Cours du 18 juin 04

 

Enigme et mystère : qu'est-ce qu'un événement ? (6)

 

La date du 18 juin, évidemment, constitue pour nous le meilleur des rappels : voilà un événement qui apparaît en quelque sorte à l’état pur, puisqu’il s’agit d’un acte de parole qui a uniquement consisté à produire le vrai depuis sa distinction d’avec le réel. C’est en effet le même de faire advenir la vraie France, tout simplement en récusant de la France réelle qu’elle soit vraie, et d’être vraiment soi : non plus un quelconque sous-secrétaire d’Etat à la guerre mais " Moi, Général de Gaulle,… ". La distinction de la vraie France et de la France réelle est elle-même vraie puisqu’elle a produit de la vérité. L’appel est alors l’événement d’une parole advenant comme vraie de la distinction vraie qu’elle a irrécusablement fait advenir. Parole d’un sujet dès lors vrai – par opposition aux sujets quelconques (des " en tant que " : autorisés de leur place ou de leur savoir et non pas d’eux-mêmes). Il est constitutif de l’événement, ici que la vraie France ait été distinguée de la France réelle, qu’il fasse advenir un sujet comme vrai – le sujet de cette distinction, précisément, celui dont la parole aura été inouïe.

La question de l’événement n’est donc pas de savoir si une réalité en soi correspond au discours par ailleurs inouï qui a été tenu, mais elle est celle de la cause d’un certain discours qui n’est tel qu’en première personne. On peut donc nommer événement, pour nous, tout ce qui nous fait parler en notre propre nom. Le reste n’est pas événement pour nous. Sans cette " primauté " qui institue une parole comme étant vraie (par opposition à la parole non vraie des " en tant que "), il n’y a pas d’événement. Réciproquement, sans réalité donnant la parole à un sujet à contre la place et contre le savoir dont il s’autorise habituellement, il n’y a pas non plus d’événement. Bref, par ce dernier terme, il faut toujours entendre l’extériorité au savoir dans l’indistinction de sa face objective et de sa face subjective. En interroger l’essence, c’est interroger la corrélation d’un fait par là même institué en événement et d’une parole inouïe, extérieure au savoir, et donc advenue en première personne.

 

L’événement cause la métaphore

Le sujet de l’événement est le sujet de l’épreuve. Une expérience, même exceptionnelle, ne peut pas être un événement – puisque c’est de ce qu’en elle le savoir soit seul à compter qu’elle se définit. Et le propre de l’épreuve, comme on sait, c’est qu’on n’en soit pas revenu, bien que " par ailleurs " on témoigne de son retour (" je suis désormais quelqu’un d’autre, mais c’est toujours moi "). Là est l’impossibilité de la compréhension c’est-à-dire du concept. Parler là où l’on n’est pas pour comprendre (ce qui est tout autre chose que de dire on ne sait quel incompréhensible en soi !), c’est tenir une parole folle – ce qu’en effet toute métaphore est littéralement. Par événement on entend donc ce qui donne à penser en exclusion du concept. Autrement dit : l’événement est la cause de la métaphore en tant que telle – si la métaphore se définit non pas à partir d’un signifié mystérieusement irréductible aux capacités de l’esprit, mais à partir de son sujet dont l’événement est l’impossibilité. C’est donc seulement en impossibilité à soi-même qu’on peut dire l’événement. Cause de la métaphore en tant que telle, l’événement est donc bien réel, et ne se réduit en rien à la distinction de la métaphore et du concept que l’impossibilité qu’on en soit revenu (et non pas lui) a produite comme effet. Mais il n’y a pas de différence entre sa réalité propre et l’impossibilité que, là où il l’a reconnu, le sujet soit désormais pour lui-même. Le réel de l’événement, c’est donc la marque qu’il a laissée sur le sujet et par quoi celui-ci se trouve ponctuellement rendu étranger à lui-même. Et le sujet métaphorise à sa marque. La métaphore n’est pas un discours spécial, mais l’impossibilité du discours en tant que, comme impossibilité, elle est elle-même discours – le discours du sujet qui manque, là où il manque.

Si l’on admet que la métaphore n’est pas un ersatz de concept, autrement dit que par métaphore on désigne un discours à entendre envers et contre tout, alors on reconnaîtra la valeur très particulière du sujet (impossible) qui l’aura proférée en se demandant quels sont les discours qui doivent expressément être entendus envers et contre tout.

 

La promesse événementielle = donation du destin qui cause l’histoire

Tout le monde a reconnu la promesse, dont j’ai souvent indiqué qu’il fallait l’entendre à l’encontre de l’engagement : dans celui-ci, c’est la réalité qui décide (si je m’engage à corriger un paquet de copies, un empêchement dont l’extrême éventualité est évidemment qu’il soit ma propre mort peut faire qu’il ne le sera pas), alors que dans celle-là ne compte que la parole qui aura été donnée, envers toute éventualité d’excuse, de quelque nature qu’elle puisse être (même la meilleure des excuses, la mort propre, ne saurait alors être invoquée : on a promis, et celui qui est mort avant d’avoir tenu parole n’a tout simplement pas tenu parole !). La promesse, donc, c’est que devant la parole dont il serait dès lors absurde d’imaginer qu’elle ait à lui correspondre d’une manière ou d’une autre, la réalité ne compte pas. J’avais indiqué aussi que le pardon répondait à une nécessité semblable : pardonner, ce n’est pas oublier le mal qui a été fait (au contraire : son importance est expressément maintenue), mais c’est poser que désormais et par cette parole, cette réalité ne compte plus. Mais on voit que le pardon est second par rapport à la promesse définie comme je viens de le faire, et qu’il en est en quelque sorte dérivé : seul celui qui est capable de promettre est capable de pardonner. Bref, retenons que par promesse, c'est le discours posé envers et contre tout qu’on entend.

La folie de la métaphore, justement comme folie, répond à cela et il faut par conséquent y voir une promesse. Laquelle ? Par où je demande si l’événement peut être pensé comme une donation…

Il suffit de poser la question pour avoir la réponse : en toute métaphore est donné que la réalité ne compte pas et qu’en vérité ce ne sera jamais elle qui comptera. Je le dis autrement : ce que donne toute métaphore, et par conséquent aussi l’événement qui contraint à la métaphore, c’est la distinction de ce qui compte et de ce qui importe. Ce qui importe c’est la réalité (et donc, réflexivement, le savoir) alors que ce qui compte et la légitimité qu’on prenne en compte ou pas la réalité (et donc le savoir), en un mot c’est le vrai comme sujet. Par quoi je rappelle que l’événementialité est la réalité du vrai en tant que vrai. Là où le vrai est reconnu, on métaphorise parce qu’il n’y a pas place pour deux sujets – le vrai et soi-même.

Si je suis capable d’entendre une métaphore sans me précipiter pour la rabattre sur la compréhension, alors je suis capable d’entendre cette vérité d’indistinction que celui qui a parlé n’était pas n’importe qui et que ce qui compte, ce n’est pas de savoir ce qui est ni moins encore de le rapporter, mais de le distinguer dans l’inouï de la donation qu’il est toujours de lui-même. Le distingué distingue et c’est le même d’avoir reconnu qu’un sujet n’était pas n’importe qui et d’avoir reconnu qu’une certaine chose, désormais marquée et par là distinguée de toutes celles qui relèvent du même concept, est vraie. L’événement, parce qu’il est en même temps le fait et le discours qui (ne) le dit (pas), est l’ordre de cette reconnaissance : dans la métaphore on comprend quelque chose, bien sûr (par exemple que Bayard était fort et courageux) mais cette compréhension qui approprierait le sujet à un anonymat de principe (c’est ce qu’on sait de Bayard en général) est précisément ce que le sujet marqué (ici d’avoir vu combattre cet homme) ne peut dire. Son impossibilité est sa vérité, et c’est comme impossibilité au concept (au commun) qu’il faut l’entendre. Il y a du vrai, et par ailleurs il y a le commun des choses – et dans le sujet il y a l’impossibilité (forcément : c’est par définition le vrai, qui est sujet de la vérité) et par ailleurs il y a la nécessité (celle d’être sujet de sa propre compréhension). La métaphore, en tant qu’elle s’inscrit forcément dans le discours commun pour le rompre localement, donne à chacun cette distinction de lui-même.

Eh bien, je dis que là est la promesse. A chaque fois la question résonnera dans le silence de la subjectivité : qu’as-tu fait de ta distinction ? Ma thèse est que c’est la résonance de cette question qui fait, subjectivement parlant, l’événement c’est-à-dire l’impossibilité du sujet. Tout événement nous (re) met au pied de propre mur et abolit ponctuellement les réponses toutes faites, celle du savoir et des places, par lesquelles nous avons coutume d’effacer la question. Toujours déjà perdue, il était nécessaire qu’elle nous fût rappelée dans le contingent qui dès lors devient sujet. Et certes, par événement, c’est le fait-sujet (par opposition au fait-cause) qu’on entend. .

Le contingent duquel on reçoit sa propre promesse, je dis que c’est l’événement. Ce qu’on peut encore traduire en disant que par événement c’est une réalité charismatique qu’on entend, puisque le charisme (l’événementialité d’une présence) n’est rien d’autre que le rappel de la promesse toujours oubliée – et par là même cause de vérité.

Le plus souvent, on fera semblant de ne pas l’entendre en se figurant qu’il est normal d’exister et par conséquent qu’on est n’importe qui. Et à bon droit : comment quelqu’un pourrait-il ne pas être celui que n’importe qui aurait été à sa place ? Mais justement : la métaphore, et donc l’événement, nous auront donné que cette vérité n’est qu’un mensonge et qu’à s’y tenir on ne se sera pas seulement trahi soi-même, mais on aura trahi l’historicité même de l’humain qu’il faut entendre non pas comme existence dans le temps mais comme le fait d’être concerné par la donation de l’avenir en tant qu’avenir, c’est-à-dire dans son irréductibilité à quelque futur que ce soit.

Qu’est-en effet que la distinction, pour un sujet, sinon qu’il soit mensonger pour sa vie à venir qu’elle ne soit que sa vie future ? Et qu’est-ce que la vie future, sinon celle à quoi nous sommes destinés (par notre éducation, nos aptitudes et surtout notre fantasme inconscient) ? Ce qui est donné dans l’impossibilité radicale de la métaphore, donc de l’événement, c’est par conséquent l’appropriation du destin.

On peut faire semblant qu’il ne se soit rien passé, et avoir un futur, comme tous les vivants et même toutes les choses ; ou alors on peut assumer l’événementialité qui nous a mis au pied de notre propre mur – et c’est le destin, toujours déjà donné. Par où nous posons que l’événement n’est la donation ayant toujours déjà eu lieu du destin comme tel. Par exemple l’appel du 18 juin a scellé le destin de certains hommes qui, sans cela, n’eussent été que ce que leur histoire les destinait à être. Ce qu’on peut encore traduire en disant qu’en lui c’est la promesse qu’ils étaient depuis toujours pour eux-mêmes qu’ils ont reconnue.

 

L’événement, l’histoire et les " grands hommes "

Cet assujettissement à la grâce c’est-à-dire à la contingence donatrice, c’est l’histoire : que la contingence de ce qui arrive soit la vérité non pas en soi mais par le sujet qu’elle fait advenir. Car par histoire, c’est le nouage de la contingence et de la production subjective qu’on entend. Pour définir l’histoire à partir de l’événement (et non l’inverse !) il suffit donc de rappeler qu’il appartient au vrai de produire un effet, un effet qui soit de vérité – c’est-à-dire de marque pour un sujet désormais distingué de lui-même et par là enfin capable d’une vérité qui soit depuis toujours la sienne propre. Et certes, il n’y a d’histoire qu’à ce qu’elle donne au sujet d’advenir à lui-même en advenant à la vérité qui était depuis toujours la sienne. C’est pourquoi l’histoire et l’action des " grands hommes " est inséparable. Non pas que l’histoire soit simplement faite par les grands hommes, évidemment, mais en ceci que la nature même de l’histoire comme nouage de la contingence et de la production subjective, c’est le grand homme : celui qui reçoit de l’événement le rappel de cette vérité qui était la sienne depuis toujours, autrement dit celui qui ne cède pas sur la nécessité, constitutivement impliquée dans l’événement, qu’on lui réponde en première personne.

La métaphore dont le sujet est formellement le " grand homme " (autrement dit : c’est de refuser de se tenir à la hauteur de la métaphore qu’on est médiocre), s’entend d’abord de la contingence de son objet : sa rencontre n’a pas été une expérience, en quoi on reconnaît l’objet comme nécessaire (puisque l’expérience se définit de ce qu’en elle le savoir soit seul à compter) mais d’une épreuve. L’objet contingent, il n’y a rien à en dire. Non seulement au sens où on ne peut nommer aucune cause dont sa réalité serait l’accomplissement (autrement dit : le contingent, contrairement à la loi qui ordonne les nécessaires, il compte), mais encore au sens où il ne relève d’aucune essence. Qu’une chose soit en effet la réalisation de son essence et elle procèderait d’une nécessité immanente : son fondement ne serait certes pas une réalité du monde, mais il serait cette essence même, dès lors à sa place seule à compter. C’est par conséquent le même de mentionner l’Histoire à partir de la contingence et de refuser à l’événement qu’il ait sa propre essence.

La réalité de l’événement, si on le considère comme cause de la promesse historique, est par conséquent l’impropriété de son concept. Refuser ainsi que l’événement ait sa propre essence ou dire qu’il n’est événement qu’à faire avenir le grand homme (c’est-à-dire le sujet à lui-même), c’est la même chose.

Un événement est donc énigmatique en ceci que l’essence qu’on pourrait lui reconnaître serait de toute manière impropre et qu’il faudrait, pour attester de l’épreuve qu’il a constituée pour le sujet qui s’est trouvé pris dedans, un discours qui dise cette impropriété. C’est donc la métaphore où le sujet de l’énonciation est impossible, c’est-à-dire vrai, c’est-à-dire encore existant en première personne.

Penser l’histoire à partir de la promesse de l’événement, c’est par conséquent la penser depuis cette impropriété essentielle qui condamne d’avance toute lecture idéaliste du devenir des hommes, en même temps que c’est penser ce devenir comme fait du jeu – je prends le mot dans son sens mécanique – introduit par l’impropriété des concepts dans l’ordre général de ce qu’on pense communément, et qui est ordonné au concept. Ce jeu, c’est la nécessité du sujet : la folie de la métaphore, la folie d’être soi.

L’histoire n’est l’histoire qu’en récusation de la pensée commune à laquelle il lui appartient, par ailleurs mais quand même essentiellement, de donner lieu. Car il n’y a d’histoire qu’à ce qu’il y ait intelligence du devenir, évidemment, mais d’un autre côté rien ne serait plus contraire à la réalité de l’histoire humaine qu’un devenir qui serait intelligible. Eh bien, je crois que c’est la métaphore née de l’événement comme promesse de ce bougé qui est la cause de l’histoire en tant que telle. Et cette causalité, c’est la réalité du " grand homme " : celui que chacun n’est pas sans savoir qu’il a depuis toujours à être mais que, au nom du savoir dont il a contre soi décidé de s’autoriser (et ce savoir, c’est celui qui rend " normales " c’est-à-dire intelligibles, les réalités historiques), il a depuis toujours trahi en lui.

Il faut qu’il y ait du sens, et personne ne nie qu’une métaphore ne soit une production de sens, mais il faut que ce sens ne consiste en rien – que la parole soit folle, en d’autres termes – faute de quoi la réalité de l’événement apporterait une signification supplémentaire qui servirait, mettons, de pivot aux significations déjà engagées et qui produirait par là même une intelligence du devenir. Il y a par exemple l’époque napoléonienne, mais " napoléonien ", comme adjectif, cela ne signifie rien (pas plus que " platonicien " ou "kantien "). C’est de ce rien que la vérité peut seulement s’entendre : une folie, si l’on nomme ainsi qu’un certain sujet ne fasse pas semblant d’être revenu d’être soi. A chaque fois l’énigme d’une certaine métaphore produit ce mystère.

Je vous remercie de votre attention.

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