Les dettes et la nécessité de les honorer
Rien ne semble plus opposé que la dette, qui relève des échanges et semble par là ne concerner que des équivalences, et lhonneur qui renvoie à limpossibilité de la substitution personnelle et à lincommensurabilité de lorigine. Au trivial de la première semble sopposer le sublime du second. Disant cela, on oublierait pourtant que la notion de lhonneur est expressément celle dune dette, par exemple à lépoque classique, celle du sang quon a reçu et dont il sagit de restituer la pureté, du nom quon a le devoir de transmettre indemne de toute souillure. Inversement, on ne parle de dette, si quotidienne quelle puisse être par ailleurs, que dans la nécessité quelle soit honorée. Lhonneur et la dette seraient ainsi en compréhension réciproque ? Pourtant si lhonneur sentend classiquement dassumer une origine singulière qui oblige à une responsabilité dont le reste des hommes est exempté, autrement dit si sa notion renvoie expressément à celle dune distinction quil faut opposer à lexistence commune, on ne voit pas comment dettes et honneur pourraient être en réciprocité tant il nest rien de si commun quêtre en dette : toujours déjà engagés dans les échanges humains, nous tenons des autres non seulement ce que nous avons mais encore ce que nous sommes et même le fait que nous soyons. Cette dette universelle, que la corrélation des échanges et de la réception force à reconnaître comme telle, il sagit donc de lhonorer, puisque cest la réalité même de la dette quelle doive lêtre. Dès lors admettra-t-on paradoxalement quil appartient au commun de lexistence humaine dêtre déjà fait de distinction, cest-à-dire dun certain honneur. Lopposition de la distinction et du commun, de la responsabilité et de la désinvolture ne serait donc que seconde ? Cest en questionnant la dette comme telle que nous aurons une chance de lapprendre.
I. Lhonneur, condition commune ?
Parlant de l" honneur ", on entend quun sujet est dabord responsable de la responsabilité qui est proprement la sienne, ce qui implique quil se conduise en responsable de la distinction que cela suppose et constitue à la fois. Cest dans un second moment quil sera responsable de ce quil aura fait ; et il le sera non seulement dans sa réalité et ses implications ainsi quil appartient à chacun de lêtre, mais spécifiquement dans lincidence que cela ne manquera pas davoir sur sa responsabilité dêtre responsable de sa responsabilité particulière puisque lhonneur sentend de ce redoublement réflexif. Le même acte, venger son père dans lexemple de Rodrigue, peut être blâmable pour le commun des hommes mais honorable pour celui qui assume là une distinction (nêtre pas nimporte qui mais le fils de don Diègue) qui autrement neût pas compté (en cas doffense il appartient à nimporte qui den appeler à ceux qui rendent la justice). Parce quil porte non sur la responsabilité qui est forcément commune, mais sur la responsabilité dêtre responsable qui est par là même une distinction identique à celle dêtre soi, lhonneur se joue donc essentiellement en première personne. Il consiste à assumer cette nécessité que pour soi en distinction de la condition commune ou du concept général de sujet on ne puisse être sujet quà nêtre pas nimporte quel sujet. Bref il consiste à assumer que compte la distinction dêtre soi.
On peut donc refuser de céder sur elle comme dans lexemple du Cid, ou au contraire sen estimer quitte depuis toujours en arguant de son appartenance à lhumanité commune où la responsabilité est originellement la même pour tout le monde, et où cest évidemment pour un humain, nimporte lequel, le même dexister et dêtre sujet.
Posé en récusation du premier, le second terme de lalternative nen atteste pas moins de la distinction personnelle quil dénie, puisquon ne peut sidentifier au sujet commun quà dabord, antérieurement à ce statut dexemplaire du genre humain quon voudrait avoir pour toute réalité, en avoir décidé. On néchappe pas à limpossibilité dêtre nimporte qui, dès lors quon est soi. Disons le autrement : personne nest nimporte qui parce que, quand bien même on emploierait toute son industrie à avérer sa conformité au modèle humain généralement admis ou prôné, on nen resterait pas moins celui qui aurait décidé de le faire, décidé de céder sur la responsabilité impliquée dans simple nécessité, pour tout sujet, dêtre dabord sujet du fait même dêtre sujet. La responsabilité qui définit le sujet linscrit ainsi depuis toujours, et par conséquent malgré lui, dans une question dont il revient au même de dire quelle est la sienne propre, ou de dire quelle est pour lui celle de lhonneur originel dêtre soi.
Corrélativement la responsabilité et la désinvolture apparaissent comme les premières catégories pratiques impliquées dans la simple notion dêtre sujet, dès lors quelle est sa propre précession ou, si lon préfère, dès lors quelle na pas pour réalité objective un état ou une nature mais déjà une responsabilité en train dêtre assumée dune manière quil faut forcément supposer responsable ou désinvolte.
Si cest ainsi dune responsabilité ou dune désinvolture premières (celle-ci nexcluant pas plus le sérieux que celle-là la légèreté), quun sujet advient à sa propre condition de sujet de devoir déjà en être un (car il est bien responsable dêtre responsable ou désinvolte envers la difficulté existentielle dêtre le sujet quil est), cela signifie quon est sujet que dans lindistinction davoir reçu de lêtre (on ne saurait se produire comme sujet quà lêtre déjà) et de devoir lêtre (tout sujet est sujet de ce qui pourra lui être imputé et dabord de cette possibilité même). Cela signifie aussi que lexistence subjective ne peut pas sentendre autrement que comme la dette de subjectivité dont on est, malgré soi, depuis toujours et pour toujours, en même temps lorigine et la fin. Tout le monde la toujours su : être sujet, cest avoir à être sujet.
Responsabilité de la distinction qui exclut depuis toujours quon soit nimporte quel sujet, lhonneur na par conséquent aucun contenu et nest dès lors jamais une raison positive : ceux qui ny voient quun mot sans référent ont absolument raison. Lhonneur, en effet, cest seulement que lhonneur compte, et le déshonneur seulement quil nait pas compté. Cette inconsistance (il ny a rien à sauver dans lhonneur que lhonneur) est la même que celle qui distingue le sujet quon est (existence) du sujet en général (concept), quand cette distinction sentend non comme paradoxe logique (il ne sagit aucunement de faire exception) mais comme responsabilité. Ne voir dans lhonneur que la vacuité de linvocation quon en peut faire ou avoir depuis toujours décidé que le statut du sujet nétait pas une responsabilité mais une nature identique à lévidence dêtre soi, cest tout un.
A nommer " honneur " la responsabilité de la distinction dêtre soi, on rapporte en même temps le sujet à sa propre contingence dexistant, par opposition à une nécessité dessence quon retrouverait indifféremment en lui et en tout autre. De sorte que la dette de subjectivité en quoi consiste le fait (dès lors problématique) dêtre sujet est en même temps une dette de contingence : ce dont on doit être sujet ne peut répondre à cette condition quà ne relever daucune raison, notamment daucun idéal, dont il serait la simple effectuation. On aperçoit par conséquent lhonneur dêtre soi comme lalternative dassumer cette dette, ou de la récuser en arguant du fait incontestable quon na pas demandé à naître et quil se trouve seulement quon est un sujet, par hasard celui quon est. En somme, lexistence en première personne et la dette sont le même, le paradoxe étant seulement quil sagit dune dette très particulière, puisquelle est une dette dexistence. Subjectivement comprise, lexistence relève dabord dune distinction des dettes.
Inversement il ny a de dette, aussi triviale quon puisse la concevoir, quà ce quelle implique un sujet qui ait à répondre non seulement des engagements quil a contractés, mais encore de les avoir contractés ! En toute dette, il sagit donc déjà de la responsabilité dêtre responsable et pas seulement de la responsabilité autrement dit de cette distinction, dont on nomme " honneur " la responsabilité.
Les dettes, par-delà toute distinction, il ne suffit donc pas de les payer ou de les rembourser : il faut les honorer.
La réversibilité de la lhonneur, qui est une dette de distinction, et de la dette, qui est déjà une distinction et par conséquent la mobilisation de lhonneur, explicite la notion de responsabilité qui est faite de son propre redoublement (on nest dabord responsable de la responsabilité elle-même). Elle fait par là même apercevoir quon nest sujet que dans linsistance de sa propre distinction et donc, si on veut la réfléchir, que dans linsistance de la question quon est originellement pour soi (et peut-être pour les autres). Une question, cest une dette de réponse. De quelle réponse chacun de nous, pour la seule raison quil est lui et non pas quelquun dautre, est-il redevable, dès lors que cest dexistence et non pas de savoir quil sagit dans lhonneur dêtre soi ?
II. Quappelle-t-on honorer ?
Honorer, dune manière générale, cest rendre honneur ; autrement dit cest attester, contre ce qui pourrait en impliquer sinon le déni du moins la méconnaissance, quil y a quelque chose qui relève de lhonneur dans la chose ou la personne quon veut honorer. Attester de lhonneur, cest-à-dire de la distinction, cest par conséquent à propos dune personne attester quelle nest pas nimporte qui. Disons-le autrement : tout sujet important plus ou moins dans toute sortes de domaines (par exemple un professeur importe du savoir dans la vie des étudiants), honorer quelquun consiste à attester, au contraire, quil compte. De la même manière, honorer certaines chose les dettes, on vient de le dire, mais aussi les vertus, la patrie, et bien dautres encore revient à attester par sa conduite que ces choses ne sont pas nimporte quoi, quon jugerait pour soi-même indigne de les insérer dans le régime commun des réalités ordinaires dont la vie est forcément faite, et quen ce qui les concerne la question nest donc pas de savoir si elles sont plus ou moins importantes, parce quelles comptent. Ce qui compte décidant de ce quil en est de ce qui est compté, on peut dire quhonorer consiste à pointer le caractère décisif de ce quon honore et donc, si lon radicalise cette signification, à attester quà nos yeux cest de vérité et non pas (seulement) de réalité quil sy agit.
On le saisira dune manière plus précise en faisant jouer des proximités sémantiques : honorer est très proche de faire léloge, et par là sy oppose. Ainsi ne fait-on pas léloge de ce quon honore, ni nhonore-t-on pas à proprement parler ce dont on fait léloge. Selon Aristote la louange a pour objet des qualités qui se rapportent à des réalités, tandis que lactivité dhonorer porte sur les qualités les plus nobles dont, par contraste, nous dirons donc quelles ne se rapportent pas à des réalités. Il cite comme dignes déloges le courage, la force, voire la rapidité à la course ce quon ne peut admettre entièrement, car si lon fait parfois léloge de la force, on honore le courage. La force est en effet la " vertu " qui prend éminemment en compte la réalité, identifiée à la résistance que les choses et les êtres opposent à nos desseins, alors que le courage consiste au contraire à ne pas prendre en compte la peur, qui est notre réalité subjective au moment du combat : lhomme courageux nest pas linconscient qui na pas peur mais, à lencontre du lâche qui a pris la décision inverse, celui pour qui la peur, et quelle que soit son importance, ne sera pas ce qui compte. Disons-le autrement : la louange atteste quune réalité relève éminemment du domaine des biens, tandis quhonorer consiste au contraire à attester que pour ce dont on témoigne, le domaine des biens, positifs ou négatifs, ne compte pas.
Dans la première distinction qui simpose quand on parle de vérité, cela donne par conséquent ceci : on loue le savoir mais on honore la vérité (1). La distinction entre être sujet et lêtre vraiment, si lon entend par là dassumer le statut de sujet comme une responsabilité et non pas comme une nature métaphysique factuelle, renvoie par conséquent, dans lordre de lapprobation, à celle de la louange qui vaut pour ce que nimporte qui aurait raison de faire à la place dun sujet donné, et de lhonneur qui vaut pour ce que lui seul a fait et devait faire, dêtre énigmatiquement lui et non pas nimporte qui (bien quil le soit évidemment par ailleurs). Ainsi loue-t-on le semblable à partir du savoir qui permet quon le reconnaisse (et on le loue précisément de ce quil ait permis cette reconnaissance : si on le loue, cest quil fait ce que nous aurions voulu ou souhaité faire), mais on honore le sujet qui récuse toute identification, celui à la place de qui il est impossible de simaginer, justement parce quen lui ce nest pas la place qui compte.
Le couple de la louange et du sujet semblable soppose ainsi au couple de lhonneur et du sujet distingué (2).
Puisque cest au semblable et non au sujet distingué quon en appelle quand on se réfère à la réalité (elle est la même pour tout le monde et chacun est celui quun autre aurait été à la même place), il faut reconnaître que la distinction, cest-à-dire la cause de lhonneur, sentend dexclure la possibilité de cette référence au factuel. Dans ce quon honore est reconnu quen aucune manière la réalité, aussi riche de possibilité ou dempêchements quelle ait effectivement été, ne peut être reconnue comme linstance décisive. En somme cest toujours la noblesse quon honore. Quest-ce en effet que la noblesse, sinon lattitude de celui pour qui sa propre réalité ne compte pas : sa peur, donc il est courageux ; lattachement commun aux biens, donc il est généreux ; les offenses quil a subies, donc il est magnanime, et ainsi de suite. Un sujet nest jamais distingué que de sa réalité et cest seulement de ce quelle soit commune quil peut être reconnu, quand on lhonore, en distinction des autres.
Honorer, cest par conséquent attester de cette exclusivité de la vérité relativement à une réalité par ailleurs irrécusable, et dont il serait absurde de dire quelle diffère (elle nest pas autre chose, une autre réalité quon aurait oublié de mentionner). Est donc honorable ce qui compte, et non pas ce qui importe dont on peut seulement faire léloge. Tout savoir, de porter sur des différences, décide des importances. On honore quelquun, dans la vie courante, en montrant par son attitude que cette personne compte, indépendamment des importances quon peut lui reconnaître par ailleurs et qui, elles, constituent des raisons positives de faire son éloge. Ce qui compte, au contraire, le savoir nen décide pas : cela simpose, à la limite dune manière parfaitement incompréhensible.
Ainsi lhonneur est-il toujours rendu à lautorité, si lon nomme ainsi, dans un premier temps, une possibilité dimposer que rien, notamment aucun pouvoir, ne peut suffire à justifier. Honorer quelque chose ou quelquun, cest attester, de lautorité quon lui reconnaît, cest-à-dire de leffet de dignité produit sur nous par la distinction irréductible de la vérité relativement à la réalité à quoi elle najoute pourtant rien (la vérité nest pas une nouvelle réalité ni donc lautorité une force dune nature spéciale). Quand on la considère du point de vue de son effet, on reconnaît quil est alors indigne de ne pas honorer lautorité cest-à-dire, pour le dire en langage métaphysique, limpossibilité que la vérité puisse jamais sentendre comme une forme spéciale (sa réflexion, son accomplissement, sa dissémination ) de la réalité. Doù cette conclusion subjective dont la notion de responsabilité est évidemment le pivot : honorer consiste à assumer que ce qui compte, compte assomption qui consiste pour soi à le situer non pas à la place du savoir mais à celle de la vérité, là où justement le savoir ne compte pas.
La distinction quon a reconnue, par exemple en étant le témoin dune conduite généreuse, a donc forcément différé en nous le savoir de la vérité, ou plus exactement interdit que leurs places soient désormais confondues. Nous en sommes par là même distingué, non pas au sens où nous serions devenus particulièrement honorables (cela ne concerne jamais que les autres) mais au sens où il est impossible que lautorité qui sest imposée à notre reconnaissance (dans le respect quon éprouve pour celui dont la conduite a été généreuse) ne soit pas, pour soi et dans le secret de son for intérieur, une injonction à la dignité. Il est certain, en ce sens, quhonorer est aussi un acte de gratitude : justement de ce quelle ne sentend quen distinction du pouvoir et de la puissance, lautorité est une donation de dignité, et cest toujours dune certaine autorité, donc dune irréductibilité du vrai au réel, que nous tenons déprouver en nous que, si les intérêts importent, cest la dignité qui compte. Il y a des choses ou des personnes qui nous font reconnaître que notre vérité nest pas dans notre réalité, puisquon ne respecte quà être " humilié " (Kant) comme sujet concret. De ce point de vue, on ne peut nier que les conduites qui visent à honorer soient en même temps des conduites de gratitudes. Et cest dailleurs la même chose, comme on ne le voit pas seulement à propos des dettes, quune personne soit ingrate et quelle soit incapable dhonorer.
En honorant ce qui compte, on réalise en soi à propos dune certaine autorité la distinction impliquée dans le respect : on nhonore jamais quen distinction de soi-même, autrement dit du sujet indifféremment semblable que lon est forcément par ailleurs. Si donc la distinction produite en nous par lautorité comme irréductibilité du vrai au réel (lautorité nest pas plus le pouvoir quelle nest la puissance) a produit une impossibilité pour nous dêtre désormais en vérité ce sujet indifférent que nous restons en réalité par ailleurs, alors lautorité nous a donnés à nous-mêmes comme capables dactes qui soient vraiment les nôtres. En quoi consiste notre dignité non plus dêtre sujet en général mais dêtre le sujet quon est. Ce quon peut traduire en disant aussi quhonorer ce qui doit lêtre (ce qui compte, par opposition à ce qui importe dont on peut seulement faire léloge), cest être vraiment sujet quen disant quon shonore soi-même dhonorer ce qui doit lêtre.
Doù cette implication éthique étonnante, parce quelle fait abstraction dune déterminité de lobjet (et donc dune possibilité derreur) qui relève uniquement du savoir : quand on honore (ce qui est marquer son respect) on est soi-même forcément dans la vérité, en ceci quon sautorise davoir éprouvé la distinction du vrai (distingué) et du réel (commun) (3). Par contre on sautorise de son savoir et de son jugement quand on fait un éloge. Nimporte qui peut faire léloge de nimporte quoi puisquil suffit de savoir et de juger ; mais il ne faut pas être nimporte qui, un sujet commun, pour honorer. On honore dans lassurance de savoir, mais cest dans la crainte sentiment tourné dabord vers une distinction de soi quon nest jamais fondé à se reconnaître quon honore.
Il y a donc un réel qui est mis en jeu ici, celui-là même dont la crainte est lattestation : le réel de la distinction propre. Ce réel, il porte un nom : cest la marque laquelle nest pas un élément supplémentaire venant augmenter la réalité dune chose mais limpossibilité, pour cette chose, quelle soit réduite à sa propre réalité dès lors quelle a été comptée (la marque est leffet propre de ce qui compte), et donc distinguée (4). Doù cette définition quhonorer soit attester du caractère marquant de ce quon honore.
En somme et formellement : honorer, cest marquer quon est marqué. Doù cette réponse plus concrète : honorer quelque chose ou quelquun, cest attester quon lui doit dêtre soi. Car marquer, dès lors que cest forcément par la distinction et que celle-ci est toujours celle du savoir et de la vérité, cest produire comme sujet ! Quest-ce en effet quun vivant marqué par la distinction de la vérité ? un sujet. Honorer, cest reconnaître quêtre sujet soit non pas un fait, un état ou une nature, mais une dette.
Le sujet étant à sa propre responsabilité, il est bien évident que cest dans la réalité de cette responsabilité, autrement dit dans la dette, quil est lui-même. Et être sujet, on vient de le dire, cest déjà être sa propre dette. Nous retrouvons donc le redoublement de la responsabilité : cest originellement dêtre en dette que nous sommes en dette. Si assumer sa responsabilité rend encore plus responsable, honorer ses dettes ne peut donc pas consister à sen rendre quitte : den répondre, on les aura par là même honorées.
Que la question du sujet soit désormais celle de sa dette, et plus précisément celle de la dette dêtre un sujet de dette, cest ce qui impose le dédoublement de la question de la dette elle-même. Dêtre subjectivement instituante, la dette sera forcément faite de distinction : sa réalité ne peut pas être confondue avec sa vérité. Et comme on ne peut réfléchir une distinction quen en faisant une différence, on ne peut interroger la question que le sujet est pour lui-même quen découvrant ce qui oppose dettes quon dira réelles et à dautres dettes quon dira vraies.
III. La distinction des dettes
Parce quil est absurde de distinguer entre être sujet et avoir à lêtre, on ne saurait exclure sans contradiction la possibilité dhonorer ses dettes : on doit, donc on peut. La formule qui dit la possibilité inconditionnelle daccomplir le devoir vaut pour la dette, dont la notion est littéralement celle de ce quon doit. La question de la possibilité dhonorer toutes ses dettes ne peut donc pas donner pas lieu à discussion.
Il est cependant évident que certaines dettes échappent à cette réflexion, non seulement dans des cas triviaux comme celui du chômeur qui peut ne plus payer les traites de sa voiture, mais dans le cas, notamment moral, où la dette est constitutive de notre subjectivité : pourrai-je jamais rendre à mes parents la vie quils mont donnée, à la loi quelle mait fait sujet universel, à la langue la possibilité de ma pensée, et plus généralement à lhumanité de fait et de droit ma réalité et mon statut dêtre humain ? La culpabilité, corrélation subjective de limputation et du manquement, signifie cet impossible ; de sorte quil revient au même de dire le sujet constitué de sa propre dette et de le dire originellement coupable. Et certes lidée dune innocence humaine est une contradiction dans les termes, puisquelle serait celle dune légitime irresponsabilité Davoir toujours été plus ou moins désinvolte, on est dautant plus tenu dhonorer ses dettes.
Parce quelle est celle du réel de la responsabilité, la question de la dette est celle dun infini : dire quon nest sujet quà lêtre de la nécessité de lêtre, cest dire que lassomption de responsabilité ne la supprime pas mais laccentue, et que la question de la dette ne se réduit pas à celle dune restitution. Dun autre côté, lacquittement de certaines dettes est possible sans pour autant récuser linfini de la responsabilité, voire en sy référant dune manière quasi-explicite : que je rembourse correctement un emprunt à la banque et japparais aux yeux de celle-ci comme un client responsable, auquel de nouveaux prêts seront accordés avec une plus grande facilité. Il appartient par conséquent à la dette dêtre toujours déjà distinguée delle-même, comprenant un moment subjectif daccentuation de la responsabilité et un moment objectif où sentendrait, au contraire, la possibilité dun acquittement (quand on a remboursé un emprunt, on ne doit plus rien) à condition bien sûr que le domaine concerné soit celui des biens ou celui de laction. A quoi soppose donc pour chacun le domaine de son être subjectif au sens de sa responsabilité : ce dont jai à répondre dune manière en quelque sorte transitive, et qui constitue mes obligations dans le monde, ne se confond pas avec ce dont jai à répondre en tant que jai à répondre de ma responsabilité.
Il faut donc distinguer deux sortes de dettes : celles qui supposent notre être de sujet déjà avéré et celles qui sont impliquées dans la nécessité de responsabilité que nous sommes pour nous-mêmes, nous qui ne sommes sujets quà devoir encore assumer dêtre déjà des sujets. On dira que les premières dettes sont celles qui importent, alors que les secondes sont celles qui comptent.
La distinction, qui est aussi celle que nous sommes relativement à nous-mêmes, est sans équivoque : ce qui importe nous fait réfléchir, mais ce qui compte qui nous fait méditer. Et cest bien le même pour une réalité dêtre marquante et de donner à méditer, par opposition à une autre qui serait potentiellement enrichissante en savoir, et donnerait à réfléchir.
En quoi nous distinguons les dettes selon leur origine, quon pourra expliciter comme suit : ce qui compte relève de lépreuve alors que ce qui importe relève de lexpérience.
Lépreuve est originaire, toujours supposée par lexpérience qui la répètera en quelque sorte à vide dans lélément du savoir, puisque lobjet éprouvé de lexpérience est toujours déjà oublié (on le jette après la manipulation), le savoir quon en aura extrait devant seul rester pour un sujet exhaustivement identifié au savoir conditionnant. Une expérience de physique na par exemple de sens que pour le physicien, lequel se doit donc dêtre nimporte quel physicien : comme lobjet, le sujet peut bien importer (chacun a son style, ses forces et ses faiblesses particulières) mais cest de linterdiction quil compte que lexpérience tient sa valeur : en elle le savoir est seul à compter. A lencontre de cela, cest toujours depuis une épreuve que nous sommes nous-mêmes, marqués et ainsi définitivement distingués de ceux qui restent nos semblables et par conséquent aussi de nous-mêmes : " bien sûr cest toujours moi, mais je suis désormais quelquun dautre " dit léprouvé, dans une étrangeté quil est impossible de ne pas rapporter à celle de la vérité. Car il appartient à lévénement davoir institué le sujet sur le mode du " désormais ", en liant cette advenue au droit et au devoir quil se reconnaît à être sujet et par là même à la question de la vérité telle quelle apparaît dans la distinction de ce qui importe et de ce qui compte : " cest seulement maintenant que je suis vraiment moi : désormais je ne confonds plus ce qui importe et ce qui compte". En identifiant lépreuve par le caractère instituant de cette dernière distinction, on en fait la corrélation réelle de la vérité et de la responsabilité, par opposition à lexpérience qui en est au contraire la disjonction puisquelle rapporte le savoir quelle mettait en uvre, ainsi que le surcroît de savoir qui en résulte, à un sujet qui ne compte pas. En somme, la réalité de lépreuve est uniment de distinguer la vérité du savoir, et dêtre le moment dadvenue du sujet, lequel se donnera donc malgré lui à reconnaître exactement là où le savoir ne compte pas. Par ailleurs, et donc aussi pour sa propre réflexion telle quelle sengagera dans lexpérience, il est nimporte qui : une fonction anonyme du savoir, et donc une place, puisquà toute mise en cause de sa responsabilité il répondra en sidentifiant à elle (" à ma place vous auriez pensé comme moi et par conséquent vous auriez fait ce que jai fait ").
Telle que lopposition de lexpérience et de lépreuve permet de la formuler, lidée de la responsabilité et de ses objets sentend donc ainsi : nous ne sommes responsables des choses dont nimporte quel sujet serait semblablement responsable (expérience : être toujours soi) quà lêtre dabord de nous-mêmes, et donc à lêtre dune façon inouïe, irréductible à toute réflexion rassemblante (épreuve : être désormais soi).
Alors que lexpérience enrichit, lépreuve marque. Dire cela, cest distinguer les dettes selon quon est redevable de savoir et donc de rassemblement à soi, ou de distinction et donc détrangeté à soi.
Or cette distinction de la responsabilité ne laisse pas dêtre problématique quant à la possibilité dhonorer les dettes qui en sont à chaque fois le réel, puisque, contrairement à ce qui vaut pour la dette qui importe où des équivalences sont donc toujours envisageables, rien ne semble jamais à la hauteur de celle qui compte. Car sil est évident quon peut payer en principe pour des choses quon a et quon peut céder, peut-on payer pour la responsabilité elle-même, toujours déjà faite de la distinction du savoir et de la vérité et que nous avons forcément reçue en même temps que lexistence humaine ?
Comment honorer cette dette ? Telle est lunique question, pour chacun, de lui-même et de ce quil a à faire (la même, puisque les notions de sujet et de responsabilité sont lenvers lune de lautre) au-de la de la différence des dettes où elle se réfracte.
A. Les dettes réelles
Les dettes quon peut payer avec des biens ou des services sont, par définition, mondaines. Mais leur paradoxe est quil faut demblée les penser à lencontre de ce statut, puisque ce qui compte dans lhorizon dune dette mondaine nest pas le bien qui peut être plus ou moins important (une grosse somme est plus importante quune petite, un service personnel lest plus quune courtoisie commerciale, etc.), mais quon ait donné sa parole. On nest par exemple sujet de lemprunt quon fait à la banque quà lêtre dabord de la signature apposée au bas du formulaire laquelle est alors ce qui compte parce quelle rendra seule valable une démarche par ailleurs réelle. Toute dette mondaine est par conséquent déjà une sortie du monde : elle renvoie au sujet de la parole, laquelle se donne contre la réalité dont elle décide, et non pas selon elle, assujettie à elle. Ainsi rappelle-t-on seulement le caractère catégorique, cest-à-dire étrangère aux aléas empiriques, de la nécessité dhonorer la dette.
On pointe cette nécessité en rapportant la distinction des responsabilités quon vient dindiquer à celle qui interdit de confondre lengagement et la promesse (5) : dès lors quelle procède dune manière ou dune autre de la signature dun sujet, la dette ne renvoie pas du tout à lengagement dans lequel cest la réalité qui décide originellement (" je ferai ce que je me suis engagé à faire si la réalité men laisse alors la possibilité "), mais à la promesse, dans laquelle ne compte que la parole donnée (" quelle que soit la réalité le moment venu, et dabord quel que soit le changement que mes sentiments pourront avoir subi, je ferai ce que jai dit pour la seule raison que je lai dit "). En quoi on rappelle quil nest pas question de ne pas pouvoir lhonorer : on ne promet quà forclore cette éventualité pourtant massive dinsistance du mondain (6). Le sujet de dette lest donc déjà en vérité, si lon entend par ce terme la pure distinction à la réalité, à savoir quelle ne compte pas.
Il arrive évidemment quon ne puisse pas rembourser. Mais qui a dit que rembourser et payer étaient le même ? Le caractère catégorique de la dette (quelle soit une promesse et non pas un engagement) sénoncera par conséquent de la manière suivante : quand on ne peut pas rembourser une dette, on la paie.
En effet, lorsquon ne peut pas tenir sa parole, que ce soit pour des raisons triviales (on na pas largent qui devait servir à rembourser, etc.) ou non triviales (dilemmes, cas de conscience), apparaît une culpabilité quon aurait tort de réduire à sa dimension psychologique : on est en faute non seulement contre la loi (toute promesse doit être tenue), non seulement contre le débiteur (qui a le droit de recouvrer son bien), mais surtout contre soi-même : la vie que je me suis faite ou du moins que jai acceptée, en un mot dont je suis responsable, est telle quelle fait apparaître que, de mon fait par conséquent, je suis quelquun dont la parole ne compte pas... Le plus souvent, je vais chercher des excuses autrement dit faire semblant doublier la distinction de lengagement et de la promesse : en arguant de raisons souvent très réelles dont jéviterai soigneusement de voir quelles me concernent uniquement comme sujet mondain, je vais tenter de me soustraire à une responsabilité qui était celle de mon statut de sujet pour la parole en antériorité logique à ladvenue du monde comme horizon des significations. Car la notion dun sujet purement mondain serait celle de lexcuse généralisée, si elle nétait pas contradictoire : sy dirait laspect subjectif de lordre impersonnel et donc irresponsable des choses en général. Il revient donc au même de refuser de confondre la promesse avec lengagement quelle est par ailleurs, le sujet de la parole avec lindividu mondain quil est par ailleurs, et de constater que toute excuse est un mensonge, surtout si elle est réelle. Qui ne voit ainsi que lexcuse quon invoque pour ne pas rembourser sa dette est une trahison de soi, puisquelle consiste à poser que le sujet de la parole soi-même en vérité ne compte pas ?
Paiement double, par conséquent. Dabord en termes destime de soi : à mêtre mis (presque toujours malgré moi et à mon insu) en situation de ne pas pouvoir le faire, je me constitue comme sujet indigne des échanges qui mavaient fait occuper une place de sujet. Je découvre donc que javais usurpé cette place Mais surtout culpabilité radicale : je ne suis dès lors plus moi que dans lacte de dénier que je sois le sujet dun acte, le criminel de moi-même si lon nomme " crime " latteinte au sujet non pas dans ses attributs ni même sa détermination (latteinte, éventuellement tragique, à lestime de soi nest pas un crime) mais dans le fait même quil soit un sujet, au point irréductible de son émergence. Infidèle à ma parole, il va falloir désormais que je vive attaché à un autre, mort, et qui est moi ou, pour prendre la présentation inverse, avec ce criminel de moi-même que je serai désormais. A la trivialité du bien quil fallait rendre, on substituera lacte de sa propre destitution subjective et la nécessité de vivre désormais selon elle. Cela, je dis que cest payer.
Le paradoxe des dettes mondaines, quand on ne peut pas les rembourser, tient donc à ce quelles soient payées quand même, à ceci près elles le sont dune monnaie non mondaine.
Et cette nécessité, outre ce quon vient de dire, vaut aussi pour ce quil faudra rendre. Car lhorizon de la moindre chose quon reste à devoir est proprement instituteur dune possibilité dont nous apercevons quelle est diabolique puisquon peut à la limite, de désinvolture en aggravation, daggravation en négligence, être un jour forcé de donner son âme en paiement en commettant un acte ôtant tout sens à la simple idée de pardon, aux yeux même de celui qui laura accompli. Beaucoup de films noirs appuient leur scénario sur cette vérité à laquelle nul nest étranger.
Dans lordre mondain, il se peut donc quon ne rembourse pas toutes ses dettes, mais on les paie toujours. Ce qui revient à dire que le mondain nest jamais simplement mondain : la distinction du savoir et de la vérité reste latente pour la plus ordinaire et la plus assurée des choses, parce quil est impossible au sujet ayant à être vraiment lui-même de ne pas être déjà sur le chemin de sa propre responsabilité.
B. Les vraies dettes
Aux dettes mondaines qui sont simplement réelles, il faut opposer les vraies dettes, celles qui nous concernent non pas en tant que nous sommes nimporte qui (par exemple je suis nimporte quel client de la banque, en quelque sorte un envers particulier de lordre bancaire) mais en tant que nous sommes nous-mêmes, dans linouï dêtre soi comme ayant à lêtre vraiment.
Opposer de cette manière les vraies dettes aux dettes réelles revient à impliquer la question de la vérité dans celle de la responsabilité, et par conséquent à supposer quil sagisse de vérité dans ce qui compte en tant quil compte. Pour le comprendre il faut se souvenir que ce qui compte sentend toujours dune épreuve, et que celle-ci se définit de ce quon ny soit sans recours. Et cest dabord de savoir quil sagit, dans le recours, car celui qui sait quoi faire ou simplement quoi penser nest jamais seul, quand même il serait isolé. Or cest précisément là où le savoir ne compte pas quapparaît le sujet, dans un moment quon dira donc de vérité parce quil sentendra précisément à lencontre de la fonction deffacement toujours déjà accomplie par le savoir, dont la présence explique toutes les réussites et dont labsence ou la fausseté excuse tous les échecs. Que le savoir manque, et le sujet apparaît : dans lépreuve dont, à lencontre de lexpérience qui laurait plus ou moins enrichi, il restera marqué. A simplement distinguer la vérité du savoir, on aperçoit ainsi quelle sentend de lidentité du surgissement du sujet et de sa " marque " - si lon nous accorde de rappeler ainsi que ce qui compte (par opposition à ce qui importe) est subjectivement instituant.
Cest par conséquent à ce qui nous a marqués que nous devons dexister subjectivement et dêtre nous-mêmes comme ayant à lêtre vraiment à lencontre de lindifférence subjective des " en tant que " à quoi il est par ailleurs légitime de nous identifier. Les vraies dettes concernent toujours lémergence du sujet, et donc aussi la marque par quoi désormais il lui est subjectivement impossible dêtre nimporte qui (impossibilité qui est l'éthique elle-même). A quoi il faut ajouter quassumer la responsabilité ne revenant pas à la leffacer mais au contraire à laccentuer, il appartient à la dette, si elle est le réel de la responsabilité, que lhonorer ne soit pas sen acquitter et quelle comprenne en elle-même son propre acquittement, dont on serait alors redevable par surcroît !
1. La vraie dette renvoie non à léchange mais à la grâce
Lacquittement de la dette réelle la supprime en restaurant légalité de niveau du créancier et du débiteur, ouvrant alors la possibilité dune nouvelle dette dans lindéfinie réitération des échanges. La dette qui concerne ce qui compte récusera cette nécessité, puisque cest avec des équivalents, qui sont des choses de même importance, quon rétablit les parités.
Alors que les choses qui importent, objets possibles des dettes réelles, supposent avéré notre statut de sujet pour les échanges, les choses qui comptent, objets nécessaires des vraies dettes, nous ont toujours déjà donnés à nous-mêmes et forcément sans que nous ayons été là pour le justifier dune manière quelconque. Les dettes réelles sont depuis toujours justifiées non seulement quant à leur objet qui correspond à un besoin ou à un désir, à la limite à un caprice, mais surtout quant à leur réalité, puisquelles sont le systèmes des échanges en acte, la société en tant quelle fonctionne. Par contre il appartient aux vraies dettes dêtre sans justification ce qui compte ne pouvant sentendre comme le moment plus ou moins essentiel dautre chose. On ne saurait donc séparer lidée de vraie dette de celle de sa paradoxale gratuité. Par opposition à ce qui importe impliquant la nécessité dêtre quitte comme son horizon constitutif, et dont le vrai sujet est en somme le système des échanges, ce qui compte nous a donnés à nous-mêmes comme responsables, non seulement de nous mais de cette donation même. Tel est le paradoxe de la gratuité : quelle soit une dette de surcroît. Par quoi on rappelle seulement quil ny a pas de différence entre être sujet et avoir à répondre de lêtre : alors que la dette réelle sentend de la nécessité à venir de nen plus répondre, les vraies dettes sentendent au contraire de ce quon ait encore et toujours à répondre. En somme la vraie dette, si cest bien la responsabilité quelle concerne et si cest dabord de la responsabilité quon est responsable, consiste en ceci que nous soyons redevables du fait même dêtre redevables .
Une notion permet de penser ce paradoxe. On la mentionnera en disant que tout ce qui compte a forcément été reçu comme une grâce. Et certes, pour que je mérite leffet dadvenir à moi comme sujet responsable, il aurait fallu quil fût déjà avéré dans ma vie : seul quelquun pour qui cela comptait déjà aurait par là même été digne de le recevoir, de lapprocher sans désinvolture. Or cest par principe impossible. Telle est donc la grâce, dans la folie de sa notion : cest au désinvolte, à celui auquel il est proprement scandaleux quelle soit dévolue, quelle est expressément adressée
Quon ne se méprenne pas sur ce vocabulaire. La question de la grâce nest pas celle de la bienveillance dun quelconque dieu personnel mais, au contraire pourrait-on presque dire, celle de la contingence et de son effet, en tant quil est forcément un effet de vérité puisque le contingent touche un sujet qui était forcément sans recours, et par là même a surgi comme tel. La nécessité ne renvoie, elle, quau sujet du savoir, qui se définit par des recours qui sont dès lors seuls à compter (il pense et agit " en tant que "). Le vocabulaire de la grâce se justifie donc de ceci que tout sujet est né davoir été sans recours et nexiste comme sujet que den être désormais marqué pour rien, sans quil lait voulu ni mérité, cest-à-dire gracieusement. Disons la même chose autrement : on nest jamais sujet quà titre de survivant. Il serait en effet impossible dattribuer le statut de sujet à un simple vivant, en admettant que cela puisse exister (par exemple il faudrait quil ne soit daucune manière concerné par le fait dêtre et donc par la mort), parce quil ny aurait aucun être à considérer : il y aurait simplement la vie, dont on constaterait une manifestation singulière. Or pour celui qui a survécu, même quand cest simple hasard, il est impossible que sa vie, quand elle est éprouvée, ne le soit pas comme une grâce : il suffit quil ait été libéré de lévidence habituelle dêtre vivant. Est sujet ce vivant (quelle que soit par ailleurs son appartenance spécifique) pour qui vivre ne va désormais plus de soi (7). Et certes on ne voit pas comment nommer autrement que " grâce " lexistence subjective et ipséitaire : elle a forcément été reçue par surcroît puisquavoir été sans recours et sêtre perdu sont le même. Tout sujet est donc fait dune étrangeté première à soi qui est celle de sa perte originelle, interdisant quon le réduise jamais à sa réalité ni par conséquent quon identifie sa vérité au savoir éventuellement exhaustif quon pourrait constituer de cette dernière (8).
Est sujet le vivant qui vit par surcroît. Ce qui revient à dire quà limpossibilité de jamais identifier la vérité au savoir et correspond celle de jamais ramener lexistence de quelquun à sa vie. Très concrètement entendue, la grâce nest rien dautre que cette butée du surcroît.
La nécessité pour tout sujet dêtre né comme tel dune épreuve, dont on peut dire indifféremment quon y était sans recours ou quon nen est jamais revenu, il est bien évident quon peut la penser dune manière totale ou partielle. La première éventualité correspond à linstitution du sujet dans le langage : pour être dans le langage (par exemple cest bien moi que vous écoutez en écoutant la suite de mes paroles), il faut sêtre définitivement perdu dans la réalité (nous étions notre corps ; désormais nous avons un corps). La seconde correspond à chaque épreuve, petite ou grande, dont nous restons marqués et par là localement institués. Perdre un parent, par exemple, cest une épreuve dont, comme fils ou fille, on ne reviendra jamais : notre vie est désormais celle dun orphelin, bien que par ailleurs (là où ça ne compte pas, donc) tout continue comme avant. Le sujet qui sest trouvé sans recours, et qui sest donc perdu, est par ailleurs celui qui, revenu de lépreuve, dira être toujours le même à ceci près quil restera marqué. La marque peut donc être absolue comme dans le cas du langage (elle est alors limpossibilité que notre présence diffère de notre absence), ou relative quand on se réfère à telle ou telle épreuve traversée, quelle soit insignifiante ou tragique, répétée (comme la suite des examens dans le cursus des études) ou unique. Mais à chaque fois il sagit de naître à une subjectivité désormais propre et ipséitaire et ainsi dy naître sans avoir pu le mériter.
De nêtre pas revenu de lépreuve qui constitue désormais son origine, le sujet sentend donc forcément comme une liberté miraculeusement donnée à elle-même, alors que les déterminismes les plus implacables informent sa réalité objective et subjective. Voilà pourquoi il faut reprendre lopposition non contradictoire des deux ordres, celui de la nature et celui de la grâce. Ce nest donc plus à partir des sottes apories du déterminisme et de la liberté quon peut poser la question de la responsabilité (dans quelle mesure est-on responsable ? ce qui revient à demander quel pourcentage de déterminisme et de liberté il y a dans telle ou telle action !), mais uniquement à partir de la grâce, qui est non pas larbitraire bienveillance dun Autre divin auquel nous resterions haineusement assujettis mais au contraire la nécessité toujours déjà engagée que nous ayons à répondre de notre responsabilité même.
On nest soi que dans la contradiction à chaque fois ponctuelle de la vie et de lexistence, que dans chaque impossibilité que lexistence corresponde à la vie, dont elle ne diffère pourtant pas. De sorte que cest à la marque, impossibilité locale dêtre le même et lieu impossible de ladvenue à soi, quest la grâce. Et donc aussi la dette.
2. La gratitude, paiement de la vraie dette ?
La vraie dette sentend de ce que la responsabilité nous ait été donnée ; et le propre dune responsabilité est dexiger quon lassume. Assumer la responsabilité de ce qui nous a été donné, en tant précisément que cela a été donné, autrement dit en tant quil sagit là de leffet de vérité produit par une contingence, cest la gratitude. Par ce terme, on désignerait alors le paiement des vraies dettes, par opposition aux biens de diverses équivalences répondant aux dettes réelles, et la thèse serait la suivante : la vraie dette oblige à la gratitude comme la dette réelle oblige au remboursement. Et de fait, nous sommes scandalisés par les comportements dingratitude, qui nous donnent le sentiment dune escroquerie.
Mais cette analogie est partiellement trompeuse, car la considération de la gratitude comme une sorte de paiement, subjectif et symbolique par opposition à un autre qui serait objectif et réel, revient à faire du don une vente qui ne savoue pas (on se sent comme escroqué si une de nos attentions nest pas payée de gratitude), parfois même un simple chantage (" jespère que je naurai pas affaire à un ingrat ! ") Pour serrer au plus près ce paradoxe, il faut dire ceci : on perd le propre de la difficulté en affirmant que nous sommes scandalisés par lingratitude, car en réalité nous sommes outrés comme sil appartenait à cette obligation de renvoyer à un surcroît à soi-même auquel le sujet des échanges, que chacun est forcément par ailleurs, ne suffit jamais. Lessentiel est en effet que seul un sujet identifié à son propre surcroît puisse correspondre au don, en tant que celui-ci porte non pas sur un bien mais sur le surcroît toujours injustifié de ce bien puisquil ny a bien sûr de don quà lencontre de toutes les raisons quon a pu avoir de donner.
On résumerait donc le paradoxe de la gratitude par cet oxymore quelle soit la réponse de surcroît due à ce surcroît de donation que le don est originellement. Mais nest-ce pas repousser la difficulté ?
Ne cédons pas sur la gratuité qui définit le don et qui force à ranger la grâce, comme le miracle, dans limpossible. Maintenons corrélativement quon ne saurait payer une dette qui soit vraie, parce que cela constituerait le rétablissement au moins possible dune équivalence idéalement originelle, alors que la question de la vraie dette na de sens quà partir de la reconnaissance de la hauteur caractérisant la grâce qui nous a été faite (on ne la méritait daucune manière, et pourtant elle nous a été faite ). Et puis si la grâce est la contingence qui, justement comme telle, produit un effet de vérité, elle échappe aux échanges définissant des nécessités et renvoyant par là même à des savoirs dont le fameux " savoir-vivre " peut être considéré comme la limite, puisque dire de quelquun quil ne sait pas vivre revient à pointer sa méconnaissance de la lettre ou de lesprit des échanges. Or il ny a justement de grâce que sans le savoir. Que par exemple une jeune fille se sache gracieuse, et sa conduite devient immédiatement hystérique. Disons-le en reprenant la distinction proposée plus haut : la grâce est limpossibilité manifeste que la réalité, quon peut aussi nommer lordre des importances, soit ce qui compte. Une démarche gracieuse ne récuse pas la gravitation ni la nécessité déquilibrer les masses du corps, mais en elle, si cela importe, cela ne compte pas ; et cest le manifeste de cette exclusivité quon appelle grâce, au sens esthétique. De la même manière, la grâce accordée par un chef dEtat ne récuse pas le système judiciaire ni même la légitimité de la condamnation dont il continue de reconnaître et même de valider limportance ; mais son acte propre est que toute cette réalité, par lui, ne compte pas. Et ainsi de suite, pour tous les exemples que lon voudra prendre de cette notion.
Or lexclusivité de la grâce au savoir implique son exclusivité à lordre des importances, qui est celui des estimations ; de sorte quil revient au même de la mentionner et dexclure jusquà léventualité de quelque paiement que ce soit. Dailleurs lidée de paiement devient ici contradictoire : quand bien même on paierait pour ce qui compte avec autre chose que des biens, disons avec de la souffrance ou plus simplement de la gratitude, on serait toujours hors du compte puisque lêtre souffrant ou rempli de gratitude devrait encore reconnaître comme une grâce, à peine paradoxale, quil soit précisément un être capable de souffrir ou déprouver de la gratitude.
Celui qui fait preuve de gratitude nest pas un misérable, contrairement à celui qui prétend être quitte des grâces qui lui ont été faites puisque lingratitude se définit très précisément dêtre désinvolture (prétendre être quitte) envers la grâce. Et certes il nest pas de misère plus grande que celle des ingrats, qui simaginent que tout leur est dû et quen conséquence ils nont à reconnaître aucune grâce cest-à-dire aucune contingence, puisque précisément tout leur était dû et que la notion du devoir est celle de la nécessité étrangers quils restent alors à leffet de vérité instituteur de responsabilité. Inversement celui qui nest pas un ingrat a été sauvé de la misère par la reconnaissance qui sest opérée en lui de la grâce comme telle. Et personne ne niera que cela constitue encore une grâce, voire la vérité même de la grâce en tant quelle a à être son propre supplément (elle ne saurait constituer un fait avéré une fois pour toutes dont il suffirait de prendre acte). Sa reconnaissance, dont on nomme gratitude lépreuve subjective, est donc tout le contraire dune compensation dont la fonction est dassurer le retour à la platitude normative des échanges et à lindifférence subjective.
Disons-le autrement : la gratitude consiste à se disposer envers la grâce selon sa vérité à elle qui est dêtre sans raison, et non pas selon le profit (éventuellement spirituel) quon en aurait tiré et dont on poserait par là même lidée dune équivalence au moins possible. La gratitude nest pas un paiement mais au contraire laccentuation de la dette, son aggravation et par là le surcroît de nécessité quon y réponde (9).
Or une dette, même vraie, se définit dobliger à rendre...
La question de la vraie dette est dès lors la suivante : comment lhonorer sans avoir la désinvolture de sen acquitter ?
La direction est indiquée, en tout cas : comme ne peut honorer quun sujet déjà fait de sa distinction, autrement dit de son propre surcroît, la question de la vraie dette devient en chacun celle du réel de ce surcroît, où sidentifieraient lassomption de son propre statut de sujet et une restitution littéralement gracieuse.
Reprenons donc notre question, parce quil est désormais avéré quelle est celle de la vraie dette : de quoi est-on sujet, quand on est vraiment sujet ? Autrement dit : de quel surcroît sagit-il quand on distingue, à propos dun sujet et quant à la responsabilité que cela suffit à constituer, être et être vraiment ?
IV. Rendre limpossible
On est sujet depuis toujours et dès lors malgré soi, par grâce. Etre sujet, puisquil ny a en fin de compte de responsabilité que de la distinction, sentend donc dassumer cette antériorité de la marque du vrai sur notre propre advenue : une marque qui soit toujours celle dun contingent quon désignera comme le vrai, précisément de ce quil ait produit cet effet de distinction quon nomme responsabilité. Sans elle, autrement dit en dehors de lincidence du vrai, nous naurions jamais été quun vivant quitte de tout ce que nous ne pouvons plus désormais que faire semblant dêtre (cela sappelle la désinvolture). La dette dont notre subjectivité est littéralement faite concerne ce quon pourrait nommer lantériorité absolue dont la plus originelle des responsabilités est déjà lassomption ; de sorte que cest bien dimpossibilité que nous sommes redevables.
Rendre limpossible : la promesse répond de la vraie dette
Si la grâce est la contingence dans son effet de vérité, elle est aussi limpossibilité que nous en assumions la responsabilité autrement que dans et par la grâce davoir été, forcément sans nous et toujours partiellement, sauvés de la misère où les ingrats se perdent. Assumer cette responsabilité, autrement dit nêtre pas un misérable, cest répondre delle là où nous sommes désormais un autre bien que par ailleurs nous soyons resté le même cest-à-dire un ingrat. Les vraies dettes, on ne saurait donc les honorer quen distinction de soi, de celui quon reste par ailleurs. Et comme le concept de sujet pose quil ny a pas de différence entre être soi et sexprimer (être le même sujet de tout ce dont on est sujet), on peut poser demblée quhonorer la vraie dette doit sentendre à lencontre de la nécessité expressive : quelle importe, bien sûr, mais quelle ne compte pas.
Honorer la vraie dette se fera donc non pas au lieu de la vie mais au lieu de contradiction de la vie et de lexistence à la marque. Car si la grâce est leffet de vérité produit en nous par le contingent, elle ne sentend que de lépreuve, à lencontre de lexpérience qui renvoie à leffet de savoir produit en nous par le nécessaire. Et comme le propre de lépreuve est de laisser marqué celui qui la traversée, ce nest quà se tenir à la marque, autrement dit à ne pas céder au nom de la vie sur linouï de notre statut de survivant, quon pourra envisager dhonorer une dette qui soit non plus réelle mais vraie.
Si donc cest seulement dans le surcroît par rapport à la vie, ordre des biens, que la vraie dette se donne à reconnaître, elle renvoie au don. Mais don de quoi ? Donner un bien nest pas donner, puisquil est impossible déchapper aux équivalences dont il est comme tel déjà linstitution : le plus gracieux des dons est au moins lenvers de la satisfaction quon peut éprouver davoir donné, ne serait-ce quà penser avoir eu raison de le faire. Cest par conséquent le même de dire que le don ne peut pas concerner un bien, et de dire, tout bien ne différant pas de son équivalence potentielle avec un autre, que le don est exclusif du savoir et par là de la présence du donateur : on ne donne que sans le savoir, cest-à-dire que sans y être. Doù cette nécessité : un vivant, quel que soit son degré de bonne volonté, ne saurait donner : seul un survivant le peut. Mais il ne le peut alors quen impossibilité à lui-même : là où lui, qui est toujours le même et qui se sait tel, ne compte pas. Si le propre dun survivant est dêtre marqué, cest à la marque exclusivement quon peut donner.
La question prend désormais une forme dénigme : que peut-on donner sans le savoir et qui ne soit donc pas un bien, mais quune marque apposée en étrangeté à soi suffise à produire ?
Désigner la marque comme le lieu propre du don fait apercevoir quen celui-ci il sagit toujours de lorigine, puisquelle témoigne du " désormais " de notre statut de sujet. Et certes, ce qui compte, par opposition à ce qui importe et qui la suppose, a toujours valeur dorigine. Celle-ci nest assurément pas un bien, puisquelle est par définition toujours déjà perdue (si je vous dis que jai un ami dorigine italienne, vous avez déjà compris quil nétait pas italien, par exemple). Pur surcroît par conséquent.
Il sagirait donc de " donner lorigine " et en cela consisterait dhonorer la vraie dette ? La réponse paraît abstraite. Or de labstrait au dilatoire, il y a généralement moins quun pas... Il en ira peut-être autrement quand on aura nommé à partir de ce que nous avons appris la donation de lorigine en tant que telle.
Cest tout simplement la promesse. Nous ne risquons plus de la confondre avec lengagement qui, lui, ne renvoie à aucun surcroît de son sujet ni de son objet. Rappelons que lordre de lengagement est celui de lexcuse, autrement dit que son sujet est littéralement institué dêtre excusé davance de sa démission : dire que personne ne reproche à celui qui est mort entre temps de navoir pas tenu ses engagements, cest dire quil naura jamais été que lordre des choses singulièrement manifesté et que par " sujet ", cest une sorte de " collapse " des probabilités mondaines quil fallait entendre (il appartient à la structure comme telle de produire un " effet sujet "). Le sujet de la promesse, par contre, est exclusif de toute excuse, puisquil ny a de promesse quà lencontre dune réalité dont il est par ailleurs irrécusable quelle lépuise ce qui revient à dire que sa réalité de sujet ne compte pas, nétant dès lors dans le don de sa parole que son propre surcroît. On sengage donc comme vivant, mais cest uniquement comme survivant, et dans lextrême littéralité de ce dernier terme, quon peut promettre.
La vraie dette, on ne saurait donc lhonorer quavec une promesse. La réponse est un peu moins abstraite mais la monnaie semble quand même légère : nest-ce pas ce quon appelle (se) payer de mots ?
Peut-être pas, si lon réalise quil appartient à la promesse de produire un effet lequel répondrait donc à leffet de vérité dont il faut nommer grâce la production par le contingent. Indiquons-le : leffet de la promesse, cest douvrir le temps et par là de donner lavenir. Celui de lengagement est de le supposer et, au mieux, de donner le futur.
On ne confondra pas lavenir (auquel correspondrait la figure du prophète) et le futur (ne renvoyant quau devin). Le futur comprend ce qui sera présent et, dans lordre représentatif, il répond au passé comme ensemble de ce qui était présent : demain sera un jour exactement comme hier était un jour. Lavenir au contraire est fait de la promesse qui en est louverture, de sorte quil se définit avant tout de ce qui spécifie la promesse, à savoir que la réalité, quelle quelle puisse être, ne comptera pas. Ainsi dit-on dune technique prometteuse quelle est une technique davenir, bien quelle puisse navoir aucun futur (elle peut être étouffée dans luf par des lobbies dont elles menacerait les intérêts), et parfois dune technique assurée dun très long futur quelle est malgré tout sans avenir (par exemple le moteur à explosion, dont il est très probable que nos voitures seront équipées encore longtemps). Bref, la dette réelle renvoie au futur, mais la vraie dette renvoie à lavenir.
Retenons donc cette proposition, pour linstant encore énigmatique : on répond à la grâce par la promesse, cest-à-dire par une donation qui soit celle dun avenir.
B. Rembourser réellement la vraie dette
Nous ne sommes pas notre propre cause : non seulement parce quil faut que nous soyons déjà en cours dinstitution subjective pour que nous commencions à devenir les sujets de notre propre subjectivation, mais encore parce que lidentité de lexistence et de la dette exclut que nous soyons pour nous-mêmes vraiment notre but. En effet, nous ne saurions lêtre que réellement (chacun peut simaginer quil travaille à son bien, et il en est parfois ainsi) mais pas vraiment, parce que ce qui rend valables (valablement valables) et pas simplement réelles les valeurs que nous assumons nous échappera toujours. La dette qui tient à notre constitution par lhumanité se remboursera donc au-delà de soi, corrélativement à limpossibilité que saccomplisse jamais la nécessité subjective dêtre vraiment soi-même. Honorer la vraie dette ne sentend jamais que du lointain et tout sujet est en ce sens précis un " être des lointains " (Heidegger) autrement dit une distinction dont il revient au même de dire quelle est la sienne propre et de dire quelle est celle du temps (10).
1. Au-delà de soi, la production de lhumanité comme énigme
Toutes les valeurs sont réelles mais elles ne sont pas également valables, selon une nécessité distinctive dont il est par principe exclu que nous la maîtrisions jamais puisque cela constituerait un renvoi à linfini. Et de toute façon il faudrait dabord avoir établi que la maîtrise est une valeur valable ce dont on peut pour le moins douter puisque tous les moments vrais de notre vie lont exclue. Ou encore il faudrait avoir établi que chez lêtre parlant la place du maître et la place de la vérité sont la même ce que la psychanalyse sest littéralement constituée davoir récusé. Articulée à lindistinction de la vérité et du temps qui définit la promesse, la distinction du sujet sentend donc ainsi : il est impossible pour les fins que nous nous fixons dêtre vraiment des fins de lêtre ultimement.
Cest par conséquent le même davoir reconnu que nous ne sommes pas notre propre cause, et de reconnaître que nous travaillons toujours pour plus loin que nous-mêmes, sans le savoir (on peut certes en prendre conscience, mais cela na dincidence que fantasmatique).
Eh bien, cest dabord en cela que consiste le remboursement réel de la vraie dette : en ce travail dont il est principiellement impossible quil se borne aux jours que nous vivrons, cest-à-dire à notre futur. Disons-le autrement : nous travaillons toujours pour le futur, mais nous ne sommes jamais sans travailler pour lavenir. Et puisquil ny a de travail queffectif, force est de reconnaître nous travaillons effectivement à la donation de lavenir, quand bien même nous ne voudrions travailler quà la production dun futur quil sagisse du nôtre ou de celui de nos enfants (lequel, de toute façon, est comme tel déjà un avenir pour nous, puisquil est pour nous au-delà de toute possibilité). Si lavenir est ce qui donne sens au futur comme lorigine donne sens au passé, nous payons notre dette originelle en produisant malgré nous ce qui donnera sens au futur, et par là en ouvrira humainement la possibilité au-delà de la vie toujours plus restreinte qui nous reste à vivre. Ainsi rembourserons-nous effectivement lhumanité qui nous a " gracieusement " fait exister, sil est vrai quil ny a de grâce quà ce que la réalité ne compte pas et que cette distinction fonde lopposition du futur qui relève de la production, et de lavenir qui relève de la donation.
Dès lors quon a mentionné le travail comme étant celui dun sujet toujours fait de son propre surcroît, on la fait comme étant lui-même déjà distingué, puisquil est une production du futur qui ne soit pas sans être une donation davenir. Une nouvelle notion paraît y être impliquée. En effet, limpossibilité déviter le surcroît qui définit lavenir à lencontre du futur constitue éthiquement la culture dont chacun dentre nous, si modeste ou égoïste quil soit, est malgré lui, cest-à-dire en distinction de soi, un sujet donateur et pas seulement producteur ! Posons donc cette réponse : la culture, en tant quelle sidentifie dans ce surcroît à la construction du sens énigmatique de lhumain dont chacun est partie prenante, est ainsi le paiement réel de la vraie dette.
Disons la même chose plus concrètement : il revient au même de dire que tout sujet lest de la culture qui lui a permis de lêtre, et de dire que sa vie est appelée à être (vraiment) vraie et pas simplement bonne, puisquelle consiste à effectuer des valeurs (valablement) valables et pas seulement réelles. En somme le surcroît du vrai sur le réel ou de lavenir sur le futur institue lhumanité comme essentiellement énigmatique, de ce quelle soit culturellement donnée à elle-même.
Que chacun concoure sans le vouloir à instituer lhumanité comme essentiellement énigmatique, voilà en quel sens on peut parler dun remboursement réel de la vraie dette.
2. Lénigme de la vraie vie contre lévidence de la vie bonne
Mentionner un remboursement de la vraie dette comme si elle était une dette simplement réelle méconnaîtrait la nécessité pour la vie de nêtre humaine quà la condition de la vérité, de nêtre humaine quà la condition quelle se donne à reconnaître là précisément où les savoirs (moraux, politiques, métaphysiques) ne comptent plus eux dont la fonction est toujours davérer la justification des valeurs et dabolir les énigmes. Ce qui importe est donc que la vie de nos enfants et plus généralement des générations suivantes dans lesquelles nous nous projetons soit bonne ; mais ce qui compte, si nous les respectons dans leur distinction davec nous et si nous reconnaissons la dette originelle dont nous sommes subjectivement institués (autrement dit si nous ne sommes pas nous-mêmes désinvoltes), est non pas quelle soit vraie (auquel cas la " vérité " serait un idéal formel à quoi nous les asservirions), mais quelle ne soit pas empêchée de lêtre. Parce quelle est née du surcroît du vrai sur le réel, et par conséquent de lavenir sur le futur (et donc aussi de la donation sur la production), la question de la dette dhumanité sentend expressément à lencontre des bonnes intentions et, formellement, du souhaitable puisquon ne saurait jamais souhaiter à quelquun que ce qui nous semble bon pour lui cest-à-dire pour nimporte qui à sa place (en quoi la place est alors seule à compter).
La vraie vie est donc exclusive de la vie bonne, dès lors que le propre de celle-ci est de valoir pour nimporte qui (nimporte qui souhaite le bonheur et désire par conséquent ce qui lui semble propre à len rapprocher) quand le propre de celle-là est de ne valoir que dans leffet de vérité toujours déjà produit par sa propre contingence. Il faut donc maintenir, sous le nom de distinction du vrai à lencontre du réel distinction dont la vie est humaine de procéder , la distinction heuristique de la nature qui renvoie à la vie bonne, et de la grâce qui renvoie à la vraie vie.
Elle est par ailleurs familière à chacun puisquelle constitue la première signification de ce sentiment presque quotidien quest le respect. La distinction est on ne peut plus claire : ceux dont la vie est bonne peuvent nous inspirer de lenvie, mais ceux dont la vie est vraie nous inspirent du respect. Et, sauf dans la sottise réflexive de considérer la vérité comme un bien que justifierait quelque " vérité de la vérité " par ailleurs indéfiniment repoussée, il est subjectivement impossible de les confondre, puisque lexclusivité de la vie et de la vérité implique pour la vraie vie quelle soit faite de souffrance. Or seul un fou souhaiterait, pour lui-même ou pour ses enfants, une vie de souffrance : le respectable nest pas lenviable et le vrai nest pas le bon.
On ne peut vouloir la vraie vie : propre au survivant cest-à-dire au sujet déjà pris dans la nécessité dêtre vraiment soi, elle est son propre surcroît sa distinction. Donc son étrangeté.
3. La distinction des réponses et sa portée
Ne mélangeons donc pas les deux réponses qui viennent dêtre données : la question du respect, où nous reconnaissons singulièrement un vrai sujet, nest pas celle du caractère irréductiblement énigmatique de lhumanité que nous rendons à travers la dimension culturelle de notre travail. Autrement dit : il ne sagit pas, dans le remboursement réel de la vraie dette, que nous travaillions à une humanité qui soit comme telle spécialement respectable (ce qui est de toute façon exclu dune manière autre quimaginaire, puisquon nuvre jamais que sans le savoir) et dont les sujets concrets ne seraient dès lors plus que les représentants ! Or le propre du représentant, devant le représenté, c'est quil ne compte pas (11), alors que le respect est justement le sentiment quon éprouve devant quelquun qui compte (12). Et de fait, il est impossible de ne pas rester marqué davoir rencontré une personne qui nous a inspiré du respect.
Cest pourquoi il faut maintenir, pour penser ce remboursement réel de la vraie dette, lopposition de lénigme et du respect où se dit dans un cas que lhumanité nest pas comme telle la plus compliquée des espèces vivantes (mais aucun savoir ne répond à la question de ce quelle est dans sa vérité), et dans lautre que le sujet singulier na pas pour vérité dêtre un moment de ladite humanité, bien quil ne soit évidemment rien dautre (" Tout homme est une société en acte " dit Sartre).
La question de la filiation articule cette double nécessité, et constitue donc la modalité privilégiée du paiement réel de la vraie dette. Malheur et honte au père qui donne à ses enfants un simple futur, par exemple sous la forme dune formation professionnelle, mais qui ne leur donne pas davenir qui ne leur donne rien qui permette à leur vie dêtre vraiment la leur, rien qui leur permette la singularité de rendre valable et pas simplement bonne, respectable et pas seulement enviable, la vie quils vont mener Et cela nest concrètement possible quà les ouvrir à une humanité définitivement énigmatique. Il y a des dévouements qui sont paradoxalement désinvoltes et misérables parce quils constituent un remboursement de la vraie dette comme si elle était une dette réelle : honnêteté anti-humaine, vie sans âme de ceux qui ramènent la question de la dette à celle de la nécessité dêtre quitte, de ceux qui ramènent la question de la filiation à la platitude déchanges que le temps aurait simplement différés dune génération à lautre et dont la finalité, exclusive de la responsabilité davoir à devenir humain, resterait par conséquent celle de la vie bonne. On naime en somme quà donner non seulement ce quon na pas, mais encore ce quon ne peut pas vouloir donner.
Voilà donc très concrètement limpossible de ce que nous avons à faire, nous qui sommes dabord responsables de notre responsabilité même : donner la vie, dans la crainte et dans le risque dune vérité qui sentende éventuellement contre la vie elle-même bref donner un avenir et pas simplement un futur, à nos enfants qui sont humains cest-à-dire venus pour eux-mêmes dune origine et pas simplement dun passé. Cest dans le surcroît de son propre amour quon aime vraiment.
4. La promesse dhumanité inouïe et le lieu de la vérité personnelle
Mais la dette dhumanité que nous avons envers lhumanité sentend singulièrement : jai à être vraiment moi-même puisque cest à moi, justement, que la grâce dexister humainement a été faite. On la dit : la responsabilité est dabord limpossibilité de la substitution.
Puisquelle consiste à honorer la vraie dette, la nécessité que jaie à être vraiment moi est en même temps adressée à lhumanité en général. Nous savons déjà de quoi il retourne formellement, puisquune nécessité adressée, cela sappelle une promesse. Au-delà de la donation dun horizon dhumanité énigmatique quil nous appartient à chaque instant, et par surcroît (cest-à-dire en vérité), de faire advenir, il faut donc penser le devoir de soi que chacun est proprement comme la tenue dune promesse singulière : celle de donner singulièrement son mot à lénigme dêtre humain. Dun point de vue réflexif, on dira par conséquent que devenir (vraiment) soi consiste à donner la réponse à la question que chacun de nous est pour soi depuis toujours ou encore, gardant à lesprit la distinction qui définit la promesse à lencontre de lengagement, que cela consiste à tenir la promesse dhumanité que chacun de nous est depuis toujours.
On aurait tort de trouver cette idée abstraite, puisquil nous arrive assez souvent dapercevoir des sujets que nous ne pouvons pas ne pas voir à cette place où manque la dernière signification de lhumain, à cette place dont le sens subjectif est forcément quelle soit le lieu dune promesse. Je parle bien sûr des nouveaux-nés. Comment est-ce quun nouveau né apparaît, sinon comme une promesse celle de cette humanité même, avérée enfin et dune manière inouïe dans sa personne en train de sinstituer ? Aucun de ceux qui ont vu un nouveau-né nignore quil appartient à chaque humain davoir été, dans cette condition extrême où son humanité apparaissait en gésine delle-même, la promesse dune réponse singulière et par là stupéfiante à la question de lhumain. Réponse inventée et non pas répétée, bien sûr, puisquil appartient à lhumanité dêtre en question pour elle-même ou encore, pour reprendre lincomplétude à quoi il a déjà été fait allusion et qui dessine la place du sujet, puisque la réalité des valeurs vitales et sociales ne préjuge pas dun caractère valable dont il faudra encore décider. Chacun de nous étant lenvers de lhumanité qui manque delle-même à son endroit singulier, nul ne peut prétendre que cette promesse aperçue par les autres dans le berceau qui était le sien na été quun effet de représentation. La grâce dêtre soi a toujours déjà fait de chacun la promesse dune définition inouïe de lhumain, promesse quil est littéralement et qui reste donc antérieure à toute promesse quil aura jamais à faire au sens bien sûr où il ny a de responsabilité réelle quà ce quelle sappuie sur la vraie responsabilité, qui est celle de la responsabilité comme telle.
Dire que la dette de nous-mêmes tient à ce que notre lieu propre soit la pointe indécidée de lhumanité, là exactement où elle manque de la dernière signification qui avèrerait enfin lhumanité comme une réalité irrécusable, cest non seulement identifier chacun à la promesse dhumanité inouïe quil est depuis toujours, mais cest indiquer le lieu de sa tenue ce lieu que nous avons désigné sous le nom de " culture " en disant quil était structurellement impossible de travailler seulement pour soi. Il ny a donc pas de différence entre être (vraiment) soi et travailler à lextrême de la culture qui a fait quon était soi. Cest cette non différence quon signifie en disant que chacun est depuis toujours la promesse dune humanité inouïe, parce que c'est la constitution même du sujet, quil ait toujours déjà exclu dêtre un moment subjectif et inessentiel de sa propre culture : celle-ci ne le fait sujet quà ce quil en soit, précisément, sujet (sinon, encore une fois, il ny aurait pas de sujet mais un simple " effet sujet " de la structure qui resterait seule à compter).
A lopposition dêtre soi et dêtre vraiment soi, il faut donc faire correspondre lopposition dêtre sa propre culture (chacun nest évidemment rien dautre) et dêtre, comme impossibilité à soi (comme manque de la réponse à la question quon est pour soi), à chaque fois la pointe manquante de cette culture manque du savoir de soi où elle se constitue précisément comme telle et non pas comme une simple structure naturelle analogue à une " fleur de pissenlit " (Lévi-Strauss).
Reconnaître quil y a un sujet fait de sa propre dette, cest reconnaître quil a pour place la pointe indécidée de la culture humaine et quil honore sa dette, là où il est, en en décidant.
On verra très concrètement de quoi il sagit quand nous aurons rappelé lirréductibilité du choix et de la décision. Alors que le premier sentend indistinctement des raisons et de lidentification (" telles étaient les données objectives et subjectives : à ma place, vous auriez fait exactement ce que jai fait "), la seconde reste injustifiable et bannit toute identification : on explique un choix, mais on signe une décision. Le choix est une fonction automatique du savoir (on choisit forcément ce qui apparaît comme le meilleur, or cest le savoir qui détermine cet apparaître), tandis que la décision sentend expressément au-delà de toutes les raisons : quand cest le sujet qui compte et non plus les justifications, éventuellement satisfaisantes, quil pourra donner de son acte. On est donc sujet de ses actions (choix) mais on est vraiment sujet de ses actes (décisions). Une action est toujours déjà excusée puisquelle renvoie à la corrélation des justifications et de lanonymat du sujet réduit à sa place, alors quun acte, même accompli ès qualité (par exemple en médecine où cest sa vie que le patient confie au praticien), reste étranger à toute éventualité dexcuse : cest le sujet lui-même, et non pas le savoir éventuellement insuffisant dont il disposait et qui par là même laurait excusé davance, qui devra répondre.
Dun point de vue existentiel et pour nommer la pointe indécidée de la culture dont chacun est par ailleurs exhaustivement constitué, on parlera de lextrême comme du " lieu naturel " de la décision cest-à-dire de la distinction dêtre vraiment sujet : dans lextrême, " il ny a pas de pourquoi " (13) et lon est par conséquent sans recours. Le lieu de la vérité personnelle, si lon nomme ainsi la tenue de la promesse que chacun de nous est depuis toujours, ne peut donc pas être simplement sa culture puisquelle nest précisément telle quen son propre extrême, là où manque ce qui avèrerait enfin lhumain (sinon elle est une prolifération naturelle de structures). En rester à linterne de sa propre culture, cest-à-dire à son fonctionnement habituel comme nous le faisons par ailleurs à chaque instant, cest par conséquent trahir sa propre promesse : cest seulement à lextrême de soi, donc sans le recours dêtre soi, quon peut tenir cette promesse qui est indistinctement celle de lhumanité et la nôtre singulière.
On est donc toujours soi en le sachant, mais cest forcément sans le savoir quon est vraiment soi ainsi quil convient à un devenir toujours déjà inscrit dans la contingence et dans leffet de vérité quelle produit, et surtout à un acte dont le lieu spécifique est limpossibilité même de la signification : là où manque encore le dernier terme qui assurerait enfin la subjectivité dêtre un fonctionnement de lhumanité comme telle. On a raison dans la possibilité quil soit compris quon ait raison : dans son choix comme tenue de lengagement justifié ; mais on na vraiment raison dans limpossibilité que quiconque, à commencer par nous, se reconnaisse dans ce que nous faisons : dans sa décision de soi comme tenue de la promesse énigmatique.
Cest avec soi quon a raison, cest sans soi quon a vraiment raison (14).
Par où lon aperçoit que lordre réflexif, où il sagit à chaque fois de penser et de faire ce que nimporte qui ferait pour la seule raison quil serait nimporte qui (définitions subjectives de la logique et de la morale) sexclut de la vérité bien quil soit celui de notre réalité subjective. La mention de lextrême (là où le savoir ne compte pas et donc là où lon est sans recours) comme lieu propre de la vérité est donc exactement équivalente à celle-ci : chacun de nous est nimporte qui, le semblable de ses semblables, mais la vérité est que cela ne compte pas. Car cest bien dêtre inouïe, de se ternir la pointe extérieure delle-même, que lhumanité a fait à chacun dentre nous la grâce de linstituer en sujet le propre de celui-ci étant, et justement pour cette raison de limpossibilité quune signification soit jamais totale ni donc avérée, davoir à être librement ce sujet quil est depuis toujours nécessairement.
Disons-le autrement : chacun de nous est depuis toujours la promesse de son propre génie terme qui ne désigne pas quelque faculté naturelle, magique ou divine de produire des chefs-d'uvre, mais la singularité, et par conséquent linouï, de linvention dhumanité en soi : le statut de sujet de lacte, par définition toujours étranger à soi, et dont par ailleurs lhumanité sort à chaque fois un peu plus énigmatique à elle-même.
Dans quelque domaine que ce soit, on appelle " uvre " le réel de cette gratitude. Comment en penser le sujet, celui de la dette honorée ?
V. Rendre la vérité.
La question du sujet nest pas celle de lhomme quon suppose traitée par la discipline anthropologique, mais celle du vrai en tant quil marque et par là distingue. A lencontre du vivant social quon est par ailleurs, cest de la marque du vrai quon se constitue comme sujet de sorte quil revient au même dêtre le sujet du fait (dès lors problématique) dêtre sujet, et davoir à assumer la responsabilité dêtre distingué cest-à-dire marqué. La marque ninstitue la subjectivité que sur le mode de lhonneur, puisque ce terme signifie expressément quon soit responsable de sa distinction. La responsabilité de soi étant identique à la nécessité dassumer la marque du vrai comme cause de sa propre institution subjective, on peut la présenter comme lalternative de la responsabilité qui consiste à ne pas céder sur sa propre étrangeté de sujet responsable dun vrai identique à sa propre distinction, et de la désinvolture qui consiste à se vouloir quitte de toute obligation de vérité pour la même raison dinconsistance de la distinction. A quoi certes on ne peut rien objecter : on est de toute façon un sujet et il ny a rien dautre dans la réalité que la réalité. Le sujet de la dette ayant pour subjectivité sa propre responsabilité dexistant (chacun, voué à sa propre étrangeté sans quil puisse jamais sen justifier) se distingue ainsi du sujet commun (n'importe qui, voué à la nécessité dêtre le semblable de ses semblables), fait de la désinvolture dêtre nimporte qui cest-à-dire den rester au service des biens qui sentendent en effet de valoir pour nimporte qui.
La responsabilité du vrai (quil compte et par là distingue) et la responsabilité de soi (il ne suffit pas dêtre un sujet pour être un sujet) sont le même, puisque cest dans un effet de vérité quon a été donné à soi. Leffet de vérité, on peut aussi bien dire que cest un effet sujet : linjonction toujours déjà faite à un sujet dadvenir vraiment à lui-même (" Change ta vie ! " dit à Rilke le torse dApollon). Au vrai et toujours par surcroît (il sagit dune distinction et non dune différence qui le spécifierait), il appartient de donner à lui-même celui quil aura marqué, et par là de le faire advenir non plus comme vivant social mais comme sujet. Dès lors commet-on presque un pléonasme en parlant de " dette de vérité " pour définir le sujet non pas dans son concept (nimporte quel sujet : un exemplaire quelconque de lhumanité qui est donc seule à compter en lui) mais dans son existence (être sujet de son impossibilité dêtre positivement un sujet). A peine précisera-t-on alors que c'est le même dêtre soi, davoir à lêtre vraiment, et davoir à marquer cest-à-dire élever un réel à la dignité dêtre vrai. De cette élévation quon ne saurait vouloir (elle ne constitue nullement un bien) et dont on est par là même le sujet étranger, il faudra admettre lointainement leffet : le vrai marque et la marque distingue, cest-à-dire institue subjectivement un vivant comme problématique à lui-même quant à être le sujet quil est. Ce qui aura été élevé depuis létrangeté du sujet à lui-même, et précisément à cause de cette étrangeté, à la dignité dêtre vrai, vouera donc un autre sujet à sa propre et énigmatique vérité dans la grâce désormais effroyable dêtre soi. Bref, parce quelle est celle dêtre voué au vrai, la question de la responsabilité quon est toujours de soi-même est inséparable de la question de la responsabilité dhumanité quon est toujours pour des autres à venir. Autrement dit la vérité ne sentendant que de son effet qui est pour un vivant dadvenir à soi comme sujet, elle est inséparable dune question quon aurait pu lui croire totalement étrangère : celle de la tradition et plus précisément de la filiation. Ces propositions, quon peut dire analytiques en ce sens quelles sont impliquées dans la simple notion de responsabilité, identifient par conséquent lexistence humaine à la nécessité de rendre la vérité dont on tient, malgré soi et la plupart du temps en dépit de soi, dêtre humain.
Il serait cependant contradictoire dinclure la question de la vérité dans celle des échanges, même limitée à la transitivité des générations, non seulement parce que la question des échanges, comme toute autre, la suppose forcément, mais surtout parce que cela reviendrait à faire de la vérité un bien plus ou moins important, voire le plus important de tous et le premier dentre eux (15). Lexclusivité de la vérité à lordre des importances et donc au service des biens (y compris " spirituels ", car il y a des biens de toutes natures) forcerait donc à penser la dette dont nous sommes littéralement faits comme la nécessité dun don, si lexpression nétait contradictoire. Il appartient ainsi au sujet humain, dès lors quon a accordé quil sentendait depuis la marque du vrai autrement dit depuis la responsabilité de sa distinction qui est sa distinction, quil ait à rendre la vérité malgré lui et sans le savoir (16)
a) le vrai quon donne
Il y a des raisons à tout ; mais cest là où le savoir ne compte pas que nous sommes sujets : dans lirréductibilité de la décision au choix. On peut dire la même chose autrement : si nécessaire que soit notre existence et si déterminées que soient donc nos orientations, cest toujours par grâce que nous vivons, et que nous vivons humainement. En quoi on ne mentionne pas lodieuse bienveillance dune divinité qui nous maintiendrait provisoirement dans lexistence, mais lexistence dans (ou contre, selon lalternative de la responsabilité ou de la désinvolture) leffet de vérité que la contingence a depuis toujours produit sur nous. De ce point de vue, la structure et léthique sont le même, puisque là où il ny a pas deffet de contingence, il ny a pas de sujet. Si lon veut poser la question dun remboursement de la dette originelle qui soit vrai et non plus réel, il faut donc envisager léventualité quil soit en quelque sorte de nature gracieuse : quen lui sidentifient le sens et la contingence, et que cette identification sentende expressément comme autorisée et non pas comme causée dun sujet personnel. On comprend aisément ce dernier point, puisque la question de la dette est une question de droit, et que d'autre part on ne saurait parler de grâce en mobilisant le principe de raison. Le vrai remboursement de la vraie dette, expressément entendu à lencontre de lhabituelle métaphysique de lexpression, renverra donc à la donation qui, comme telle cest-à-dire dans lattestation dune étrangeté originelle du donateur au donné, ne sera jamais celle dun réel mais toujours dun vrai. Il ny a quune seule monnaie par quoi on puisse rembourser vraiment la vraie dette : le vrai lui-même.
Sa notion est dabord celle dun sujet dont la nécessité extérieure importe autant quon voudra mais ne compte pas : la première définition du vrai est quil soit sujet, non de la réalité (ce qui désignerait le fondement) mais de la vérité. La première détermination de sa notion sera par conséquent celle-ci : du vrai, ce qui compte, cest quil existe à signifier ainsi que le savoir de sa nécessité ne compte pas. En quoi on ne nomme donc aucun surgissement métaphysique mais sa distinction ou encore, pour en présenter la notion dun point de vue humain, son exclusivité au transcendantal : cest de ce quil nous éprouve que le vrai est vrai, et non de ce quil actualise nos a priori ni nos inhérences vitales et culturelles (17). Ainsi, de ce quelle ait toujours déjà récusé la métaphysique de la représentation (de son auteur, du monde, de son moment culturel, de la destinée métaphysique de lhomme ou de tout ce quon voudra imaginer dautre) parce quelle ne diffère pas de sa propre marque, peut-on dire ceci de la chose rendue vraie parce que vraiment donnée : " elle est, et rien de plus " (Blanchot).
La notion de luvre répond donc au paradoxe du vrai. Car luvre sidentifie comme telle depuis la marque dun auteur, laquelle peut être représentée comme son effet de survivant ramené à son propre surcroît dhumanité, ou figurée comme son refus davoir cédé sur linouï dêtre soi quand il est tellement évident pour chacun quil est nimporte qui. Disons-le plus simplement : on ne pourrait comprendre que luvre simpose dexister quand toute chose sentend dune compréhension qui la précède et qui laccomplit, si on en faisait une chose simplement différente des autres. Luvre ne diffère pas des autres choses auxquelles il peut même arriver quelle soit parfaitement identique (depuis les produits de la nature, de lartisanat et de la décoration, jusquà ceux de la trivialité quotidienne comme le montrent beaucoup dexemples inscrits dans la lignée de Duchamp) : elle sen distingue. Autrement dit encore : ce nest pas le travail de lauteur qui fait luvre, mais sa marque. Dire cela ou dire quen luvre lessentiel est en fin de compte quelle existe, cest exactement équivalent (18).
La conséquence en est que le statut de luvre se joue non dans sa réalité mais dans lattribution. Prenons lexemple dun tableau, jusque là universellement admiré, tombant pour ainsi dire dans les oubliettes de lordinaire quand une expertise historique a objectivement établi quil nétait pas de lauteur quon supposait jusque là. Le tableau a évidemment gardé toute sa réalité (style, richesse de composition, particularité de la palette, etc.) mais il a perdu la vérité quon lui avait reconnue. Celle-ci était donc sa distinction. Car cest seulement delle que lexpertise objective la privé ! Rien de ce qui importe na changé, uniquement ce qui compte : cest toujours le même ouvrage, mais ce nest plus une uvre comme le symbolisera de manière aussi irrécusable quinappropriée leffondrement vertigineux de sa valeur marchande. Luvre, de se reconnaître ainsi selon sa distinction et non pas selon sa réalité (celle-ci importe mais elle ne compte pas), atteste expressément de limpossibilité de considérer lauteur autrement que par sa marque. Dailleurs c'est précisément dattester cela, quelle est une uvre. On laperçoit plus évidemment encore avec le ready-made et toutes ces productions et " performances " contemporaines que nimporte qui pourrait assurément faire, mais certainement pas autoriser. De sorte que lart dit " contemporain " si attaché à déconstruire la notion dauteur en est au contraire la radicalisation : grâce à lui, nous ne risquons plus de confondre auteur et producteur.
Le paradoxe est encore plus flagrant avec les mauvaises productions quon trouve, bien sûr à des degrés divers, chez absolument tous les auteurs (premiers jets, erreurs manifestes, faux enthousiasmes, travaux hâtifs ou de circonstances, etc.). Elles attestent spécifiquement que ce nest pas la valeur de son travail qui fait lauteur mais que cest lui au contraire, de son autorité cest-à-dire de ce quil est un auteur, qui institue irrécusablement comme dignes de la postérité des productions qui, venues dun autre, auraient tout de suite été jetées. La métaphysique de lexpression inhérente à notre faculté représentative (précisément : le sujet se représente en tout ce dont il est le sujet) voudrait que lauteur soit une instance dimportation pour luvre, au sens où il apporterait des idées, du savoir-faire, du style et autres choses du même ordre, voire même de la vérité dont on ferait alors un bien supplémentaire. Or non : lauteur, dans luvre, nest pas ce qui importe mais bien au contraire ce qui compte. Tout le monde sexprime puisque tout le monde vit, et il faut nommer " auteurs " ceux qui ne le font pas ou plus exactement il faut nommer ainsi ceux qui le font mais à propos de qui, et contrairement à ce quil en est pour tout le monde (y compris eux), cela ne compte pas (19). Le survivant est un vivant, bien sûr ; mais en lui ce nest pas la vie qui compte : il est de retour sil a eu la chance de pouvoir revenir, mais chacun sait quil nest en vérité jamais revenu de lépreuve dont il porte la marque. Il nest en vérité que son propre surcroît dont linconsistance est celle de cette impossibilité (nêtre pas revenu), et cest leffet impossible de cette impossibilité originelle à soi (il sagit dun éprouvé, non dun vivant) quon reconnaître comme la distinction (et non pas la spécificité) de ce quil autorisera.
Le vrai nest en effet pas un nouveau réel, notamment pas un réel su, un réel accompli, un réel dévoilé ou tout ce quon voudra dautre, pour la raison de principe que ce nest pas en réalité quil y a la vérité mais en vérité. Ainsi le vrai ne lest quà lêtre vraiment, et la marque dont nous nous autorisons pour le dire vrai nest pas un trait (didentification) ni moins encore une trace (reste expressif dun sujet dans son agir), mais le surcroît, comme tel pur et inconsistant, produisant un effet dautorité. Marquer, cest distinguer mais non pas affecter, puisquaffecter consiste à produire de la différence (une chose affectée est différente dune autre qui ne la pas été) alors que cest de distinction quil sagit dans la marque ; et si lépreuve affecte, traumatise notamment, ce nest pas en cela quelle est porteuse de vérité parce qualors elle reste dans la supposition du sujet (le sujet traumatisé est changé, mais cest toujours le même). La question de la marque, comme on le voit spécialement chez Descartes dont on peut ramener luvre à cette problématique, est celle de linstitution dun sujet comme désormais capable de cette aberration qui consiste à faire advenir le vrai, de sa seule autorité de lautorité quil tient dune contingence originelle qui la causé comme humain, à lencontre du vivant toujours quitte auquel on aurait par ailleurs raison de lidentifier.
On peut expliciter la référence au vrai comme linterdiction quon le soumette au régime commun de létant, dont il est pourtant évident quil relève par ailleurs. Concrètement, cela revient à dire que la chose distinguée reste énigmatique, non pas tant dans ce quelle est puisquon peut toujours en opérer la déconstruction que dans le fait même quelle soit (ce qui bien entendu invalide sans la réfuter la déconstruction précédente). Causée comme telle par la marque et non par le travail de lauteur, luvre est le distingué ou encore lénigmatique (20), bref le vrai : cela dont ladvenue est un surcroît, à la fois objectif (les explications mondaines quon en trouve sont dérisoires, surtout quand elles sont exactes) et subjectif (elle nétait pas possible ni donc voulue avant dêtre réelle). Ce quon ne peut dès lors donner soi-même quen surcroît de soi et sans le savoir, voilà ce qui répond à ce quon a nommé plus haut la grâce originelle de lêtre.
Ainsi aperçoit-on la réponse qui simpose à la question dune donation du vrai : le pur surcroît, tel quil apparaît dans la marque quand on la pense à lencontre du trait et de la trace, est la vraie gratitude, qui nest pas la compensation de la grâce reçue mais au contraire son accentuation. Tout le contraire dun acquittement.
b) donner la vérité
Lexemple du tableau quon vient de prendre montre que, perdant son rapport à lauteur (sa marque et donc sa distinction), il retombe sous ce régime commun (être semblablement identifié par le concept de " tableau ") sans que sa réalité ait le moins du monde été concernée : cétait une uvre, ce nest plus désormais quun ouvrage, ici une production picturale représentative de son époque et de lindividu qui sy est exprimé avec plus ou moins de talent. Dun point de vue réflexif on dira par conséquent que lauteur a donné à ce tableau, sous le nom de distinction, la disqualification du savoir par quoi sa réalité se trouve idéalement épuisée, mais que cette disqualification, qui définit le don à lencontre de la production, se sera ultérieurement révélée illégitime : le tableau relevait non de la distinction (marque) mais du semblant (concept), au sens où il était transcendantalement semblable à toute autre production du même ordre.
Avérer la fausseté, cest restaurer la nécessité transcendantale. Et certes, dans lépreuve réflexivement injustifiable quon fait de lautorité (par exemple du torse de marbre qui impose le silence au visiteur et lui commande de " changer sa vie " cest-à-dire de sapproprier à la marque dont il est sans le savoir déjà institué), on nentend la distinction que comme la récusation du concept auquel il serait semblablement légitime que relève la chose par ailleurs distinguée. Cest par conséquent le même de nier la distinction et de nier le don : les gens du commun, si lon nomme ainsi ceux que la distinction ne concernent pas (21), vous expliquent à lenvi quil ny a pas de conduites désintéressées et quil sy agit toujours dintérêts plus ou moins dissimulés. Eh bien si lon admet, contre lattitude commune assurément irrécusable, la notion de marque et par conséquent de distinction, on devra admettre que la donation première de lauteur est négative : on appelle " auteur " quelquun qui libère du transcendantal entendu comme limpossibilité pour le vrai (le distingué) quil soit tel cest-à-dire sujet propre de la vérité. La notion dauteur, dès lors quon lentend comme celle dune distinction personnelle (on nest vraiment soi que sans soi), est par conséquent lenvers subjectif dune autre nécessité quon signifiera en disant quil appartient originellement à la vérité quelle soit donnée. Le don de la vérité et lauteur sont comme le recto et le verso dune même notion, comme tout le monde la toujours su, puisquon na jamais entendu la vérité autrement quà partir de la question de lautorité les difficultés venant ensuite de la volonté de croire en lautorité comme à une qualité spéciale, un mana, dont certaines choses ou certains êtres seraient dotés et les autres privés, comme si la question était métaphysique et non pas éthique, autrement dit comme sil sagissait dune (sur)nature innocente et donc insignifiante, et non pas de la responsabilité de sa propre distinction subjective.
Nimporte qui sexprime en faisant nimporte quoi, de sorte quil revient au même de considérer un produit comme quelconque et de dire que, si important quil soit, il ne compte pas : ne compte en lui que le sujet humain dont il témoigne de la nécessité propre. A contrario, si lon définit le vrai comme cette chose qui nest pas nimporte quoi (corrélativement au vrai sujet qui nest pas nimporte qui), alors il revient au même den admettre la distinction et den écarter la nécessité : cest toujours pour rien quexiste le vrai, et donc énigmatiquement. Les notions de vérité et de grâce sont en ce sens strictement corrélatives (car ce qui est gracieux simpose de lui-même et vaut par là même contre ce qui voudrait lexpliquer), puisquil appartient à la grâce quelle ne soit jamais justifiée et par là quelle simpose énigmatiquement. La grâce nétant ainsi pas la récusation mais la disqualification du principe de raison, il revient au même dexclure le vrai sujet (lauteur) de toute métaphysique de lexpression et dinterdire pour le vrai (luvre) quon cherche sa vérité ailleurs quen lui : on pourra seulement faire semblant dy apercevoir un objet exprimant la raison de son être quand on aura opté pour la désinvolture, puisque celle-ci consiste à faire semblant de nêtre pas marqué.
Dun point de vue doctrinal on dira quil ny a de vérité quà lencontre de la métaphysique de lexpression proprement constitutive du procès de représentation, de sorte quil faut nommer pensée (par opposition à produire des réalités et notamment du savoir) tout acte ayant pour effet de disqualifier cette métaphysique (22). Bien sûr, elle fera spontanément retour : elle est irrécusable pour la réflexion commune, si lon entend par là une réflexion qui na pas dabord opéré sa propre déconstruction à partir de la distinction de la distinction et de la différence, autrement dit à partir de limpossibilité de faire du vrai un réel qui serait encore plus réel.
Reconnaître ainsi au vrai le statut de sujet pour la vérité entraîne une conséquence décisive, pour ce qui est de la donation de vérité. On lindiquera comme suit : si rapporter quelque chose à autre chose en prétendant y voir sa vérité sappelle interpréter, la question du vrai, dès lors quon lidentifie à ce qui compte, sera pour nous celle dun retournement de la question de linterprétation.
Il faut donc partir de cette thèse : le vrai, on ne linterprète pas mais cest lui qui interprète. Et certes, interpréter consiste à distinguer cest-à-dire à produire des différences (par opposition à en trouver) ce qui sappelle tout simplement compter.
En quoi nous possédons le critère heuristique de sa reconnaissance, qui renverrait autrement à une aporie puisque nimporte quoi est semblablement objet pour notre réflexion : si une chose prend statut dinterprète, autrement dit sil est ainsi avéré quelle compte (quand nimporte quoi est toujours plus ou moins important), alors on dira quelle est vraie.
Précisons ce rapport dinterprétation en prenant la psychanalyse pour exemple. La moindre détermination de nos vies manifeste notre inconscient, et souvent dune manière caricaturale. En ce sens il faut la dire non vraie, puisque sa vérité réside non pas en elle mais dans les nouages de notre petite enfance ; et on a tout dit quand on les a repérés. Mais il existe aussi des réalités quon dirait alors vraies et pas simplement réelles pour lesquelles cette nécessité triviale, et par là irrécusable, ne compte pas. Ainsi les uvres de Sophocle ou Shakespeare ou encore (pour passer de Freud à Lacan) dAristote, Descartes, Kant ou Hegel ne relèvent pas de la psychanalyse, mais cest au contraire la psychanalyse qui relève delles, alors même que, dêtre comme tout le monde faits de leur enfance, leurs auteurs appartenaient jusque dans leur travail au champ de son application. On pourrait parler aussi des passages de Proust qui permettent désormais de penser la jalousie, de Balzac qui permettent désormais de penser linhérence de lHistoire dans les destinées et les ambitions individuelles, et ainsi de suite : autant dexemples de choses qui comptent et donc, puisque compter consiste à différer, dinstances potentiellement interprétatives.
Enfin la donation de vérité par lauteur, si elle est évidente pour qui reconnaît à luvre un statut dinterprète, doit encore le concerner personnellement. Car si la vérité est reconnue sans être éprouvée, autrement dit si elle ne sentend pas depuis sont effet, alors on ne parlait pas de la vérité mais seulement dun effet de savoir.
Le principe de cette réponse est que tout ce qui est marqué (distingué) se trouve par là même être marquant. Car si lauteur est celui qui na pas cédé sur linouï dêtre soi, alors ce quil aura marqué sen trouvera par là même institué en vérité davoir en fin de compte son énonciation pour seule garantie. Linouï dune énonciation, cest un événement : rupture et instauration dune intelligibilité nouvelle et par là dune nouvelle subjectivité selon la temporalité habituelle de la marque (je suis désormais un autre, bien que je sois toujours le même) dont il faut nommer méditation la reprise subjective. Cest la raison pour laquelle il faut opposer le réel dont on fait lexpérience et qui donne à réfléchir, au vrai dont on fait lépreuve et qui donne à méditer.
On ne peut pas confondre : leffet de savoir est la réflexion, tandis que leffet de vérité est la méditation. Il ny a de méditation que de la marque cest-à-dire, pour un sujet, que de la distinction de soi, non pas comme une nature qui serait donnée (et qui ne serait dès lors pas une distinction mais une différence), mais comme inscription de soi dans une reconnaissance dont on ne se remettra pas.
Cette inscription porte un nom déjà indiqué, qui dit expressément le subjectif de la marque : cest le respect. Et certes, il ny a jamais de respect que de cela dont la réalité nest pas ce qui compte bien quil ny ait par définition rien dautre. Le respect concerne quelque chose dont, pour cette raison que sa réalité ne compte pas, il est impossible que nous ne le reconnaissions pas pour vrai, et de quoi il est par conséquent impossible que nous ne déduisions pas que la vérité sentende comme distinction. Ainsi une personne est-elle un vivant distingué : un vivant dont la vie est ce qui importe mais pas ce qui compte, bien quil ny ait rien hors delle (23). Nous reconnaissons le vrai depuis le respect que son statut de sujet pour la vérité nous inspire, et nous le faisons en nous autorisant de la marque dimpossibilité quil a laissée sur nous (24).
Voilà donc en quel sens il faut dire que lauteur nous donne la vérité : cest là où nous sommes capables de respect alors que par ailleurs nous sommes seulement capables demprise, que nous pouvons rencontrer ce choses qui ont la dignité dexister : des choses quune marque a distinguées, et que nous ne nous remettrons jamais davoir reconnues. Tout ce qui suscite en moi la méditation est vrai et minspire du respect, tout ce qui minspire du respect est vrai et ne peut être accueilli que méditativement (25). Car ou bien le sujet constitue et alors il ne respecte rien (sauf ce qui le représente comme sujet constituant, mais alors ce nest pas du respect), ou bien il reconnaît que la vérité nest pas son affaire mais celle du vrai et alors, transcendantalement si lon peut dire, il sincline. Doù ce paradoxe que la nécessité transcendantale soit le nom métaphysique de la désinvolture. Bref, nous retenons quil appartient à luvre dêtre elle-même une donation celle dun effet de vérité dont il faut nommer " sujet ", dans lindistinction de la structure et de léthique impliquée par ce terme, le vivant qui sen trouvera dès lors autorisé. De cette institution en sujet capable de vérité, nous sommes donc redevables à lauteur, quand bien même il aurait vécu plusieurs millénaires avant nous.
c) donner la subjectivité
Le vrai sentend de lautorité (la marque) et non pas dune production dont on mettrait en avant les particularités (la trace) ; autrement dit il ne diffère pas du réel mais sen distingue, étant dès lors le distingué lui-même, puisque cest dabord de ce que sa réalité importe mais ne compte pas quil se distingue. Or le distingué, quand on le considère comme un sujet (et cest la définition même du vrai quon doive le faire), il marque et par là distingue non pas au sens de faire des différences là où il ny en avait pas mais au sens dinstituer comme distingué. Alors que les différentes sciences humaines sont des savoirs communs, nul ne saurait, par exemple, nier la distinction de la psychanalyse, marquée quelle est depuis toujours non seulement par le théâtre de Sophocle mais encore par des uvres de philosophes et décrivains (26). Mais celles-ci ne produisent pas leur effet de distinction cest-à-dire de vérité seulement sur la pensée par là même instituée comme telle, par opposition à la simple activité théorique ou cognitive (car il ne suffit pas dêtre un théoricien pour être un penseur) : il doivent la produire subjectivement, puisquil est impossible à un sujet davoir reconnu une uvre sans en être marqué, et donc sans en avoir été rendu capable de vérité là où par ailleurs il naurait été capable que dexpression. Il faut donc penser le réel subjectif de cette transitivité qui caractérise indistinctement la marque (le marqué est marquant) et lautorité (lautorisé, comme on le voit notamment dans le jeu social des diplômes, il est désormais capable dautoriser).
Une première réponse simpose immédiatement. Puisque la distinction soppose à la différence comme la vérité soppose au savoir, il appartient forcément au sujet ayant reconnu la distinction de lavoir fait sans le savoir. Concrètement, cela revient à dire quaucun argument ne saurait jamais convaincre dune distinction (et donc nous prouver quune uvre en est une), mais quon saperçoit forcément après coup dune reconnaissance qui sest opérée en nous par le sentiment de respect dont nous prenons conscience dêtre habités. Or cette occurrence subjective nous est familière : cest celle que nous avons explorée en opposant la décision (décider, cest prendre conscience que la décision est déjà prise) au choix (choisir, cest effectuer son savoir). On a compris que le propre de luvre et plus généralement du vrai (27) était de mettre le sujet habitué à choisir dans la position de décider (28). Lattitude commune (le choix) fait du sujet une fonction du savoir (tout choix lest du préférable, et cest le savoir qui fait apparaître celui-ci c