réel de la vraie dette.
Disons la même chose plus concrètement : il revient au même de dire que tout sujet lest de la culture qui lui a permis de lêtre, et de dire que sa vie est appelée à être (vraiment) vraie et pas simplement bonne, puisquelle consiste à effectuer des valeurs (valablement) valables et pas seulement réelles. En somme le surcroît du vrai sur le réel ou de lavenir sur le futur institue lhumanité comme essentiellement énigmatique, de ce quelle soit culturellement donnée à elle-même.
Que chacun concoure sans le vouloir à instituer lhumanité comme essentiellement énigmatique, voilà en quel sens on peut parler dun remboursement réel de la vraie dette.
2. Lénigme de la vraie vie contre lévidence de la vie bonne
Mentionner un remboursement de la vraie dette comme si elle était une dette simplement réelle méconnaîtrait la nécessité pour la vie de nêtre humaine quà la condition de la vérité, de nêtre humaine quà la condition quelle se donne à reconnaître là précisément où les savoirs (moraux, politiques, métaphysiques) ne comptent plus eux dont la fonction est toujours davérer la justification des valeurs et dabolir les énigmes. Ce qui importe est donc que la vie de nos enfants et plus généralement des générations suivantes dans lesquelles nous nous projetons soit bonne ; mais ce qui compte, si nous les respectons dans leur distinction davec nous et si nous reconnaissons la dette originelle dont nous sommes subjectivement institués (autrement dit si nous ne sommes pas nous-mêmes désinvoltes), est non pas quelle soit vraie (auquel cas la " vérité " serait un idéal formel à quoi nous les asservirions), mais quelle ne soit pas empêchée de lêtre. Parce quelle est née du surcroît du vrai sur le réel, et par conséquent de lavenir sur le futur (et donc aussi de la donation sur la production), la question de la dette dhumanité sentend expressément à lencontre des bonnes intentions et, formellement, du souhaitable puisquon ne saurait jamais souhaiter à quelquun que ce qui nous semble bon pour lui cest-à-dire pour nimporte qui à sa place (en quoi la place est alors seule à compter).
La vraie vie est donc exclusive de la vie bonne, dès lors que le propre de celle-ci est de valoir pour nimporte qui (nimporte qui souhaite le bonheur et désire par conséquent ce qui lui semble propre à len rapprocher) quand le propre de celle-là est de ne valoir que dans leffet de vérité toujours déjà produit par sa propre contingence. Il faut donc maintenir, sous le nom de distinction du vrai à lencontre du réel distinction dont la vie est humaine de procéder , la distinction heuristique de la nature qui renvoie à la vie bonne, et de la grâce qui renvoie à la vraie vie.
Elle est par ailleurs familière à chacun puisquelle constitue la première signification de ce sentiment presque quotidien quest le respect. La distinction est on ne peut plus claire : ceux dont la vie est bonne peuvent nous inspirer de lenvie, mais ceux dont la vie est vraie nous inspirent du respect. Et, sauf dans la sottise réflexive de considérer la vérité comme un bien que justifierait quelque " vérité de la vérité " par ailleurs indéfiniment repoussée, il est subjectivement impossible de les confondre, puisque lexclusivité de la vie et de la vérité implique pour la vraie vie quelle soit faite de souffrance. Or seul un fou souhaiterait, pour lui-même ou pour ses enfants, une vie de souffrance : le respectable nest pas lenviable et le vrai nest pas le bon.
On ne peut vouloir la vraie vie : propre au survivant cest-à-dire au sujet déjà pris dans la nécessité dêtre vraiment soi, elle est son propre surcroît sa distinction. Donc son étrangeté.
3. La distinction des réponses et sa portée
Ne mélangeons donc pas les deux réponses qui viennent dêtre données : la question du respect, où nous reconnaissons singulièrement un vrai sujet, nest pas celle du caractère irréductiblement énigmatique de lhumanité que nous rendons à travers la dimension culturelle de notre travail. Autrement dit : il ne sagit pas, dans le remboursement réel de la vraie dette, que nous travaillions à une humanité qui soit comme telle spécialement respectable (ce qui est de toute façon exclu dune manière autre quimaginaire, puisquon nuvre jamais que sans le savoir) et dont les sujets concrets ne seraient dès lors plus que les représentants ! Or le propre du représentant, devant le représenté, c'est quil ne compte pas (11), alors que le respect est justement le sentiment quon éprouve devant quelquun qui compte (12). Et de fait, il est impossible de ne pas rester marqué davoir rencontré une personne qui nous a inspiré du respect.
Cest pourquoi il faut maintenir, pour penser ce remboursement réel de la vraie dette, lopposition de lénigme et du respect où se dit dans un cas que lhumanité nest pas comme telle la plus compliquée des espèces vivantes (mais aucun savoir ne répond à la question de ce quelle est dans sa vérité), et dans lautre que le sujet singulier na pas pour vérité dêtre un moment de ladite humanité, bien quil ne soit évidemment rien dautre (" Tout homme est une société en acte " dit Sartre).
La question de la filiation articule cette double nécessité, et constitue donc la modalité privilégiée du paiement réel de la vraie dette. Malheur et honte au père qui donne à ses enfants un simple futur, par exemple sous la forme dune formation professionnelle, mais qui ne leur donne pas davenir qui ne leur donne rien qui permette à leur vie dêtre vraiment la leur, rien qui leur permette la singularité de rendre valable et pas simplement bonne, respectable et pas seulement enviable, la vie quils vont mener Et cela nest concrètement possible quà les ouvrir à une humanité définitivement énigmatique. Il y a des dévouements qui sont paradoxalement désinvoltes et misérables parce quils constituent un remboursement de la vraie dette comme si elle était une dette réelle : honnêteté anti-humaine, vie sans âme de ceux qui ramènent la question de la dette à celle de la nécessité dêtre quitte, de ceux qui ramènent la question de la filiation à la platitude déchanges que le temps aurait simplement différés dune génération à lautre et dont la finalité, exclusive de la responsabilité davoir à devenir humain, resterait par conséquent celle de la vie bonne. On naime en somme quà donner non seulement ce quon na pas, mais encore ce quon ne peut pas vouloir donner.
Voilà donc très concrètement limpossible de ce que nous avons à faire, nous qui sommes dabord responsables de notre responsabilité même : donner la vie, dans la crainte et dans le risque dune vérité qui sentende éventuellement contre la vie elle-même bref donner un avenir et pas simplement un futur, à nos enfants qui sont humains cest-à-dire venus pour eux-mêmes dune origine et pas simplement dun passé. Cest dans le surcroît de son propre amour quon aime vraiment.
4. La promesse dhumanité inouïe et le lieu de la vérité personnelle
Mais la dette dhumanité que nous avons envers lhumanité sentend singulièrement : jai à être vraiment moi-même puisque cest à moi, justement, que la grâce dexister humainement a été faite. On la dit : la responsabilité est dabord limpossibilité de la substitution.
Puisquelle consiste à honorer la vraie dette, la nécessité que jaie à être vraiment moi est en même temps adressée à lhumanité en général. Nous savons déjà de quoi il retourne formellement, puisquune nécessité adressée, cela sappelle une promesse. Au-delà de la donation dun horizon dhumanité énigmatique quil nous appartient à chaque instant, et par surcroît (cest-à-dire en vérité), de faire advenir, il faut donc penser le devoir de soi que chacun est proprement comme la tenue dune promesse singulière : celle de donner singulièrement son mot à lénigme dêtre humain. Dun point de vue réflexif, on dira par conséquent que devenir (vraiment) soi consiste à donner la réponse à la question que chacun de nous est pour soi depuis toujours ou encore, gardant à lesprit la distinction qui définit la promesse à lencontre de lengagement, que cela consiste à tenir la promesse dhumanité que chacun de nous est depuis toujours.
On aurait tort de trouver cette idée abstraite, puisquil nous arrive assez souvent dapercevoir des sujets que nous ne pouvons pas ne pas voir à cette place où manque la dernière signification de lhumain, à cette place dont le sens subjectif est forcément quelle soit le lieu dune promesse. Je parle bien sûr des nouveaux-nés. Comment est-ce quun nouveau né apparaît, sinon comme une promesse celle de cette humanité même, avérée enfin et dune manière inouïe dans sa personne en train de sinstituer ? Aucun de ceux qui ont vu un nouveau-né nignore quil appartient à chaque humain davoir été, dans cette condition extrême où son humanité apparaissait en gésine delle-même, la promesse dune réponse singulière et par là stupéfiante à la question de lhumain. Réponse inventée et non pas répétée, bien sûr, puisquil appartient à lhumanité dêtre en question pour elle-même ou encore, pour reprendre lincomplétude à quoi il a déjà été fait allusion et qui dessine la place du sujet, puisque la réalité des valeurs vitales et sociales ne préjuge pas dun caractère valable dont il faudra encore décider. Chacun de nous étant lenvers de lhumanité qui manque delle-même à son endroit singulier, nul ne peut prétendre que cette promesse aperçue par les autres dans le berceau qui était le sien na été quun effet de représentation. La grâce dêtre soi a toujours déjà fait de chacun la promesse dune définition inouïe de lhumain, promesse quil est littéralement et qui reste donc antérieure à toute promesse quil aura jamais à faire au sens bien sûr où il ny a de responsabilité réelle quà ce quelle sappuie sur la vraie responsabilité, qui est celle de la responsabilité comme telle.
Dire que la dette de nous-mêmes tient à ce que notre lieu propre soit la pointe indécidée de lhumanité, là exactement où elle manque de la dernière signification qui avèrerait enfin lhumanité comme une réalité irrécusable, cest non seulement identifier chacun à la promesse dhumanité inouïe quil est depuis toujours, mais cest indiquer le lieu de sa tenue ce lieu que nous avons désigné sous le nom de " culture " en disant quil était structurellement impossible de travailler seulement pour soi. Il ny a donc pas de différence entre être (vraiment) soi et travailler à lextrême de la culture qui a fait quon était soi. Cest cette non différence quon signifie en disant que chacun est depuis toujours la promesse dune humanité inouïe, parce que c'est la constitution même du sujet, quil ait toujours déjà exclu dêtre un moment subjectif et inessentiel de sa propre culture : celle-ci ne le fait sujet quà ce quil en soit, précisément, sujet (sinon, encore une fois, il ny aurait pas de sujet mais un simple " effet sujet " de la structure qui resterait seule à compter).
A lopposition dêtre soi et dêtre vraiment soi, il faut donc faire correspondre lopposition dêtre sa propre culture (chacun nest évidemment rien dautre) et dêtre, comme impossibilité à soi (comme manque de la réponse à la question quon est pour soi), à chaque fois la pointe manquante de cette culture manque du savoir de soi où elle se constitue précisément comme telle et non pas comme une simple structure naturelle analogue à une " fleur de pissenlit " (Lévi-Strauss).
Reconnaître quil y a un sujet fait de sa propre dette, cest reconnaître quil a pour place la pointe indécidée de la culture humaine et quil honore sa dette, là où il est, en en décidant.
On verra très concrètement de quoi il sagit quand nous aurons rappelé lirréductibilité du choix et de la décision. Alors que le premier sentend indistinctement des raisons et de lidentification (" telles étaient les données objectives et subjectives : à ma place, vous auriez fait exactement ce que jai fait "), la seconde reste injustifiable et bannit toute identification : on explique un choix, mais on signe une décision. Le choix est une fonction automatique du savoir (on choisit forcément ce qui apparaît comme le meilleur, or cest le savoir qui détermine cet apparaître), tandis que la décision sentend expressément au-delà de toutes les raisons : quand cest le sujet qui compte et non plus les justifications, éventuellement satisfaisantes, quil pourra donner de son acte. On est donc sujet de ses actions (choix) mais on est vraiment sujet de ses actes (décisions). Une action est toujours déjà excusée puisquelle renvoie à la corrélation des justifications et de lanonymat du sujet réduit à sa place, alors quun acte, même accompli ès qualité (par exemple en médecine où cest sa vie que le patient confie au praticien), reste étranger à toute éventualité dexcuse : cest le sujet lui-même, et non pas le savoir éventuellement insuffisant dont il disposait et qui par là même laurait excusé davance, qui devra répondre.
Dun point de vue existentiel et pour nommer la pointe indécidée de la culture dont chacun est par ailleurs exhaustivement constitué, on parlera de lextrême comme du " lieu naturel " de la décision cest-à-dire de la distinction dêtre vraiment sujet : dans lextrême, " il ny a pas de pourquoi " (13) et lon est par conséquent sans recours. Le lieu de la vérité personnelle, si lon nomme ainsi la tenue de la promesse que chacun de nous est depuis toujours, ne peut donc pas être simplement sa culture puisquelle nest précisément telle quen son propre extrême, là où manque ce qui avèrerait enfin lhumain (sinon elle est une prolifération naturelle de structures). En rester à linterne de sa propre culture, cest-à-dire à son fonctionnement habituel comme nous le faisons par ailleurs à chaque instant, cest par conséquent trahir sa propre promesse : cest seulement à lextrême de soi, donc sans le recours dêtre soi, quon peut tenir cette promesse qui est indistinctement celle de lhumanité et la nôtre singulière.
On est donc toujours soi en le sachant, mais cest forcément sans le savoir quon est vraiment soi ainsi quil convient à un devenir toujours déjà inscrit dans la contingence et dans leffet de vérité quelle produit, et surtout à un acte dont le lieu spécifique est limpossibilité même de la signification : là où manque encore le dernier terme qui assurerait enfin la subjectivité dêtre un fonctionnement de lhumanité comme telle. On a raison dans la possibilité quil soit compris quon ait raison : dans son choix comme tenue de lengagement justifié ; mais on na vraiment raison dans limpossibilité que quiconque, à commencer par nous, se reconnaisse dans ce que nous faisons : dans sa décision de soi comme tenue de la promesse énigmatique.
Cest avec soi quon a raison, cest sans soi quon a vraiment raison (14).
Par où lon aperçoit que lordre réflexif, où il sagit à chaque fois de penser et de faire ce que nimporte qui ferait pour la seule raison quil serait nimporte qui (définitions subjectives de la logique et de la morale) sexclut de la vérité bien quil soit celui de notre réalité subjective. La mention de lextrême (là où le savoir ne compte pas et donc là où lon est sans recours) comme lieu propre de la vérité est donc exactement équivalente à celle-ci : chacun de nous est nimporte qui, le semblable de ses semblables, mais la vérité est que cela ne compte pas. Car cest bien dêtre inouïe, de se ternir la pointe extérieure delle-même, que lhumanité a fait à chacun dentre nous la grâce de linstituer en sujet le propre de celui-ci étant, et justement pour cette raison de limpossibilité quune signification soit jamais totale ni donc avérée, davoir à être librement ce sujet quil est depuis toujours nécessairement.
Disons-le autrement : chacun de nous est depuis toujours la promesse de son propre génie terme qui ne désigne pas quelque faculté naturelle, magique ou divine de produire des chefs-d'uvre, mais la singularité, et par conséquent linouï, de linvention dhumanité en soi : le statut de sujet de lacte, par définition toujours étranger à soi, et dont par ailleurs lhumanité sort à chaque fois un peu plus énigmatique à elle-même.
Dans quelque domaine que ce soit, on appelle " uvre " le réel de cette gratitude. Comment en penser le sujet, celui de la dette honorée ?
V. Rendre la vérité.
La question du sujet nest pas celle de lhomme quon suppose traitée par la discipline anthropologique, mais celle du vrai en tant quil marque et par là distingue. A lencontre du vivant social quon est par ailleurs, cest de la marque du vrai quon se constitue comme sujet de sorte quil revient au même dêtre le sujet du fait (dès lors problématique) dêtre sujet, et davoir à assumer la responsabilité dêtre distingué cest-à-dire marqué. La marque ninstitue la subjectivité que sur le mode de lhonneur, puisque ce terme signifie expressément quon soit responsable de sa distinction. La responsabilité de soi étant identique à la nécessité dassumer la marque du vrai comme cause de sa propre institution subjective, on peut la présenter comme lalternative de la responsabilité qui consiste à ne pas céder sur sa propre étrangeté de sujet responsable dun vrai identique à sa propre distinction, et de la désinvolture qui consiste à se vouloir quitte de toute obligation de vérité pour la même raison dinconsistance de la distinction. A quoi certes on ne peut rien objecter : on est de toute façon un sujet et il ny a rien dautre dans la réalité que la réalité. Le sujet de la dette ayant pour subjectivité sa propre responsabilité dexistant (chacun, voué à sa propre étrangeté sans quil puisse jamais sen justifier) se distingue ainsi du sujet commun (n'importe qui, voué à la nécessité dêtre le semblable de ses semblables), fait de la désinvolture dêtre nimporte qui cest-à-dire den rester au service des biens qui sentendent en effet de valoir pour nimporte qui.
La responsabilité du vrai (quil compte et par là distingue) et la responsabilité de soi (il ne suffit pas dêtre un sujet pour être un sujet) sont le même, puisque cest dans un effet de vérité quon a été donné à soi. Leffet de vérité, on peut aussi bien dire que cest un effet sujet : linjonction toujours déjà faite à un sujet dadvenir vraiment à lui-même (" Change ta vie ! " dit à Rilke le torse dApollon). Au vrai et toujours par surcroît (il sagit dune distinction et non dune différence qui le spécifierait), il appartient de donner à lui-même celui quil aura marqué, et par là de le faire advenir non plus comme vivant social mais comme sujet. Dès lors commet-on presque un pléonasme en parlant de " dette de vérité " pour définir le sujet non pas dans son concept (nimporte quel sujet : un exemplaire quelconque de lhumanité qui est donc seule à compter en lui) mais dans son existence (être sujet de son impossibilité dêtre positivement un sujet). A peine précisera-t-on alors que c'est le même dêtre soi, davoir à lêtre vraiment, et davoir à marquer cest-à-dire élever un réel à la dignité dêtre vrai. De cette élévation quon ne saurait vouloir (elle ne constitue nullement un bien) et dont on est par là même le sujet étranger, il faudra admettre lointainement leffet : le vrai marque et la marque distingue, cest-à-dire institue subjectivement un vivant comme problématique à lui-même quant à être le sujet quil est. Ce qui aura été élevé depuis létrangeté du sujet à lui-même, et précisément à cause de cette étrangeté, à la dignité dêtre vrai, vouera donc un autre sujet à sa propre et énigmatique vérité dans la grâce désormais effroyable dêtre soi. Bref, parce quelle est celle dêtre voué au vrai, la question de la responsabilité quon est toujours de soi-même est inséparable de la question de la responsabilité dhumanité quon est toujours pour des autres à venir. Autrement dit la vérité ne sentendant que de son effet qui est pour un vivant dadvenir à soi comme sujet, elle est inséparable dune question quon aurait pu lui croire totalement étrangère : celle de la tradition et plus précisément de la filiation. Ces propositions, quon peut dire analytiques en ce sens quelles sont impliquées dans la simple notion de responsabilité, identifient par conséquent lexistence humaine à la nécessité de rendre la vérité dont on tient, malgré soi et la plupart du temps en dépit de soi, dêtre humain.
Il serait cependant contradictoire dinclure la question de la vérité dans celle des échanges, même limitée à la transitivité des générations, non seulement parce que la question des échanges, comme toute autre, la suppose forcément, mais surtout parce que cela reviendrait à faire de la vérité un bien plus ou moins important, voire le plus important de tous et le premier dentre eux (15). Lexclusivité de la vérité à lordre des importances et donc au service des biens (y compris " spirituels ", car il y a des biens de toutes natures) forcerait donc à penser la dette dont nous sommes littéralement faits comme la nécessité dun don, si lexpression nétait contradictoire. Il appartient ainsi au sujet humain, dès lors quon a accordé quil sentendait depuis la marque du vrai autrement dit depuis la responsabilité de sa distinction qui est sa distinction, quil ait à rendre la vérité malgré lui et sans le savoir (16)
a) le vrai quon donne
Il y a des raisons à tout ; mais cest là où le savoir ne compte pas que nous sommes sujets : dans lirréductibilité de la décision au choix. On peut dire la même chose autrement : si nécessaire que soit notre existence et si déterminées que soient donc nos orientations, cest toujours par grâce que nous vivons, et que nous vivons humainement. En quoi on ne mentionne pas lodieuse bienveillance dune divinité qui nous maintiendrait provisoirement dans lexistence, mais lexistence dans (ou contre, selon lalternative de la responsabilité ou de la désinvolture) leffet de vérité que la contingence a depuis toujours produit sur nous. De ce point de vue, la structure et léthique sont le même, puisque là où il ny a pas deffet de contingence, il ny a pas de sujet. Si lon veut poser la question dun remboursement de la dette originelle qui soit vrai et non plus réel, il faut donc envisager léventualité quil soit en quelque sorte de nature gracieuse : quen lui sidentifient le sens et la contingence, et que cette identification sentende expressément comme autorisée et non pas comme causée dun sujet personnel. On comprend aisément ce dernier point, puisque la question de la dette est une question de droit, et que d'autre part on ne saurait parler de grâce en mobilisant le principe de raison. Le vrai remboursement de la vraie dette, expressément entendu à lencontre de lhabituelle métaphysique de lexpression, renverra donc à la donation qui, comme telle cest-à-dire dans lattestation dune étrangeté originelle du donateur au donné, ne sera jamais celle dun réel mais toujours dun vrai. Il ny a quune seule monnaie par quoi on puisse rembourser vraiment la vraie dette : le vrai lui-même.
Sa notion est dabord celle dun sujet dont la nécessité extérieure importe autant quon voudra mais ne compte pas : la première définition du vrai est quil soit sujet, non de la réalité (ce qui désignerait le fondement) mais de la vérité. La première détermination de sa notion sera par conséquent celle-ci : du vrai, ce qui compte, cest quil existe à signifier ainsi que le savoir de sa nécessité ne compte pas. En quoi on ne nomme donc aucun surgissement métaphysique mais sa distinction ou encore, pour en présenter la notion dun point de vue humain, son exclusivité au transcendantal : cest de ce quil nous éprouve que le vrai est vrai, et non de ce quil actualise nos a priori ni nos inhérences vitales et culturelles (17). Ainsi, de ce quelle ait toujours déjà récusé la métaphysique de la représentation (de son auteur, du monde, de son moment culturel, de la destinée métaphysique de lhomme ou de tout ce quon voudra imaginer dautre) parce quelle ne diffère pas de sa propre marque, peut-on dire ceci de la chose rendue vraie parce que vraiment donnée : " elle est, et rien de plus " (Blanchot).
La notion de luvre répond donc au paradoxe du vrai. Car luvre sidentifie comme telle depuis la marque dun auteur, laquelle peut être représentée comme son effet de survivant ramené à son propre surcroît dhumanité, ou figurée comme son refus davoir cédé sur linouï dêtre soi quand il est tellement évident pour chacun quil est nimporte qui. Disons-le plus simplement : on ne pourrait comprendre que luvre simpose dexister quand toute chose sentend dune compréhension qui la précède et qui laccomplit, si on en faisait une chose simplement différente des autres. Luvre ne diffère pas des autres choses auxquelles il peut même arriver quelle soit parfaitement identique (depuis les produits de la nature, de lartisanat et de la décoration, jusquà ceux de la trivialité quotidienne comme le montrent beaucoup dexemples inscrits dans la lignée de Duchamp) : elle sen distingue. Autrement dit encore : ce nest pas le travail de lauteur qui fait luvre, mais sa marque. Dire cela ou dire quen luvre lessentiel est en fin de compte quelle existe, cest exactement équivalent (18).
La conséquence en est que le statut de luvre se joue non dans sa réalité mais dans lattribution. Prenons lexemple dun tableau, jusque là universellement admiré, tombant pour ainsi dire dans les oubliettes de lordinaire quand une expertise historique a objectivement établi quil nétait pas de lauteur quon supposait jusque là. Le tableau a évidemment gardé toute sa réalité (style, richesse de composition, particularité de la palette, etc.) mais il a perdu la vérité quon lui avait reconnue. Celle-ci était donc sa distinction. Car cest seulement delle que lexpertise objective la privé ! Rien de ce qui importe na changé, uniquement ce qui compte : cest toujours le même ouvrage, mais ce nest plus une uvre comme le symbolisera de manière aussi irrécusable quinappropriée leffondrement vertigineux de sa valeur marchande. Luvre, de se reconnaître ainsi selon sa distinction et non pas selon sa réalité (celle-ci importe mais elle ne compte pas), atteste expressément de limpossibilité de considérer lauteur autrement que par sa marque. Dailleurs c'est précisément dattester cela, quelle est une uvre. On laperçoit plus évidemment encore avec le ready-made et toutes ces productions et " performances " contemporaines que nimporte qui pourrait assurément faire, mais certainement pas autoriser. De sorte que lart dit " contemporain " si attaché à déconstruire la notion dauteur en est au contraire la radicalisation : grâce à lui, nous ne risquons plus de confondre auteur et producteur.
Le paradoxe est encore plus flagrant avec les mauvaises productions quon trouve, bien sûr à des degrés divers, chez absolument tous les auteurs (premiers jets, erreurs manifestes, faux enthousiasmes, travaux hâtifs ou de circonstances, etc.). Elles attestent spécifiquement que ce nest pas la valeur de son travail qui fait lauteur mais que cest lui au contraire, de son autorité cest-à-dire de ce quil est un auteur, qui institue irrécusablement comme dignes de la postérité des productions qui, venues dun autre, auraient tout de suite été jetées. La métaphysique de lexpression inhérente à notre faculté représentative (précisément : le sujet se représente en tout ce dont il est le sujet) voudrait que lauteur soit une instance dimportation pour luvre, au sens où il apporterait des idées, du savoir-faire, du style et autres choses du même ordre, voire même de la vérité dont on ferait alors un bien supplémentaire. Or non : lauteur, dans luvre, nest pas ce qui importe mais bien au contraire ce qui compte. Tout le monde sexprime puisque tout le monde vit, et il faut nommer " auteurs " ceux qui ne le font pas ou plus exactement il faut nommer ainsi ceux qui le font mais à propos de qui, et contrairement à ce quil en est pour tout le monde (y compris eux), cela ne compte pas (19). Le survivant est un vivant, bien sûr ; mais en lui ce nest pas la vie qui compte : il est de retour sil a eu la chance de pouvoir revenir, mais chacun sait quil nest en vérité jamais revenu de lépreuve dont il porte la marque. Il nest en vérité que son propre surcroît dont linconsistance est celle de cette impossibilité (nêtre pas revenu), et cest leffet impossible de cette impossibilité originelle à soi (il sagit dun éprouvé, non dun vivant) quon reconnaître comme la distinction (et non pas la spécificité) de ce quil autorisera.
Le vrai nest en effet pas un nouveau réel, notamment pas un réel su, un réel accompli, un réel dévoilé ou tout ce quon voudra dautre, pour la raison de principe que ce nest pas en réalité quil y a la vérité mais en vérité. Ainsi le vrai ne lest quà lêtre vraiment, et la marque dont nous nous autorisons pour le dire vrai nest pas un trait (didentification) ni moins encore une trace (reste expressif dun sujet dans son agir), mais le surcroît, comme tel pur et inconsistant, produisant un effet dautorité. Marquer, cest distinguer mais non pas affecter, puisquaffecter consiste à produire de la différence (une chose affectée est différente dune autre qui ne la pas été) alors que cest de distinction quil sagit dans la marque ; et si lépreuve affecte, traumatise notamment, ce nest pas en cela quelle est porteuse de vérité parce qualors elle reste dans la supposition du sujet (le sujet traumatisé est changé, mais cest toujours le même). La question de la marque, comme on le voit spécialement chez Descartes dont on peut ramener luvre à cette problématique, est celle de linstitution dun sujet comme désormais capable de cette aberration qui consiste à faire advenir le vrai, de sa seule autorité de lautorité quil tient dune contingence originelle qui la causé comme humain, à lencontre du vivant toujours quitte auquel on aurait par ailleurs raison de lidentifier.
On peut expliciter la référence au vrai comme linterdiction quon le soumette au régime commun de létant, dont il est pourtant évident quil relève par ailleurs. Concrètement, cela revient à dire que la chose distinguée reste énigmatique, non pas tant dans ce quelle est puisquon peut toujours en opérer la déconstruction que dans le fait même quelle soit (ce qui bien entendu invalide sans la réfuter la déconstruction précédente). Causée comme telle par la marque et non par le travail de lauteur, luvre est le distingué ou encore lénigmatique (20), bref le vrai : cela dont ladvenue est un surcroît, à la fois objectif (les explications mondaines quon en trouve sont dérisoires, surtout quand elles sont exactes) et subjectif (elle nétait pas possible ni donc voulue avant dêtre réelle). Ce quon ne peut dès lors donner soi-même quen surcroît de soi et sans le savoir, voilà ce qui répond à ce quon a nommé plus haut la grâce originelle de lêtre.
Ainsi aperçoit-on la réponse qui simpose à la question dune donation du vrai : le pur surcroît, tel quil apparaît dans la marque quand on la pense à lencontre du trait et de la trace, est la vraie gratitude, qui nest pas la compensation de la grâce reçue mais au contraire son accentuation. Tout le contraire dun acquittement.
b) donner la vérité
Lexemple du tableau quon vient de prendre montre que, perdant son rapport à lauteur (sa marque et donc sa distinction), il retombe sous ce régime commun (être semblablement identifié par le concept de " tableau ") sans que sa réalité ait le moins du monde été concernée : cétait une uvre, ce nest plus désormais quun ouvrage, ici une production picturale représentative de son époque et de lindividu qui sy est exprimé avec plus ou moins de talent. Dun point de vue réflexif on dira par conséquent que lauteur a donné à ce tableau, sous le nom de distinction, la disqualification du savoir par quoi sa réalité se trouve idéalement épuisée, mais que cette disqualification, qui définit le don à lencontre de la production, se sera ultérieurement révélée illégitime : le tableau relevait non de la distinction (marque) mais du semblant (concept), au sens où il était transcendantalement semblable à toute autre production du même ordre.
Avérer la fausseté, cest restaurer la nécessité transcendantale. Et certes, dans lépreuve réflexivement injustifiable quon fait de lautorité (par exemple du torse de marbre qui impose le silence au visiteur et lui commande de " changer sa vie " cest-à-dire de sapproprier à la marque dont il est sans le savoir déjà institué), on nentend la distinction que comme la récusation du concept auquel il serait semblablement légitime que relève la chose par ailleurs distinguée. Cest par conséquent le même de nier la distinction et de nier le don : les gens du commun, si lon nomme ainsi ceux que la distinction ne concernent pas (21), vous expliquent à lenvi quil ny a pas de conduites désintéressées et quil sy agit toujours dintérêts plus ou moins dissimulés. Eh bien si lon admet, contre lattitude commune assurément irrécusable, la notion de marque et par conséquent de distinction, on devra admettre que la donation première de lauteur est négative : on appelle " auteur " quelquun qui libère du transcendantal entendu comme limpossibilité pour le vrai (le distingué) quil soit tel cest-à-dire sujet propre de la vérité. La notion dauteur, dès lors quon lentend comme celle dune distinction personnelle (on nest vraiment soi que sans soi), est par conséquent lenvers subjectif dune autre nécessité quon signifiera en disant quil appartient originellement à la vérité quelle soit donnée. Le don de la vérité et lauteur sont comme le recto et le verso dune même notion, comme tout le monde la toujours su, puisquon na jamais entendu la vérité autrement quà partir de la question de lautorité les difficultés venant ensuite de la volonté de croire en lautorité comme à une qualité spéciale, un mana, dont certaines choses ou certains êtres seraient dotés et les autres privés, comme si la question était métaphysique et non pas éthique, autrement dit comme sil sagissait dune (sur)nature innocente et donc insignifiante, et non pas de la responsabilité de sa propre distinction subjective.
Nimporte qui sexprime en faisant nimporte quoi, de sorte quil revient au même de considérer un produit comme quelconque et de dire que, si important quil soit, il ne compte pas : ne compte en lui que le sujet humain dont il témoigne de la nécessité propre. A contrario, si lon définit le vrai comme cette chose qui nest pas nimporte quoi (corrélativement au vrai sujet qui nest pas nimporte qui), alors il revient au même den admettre la distinction et den écarter la nécessité : cest toujours pour rien quexiste le vrai, et donc énigmatiquement. Les notions de vérité et de grâce sont en ce sens strictement corrélatives (car ce qui est gracieux simpose de lui-même et vaut par là même contre ce qui voudrait lexpliquer), puisquil appartient à la grâce quelle ne soit jamais justifiée et par là quelle simpose énigmatiquement. La grâce nétant ainsi pas la récusation mais la disqualification du principe de raison, il revient au même dexclure le vrai sujet (lauteur) de toute métaphysique de lexpression et dinterdire pour le vrai (luvre) quon cherche sa vérité ailleurs quen lui : on pourra seulement faire semblant dy apercevoir un objet exprimant la raison de son être quand on aura opté pour la désinvolture, puisque celle-ci consiste à faire semblant de nêtre pas marqué.
Dun point de vue doctrinal on dira quil ny a de vérité quà lencontre de la métaphysique de lexpression proprement constitutive du procès de représentation, de sorte quil faut nommer pensée (par opposition à produire des réalités et notamment du savoir) tout acte ayant pour effet de disqualifier cette métaphysique (22). Bien sûr, elle fera spontanément retour : elle est irrécusable pour la réflexion commune, si lon entend par là une réflexion qui na pas dabord opéré sa propre déconstruction à partir de la distinction de la distinction et de la différence, autrement dit à partir de limpossibilité de faire du vrai un réel qui serait encore plus réel.
Reconnaître ainsi au vrai le statut de sujet pour la vérité entraîne une conséquence décisive, pour ce qui est de la donation de vérité. On lindiquera comme suit : si rapporter quelque chose à autre chose en prétendant y voir sa vérité sappelle interpréter, la question du vrai, dès lors quon lidentifie à ce qui compte, sera pour nous celle dun retournement de la question de linterprétation.
Il faut donc partir de cette thèse : le vrai, on ne linterprète pas mais cest lui qui interprète. Et certes, interpréter consiste à distinguer cest-à-dire à produire des différences (par opposition à en trouver) ce qui sappelle tout simplement compter.
En quoi nous possédons le critère heuristique de sa reconnaissance, qui renverrait autrement à une aporie puisque nimporte quoi est semblablement objet pour notre réflexion : si une chose prend statut dinterprète, autrement dit sil est ainsi avéré quelle compte (quand nimporte quoi est toujours plus ou moins important), alors on dira quelle est vraie.
Précisons ce rapport dinterprétation en prenant la psychanalyse pour exemple. La moindre détermination de nos vies manifeste notre inconscient, et souvent dune manière caricaturale. En ce sens il faut la dire non vraie, puisque sa vérité réside non pas en elle mais dans les nouages de notre petite enfance ; et on a tout dit quand on les a repérés. Mais il existe aussi des réalités quon dirait alors vraies et pas simplement réelles pour lesquelles cette nécessité triviale, et par là irrécusable, ne compte pas. Ainsi les uvres de Sophocle ou Shakespeare ou encore (pour passer de Freud à Lacan) dAristote, Descartes, Kant ou Hegel ne relèvent pas de la psychanalyse, mais cest au contraire la psychanalyse qui relève delles, alors même que, dêtre comme tout le monde faits de leur enfance, leurs auteurs appartenaient jusque dans leur travail au champ de son application. On pourrait parler aussi des passages de Proust qui permettent désormais de penser la jalousie, de Balzac qui permettent désormais de penser linhérence de lHistoire dans les destinées et les ambitions individuelles, et ainsi de suite : autant dexemples de choses qui comptent et donc, puisque compter consiste à différer, dinstances potentiellement interprétatives.
Enfin la donation de vérité par lauteur, si elle est évidente pour qui reconnaît à luvre un statut dinterprète, doit encore le concerner personnellement. Car si la vérité est reconnue sans être éprouvée, autrement dit si elle ne sentend pas depuis sont effet, alors on ne parlait pas de la vérité mais seulement dun effet de savoir.
Le principe de cette réponse est que tout ce qui est marqué (distingué) se trouve par là même être marquant. Car si lauteur est celui qui na pas cédé sur linouï dêtre soi, alors ce quil aura marqué sen trouvera par là même institué en vérité davoir en fin de compte son énonciation pour seule garantie. Linouï dune énonciation, cest un événement : rupture et instauration dune intelligibilité nouvelle et par là dune nouvelle subjectivité selon la temporalité habituelle de la marque (je suis désormais un autre, bien que je sois toujours le même) dont il faut nommer méditation la reprise subjective. Cest la raison pour laquelle il faut opposer le réel dont on fait lexpérience et qui donne à réfléchir, au vrai dont on fait lépreuve et qui donne à méditer.
On ne peut pas confondre : leffet de savoir est la réflexion, tandis que leffet de vérité est la méditation. Il ny a de méditation que de la marque cest-à-dire, pour un sujet, que de la distinction de soi, non pas comme une nature qui serait donnée (et qui ne serait dès lors pas une distinction mais une différence), mais comme inscription de soi dans une reconnaissance dont on ne se remettra pas.
Cette inscription porte un nom déjà indiqué, qui dit expressément le subjectif de la marque : cest le respect. Et certes, il ny a jamais de respect que de cela dont la réalité nest pas ce qui compte bien quil ny ait par définition rien dautre. Le respect concerne quelque chose dont, pour cette raison que sa réalité ne compte pas, il est impossible que nous ne le reconnaissions pas pour vrai, et de quoi il est par conséquent impossible que nous ne déduisions pas que la vérité sentende comme distinction. Ainsi une personne est-elle un vivant distingué : un vivant dont la vie est ce qui importe mais pas ce qui compte, bien quil ny ait rien hors delle (23). Nous reconnaissons le vrai depuis le respect que son statut de sujet pour la vérité nous inspire, et nous le faisons en nous autorisant de la marque dimpossibilité quil a laissée sur nous (24).
Voilà donc en quel sens il faut dire que lauteur nous donne la vérité : cest là où nous sommes capables de respect alors que par ailleurs nous sommes seulement capables demprise, que nous pouvons rencontrer ce choses qui ont la dignité dexister : des choses quune marque a distinguées, et que nous ne nous remettrons jamais davoir reconnues. Tout ce qui suscite en moi la méditation est vrai et minspire du respect, tout ce qui minspire du respect est vrai et ne peut être accueilli que méditativement (25). Car ou bien le sujet constitue et alors il ne respecte rien (sauf ce qui le représente comme sujet constituant, mais alors ce nest pas du respect), ou bien il reconnaît que la vérité nest pas son affaire mais celle du vrai et alors, transcendantalement si lon peut dire, il sincline. Doù ce paradoxe que la nécessité transcendantale soit le nom métaphysique de la désinvolture. Bref, nous retenons quil appartient à luvre dêtre elle-même une donation celle dun effet de vérité dont il faut nommer " sujet ", dans lindistinction de la structure et de léthique impliquée par ce terme, le vivant qui sen trouvera dès lors autorisé. De cette institution en sujet capable de vérité, nous sommes donc redevables à lauteur, quand bien même il aurait vécu plusieurs millénaires avant nous.
c) donner la subjectivité
Le vrai sentend de lautorité (la marque) et non pas dune production dont on mettrait en avant les particularités (la trace) ; autrement dit il ne diffère pas du réel mais sen distingue, étant dès lors le distingué lui-même, puisque cest dabord de ce que sa réalité importe mais ne compte pas quil se distingue. Or le distingué, quand on le considère comme un sujet (et cest la définition même du vrai quon doive le faire), il marque et par là distingue non pas au sens de faire des différences là où il ny en avait pas mais au sens dinstituer comme distingué. Alors que les différentes sciences humaines sont des savoirs communs, nul ne saurait, par exemple, nier la distinction de la psychanalyse, marquée quelle est depuis toujours non seulement par le théâtre de Sophocle mais encore par des uvres de philosophes et décrivains (26). Mais celles-ci ne produisent pas leur effet de distinction cest-à-dire de vérité seulement sur la pensée par là même instituée comme telle, par opposition à la simple activité théorique ou cognitive (car il ne suffit pas dêtre un théoricien pour être un penseur) : il doivent la produire subjectivement, puisquil est impossible à un sujet davoir reconnu une uvre sans en être marqué, et donc sans en avoir été rendu capable de vérité là où par ailleurs il naurait été capable que dexpression. Il faut donc penser le réel subjectif de cette transitivité qui caractérise indistinctement la marque (le marqué est marquant) et lautorité (lautorisé, comme on le voit notamment dans le jeu social des diplômes, il est désormais capable dautoriser).
Une première réponse simpose immédiatement. Puisque la distinction soppose à la différence comme la vérité soppose au savoir, il appartient forcément au sujet ayant reconnu la distinction de lavoir fait sans le savoir. Concrètement, cela revient à dire quaucun argument ne saurait jamais convaincre dune distinction (et donc nous prouver quune uvre en est une), mais quon saperçoit forcément après coup dune reconnaissance qui sest opérée en nous par le sentiment de respect dont nous prenons conscience dêtre habités. Or cette occurrence subjective nous est familière : cest celle que nous avons explorée en opposant la décision (décider, cest prendre conscience que la décision est déjà prise) au choix (choisir, cest effectuer son savoir). On a compris que le propre de luvre et plus généralement du vrai (27) était de mettre le sujet habitué à choisir dans la position de décider (28). Lattitude commune (le choix) fait du sujet une fonction du savoir (tout choix lest du préférable, et cest le savoir qui fait apparaître celui-ci comme tel), alors que la distinction lextériorise au savoir, le faisant dès lors advenir à lui-même (quand on ne sait pas, ou quand il y a autant darguments pour que contre, il faut décider). Eh bien cette advenue de soi à soi est leffet de la distinction, précisément en tant quelle nest pas une différence : alors que le savoir nous fait reconnaître le différent, il faut avoir décidé que le distingué létait. La même nécessité simpose à chaque fois, mais lart dit contemporain la rendue spécialement évidente, puisquil est alors impossible de sappuyer sur le métier, le talent et la reconnaissance institutionnelle pour éviter, comme cela se fait le plus souvent, de décider quune uvre en est une et non pas un simple produit culturel (ce quelle est toujours) voire une simple imposture (ce qui est parfois le cas). Disons-le autrement : cest la constitution même de luvre que sa reconnaissance soit un risque, cest-à-dire la donation à lui-même dun sujet qui, de choix en choix, naurait jamais été quun semblable. Reconnaître une uvre nous fait nécessairement advenir à nous-mêmes, puisque cela consiste à décider que cest une uvre et quon advient alors à lextériorité du savoir dont on était jusque là une fonction. Les créateurs donnent par conséquent la subjectivité en mettant celui quelles touchent au pied de son propre mur de sujet responsable pour le vrai, et par là même de sujet responsable de sa propre responsabilité pour le vrai.
Cette responsabilité à la fois propre et spécifique (que je sois vraiment responsable de moi en étant mis au pied du mur de mon rapport à la vérité), nous en avons désigné la reprise sous le nom de méditation. Cest en effet la reprise étonnée de sa propre distinction par un distingué premier quon nomme méditation (29). En elle sopère donc louverture dun espace subjectif, au-delà de la donation de soi comme sujet dont luvre, produite comme distinguée par celui qui en est dès lors lauteur, est le vrai sujet. Il ny a donc de méditation que de la marque, toujours étonnante puisquelle avère que le savoir ne compte pas autrement dit de ce que la vérité ne soit pas la réalité (comme, entre autres, dans lexemple des attributions de tableaux). Létonnement en effet soppose à la surprise de ce quen celui-là le savoir ne compte pas (on a beau savoir quil y a un " truc ", le tour de magie est toujours aussi étonnant) alors quil épuise celle-ci (cest uniquement de navoir pas su quon peut être surpris). Linstitution subjective sentend donc méditativement puisquelle sidentifie à létonnement même dêtre désormais capable dune vérité dont aucun des savoirs antérieurs ne peut donner la mesure (30). Doù lon aperçoit que la méditation aura été donnée à un sujet qui jusque là sétait perdu dans la réflexion !Et certes la méditation est une réflexion, mais étonnée et ne sortant pas de son étonnement quand il appartient habituellement à la réflexion dimposer à toute chose, quant à son être, larrogance dun sujet qui se sait constituant (quand je réfléchis, je constate que " tout ce qui est, est pour moi "). Lépreuve subjective de cet effet est un sentiment spécifique, le respect. On ne médite jamais que sur ce qui nous inspire du respect sur le reste, on se contente de réfléchir parce quon nen a reçu quune position de sujet pour le savoir.
A partir de la ponctualité de la marque, il faut donc prendre en compte la production dun espace subjectif : un sujet nest pas simplement donné à lui-même comme sujet, il lest encore comme subjectivité. Cest quil appartient à leffet de vérité (quon peut aussi nommer marque au sens verbal) dêtre déjà réflexif, la méditation reprenant, comme étonnement assumé, cette impossibilité première que la marque, dont pourtant tout relève quant à relever de la vérité, sentende jamais comme un fait de réalité qui, comme tel, dêtre alors plus ou moins important, ne compterait pas. A cause de la pure réflexivité de la distinction (elle ne saurait être son propre fait mais sentend déjà comme sa propre question) il est donc nécessaire de passer du statut de sujet à la subjectivité : quand nous disons que la nature du vrai réside dans leffet de vérité quil produit, il faut entendre cet effet, la marque, comme une donation de subjectivité dès lors quon nest sujet quà être dune manière ou dune autre (éventuellement dans le déni et la désinvolture) responsable de soi-même comme ayant originellement et finalement le vrai en responsabilité.
Limpossibilité que la donation échappe au caractère réflexif, nous la traduisons en disant que le sujet, qui est advenu davoir été sommé de décider, est alors pour soi louverture même de son propre abîme. Indiquons cette même vérité depuis son envers : cest à avoir décidé (car on ne décide jamais actuellement) que le vrai était vrai quon apparaît comme étant pour soi-même sa propre question puisque la distinction du vrai et du réel ne consiste en rien.
Quand lauteur marque une chose (même triviale : un simple porte-bouteilles dans le cas de Duchamp), il nous ouvre par là même à une question dont nous découvrirons aussitôt quelle était depuis toujours la nôtre, à nous qui avons décidé (et certes pas constaté) quen effet un acte de pensée avait eu lieu. Pour soi, être " marqué " notamment par une uvre quon a rencontrée signifie quon est désormais ouvert à son propre abîme. Voilà en quel sens très précis il faut dire que lauteur donne la subjectivité. Telle est son autorité : quil soit bien un " auteur ".
d) donner la responsabilité de sa distinction
La rencontre de luvre est donc comme telle, cest-à-dire comme épreuve et non pas comme expérience, subjectivement instituante. Car lépreuve de linadéquation du savoir à la vérité, telle quelle apparaît dans la nécessité de décider de la distinction justement dêtre institutrice du sujet, nest pas un fait dont il suffirait de prendre acte une fois pour toutes : lépreuve originelle est réitérée à chaque fois que le savoir ne compte pas cest-à-dire à chaque moment quon peut dire de vérité. Subjectivement, un tel moment est facile à caractériser : il sagit toujours de décider de sa propre distinction, et cest ce quon doit nommer la question de lhonneur. On peut dire la même chose en langage réflexif en appelant " moment de vérité " celui où le sujet se rencontre lui-même comme identique à sa propre question, laquelle est toujours celle de son honneur de sujet. Il appartient donc à tout ce qui est vrai de déterminer à nouveau la question que chacun est pour lui-même et quand cette nécessité a un responsable (lauteur), il lui appartient dêtre non pas le sujet de cette réitération (cest luvre qui porte cette responsabilité de nous avoir donnés à nous-mêmes) mais la possibilité de droit, en un mot lautorité, que tout cela suppose. Il ny a en effet dacte dautorité (ici de luvre) quà ce quil sentende lui-même dune autorité qui lautorise (par exemple on ne peut conférer un diplôme quà être préalablement investi du droit de le faire), le paradoxe de luvre étant quelle soit ainsi autorisée à être sujet de soi cest-à-dire à faire autorité delle-même (31).
Très concrètement, cela revient à dire que nous ne vivons pas seulement de notre vie mais aussi de la marque de certains auteurs. Ceux-ci apparaissent comme lautorité des uvres, à vrai dire très rares dans une vie humaine, que nous avons reconnues comme telles : celles qui ont récusé le savoir qui nous permet de nous reconnaître nous-mêmes parce quelles sont létablissement déterminé que la vérité, justement, ce nest pas le savoir et ont ainsi assuré la réitération de notre institution subjective. Labîme auquel chaque uvre nous ouvre est donc à la fois toujours le même, celui de limpossibilité dune signification totale et par conséquent de limpossibilité quil y ait jamais à quoi que ce soit une garantie définitive (autrement dit la vérité nest pas le dernier signifié mais la faille autorisée du savoir), et en même temps il est toujours nouveau, puisque c'est depuis une certaine manière pour le savoir de ne pas être la vérité que le sujet sera (re) produit comme tel.
Il y a des choses qui nous rendent sujets, bien que par ailleurs nous layons été depuis toujours. Ces choses, on nen fait pas lexpérience : on les rencontre. Et qui ignore quune rencontre est toujours la première ?
Prenons un exemple évident. Les films de Fellini montrent quil ny a de présent que comme présence insistante de ce qui nest pas là (de ce qui ne lest plus, de ce qui ne la jamais été), de sorte que cest la consistance même du présent en tant que présent quil soit sa propre division et ainsi sa propre démesure. Quand je constate cela, à voir les choses et les êtres auxquels son cinéma me fait accéder, moi qui suis présent à moi-même, aux autres et aux choses, moi pour qui toutes les choses et les êtres se donnent selon les diverses modalités de la présence, comment pourrais-je rester moi-même ? Cest absolument impossible : je ne suis plus ma propre présence mais je suis déjà la division et laberration de cette présence. Eh bien cette division et cette aberration, je dis quelles constituent désormais ma question, à moi qui suis marqué par le cinéma de Fellini. Et en my tenant contre la vie commune, loin par conséquent de mon savoir qui me rappelle que les choses sont ce quelles sont et que la mémoire est seulement " subjective ", je suis capable de vérité. Cest par exemple un poème qui surgira sous ma plume, ou une interrogation philosophique inédite sur la nature du temps dont je surprendrai la naissance au détour dun paragraphe consacré à quelque interrogation académique (par exemple en rédigeant un cours ou une dissertation). Cette vérité dont je serai alors capable à propos du temps, je ne la tiendrai daucun des théoriciens plus ou moins importants dont jai lu les réflexions et qui constituent mon savoir sur cette question (un savoir de professeur), mais du génie de Fellini et donc de limpossibilité, que je suis désormais, de jamais me remettre davoir vu ses films !
Si ce qui compte se reconnaît ainsi là où le savoir ne compte pas, par opposition à ce qui importe et dont la suffisance du savoir est le lieu naturel, on voit bien quil ny a pas de différence entre être marqué par une uvre et se voir interpellé depuis ce lieu dimpossibilité dont on peut dire quil est celui de la question que chacun reste pour lui-même question qui ne diffère donc pas de sa propre institution subjective. Le sujet est là où le savoir manque parce que cest là que la vérité se distingue et produit son effet sur le vivant : elle le rend responsable ou, si lon préfère, lui confère lhonneur dêtre soi à la fois comme statut et comme vocation. Voilà en quel sens il revient au même de se reconnaître dans sa propre responsabilité envers soi et de nêtre pas sans savoir que, sans soi-même, à la marque en nous dont personne na décidé mais qui nous a été donnée à la manière dune grâce, on est désormais capable de vérité
Le manque du savoir, quand il est subjectivé, cela sappelle une question. Pointée par la marque de ce quon aura rencontré, la déterminité de limpossibilité pour le savoir quil soit total est donc la déterminité de la question que le sujet sera toujours pour lui-même : cest exactement là où manque le savoir qui me permettrait de dire " qui " (et non pas " ce que ") je suis, que jai à répondre à la question que je suis dès lors, et depuis toujours, pour moi-même. Or je naurais jamais su où manquait le dernier terme qui maurait enfin assuré de moi-même si rien ne mavait marqué, de sorte que la marque sentend aussi comme production de subjectivité (elle est irréductible à celle dun simple " effet-sujet ").
La responsabilité dêtre soi quon a reçue de ce qui nous a marqués (des uvres, mais aussi des événements et de réalités naturelles qui peuvent aussi sentendre comme le vrai), cest quil ny ait pas de différence entre être capable de vérité et avoir à répondre à sa propre question. Il a fallu à chaque fois que je sois sommé par le vrai de décider de sa reconnaissance pour que je reconnaisse quen cette sommation cest de ma propre vérité quil sagissait lordre subjectif proprement dit sentendant de la circularité de cet espace. Jaurai reçu cette vérité dont japercevrai quelle aura depuis toujours été la mienne.
Dans le langage habituel, on dit quil y a des choses qui " nous parlent " par opposition à dautres, éventuellement passionnantes pour nos semblables, qui " ne nous disent rien ". Ce que lauteur nous donne là où il nous marque, dans la contingence dune rencontre quon reprend comme lorigine de sa propre vérité, cest en ce sens très exact une chose qui " nous parle ". Cette chose nous ouvre à linfini de la question que nous serons désormais pour nous-mêmes : cest son autorité.
Lart et plus généralement la pensée nont quune fonction : distinguer la vérité de la réalité, et par là être lépreuve même de la vérité. Faire cette distinction, cest lart ; la dire, cest la philosophie (mais bien entendu, dire cest faire). Opérer cette distinction, pourrait-on indiquer brutalement, cest produire du sujet. Car lépreuve originelle dont nous sommes sortis comme sujets (que le savoir négale jamais la vérité) devient, à chaque fois pour la première fois, notre propre existence comme contingence hors de tous les mensonges consolateurs, hors de toutes les bonnes raisons de se croire sauvé. Cela, cest le don que nous avons reçu de ceux qui ont depuis toujours refusé la désinvolture commune.
Nous tenons de lautorité que des choses nous parlent et que dautres ne nous disent rien, cest-à-dire que nous tenons delle lalternative de la responsabilité et de la désinvolture : la plupart dentre nous font comme si les choses qui leur parlent ne leur disaient rien, se bouchent pour ainsi dire les oreilles à la question quils sont pour eux-mêmes et qui leur est parfois criée par certaines choses quils passeront le reste de leur vie à faire semblant de navoir pas rencontrées. On peut au contraire refuser cette désinvolture, qui est un déshonneur le déshonneur même du sujet. Et la logique de lhonneur simpose alors : ce qui importe (soi, dabord) ne compte pas : dun faire dont il est dès lors exclu quil soit une expression, ce quon fait non pas surtout dans lhonneur mais simplement dans le refus du déshonneur sera pour les autres (mais cest à jamais leur affaire) nommé uvre. Voilà, concrètement, ce que nous donnent les auteurs dont les uvres nous ont touchés : transitivité non de la vérité, mais du don de la vérité. Remboursement non plus seulement avec du vrai, mais bien avec de la vérité.
Dailleurs tout le monde sait cela. Le vrai, par opposition aux objets que nous constituons et en lesquels nous sommes donc seuls à compter, inspire le respect. Or ce qui inspire le respect, est-ce que cela ne nous interpelle pas, non pas quant à notre réalité de sujet qui est la vie, le savoir et la constitution, mais quant à notre vérité cest-à-dire à la garantie éventuelle quun énoncé recevrait aux yeux des autres davoir été proféré par nous ? Car enfin, la marque laissée sur nous par cela qui nous a obligé à la reconnaissance (une obligation dont nous pouvions évidemment faire fi), elle est désormais notre distinction ; et quest-ce que la distinction, sinon justement la capacité de vérité ? Si donc luvre est ce qui marque, distingue, et rend par là même capable de vérité, corrélativement à linstitution du respect comme modalité directrice de notre existence subjective, il faut dire quil appartient à celui qui aura décidé de la reconnaître dêtre désormais celui dont cette décision montrera quil létait depuis toujours : malgré lui et en parfaite extériorité (lui, il est comme tout le monde : il dit ce quil lui semble devoir dire) le sujet dune parole qui compte.
e. rendre la vérité au savoir
Cest le même de ramener le sujet au savoir (il choisit) et de leffacer, le savoir étant indistinctement celui de ses excuses et de son indifférence subjective (sachant ce que je savais nimporte qui eût fait ce que jai fait). C'est aussi le même de pointer linsuffisance du savoir à égaler la vérité et de restituer le sujet (celui de la décision). Lhonneur du sujet, autrement dit la responsabilité de sa distinction au savoir qui ne compte pas et à lui-même (puisque décider consiste à avoir décidé), sappuie donc sur une dette envers le savoir : il appartient au sujet dêtre fait de sa propre dette de vérité envers le savoir.
Une proposition étonnante simpose : on nest sujet quà devoir honorer le savoir. Comme le propre de la dette est de mettre le sujet au pied de son propre mur, cest-à-dire devant lalternative de la désinvolture (sestimer quitte) et de la responsabilité (prendre la responsabilité de la responsabilité elle-même), il faut poser quil appartient constitutivement au sujet de produire un savoir qui compte alors que cest justement de ce que le savoir ne compte pas (décider par opposition à choisir) quon advient comme sujet ! Allons à la racine : alors que la notion de vérité sentend uniquement de sa distinction davec celle du savoir, la question de lhonneur du sujet qui est la même pose subjectivement la nécessité dun vrai savoir ! Bref, la question de soi dont tout sujet se constitue davoir à assumer la responsabilité prend paradoxalement lallure dune éthique du savoir
1) Honorer le savoir
Que le sujet soit constitué de sa propre dette envers le savoir va pour ainsi dire de soi : tout sujet est redevable au savoir de ce quil nait jamais pu ségaler à la vérité. Et certes limpossibilité que le savoir égale jamais la vérité doit bien sentendre comme une dette, puisquil sagit dune souffrance, celle-là même dont le sujet (par là même toujours déjà distingué de soi) sera pour lui-même subjectivement institué. De fait, limpossibilité quun dernier terme vienne enfin assurer toute signification dêtre dune fois pour toutes ce quelle est, comment la désigner autrement quen disant quil appartient au savoir dêtre en souffrance ? En quoi on rappelle seulement limpossibilité de principe du dernier terme, de celui qui avèrerait enfin la Vraie Doctrine dont la Sagesse consisterait à se faire les véhicules inessentiels et anonymes, et dont il faudrait nommer Salut lemprise anéantissante (32). Dire que le propre du sujet nest de nêtre pas sage, quil manque toujours de son propre salut, quil ne sait jamais totalement ni de quoi il parle ni ce quil dit, ou dire que le savoir est en souffrance dun reste lui échappant de manière non pas empirique mais structurale, cest la même chose.
Mais alors si la grande affaire du sujet est que le savoir soit perpétuellement en souffrance (que la signification ne soit jamais définitive, quil y ait toujours du reste) cela signifie que le manque du dernier terme qui accomplirait absolument le savoir ne fait quun avec la question que tout sujet est toujours déjà pour lui-même, précisément parce quune question est lexigence dun savoir satisfaisant. Cest donc le même de dire que tout sujet est fait dun savoir en souffrance et de dire quil est pour lui-même sa propre question, au pied de son propre mur, qui est donc en ce sens un mur de savoir. Il ne suffit dès lors pas que la vérité sentende comme lencontre du savoir et donc comme distinction pure (le vrai est le distingué et non pas le différent), la notion de sujet nécessite encore quon reconnaisse la question que chacun est depuis toujours pour lui-même comme celle du devenir vrai du savoir puisquune question reste une exigence de savoir. Pour penser la responsabilité, il faut donc dire quil appartient au sujet comme tel de se trouver dans lalternative originelle de la désinvolture et de la responsabilité envers la souffrance originelle du savoir.
Maintenant cette souffrance du savoir qui est notre existence et déjà notre distinction (elle oblige à décider cest-à-dire à avoir décidé), et par conséquent aussi la dette que nous sommes subjectivement constitués davoir à honorer, il sagit de lentendre concrètement et de ne pas la rabattre sur lidéal dun dernier terme destiné à tout assurer dune définitive univocité, puisquon naurait alors différé que dun cran lindéfinie suspension du sens . Disons-le autrement : la question de la souffrance nest pas celle dun supplément mais celle dun surcroît si lon entend par là quelque chose qui najoute rien mais qui change tout. On le sait : une seule notion correspond à cette exigence, et cest la marque.
On peut donc penser la responsabilité du sujet en la disant identique à la dette de celui-ci envers le savoir, qui est celle dun surcroît : non pas ajouter du savoir au savoir (en quoi sa souffrance serait simplement repoussée) mais au contraire rendre au savoir cette vérité dont, den être constitutivement le manque, il continue de faire advenir le sujet. Bref, cest dune marque que le sujet est depuis toujours constitué dêtre en dette envers le savoir dont nous réalisons alors que la souffrance nétait pas dêtre incomplet, mais de nêtre pas vrai.
Ne pas céder sur sa propre question, cest rendre vrai le savoir : non pas le compléter puisquil nest savoir que de son incomplétude, mais le marquer puisque la marque seule répond à la nécessité du surcroît distinctif (par opposition au supplément qui différencierait). En somme, honorer sa dette originelle reviendrait à rendre au savoir la vérité dont il sest depuis toujours exclu.
Nous pouvons alors expliciter la notion de sujet comme indistinction de la structure et de léthique de la manière suivante : être sujet et devoir marquer le savoir, cest pareil. La question du sujet, parce quelle est celle de sa dette et par conséquent de son honneur, prend alors la forme dune interrogation sur le savoir quant à léventualité quil soit marqué.
Si chacun est fait dun savoir en souffrance, autrement dit dun savoir ayant à être vrai et insatisfait de nêtre que réel, la vraie réponse que chacun se constitue de devoir donner à sa propre question est celle où il sagit dêtre vraiment sujet : que cette réponse sentende de son énonciation et non pas de sa correspondance à quelque réalité préalable ni moins encore de sa conformité à quelque idéal. A linstar du tableau dont la réalité nest en rien décisive pour quil soit une uvre ou nen soit pas une, la réponse à la question que chacun est pour lui-même sentendra comme vraie de ce quil sy soit révélé vraiment sujet bref de ce quil en soit non pas la cause expressive mais, tout au contraire, lauteur, puisque ce dernier terme désigne le sujet du point de vue de sa propre impossibilité. Et certes, en tout domaine, fait autorité ce qui provient expressément de limpossible (33), autrement dit ce qui sentend depuis le surcroît de la distinction et non pas depuis le supplément de la différence. Pour le dire en un mot : cest dautorité que tout sujet comme tel est en dette envers le savoir.
2) Létrange coupure du savoir par la vérité
Lhonneur du sujet, cest-à-dire sa réalité comme indistinction de la structure et de léthique, est de donner au savoir lautorité que limpossibilité de sa clôture lui interdit constitutivement de posséder. Comment effet le savoir pourrait-il faire autorité par lui-même, dès lors que sa possession et la découverte de son manque sont le même (le savant voit des problèmes et des difficultés partout, quand lignorant vit dans un monde simple et assuré) ? Il ne le peut donc quà être autorisé dun sujet que dès lors on nommera " auteur " et dont la signature suffise à faire de lui un vrai savoir, quels que soient par ailleurs les arguments réels quon opposerait à ses raisons. On ne peut donc poser la question de la dette du sujet envers le savoir autrement quen interrogeant léventualité dune coupure qui produise et atteste en même temps de la légitimité de cette distinction. Autrement dit, il faut que nous pensions le statut de lauteur comme vrai sujet, comme sujet honorant sa dette envers le savoir, à travers le paradoxe dune inscription très particulière dans le savoir qui ne soit pas un supplément mais un surcroît, qui ne consiste donc en rien (il ne peut être question dajouter quoi que ce soit au savoir), mais par quoi la vérité dudit savoir apparaisse concrètement irrécusable.
Personne ne sera choqué quon identifie en dernier lieu la question que chacun est originellement pour lui-même à celle de la coupure concrète dont linconsistante inscription doit irrécusablement attester du vrai savoir, dès lors quon aura désigné comme vrai le sujet qui ne fait pas semblant de se satisfaire du savoir commun quand cest sa propre question qui est en jeu, autrement dit le sujet qui nest pas désinvolte envers la nécessité éthique pour le savoir dêtre non pas un savoir (provisoirement) vrai, mais (définitivement) un vrai savoir.
La question de la responsabilité subjective serait donc inséparable dune distinction entre les savoirs ?
Il existe en tout cas un domaine où cette nécessité est constamment patente, et dont il faudra par conséquent se demander dans quelle mesure il peut valoir comme paradigme, cest bien sûr la philosophie. Ceux quon appelle les auteurs, il suffit que leur nom soit mentionné pour que ce quils ont avancé soit accepté davance non pas comme du savoir vrai (auquel cas la vérité serait une qualité contingente, dont certaines propositions seraient pourvues et dont les autres seraient privées) mais comme du vrai savoir du savoir qui compte, si paradoxal ou énigmatique, autrement dit si déraisonnable (34), quil apparaisse toujours. Par exemple on ne conserve pas le Cratyle parce que la linguistique moderne validerait certaines de ses affirmations (auquel cas il faudrait détruire les passages désormais invalidés et réactualiser les autres !), mais parce que cest un ouvrage de Platon, présentant dès lors la doctrine platonicienne du langage. Un savoir marqué dun nom propre, que la problématique de lauteur (sujet capable dautoriser) nous fait désigner comme un vrai savoir, met donc entre parenthèses son incomplétude irréductible et donc aussi cette impossibilité dune signification totale et définitive que nous devons nommer et pas seulement dans lordre du savoir souffrance. Tous les savoirs se constituent dêtre incomplets et par conséquent dêtre en souffrance, mais cette souffrance est en soi une méconnaissance : on la figure comme la nécessité quune ultime proposition vienne enfin rendre total un savoir qui nest que partiel alors quil sagit de son incapacité à faire autorité, autrement dit de son incapacité à rester au-delà de son invalidation factuelle. Disons-le autrement : tout savoir souffre de ne pas être classique non pas au sens dêtre un modèle pour dautres dès lors vains comme le sont les épigones, mais au sens dêtre à chaque fois instituteur de subjectivité celle-là même qui aura décidé que les réfutations, quon peut supposer avérées et même exhaustives, ne compteraient jamais. En quoi on na pas quitté le terrain de la responsabilité, car ce dernier terme dont tout savoir se constitue dêtre limpossibilité, cest celui qui lavèrerait, qui lassurerait de lui-même : tout savoir réel manque de sa propre responsabilité, et cest bien de cela quil sagit quand on parle dune dette du sujet à légard du savoir.
Nos lectures nous apprennent quest auteur ce sujet qui ne fait pas semblant de se satisfaire du savoir commun quand cest sa propre question qui est en jeu dans la souffrance de ce savoir, impossibilité quil égale jamais la vérité. Pour penser cette définition, il faut articuler la souffrance du savoir comme responsabilité suspendue (il ny a jamais de dernier terme parce quil en faudrait encore un qui lassume comme tel) à la question du sujet, telle quelle apparaît précisément là où le savoir manque de ce qui lavèrerait, là où il ne peut effectivement pas égaler la vérité là en somme où le sujet qui sait (nimporte qui, puisquil suffit détudier pour savoir) bute sur lui-même. La question posée par la notion dauteur est dès lors la suivante : quelle est le mot manquant du savoir, dont lexplicitation serait celle de la question que le sujet est depuis toujours pour lui-même, et dont limpossible restitution par le sujet lui ferait malgré lui forcément, conférer au savoir quil produit lautorité dêtre vrai ? Quel est, en dautres termes, le mot qui répond à la nécessité de la marque ?
Celle-ci, pour inconsistante quelle soit, ne saurait être sans réalité ; mais évidemment sa réalité ne peut pas être positive. Disons-le autrement : de nêtre ni le trait qui identifie et par conséquent rend commun, ni la trace qui rapporte à un sujet autre et par conséquent rend non vrai, elle ne peut relever du savoir. Elle est la distinction pure du savoir relativement à la vérité, autrement dit limpossibilité que la vérité soit jamais identifiée au savoir. Puisque marquer consiste à faire que la réalité, et donc aussi le savoir qui en est la réflexion, ne compte pas, on pensera la marque dans son incidence en disant quil sagit den briser là avec le savoir. En le reconnaissant, nous la caractérisons alors dans son réelle : la marque, cest la coupure du savoir par la vérité.
Cette nécessité que le savoir soit coupé par la vérité définit très exactement lautorité.
On le voit déjà dans les conceptions triviales de lautorité. Celui qui commande peut bien entreprendre dexpliquer ses raisons et de justifier les ordres quil donne comme des décisions de bon sens que nimporte qui aurait prises à sa place, ils ne simposeraient pas si ces explications, toujours discutables dans leur principe, nétaient principiellement interrompues dun " enfin bref, faites ce que je vous dis " où les énoncés relèvent avoir depuis toujours trouvé leur garantie dans lénonciation (cest le chef qui parle) autrement dit navoir pas compté en tant quénoncé (il a bien voulu donner ses raisons, mais il nétait pas tenu de le faire et sil ne les avait pas données, son ordre naurait pas été moins valable). Linterruption peut bien navoir pas lieu en fait et le chef exercer courtoisement son autorité (autrement dit faire semblant de nêtre pas un chef), elle a toujours lieu en droit parce que cest cela qui fait lautorité : que lénoncé, dêtre garanti de sa seule énonciation, en soit par là même constitutivement abrégé. Cest cette constitution non empirique et pourtant évidente quil faut appeler " marque ". Que le sujet qui ordonne soit le plus souvent sans autorité propre, autrement dit que son autorité soit celle de sa place (un dirigeant) ou de son savoir (un expert), cela nimporte aucunement à la marque dont son discours se prévaut pour lemporter sur toute justification, et qui est toujours cette coupure quil faut dire du savoir par la vérité puisque la marque fait que ce qui a été dit vaut désormais en lui-même, hors de toutes les raisons quon peut par ailleurs lui donner, hors des justifications que la réalité en produirait.
La coupure du savoir par la vérité, on la figurera dune manière très banale par la locution " enfin bref ", dont il faut noter quelle fait matériellement coupure dans le discours : elle coupe la parole, elle interrompt matériellement celui qui était en train de parler et de nous expliquer, imaginait-il, quelque réalité dont il nous décrivait la nature et dont nous allons voir quil nous donnait malgré lui le dernier mot ce mot fait dimpossibilité dont le savoir tiendra enfin non pas dégaler la vérité mais dêtre vrai. Cest ce " malgré lui " qui, en pointant une impossibilité subjective, oppose le vrai savoir, qui fait autorité quand bien même aucune exactitude ne lui serait attribuée, au savoir vrai, tel que le fantasme de résorber lincomplétude en donne lindication.
Prenons la morale comme exemple de réalité et Kant comme exemple dauteur. Tout ce quil nous en dit à longueur de livres, quelle est réflexive, quelle est impérative, quelle simpose contre la particularité sensible, etc., nous pouvons, nous qui le connaissons désormais comme auteur et contre lui qui ne le peut pas, linterrompre en disant " enfin bref, la morale est kantienne ". Le nom propre, dont on admettra par ailleurs quil est la réponse à la question de savoir " qui " lon est, habituellement obturée avec des réponses qui eussent convenu à la question de savoir " ce que " lon est, le nom propre, donc, est originellement impossible à lauteur : Kant nous parle de la morale elle-même et na jamais voulu nous imposer des opinions qui lui auraient été " personnelles " ou " subjectives ". Or nous, lecteurs, nous constatons que la totalité de son effort de précision, daccumulation des analyses et des arguments, nest rien dautre que la mise en acte de cette impossibilité, puisque nous pouvons linterrompre par cet " enfin bref " suivi de son nom propre adjectivé. Quest-ce donc que la pensée de Kant, concrètement ? ceci : limpossibilité dune telle adjectivation qui nous est, à nous et non pas à lui, au contraire très facile. Le réel de cette impossibilité, on dira ou bien que cest le nom en tant que propre (propre à lui, il ne pouvait le dire), ou bien que cest le kantisme. Et lon peut prendre autant dexemples quil y a dauteurs. Ainsi lexistentialisme nest rien dautre que limpossibilité dans laquelle Sartre a toujours été de dire ce que nous pouvons dire pour interrompre son discours, notamment à propos de la liberté : " enfin bref, elle est sartrienne ". Sartre pensant, autrement dit Sartre comme auteur, est cette impossibilité en acte, puisquelle est indistinctement la poursuite et laccomplissement sans le savoir de son discours cest-à-dire du savoir quil produit ; mais il nest auteur quà avoir depuis toujours, et dans cette impossibilité même, transféré en nous léventualité de la coupure (35).
On peut donc considérer comme un auteur, cest-à-dire quelquun dont lautorité suffit pour avoir rendu valable ce quil fait, tout sujet qui na pas cédé sur sa propre division division dont ce quil aura fait sera non pas surtout lexpression mais le réel. Luvre en effet vaut pour elle-même, indépendamment de lavis et même de lexistence de son auteur. En quoi elle est bien sa vérité de sujet divisé. Subjectivement, cela revient à se vouer à une étrangeté qui soit sa vérité de sujet divisé, sans quil donc à se reconnaître en elle ni à en profiter dune manière ou dune autre. On nest vraiment soi que sans soi, et cest à le mettre en acte quon est un auteur. La copule est ici problématique, puisquon ne peut pas plus être un auteur quon ne peut être mort (36) : dans lun et lautre cas, cela ne sera jamais vrai quau lieu de lautre (le lecteur, pour garder le même paradigme), et cest justement pourquoi fait autorité celui qui na pas cédé sur sa propre division. Lexistence de lauteur est alors une donation dautorité, puisque lauteur aura ainsi mis autrui au pied du mur de sa propre décision (paradigmatiquement de lecteur), celle qui consiste à décider quune réalisation est valable en soi (37) et non pas par limportance (savoir, plaisir, etc.) quon peut lui reconnaître : il sagit toujours de décider quuvre en est une, quelle que soit par ailleurs sa qualité (38).
Lidée dhonorer le savoir par la vérité trouve son sens dans cette coupure (" enfin bref, ") dont nous sommes expressément constitués comme lecteurs dêtre la possibilité à venir, puisque le discours en acquiert statut de discours dauteur et non pas de savant : pointant que la garantie de lénoncé tient à lénonciation, la coupure lavère comme vrai savoir dans le moment même où elle le disqualifie comme savoir vrai (sil correspond à la réalité, tant mieux, mais ça ne compte pas) ; elle opère ainsi une distinction qui était absolument propre au savoir de lauteur et il faut par conséquent reconnaître la validité de cette lecture (opérer la distinction de la vérité qui compte et de la réalité qui ne compte pas) comme leffet de lautorité. Et certes, si le vrai savoir est le savoir distingué, celui des auteurs par opposition au savoir commun des savants, alors il fallait que lincidence de la vérité sur lui fût sa coupure. De fait personne naurait lidée de la pratiquer dans la lecture dun manuel ou dune étude historique. Croyant parler en savant de la réalité des choses, Kant développe la théorie de la morale (il traite objectivement un problème et donne les arguments que, selon lui, nimporte qui aurait pu trouver) mais le lecteur peut à tout moment interrompre son discours par un " enfin bref, la morale est kantienne " qui napprend rien sur la nature de la morale mais qui répond de manière satisfaisante à la question de sa vérité. Et que la vérité de lobjet soit distinguée de sa réalité dans le moment même où le savoir qui en traite est admis comme vrai savoir et non pas comme savoir vrai, cest du lecteur que cela relève, en tant quil est marqué par luvre et quil lassume dans la responsabilité et non pas dans la désinvolture. A chaque fois nous décidons (par opposition à choisir au vu de la richesse de largumentation ou de lintérêt des problèmes traités) que luvre en est une, nous décidons de la vérité des choses quand nous ne pouvons au mieux que connaître leur réalité. Cette décision qui lie la probité de la lecture à la vérité des choses, cest lautorité que lauteur aura donnée au lecteur et plus généralement à la tradition qui le suit (39). Tout le monde sait que lautorité consiste à mettre lautre au pied du mur dune reconnaissance dont il soit le sujet libre. Nous tenons ainsi des auteurs la nécessité que nous ne cédions pas à notre tour sur la vraie distinction : l'éthique elle-même est une grâce.
Cette idée que la vérité des choses est inséparable de lautorité des auteurs puisque les savants ne peuvent, au mieux, en donner que la réalité rend très concrète lidée dhonorer le savoir par la vérité : cest des choses elles-mêmes et par conséquent aussi du monde, quil sagit dans les uvres. En opposant dans la coupure du lecteur le savoir signé des auteurs au savoir anonyme des savants comme le distingué soppose au commun, on fait reconnaître quil appartient au monde dêtre aussi problématique quant à léventualité quil soit commun : il lest, certes, mais localement subverti par des réalités non mondaines, ces choses quon dira vraies et pas seulement réelles à cause de lautorité de la pensée (nous avons cité des philosophes, mais cest bien plus évident à propos des artistes), qui le rendent humainement habitable.
Lautorité nest donatrice de vérité que par la coupure de sa reconnaissance, celle de l" enfin bref " dont la lecture des philosophes donne le paradigme réflexif. Cest répéter quon ne fait pas autorité à ses propres yeux et quil est impossible sans imposture de se présenter comme une autorité. Se prendre au sérieux, jouer au chef ou au grand écrivain, cest en effet vouloir opérer cette coupure en usurpant le travail du vrai lecteur : en quoi on nest alors quun semblant dautorité, un discours ne pouvant jamais être interrompu que de lextérieur. Et certes, celui qui na pas, au moins potentiellement, de " vrais " lecteurs, on ne voit pas comment il pourrait être un auteur le paiement de la dette qui motive transcendantalement son travail en impliquant de toute manière la publicité (originellement la notion de dette renvoie au droit qui est lextériorité des volontés, et non pas à la morale qui en est lintériorité). Tout ce ramène à ceci quil faut nommer " auteur " celui qui na pas cédé sur le caractère impossible de son propre nom parce que cette impossibilité est, tout simplement comme son envers, la nécessité du lecteur opérant la coupure du savoir par la vérité par quoi seulement le savoir na plus à être un savoir vrai comme il appartient à lauteur de limaginer forcément, mais un vrai savoir. Celui qui met son propre nom en avant en affirme au contraire la disponibilité subjective.
Nous lecteurs, savons désormais que la morale est kantienne, la durée bergsonienne, et ainsi de suite, contre les auteurs en question qui simaginaient parler de la réalité de leur objet alors quils en disaient la vérité. Etre ainsi sujet de distinction sans le savoir est assurément une bonne définition de lautorité. Mais justement de ce que ce savoir soit vrai cest-à-dire distingué (par opposition au savoir commun de type scientifique ou administratif où celui qui parle sautorise de son savoir ou de sa place et jamais de sa propre impossibilité de dire le vrai), il serait absurde de prendre ce " nous savons désormais " dune manière non critique : rien là qui mette obstacle aux enseignements contraires que nous sommes toujours en mesure daccueillir : soit quils importent des savoirs nouveaux (par exemple anthropologiques, dans le cas de la morale) soit quils comptent parce quil sagira de nouvelles uvres dont la contradiction avec les précédentes, pour irrécusable quelle soit objectivement, ne comptera aux yeux de personne Et si nous savons désormais que la vérité de la morale tient à ce quelle soit kantienne, cela ne concerne précisément la vérité quà ne pas pouvoir constituer un acquis, létablissement dun aspect jusque là méconnu de sa réalité. Il est donc parfaitement possible, mais par ailleurs, dans un autre champ réflexif, de dire que la vérité de la morale est quelle soit par exemple nietzschéenne ! En conservant notre paradigme réflexif, nous ferons remarquer que toute lhistoire de la philosophie avère cette évidence : la lecture de Descartes dispense-t-elle de celle dAristote ? Le plus modeste des étudiants a compris que la réfutation dun philosophe par un autre, pour importante quelle soit quand on fait semblant de croire quils sont des savants (40), na jamais compté (sinon, comme en science, le corpus philosophique se réduirait aux théories actuelles) : ce sont des auteurs dont il faut recevoir luvre et non des savants dont il faudrait vérifier les théories. Pour la philosophie où il ny a de savoir que signé et donc dobjet que distingué (lentéléchie est aristotélicienne, le cogito est cartésien, la dialectique est hégélienne, la durée est bergsonienne, etc.), limpossibilité du progrès est évidente : rien nest distingué quà rester indisponible cest-à-dire quà ne pas importer pour ce que, dans le savoir commun, il faudrait nommer le progrès des connaissances. Dun philosophe, même le plus grand, il serait grotesque de dire quil a fait avancer la philosophie, alors quon peut mesurer dune manière relativement précise, sinon exacte, limportance pour sa discipline de tel ou tel savant. De fait, il nexiste en philosophie aucune proposition non triviale qui fasse lunanimité : cest le même dexclure quune proposition non triviale puisse faire lunanimité (il sagit donc bien dune exclusivité de structure et non pas dune contingence liée à un état quil faudrait alors dire infantile de la philosophie !) et dexclure pour le savoir puisse progresser. La question de lauteur est celle de la vérité, pas celle du savoir la philosophie se spécifiant de quen elle ce soit le savoir qui ait à être vrai (41).
Tel est le remboursement de la vraie dette : au savoir dont le manque de vérité a justement institué le sujet comme ayant à devenir vraiment lui-même, est enfin rendue cette vérité puisque de savoir réel réfutable et donc déjà anéanti, il est devenu vrai savoir, définitivement autorisé. Le savoir est remboursé et justement là où il avait produit le sujet, remboursé en termes de vérité non pas en termes de savoir, puisque le nom propre, à la lettre, ne signifie absolument rien, bien quil ait apporté la vérité de ce quelle concernait. Ainsi ce nest pas par exemple la réalité de la morale quelle soit kantienne (qui nierait que cette réalité ne soit anthropologique et liée à léconomie de linconscient ?) mais sa vérité rien, en somme : le mot " kantien " napporte rien de plus. Dans la coupure où la vérité fait irruption dans le savoir, quelle rembourse donc sans pour autant le combler, apparaît lauteur comme opérateur de vérité : cest de navoir pas cédé sur sa propre division quil a pu rendre au savoir dont il est né subjectivement le surcroît de distinction qui en a fait un vrai savoir. Le sujet rembourse donc sa dette de vérité dans linstant même où le savoir, enfin vrai, se libère de la nécessité dêtre " vérifié " par une réalité objective dont il ne serait alors que la représentation plus ou moins élaborée. En quoi il sagit bien dhonorer le savoir : le poser dans une distinction qui lexclue désormais des savoirs communs, ceux qui valent pour nimporte qui et dont la vérité consiste à se soumettre au réel de lexpérience.
La notion d " auteur " est strictement éthique puisquon nomme ainsi celui qui honore sa dette de vérité envers le savoir : contre le régime commun qui est lassujettissement au savoir, cest lauteur qui marque le savoir davoir lui-même été marqué de sa souffrance, et par là den avoir fait un vrai savoir. De ce point de vue, lautorité consiste à rendre au savoir la vérité dont limpossibilité était sa propre advenue comme souffrance, et donc à linstituer comme savoir coupé par la vérité. On appellera donc " auteur " le sujet qui, né de la souffrance du savoir de ne pas égaler la vérité, naura pas été désinvolte envers la dette de vérité quil avait ainsi depuis toujours envers ce même savoir. Tout se passe donc comme si la souffrance du savoir était pansée par le nom de lauteur qui sen est trouvé adjectivé Le nom adjectivé répond seul à cette exigence dêtre un surcroît dans le savoir (et certes, rien nest plus expressément facteur de savoir que ladjectif), qui nen soit pourtant pas un supplément (un nom propre, même adjectivé, ne veut rien dire). Cest de ce pansement quil sagit forcément dans la dette originelle, si le sujet est précisément né de ce que le savoir ne soit pas la vérité autrement dit de ce quil soit en souffrance.
Le remboursement de vérité par coupure du savoir est la forme canonique de lautorité, et aussi ladvenue du sujet à sa propre vérité, mais pour rien puisquil lui est constitutivement impossible de sy reconnaître ou den jouir lautorité sentendant de son étrangeté non seulement aux origines mais encore aux fins communes. Jamais elle na à être causée, jamais elle na à être utile ni même bonne : en elle, ce nest pas des raisons quil sagit, ni des fins particulières ou communes, mais seulement de la distinction dont chacun relève originellement, en tant quil nest sujet quà avoir à lêtre vraiment. Et qui ignore quon ait pour fond éthique lalternative de la responsabilité et de la désinvolture quant à être sujet du fait même dêtre sujet ? Ce fond nest pas une nature, même de second degré : il nous a été donné, puisque sa notion réfléchit une distinction de vérité (responsabilité) et de réalité (désinvolture) qui nest pas elle-même un fait et dont le vrai seul pouvait, comme tel cest-à-dire dans sa distinction, être sujet. Quand ce sujet lest depuis une autorité humaine (par opposition à celle de la nature en tant quelle est sa propre antériorité) on parle dauteur. Autorité et responsabilité sont alors le même, comme chacun sait.
Conclusion
Quand il " honore " sa dette, tout se passe pour le sujet comme si son nom acquérait une signification dont lévidence pour les autres na dégale que lopacité quelle conservera pour lui. Il apparaît aux autres pour la vérité de ce en quoi le sujet a reconnu quil était en question. Kant par exemple, sest reçu lui-même comme sujet, cest-à-dire comme ayant à lêtre vraiment, de la question morale et de la légitimité des jugements objectifs (notamment). Cela, il la su parfaitement : il a reconnu que là était son affaire. Nous, en le désignant comme un auteur (il appartient de droit au canon de la philosophie), signifions quil a " honoré " la dette ainsi contractée depuis le moment de son advenue personnelle à lui-même, une dette qui était par conséquent son existence même de sujet, dans lindistinction de la structure et de léthique impliquée par cette notion. Il la fait par la conjonction du nom et de la vérité, puisque cest exactement en cela que consiste lhonneur. Nous, ses lecteurs, pouvons en attester et le faire est notre honneur de lecteurs que dès lors il nous a donné.
Nous nadvenons à nous-mêmes que marqués par le vrai, dont par ailleurs chacun voit quil nexiste pas : il ny a que des productions naturelles ou des expressions humaines. Ce surcroît inconsistant quon repère en opposant les décisions aux choix, le génie au talent, la promesse à lengagement, lorigine à la cause, il nous donne en quelque sorte à nous-mêmes en nous ouvrant lalternative de la responsabilité et de la désinvolture. Ainsi sommes-nous faits dune responsabilité plus originelle que celle que notre réflexion peut retrouver, puisque nous serons encore et déjà responsables de navoir pas cédé cest-à-dire davoir opté pour la responsabilité, ou de sêtre remis à la nécessité commune cest-à-dire davoir opté pour la désinvolture. Dès lors sommes-nous redevables dune dette, dont lorigine elle-même relève déjà dans le simple fait que nous refusions de la réduire au néant des réalités perdues : une dette de vérité. On nest humain que par la vérité, puisque c'est de limpossibilité pour le savoir de jamais égaler la vérité que nous sommes subjectivement advenus à nous-mêmes, et on nest humain que pour la vérité puisquil ny a pas de différence entre être sujet et avoir à lêtre vraiment. Par vérité, on nentend donc jamais une chose quil faudrait trouver ni un idéal auquel il faudrait se conformer : seulement de ne pas céder sur létonnant honneur dêtre soi. Luvre est le réel de cette nécessité.
Cet honneur, luvre, à quoi nous advenons à notre propre étrangeté dêtre voué, le fait apparaître comme la conjonction du nom propre à la vérité.
Conjoindre lindisponible à limpossible, pour nous qui navons pour existence que notre division, ce nest pas seulement rembourser ou payer la dette dhumanité que nous avons envers le monde : cest lhonorer.
NOTES
1. Cette distinction est reconnue par tout le monde dans notre culture, puisquelle oppose les sciences dont on fait léloge aux lettres quon honore. Dans son principe elle nest dailleurs pas exempte de dialectique, comme on le voit par exemple chez Foucault qui compte sur leffet de vérité produit par lexactitude dun discours. Et certes qui contesterait un éloge de lexactitude, tant elle produit deffets bénéfiques, y compris de probité et de vérité ? Mais qui songerait à honorer cette vertu de comptable ?
2. Les " derniers hommes " déjà décrits par Tocqueville et nommés ainsi par Nietzsche nhonorent plus rien mais ils continuent de faire des éloges : de légalité des conditions, du confort, de la science, des loisirs et surtout dune lucidité qui permet enfin de ne plus être les dupes de choses qui seraient plus grandes que nous. Cest la jouissance positive de cette restriction, plus quune situation étale dindifférence, quil faut nommer nihilisme.
3. La réflexion de cette épreuve est un sentiment très particulier : le respect.
4. On le voit dans la réalité la plus quotidienne : les organisations de consommateurs rappellent quun produit " de marque " est très souvent identique (sorti des mêmes chaînes) à un produit anonyme (" générique "), ne lui étant opposé que pour des raisons de " segmentation du marché " ; mais beaucoup dacheteurs le préfèrent pourtant et acceptent de le payer beaucoup plus cher : cest un " vrai " quand lautre est seulement réel. Cest donc leur propre distinction quils achètent ainsi. Car, à linstar de lhonnête homme au XVIIème siècle, on est distingué quand on reconnaît les distinctions, par opposition au connaisseur auquel ses études permettent de constater les différences. Si lon estime celui-ci, cest à celui-là que va le respect. En remplissant son chariot de produits " de marque ", le client anonyme du supermarché achète donc la satisfaction de constater quil nest pas nimporte qui.
5. En fait toujours la même, puisquil ny en a jamais quune : celle de la vérité et du savoir - considérés dans leurs effets qui sont ici de responsabilité pour lune et dexcuse pour lautre.
6. Cest ainsi quun orphelin, au-delà de sa souffrance, peut en vouloir à ses parents : mettre un enfant au monde, cest promettre de lélever envers et contre tout, y compris la plus radicale et donc la meilleure des excuses que notre mort constituerait assurément. La question de la filiation ne tient son impact dans la constitution subjective que de cette distinction : elle nest pas celle dun engagement forcément conditionnel (je ferai ceci à condition que jen aie la possibilité) mais dune parole donnée inconditionnellement. Promettre, cest décider que la réalité importe toujours (la parole peut être plus ou moins facile à tenir) mais quelle ne compte pas (quoi quil en soit, et même si la " meilleure " des excuses pouvait objectivement être invoquée, la parole sera tenue). Sengager, cest exactement linverse : à limpossible nul nest tenu. On ne promet que limpossible, car lui seul compte.
7. Très concrètement, cest donc la peur qui fait le sujet : un être susceptible davoir peur, cest-à-dire déjà hanté par sa propre perte dès lors originelle, a pour vie sa propre survie.
8. A la limite, on pourrait dire que tout récit illustre ce paradoxe, dès lors quil porte toujours dune manière ou dune autre sur la production dun sujet par sa vie cest-à-dire par des déterminismes. Le film de Bergman intitulé De la vie des marionnettes traite expressément de cette question. On y entend un psychiatre, locuteur destitué de toute capacité de vérité mais pointant avec exactitude ce qui a importé dans la survenue dun crime : mère possessive, homosexualité latente, frustration érotiques, pression sociale, etc. Autant de déterminants dont la somme épuise idéalement la réalité du personnage quils concernent, mais dont le film établit quils sont par là même sans vérité. A lencontre de la position du savoir par ailleurs irrécusable, lartiste nous fait reconnaître un sujet pris dans les épreuves de la déréliction, de limpossibilité daimer, de la trahison, du regard qui humilie, de linsignifiance des nécessités sociales, du faux-semblants des relations humaines, de la décrépitude inéluctable, bref de tout ce dont lacte commis sera en quelque sorte lassomption (la prise de responsabilité), puisque cest justement dêtre marqué par ces épreuves constantes et implicites quil le commettra. Liberté absolue et déterminisme total sont donc le même, à ceci près quils sopposent comme ce qui compte soppose à ce qui importe. Nous sommes ces " marionnettes " agies par des fils dont nul ne peut récuser la découverte, mais cette réalité qui nous épuise nest pas notre vérité. On doit nommer " grâce " cette distinction et aussi limpossibilité den être à jamais quitte.
9. En quoi la grâce, parce quelle est leffet de vérité propre à la contingence, est toujours infinie en nous : cest le même de dire que ne nous en remettrons jamais et de dire que avons toujours à nous en humaniser.
10. Parler du sujet selon son existence, cest dire quil est fait de la distinction du savoir et de la vérité comme étant réellement la même que la distinction du futur et de lavenir.
11. Ainsi chez Kant, cest humanité quil faut respecter en chacun - ce qui revient tout simplement à dire que le sujet singulier ne compte pas. Et certes, notre destinée est morale, selon lui. Or quest-ce que la morale, sinon la nécessité réflexive de faire ce que nimporte qui aurait raison de faire ? Quant au génie dont tout le monde voit quil est la singularité absolue du faire (et donc loriginalité du fait), cest pour lui la nature qui sy donne à lire, par définition anonyme et impersonnelle !
12. Par opposition à lestime, qui avère subjectivement la plus ou moins grande importance de lautre.
13. Diversité et en même temps unicité de lextrême (et donc de leffet de vérité puisquil fait advenir le survivant) : cette formule renvoie aussi bien à la rose qui simpose de sa beauté cest-à-dire de leffroyable réel dont on nest plus séparé que par la plus infime apparence, quà laboiement du SS frappant Primo Lévi.
14. Il ne serait pas excessif de prétendre que toute philosophie pratique, notamment lopposition de la morale et de léthique, sentend de cette alternative pointant le surcroît qui distingue le vrai du réel, mais aussi la promesse de lengagement, la décision du choix ou encore la vraie vie de la vie bonne.
15. Aussi nest-ce pas la vérité quon transmet dans la culture, mais un effet de vérité cest-à-dire de responsabilité, bref une marque. En quoi, donc, on assumera la responsabilité dêtre soi dans la production à jamais ignorée dun effet de vérité qui mette un jour un certain vivant devant lalternative dêtre responsable de sa responsabilité (pour le vrai) ou dêtre responsable de sa désinvolture.
16. On nest humain quà être marqué par et ainsi voué à la vérité ; mais est un imposteur celui qui prétend avoir vocation à la vérité, et a fortiori à sa transmission.
17. La même nécessité définit laimé : on naime quau-delà du savoir de lautre et aussi de soi-même, ici parce que lamour et le narcissisme sont eidétiquement exclusifs (si cest moi que jaime en lautre, cest que je ne laime pas : il mimporte, notamment en saturation dimaginaire, mais il ne compte pas), et là parce quaimer cest forcément aimer malgré tout. Disant cela, on vise autant les raisons daimer qui pourraient seulement nous faire apprécier la personne, que les raisons de ne pas aimer dont lexclusivité de lamour et du narcissisme implique quelles soient les plus nombreuses et les plus importantes. Quand on aime, cest lautre qui compte.
18. Ce qui vient de la sublimation nexprime en rien son auteur, alors quon sexprime à chaque instant en faisant nimporte quoi. Cette chose quon a produite là où lon était marqué et non pas là où lon était vivant (autrement dit quon a produite en tant que survivant) et qui est désormais faite dimpossibilité, il faut dire que cest un existant un existant non subjectif, bien sûr, mais façonnée de sa propre impossibilité, comme le sujet humain malgré soi.
19. En quoi on rappelle ce truisme que le génie nest pas un très grand talent.
20. De ce quelle sentende à lencontre de la différence, et de ce quelle fasse advenir le vrai contre le réel quil était par ailleurs et dont il ne diffère pas, il faut reconnaître quil ny a de distinction quénigmatique. Par exemple le parvenu ne peut pas comprendre ce que le bourgeois distingué le vrai bourgeois par opposition à lautre qui nest que réel a de plus que lui, qui possède tout ce que celui-ci possède et même plus. Dans le domaine des honneurs, une distinction est aussi énigmatique : pourquoi est-ce lui qui a été élevé, alors que tant dautres plus méritants ou plus talentueux sont laissés dans lombre ? Inversement une énigme est déjà distinguée, puisquelle simpose à tous sans être autorisée du sens commun, produisant par là même un effet de distinction : celui qui la résout atteste sans le vouloir que le sens commun, contrairement à ce qui vaut pour lensemble des semblables, nétait pas son lieu naturel. Cest dailleurs pourquoi on découvrira ultérieurement quil était dorigine distinguée (ce qui peut être figuré métaphoriquement par ceci quà la fin de la pièce ou du roman, on apprendra quil est lenfant naturel dun prince). De la même manière, un vrai bourgeois cest-à-dire un bourgeois distingué est dorigine bourgeoise. Et certes, lorigine nest rien, sinon lidentité de sa propre impossibilité et de la responsabilité quelle suscite. Le vrai, on peut donc aussi bien dire quil est " dorigine ". Par exemple, en automobile, les pièces dorigine sont les pièces portant la marque du constructeur même si par ailleurs elles sont exactement identiques à dautres éventuellement sorties des mêmes chaînes, mais qui ne sont malgré tout pas vraies.
21. Cest-à-dire ceux qui ont depuis toujours décidé quils navaient pas à être concernés par ce qui nest rien et nimporte donc pas.
22. Tout artiste est un penseur, par exemple, mais on pourrait également citer de grands politiques. Tout philosophe aussi, bien quil soit par ailleurs un métaphysicien et donc un maître, puisque son travail consiste concrètement à produire une doctrine. Mais précisément : on nest philosophe quà ce que le côté doctrinaire ne compte pas ! Cest dailleurs pourquoi il faut souscrire à la formule si " politiquement incorrecte " de Heidegger disant que " la science ne pense pas " : quand il est avéré quune doctrine scientifique est inexacte, elle est tout simplement abolie, renvoyée au néant de lérudition historienne. En philosophie, la réfutation, pourtant constante, na jamais disqualifié un auteur bien au contraire, pourrait-on presque dire, puisquelle a mis en évidence que laspect doctrinal de sa pensée navait en vérité jamais compté. Tout le monde sait cela, et sait aussi que reconnaître la vérité à lencontre du savoir atteste de limpossibilité que lexactitude concerne jamais le vrai. La simple notion dauteur dit expressément lexclusivité de la vérité et de lexactitude.
23. La réalité dun homme peut être diminuée par la maladie voire par linconscience totale de certains états comateux ou séniles ; elle peut même être totalement anéantie, sil est mort. Eh bien cela ne change absolument rien au respect que nous lui devons en tant que personne : la dignité dun infirme nest pas moindre que celle dun valide, et respecter simpose aussi impérieusement pour les morts que pour les vivants. On a même le sentiment quil simpose plus, comme on a le sentiment quun vieillard fragile mérite plus de respect quun adolescent en pleine santé, parce qualors la distinction entre vérité et réalité est dautant plus frappante. Le respect est le sentiment spécifiquement lié à lépreuve de la distinction : cest la même chose de dire dune chose quelle est distinguée en elle-même (toujours déjà faite de sa propre distinction) et de dire, puisquelle apparaît alors comme une autorité, quelle inspire le respect. Par ailleurs la nécessité que la vérité soit son propre redoublement (il ny a de vérité quen vérité) se traduit par limpossibilité que le respect ne soit pas lui-même et comme tel éminemment respectable : les gens qui ressentent du respect, ils nous inspirent du respect.
24. Mais il y a bien sûr beaucoup dautres marques en nous, qui avons traversé bien dautres épreuves que la rencontre de telle ou telle uvre ne serait-ce que lépreuve de se perdre comme existence pour advenir comme sujet parlant. A chaque fois cependant on peut parler de " moments de vérité ".
25. Bien que sa notion sappuie sur celle de lautorité, on ne peut limiter la reconnaissance du vrai à celle de luvre, puisquil y va du vrai dans la nature : tout ce qui simpose irrécusablement à nous dans un effet de métaphore, la métaphore étant lacte du sujet à lencontre du savoir. Le pendant objectif de la métaphore est lénigme : les uvres ne sont telles quà rester énigmatiques, au-delà du savoir éventuellement exhaustif quon a raison de mobiliser à leur propos, comme restent énigmatiques de nombreuses manifestations naturelles dont la science nous donne par ailleurs une intelligence exhaustive. Les exemples kantiens du sublime y répondent parfaitement (locéan déchaîné, le désert infini ) mais aussi beaucoup dautres éprouvés différemment, parmi lesquelles on citera dabord les saisons, dont chacune dit en quelque sorte ce quil en est vraiment des choses, au-delà des arrogances et des mufleries du sujet souverain que chacun veut simaginer être. La nature, ensemble inerte et aveugle de choses pour la plupart inertes et aveugles, nest certes pas un sujet au sens subjectif du terme, ni donc au sens éthique (elle na rien à faire dêtre la nature, et nest donc en rien vouée à devenir une vraie nature), mais limpossibilité pour nous de ne pas recevoir comme poétiques, tragiques, comiques, apaisantes, révoltantes, etc., et donc en fin de compte comme énigmatiques, certaines de ses manifestations est limpossibilité que nous ne la reconnaissions pas dans limpossible originel dun statut dénonciation (ce que nous devons nommer " autorité "). Or cette nécessité est métaphysiquement irrécusable parce que la nature procède de la même antériorité non réelle à soi que la vérité : de même quil ny a de vérité quen vérité (et non pas en réalité), il ny a de nature quà ce que ce soit déjà un fait de nature ; autrement dit il est naturel quil y ait la nature (ou surnaturel, ce qui revient au même puisquil serait alors dans la nature dun éventuel dieu davoir pu la créer). Donation de vérité, par conséquent. De fait, on peut concevoir quavoir été pris dans une tempête ou dans une grave maladie, ou avoir simplement pris le temps de regarder la neige tomber lentement sur son jardin silencieux, soit pour un homme un moment de vérité : une chose qui laura définitivement marqué et qui laura par là même rendu capable dune vérité dont sa désinvolture à légard de la nature dont il méconnaissait le statut de sujet fait de sa propre impossibilité lavait jusque là privé. Cest donc dune manière non métaphorique, précisément parce quelle allie limpossibilité à soi dune advenue et lirrécusable réalité de choses définitivement énigmatiques, quil faut parler des uvres de la nature et de la grâce quelle nous fait par là même de nous donner, sans le savoir, à nous-mêmes. Cette grâce est parfois atroce, mais cela ne distingue pas la nature de lesprit, car la question de la vérité sentend en tout premier lieu de ce quon ne la rabatte pas sur celle du bien.
26. Largument le plus évident pour justifier cette séparation serait la nécessité de la cure personnelle qui soppose à laccessibilité démocratique de nimporte quelle science humaine (pour y accéder, il suffit détudier ce dont nimporte qui a la possibilité). La cure personnelle aurait après coup valeur dune expérience irremplaçable de linconscient. Bien sûr ; mais la question nest pas du tout là car dune cure on ne sort pas enrichi de savoir et de maturité, mais marqué. Si on me laccorde, et en suivant la logique de la marque, on maccordera que la psychanalyse est déjà en elle-même sa propre distinction. Rien de plus sûr : cest une psychologie qui na strictement rien de psychologique ; elle soigne mais reste indifférente au bien du patient. Il lui appartient par conséquent de ne pouvoir accéder à elle-même que selon le destin dune distinction originelle quelle tient des uvres. Sans Sophocle, Freud naurait pas été Freud mais un médecin ; sans les surréalistes, Hegel, Bataille et quelques autres, Lacan naurait pas été Lacan mais un psychiatre. En quoi nous pointons leur distinction à leur propre réalité. Et quest-ce quêtre distingué, dun point de vue personnel ? Nous le savons : cest reconnaître la vérité pour son affaire quand la réalité reste laffaire des autres. Comment alors caractériser la psychanalyse, si elle est, à lencontre de toutes à commencer par celles quon dit humaines, la science distinguée ? Ainsi : " La découverte de Freud met en question la vérité, et il nest personne qui ne soit personnellement concerné par la vérité. " (Lacan)
27. On vient de voir quil y a du vrai dans la nature : là où, de forcer sa représentation à être métaphorique et non conceptuelle, elle atteste de sa décision delle-même. Il est naturel quil y ait la nature ; autrement dit sa propre réalité nest pas le fait métaphysique, par ailleurs inerte et stupide, quil y ait la nature, mais ce fait est déjà elle en tant que nature, par là même toujours déjà sujet de soi.
28. Par exemple on peut décider que lidée quil y a du vrai dans la nature est contradictoire, et que tout ce quon peut en apprendre (jai cité les saisons comme paradigme de leçons qui nous sont données sur la disposition des choses) nest en réalité que " projection ". Inversement, on ne peut être sensible aux leçons que nous donnent les choses quà avoir depuis toujours décidé que le discours humain sentendait comme réponse (responsable ou désinvolte) et non comme initiative. Il va de soi que la problématique de la marque explicite cette seconde éventualité.
29. Cest en tout cas la leçon de Descartes, qui nomme " méditation " et non pas réflexion, comme on aurait pu sy attendre, le travail de repérage de la marque quil opère sur lui quand il entreprend de penser selon sa cause distinctive sa propre capacité de vérité (et pas de savoir). Cest limpossibilité quon diffère dune certaine marque trouvée pourtant en soi, comme celle " de louvrier sur son ouvrage ", qui cause la méditation à lencontre de la réflexion à quoi elle pourrait par ailleurs donner lieu.
30. Avérer cela est la démarche même des " Méditations métaphysiques ".
31. Cest très précisément ce paradoxe qui définit lauteur à lencontre du sujet qui sexprime, et qui serait donc seul à compter dans ses productions. On nest donc jamais auteur que sans le savoir. Cela ne signifie pas quon ne se rend pas compte quon est en train décrire, de peindre ou de composer, mais que notre travail a un sujet qui est non pas soi-même, mais (au contraire, dirait-on pour rappeler lexclusivité de la vérité propre des choses à la question du transcendantal) le livre, le tableau ou la symphonie. Il suffira de les signer au sens très exact où les diplômes, les billets de banques, les actes officiels, etc., ne comptent quà la condition de porter la signature dune autorité. On a désigné plus haut un tel procès comme une donation de vrai.
32. Cest la constitution subjective du religieux ou du militant davoir toujours déjà identifié leur salut au martyr . Et certes, puisquelle identifie corrélativement la vérité de tout à lêtre et la vérité du sujet au néant comme perte de soi dans cet être, la Vérité Ultime (la volonté de Dieu, le sens de lHistoire, la Nature, ma Jouissance égoïste et souveraine ou tout ce quon voudra imaginer dautre comme premier principe) sera dêtre littéralement prêt à tout.
33. Cest vrai jusque dans les domaines les plus triviaux : celui qui a voyagé est porteur dune " aura " pour le sédentaire que ses activités, par exemple agricoles, clouent toujours à la même place. Celui qui sait lire jouit dune autorité sans pareille pour lanalphabète, auquel le monde des significations écrites est inaccessible. Les acteurs de cinéma aussi, pour les spectateurs qui nauront jamais accès quà un seul côté de lécran, et ainsi de suite. Lauteur est celui dont cette impossibilité est la disposition subjective : cest dans lespace du tableau que simposait au peintre dajouter telle couleur ou deffacer tel trait un espace dont il vient par conséquent (cest bien lui qui a fait tout cela) mais auquel ni lui ni personne dautre na la possibilité daccéder.
34. Car on nest jamais raisonnable quà proportionner les importances, autrement dit quà ignorer ce qui compte (la méconnaissance de cette distinction conduit à tous les malentendus et à tous les échecs de la bonne volonté).
35. En langage freudien, il faudrait nommer auteur celui qui na pas cédé sur sa propre division.
36. Lidée de faire autorité pour soi est simplement absurde, puisque lautorité est ce qui impose le respect et quon ne peut avoir envers soi-même que le respect dû à lhumanité en général, dont il sagit de préserver la dignité en nous. Ceux qui nous inspirent du respect, au contraire, cest bien eux indépendamment de lhumanité dont ils relèvent évidemment par ailleurs qui comptent. Opposons donc le respect en général quon doit à nimporte qui et donc aussi à soi-même au respect particulier que certaines personnes nous inspirent malgré nous. Cest le même de dire que la figure de lauteur exclut quon la dise en première personne et de dire que ce sont toujours des autres qui font autorité. Cest toujours sans soi quon est soi.
37. Létrangeté de luvre fait de sa notion la même que celle du sujet en général. On nest vraiment sujet que dune uvre. Mais il appartient à la vérité dêtre son propre redoublement : il ny a de vérité quen vérité. Cest pourquoi il ny a duvre que présentée à la critique non pas comme à une instance dévaluation mais comme à une autorité (ce qui fait que le vrai est vrai).
38. Dire que le génie nest pas un grand talent, par exemple en reconnaissant quun grand écrivain nécrit pas nécessairement bien, cest simplement pointer la distinction de la vérité qui compte et de la réalité qui importe. Opérer cette distinction, par opposition à estimer la qualité, est lessence en quelque sorte pure de la critique dès lors définie comme lecture distinguée.
39. Par exemple Kant peut bien croire avoir appris quelle était la réalité idéale de la morale, il ne saura jamais, contrairement à nous qui avons lu ses livres, quelle en est la vérité : lunivers entier, sauf lui par là même vrai sujet pensant, sait que la vérité de la morale est quelle soit kantienne, comme celle de la durée est dêtre bergsonienne, et ainsi de suite. Et certes, il devait bien appartenir à celui qui na pas cédé sur la nécessité dêtre vraiment soi que le savoir, encontre de la vérité, lexclue et par là même lélise. Ce procès de vérité est tout simplement la production du " canon ", au sens académique du terme.
40. Ce qui est par exemple le cas des rédacteurs de manuels, où lon nous explique quun problème ou une notion se développent à travers les époques et les systèmes, et que chaque auteur (qui dès lors est tout ce quon voudra sauf un auteur) apporte sa pierre à lédifice.
41. On a compris que lopposition entre le savoir distingué (marqué par lauteur et dont la philosophie constitue le paradigme) et le savoir commun (non marqué, donc indéfiniment disponible et perfectionnable) correspond très exactement à cette différence des positions subjectives quon énoncera comme celle de limpossibilité (auteur) et de la nécessité (savant), et pratiquement comme celle quil y a entre ceux qui trouvent (les auteurs) et ceux qui cherchent (les savants). De fait, on peut chercher pendant un million dannées, on ne découvrira jamais la Monade ou lEternel Retour, exactement comme il aurait été impossible à Leibniz ou à Nietzsche de se poser des questions dont sans le savoir, ils naient pas depuis toujours possédé la réponse (dès lors vraie) dans limpossibilité où ils étaient, contrairement à nous, dadjectiver leur nom.
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