Enigme et mystère : qu'est-ce qu'un événement ? (6)
La date du 18 juin, évidemment, constitue pour nous le meilleur des rappels : voilà un événement qui apparaît en quelque sorte à létat pur, puisquil sagit dun acte de parole qui a uniquement consisté à produire le vrai depuis sa distinction davec le réel. Cest en effet le même de faire advenir la vraie France, tout simplement en récusant de la France réelle quelle soit vraie, et dêtre vraiment soi : non plus un quelconque sous-secrétaire dEtat à la guerre mais " Moi, Général de Gaulle, ". La distinction de la vraie France et de la France réelle est elle-même vraie puisquelle a produit de la vérité. Lappel est alors lévénement dune parole advenant comme vraie de la distinction vraie quelle a irrécusablement fait advenir. Parole dun sujet dès lors vrai par opposition aux sujets quelconques (des " en tant que " : autorisés de leur place ou de leur savoir et non pas deux-mêmes). Il est constitutif de lévénement, ici que la vraie France ait été distinguée de la France réelle, quil fasse advenir un sujet comme vrai le sujet de cette distinction, précisément, celui dont la parole aura été inouïe.
La question de lévénement nest donc pas de savoir si une réalité en soi correspond au discours par ailleurs inouï qui a été tenu, mais elle est celle de la cause dun certain discours qui nest tel quen première personne. On peut donc nommer événement, pour nous, tout ce qui nous fait parler en notre propre nom. Le reste nest pas événement pour nous. Sans cette " primauté " qui institue une parole comme étant vraie (par opposition à la parole non vraie des " en tant que "), il ny a pas dévénement. Réciproquement, sans réalité donnant la parole à un sujet à contre la place et contre le savoir dont il sautorise habituellement, il ny a pas non plus dévénement. Bref, par ce dernier terme, il faut toujours entendre lextériorité au savoir dans lindistinction de sa face objective et de sa face subjective. En interroger lessence, cest interroger la corrélation dun fait par là même institué en événement et dune parole inouïe, extérieure au savoir, et donc advenue en première personne.
Lévénement cause la métaphore
Le sujet de lévénement est le sujet de lépreuve. Une expérience, même exceptionnelle, ne peut pas être un événement puisque cest de ce quen elle le savoir soit seul à compter quelle se définit. Et le propre de lépreuve, comme on sait, cest quon nen soit pas revenu, bien que " par ailleurs " on témoigne de son retour (" je suis désormais quelquun dautre, mais cest toujours moi "). Là est limpossibilité de la compréhension cest-à-dire du concept. Parler là où lon nest pas pour comprendre (ce qui est tout autre chose que de dire on ne sait quel incompréhensible en soi !), cest tenir une parole folle ce quen effet toute métaphore est littéralement. Par événement on entend donc ce qui donne à penser en exclusion du concept. Autrement dit : lévénement est la cause de la métaphore en tant que telle si la métaphore se définit non pas à partir dun signifié mystérieusement irréductible aux capacités de lesprit, mais à partir de son sujet dont lévénement est limpossibilité. Cest donc seulement en impossibilité à soi-même quon peut dire lévénement. Cause de la métaphore en tant que telle, lévénement est donc bien réel, et ne se réduit en rien à la distinction de la métaphore et du concept que limpossibilité quon en soit revenu (et non pas lui) a produite comme effet. Mais il ny a pas de différence entre sa réalité propre et limpossibilité que, là où il la reconnu, le sujet soit désormais pour lui-même. Le réel de lévénement, cest donc la marque quil a laissée sur le sujet et par quoi celui-ci se trouve ponctuellement rendu étranger à lui-même. Et le sujet métaphorise à sa marque. La métaphore nest pas un discours spécial, mais limpossibilité du discours en tant que, comme impossibilité, elle est elle-même discours le discours du sujet qui manque, là où il manque.
Si lon admet que la métaphore nest pas un ersatz de concept, autrement dit que par métaphore on désigne un discours à entendre envers et contre tout, alors on reconnaîtra la valeur très particulière du sujet (impossible) qui laura proférée en se demandant quels sont les discours qui doivent expressément être entendus envers et contre tout.
La promesse événementielle = donation du destin qui cause lhistoire
Tout le monde a reconnu la promesse, dont jai souvent indiqué quil fallait lentendre à lencontre de lengagement : dans celui-ci, cest la réalité qui décide (si je mengage à corriger un paquet de copies, un empêchement dont lextrême éventualité est évidemment quil soit ma propre mort peut faire quil ne le sera pas), alors que dans celle-là ne compte que la parole qui aura été donnée, envers toute éventualité dexcuse, de quelque nature quelle puisse être (même la meilleure des excuses, la mort propre, ne saurait alors être invoquée : on a promis, et celui qui est mort avant davoir tenu parole na tout simplement pas tenu parole !). La promesse, donc, cest que devant la parole dont il serait dès lors absurde dimaginer quelle ait à lui correspondre dune manière ou dune autre, la réalité ne compte pas. Javais indiqué aussi que le pardon répondait à une nécessité semblable : pardonner, ce nest pas oublier le mal qui a été fait (au contraire : son importance est expressément maintenue), mais cest poser que désormais et par cette parole, cette réalité ne compte plus. Mais on voit que le pardon est second par rapport à la promesse définie comme je viens de le faire, et quil en est en quelque sorte dérivé : seul celui qui est capable de promettre est capable de pardonner. Bref, retenons que par promesse, c'est le discours posé envers et contre tout quon entend.
La folie de la métaphore, justement comme folie, répond à cela et il faut par conséquent y voir une promesse. Laquelle ? Par où je demande si lévénement peut être pensé comme une donation
Il suffit de poser la question pour avoir la réponse : en toute métaphore est donné que la réalité ne compte pas et quen vérité ce ne sera jamais elle qui comptera. Je le dis autrement : ce que donne toute métaphore, et par conséquent aussi lévénement qui contraint à la métaphore, cest la distinction de ce qui compte et de ce qui importe. Ce qui importe cest la réalité (et donc, réflexivement, le savoir) alors que ce qui compte et la légitimité quon prenne en compte ou pas la réalité (et donc le savoir), en un mot cest le vrai comme sujet. Par quoi je rappelle que lévénementialité est la réalité du vrai en tant que vrai. Là où le vrai est reconnu, on métaphorise parce quil ny a pas place pour deux sujets le vrai et soi-même.
Si je suis capable dentendre une métaphore sans me précipiter pour la rabattre sur la compréhension, alors je suis capable dentendre cette vérité dindistinction que celui qui a parlé nétait pas nimporte qui et que ce qui compte, ce nest pas de savoir ce qui est ni moins encore de le rapporter, mais de le distinguer dans linouï de la donation quil est toujours de lui-même. Le distingué distingue et cest le même davoir reconnu quun sujet nétait pas nimporte qui et davoir reconnu quune certaine chose, désormais marquée et par là distinguée de toutes celles qui relèvent du même concept, est vraie. Lévénement, parce quil est en même temps le fait et le discours qui (ne) le dit (pas), est lordre de cette reconnaissance : dans la métaphore on comprend quelque chose, bien sûr (par exemple que Bayard était fort et courageux) mais cette compréhension qui approprierait le sujet à un anonymat de principe (cest ce quon sait de Bayard en général) est précisément ce que le sujet marqué (ici davoir vu combattre cet homme) ne peut dire. Son impossibilité est sa vérité, et cest comme impossibilité au concept (au commun) quil faut lentendre. Il y a du vrai, et par ailleurs il y a le commun des choses et dans le sujet il y a limpossibilité (forcément : cest par définition le vrai, qui est sujet de la vérité) et par ailleurs il y a la nécessité (celle dêtre sujet de sa propre compréhension). La métaphore, en tant quelle sinscrit forcément dans le discours commun pour le rompre localement, donne à chacun cette distinction de lui-même.
Eh bien, je dis que là est la promesse. A chaque fois la question résonnera dans le silence de la subjectivité : quas-tu fait de ta distinction ? Ma thèse est que cest la résonance de cette question qui fait, subjectivement parlant, lévénement cest-à-dire limpossibilité du sujet. Tout événement nous (re) met au pied de propre mur et abolit ponctuellement les réponses toutes faites, celle du savoir et des places, par lesquelles nous avons coutume deffacer la question. Toujours déjà perdue, il était nécessaire quelle nous fût rappelée dans le contingent qui dès lors devient sujet. Et certes, par événement, cest le fait-sujet (par opposition au fait-cause) quon entend. .
Le contingent duquel on reçoit sa propre promesse, je dis que cest lévénement. Ce quon peut encore traduire en disant que par événement cest une réalité charismatique quon entend, puisque le charisme (lévénementialité dune présence) nest rien dautre que le rappel de la promesse toujours oubliée et par là même cause de vérité.
Le plus souvent, on fera semblant de ne pas lentendre en se figurant quil est normal dexister et par conséquent quon est nimporte qui. Et à bon droit : comment quelquun pourrait-il ne pas être celui que nimporte qui aurait été à sa place ? Mais justement : la métaphore, et donc lévénement, nous auront donné que cette vérité nest quun mensonge et quà sy tenir on ne se sera pas seulement trahi soi-même, mais on aura trahi lhistoricité même de lhumain quil faut entendre non pas comme existence dans le temps mais comme le fait dêtre concerné par la donation de lavenir en tant quavenir, cest-à-dire dans son irréductibilité à quelque futur que ce soit.
Quest-en effet que la distinction, pour un sujet, sinon quil soit mensonger pour sa vie à venir quelle ne soit que sa vie future ? Et quest-ce que la vie future, sinon celle à quoi nous sommes destinés (par notre éducation, nos aptitudes et surtout notre fantasme inconscient) ? Ce qui est donné dans limpossibilité radicale de la métaphore, donc de lévénement, cest par conséquent lappropriation du destin.
On peut faire semblant quil ne se soit rien passé, et avoir un futur, comme tous les vivants et même toutes les choses ; ou alors on peut assumer lévénementialité qui nous a mis au pied de notre propre mur et cest le destin, toujours déjà donné. Par où nous posons que lévénement nest la donation ayant toujours déjà eu lieu du destin comme tel. Par exemple lappel du 18 juin a scellé le destin de certains hommes qui, sans cela, neussent été que ce que leur histoire les destinait à être. Ce quon peut encore traduire en disant quen lui cest la promesse quils étaient depuis toujours pour eux-mêmes quils ont reconnue.
Lévénement, lhistoire et les " grands hommes "
Cet assujettissement à la grâce cest-à-dire à la contingence donatrice, cest lhistoire : que la contingence de ce qui arrive soit la vérité non pas en soi mais par le sujet quelle fait advenir. Car par histoire, cest le nouage de la contingence et de la production subjective quon entend. Pour définir lhistoire à partir de lévénement (et non linverse !) il suffit donc de rappeler quil appartient au vrai de produire un effet, un effet qui soit de vérité cest-à-dire de marque pour un sujet désormais distingué de lui-même et par là enfin capable dune vérité qui soit depuis toujours la sienne propre. Et certes, il ny a dhistoire quà ce quelle donne au sujet dadvenir à lui-même en advenant à la vérité qui était depuis toujours la sienne. Cest pourquoi lhistoire et laction des " grands hommes " est inséparable. Non pas que lhistoire soit simplement faite par les grands hommes, évidemment, mais en ceci que la nature même de lhistoire comme nouage de la contingence et de la production subjective, cest le grand homme : celui qui reçoit de lévénement le rappel de cette vérité qui était la sienne depuis toujours, autrement dit celui qui ne cède pas sur la nécessité, constitutivement impliquée dans lévénement, quon lui réponde en première personne.
La métaphore dont le sujet est formellement le " grand homme " (autrement dit : cest de refuser de se tenir à la hauteur de la métaphore quon est médiocre), sentend dabord de la contingence de son objet : sa rencontre na pas été une expérience, en quoi on reconnaît lobjet comme nécessaire (puisque lexpérience se définit de ce quen elle le savoir soit seul à compter) mais dune épreuve. Lobjet contingent, il ny a rien à en dire. Non seulement au sens où on ne peut nommer aucune cause dont sa réalité serait laccomplissement (autrement dit : le contingent, contrairement à la loi qui ordonne les nécessaires, il compte), mais encore au sens où il ne relève daucune essence. Quune chose soit en effet la réalisation de son essence et elle procèderait dune nécessité immanente : son fondement ne serait certes pas une réalité du monde, mais il serait cette essence même, dès lors à sa place seule à compter. Cest par conséquent le même de mentionner lHistoire à partir de la contingence et de refuser à lévénement quil ait sa propre essence.
La réalité de lévénement, si on le considère comme cause de la promesse historique, est par conséquent limpropriété de son concept. Refuser ainsi que lévénement ait sa propre essence ou dire quil nest événement quà faire avenir le grand homme (cest-à-dire le sujet à lui-même), cest la même chose.
Un événement est donc énigmatique en ceci que lessence quon pourrait lui reconnaître serait de toute manière impropre et quil faudrait, pour attester de lépreuve quil a constituée pour le sujet qui sest trouvé pris dedans, un discours qui dise cette impropriété. Cest donc la métaphore où le sujet de lénonciation est impossible, cest-à-dire vrai, cest-à-dire encore existant en première personne.
Penser lhistoire à partir de la promesse de lévénement, cest par conséquent la penser depuis cette impropriété essentielle qui condamne davance toute lecture idéaliste du devenir des hommes, en même temps que cest penser ce devenir comme fait du jeu je prends le mot dans son sens mécanique introduit par limpropriété des concepts dans lordre général de ce quon pense communément, et qui est ordonné au concept. Ce jeu, cest la nécessité du sujet : la folie de la métaphore, la folie dêtre soi.
Lhistoire nest lhistoire quen récusation de la pensée commune à laquelle il lui appartient, par ailleurs mais quand même essentiellement, de donner lieu. Car il ny a dhistoire quà ce quil y ait intelligence du devenir, évidemment, mais dun autre côté rien ne serait plus contraire à la réalité de lhistoire humaine quun devenir qui serait intelligible. Eh bien, je crois que cest la métaphore née de lévénement comme promesse de ce bougé qui est la cause de lhistoire en tant que telle. Et cette causalité, cest la réalité du " grand homme " : celui que chacun nest pas sans savoir quil a depuis toujours à être mais que, au nom du savoir dont il a contre soi décidé de sautoriser (et ce savoir, cest celui qui rend " normales " cest-à-dire intelligibles, les réalités historiques), il a depuis toujours trahi en lui.
Il faut quil y ait du sens, et personne ne nie quune métaphore ne soit une production de sens, mais il faut que ce sens ne consiste en rien que la parole soit folle, en dautres termes faute de quoi la réalité de lévénement apporterait une signification supplémentaire qui servirait, mettons, de pivot aux significations déjà engagées et qui produirait par là même une intelligence du devenir. Il y a par exemple lépoque napoléonienne, mais " napoléonien ", comme adjectif, cela ne signifie rien (pas plus que " platonicien " ou "kantien "). Cest de ce rien que la vérité peut seulement sentendre : une folie, si lon nomme ainsi quun certain sujet ne fasse pas semblant dêtre revenu dêtre soi. A chaque fois lénigme dune certaine métaphore produit ce mystère.
Je vous remercie de votre attention.
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