Enigme et mystère : qu'est-ce qu'un événement ? (5)
Cest de se constituer en sujet que lévénement marque.
Lévénement nous met au pied de notre mur. Cest en ce sens quil faut dire quun événement compte. Cest par exemple le même pour lui de nous ranger dans la catégorie des lâches ou des courageux, quoi quon ait pu imaginer à propos de soi avant quil survienne (et les surprises ne vont pas toujours dans le même sens ), et pour nous de faire lépreuve de notre valeur morale au point que peut-être on ne pourra plus se supporter. Lindistinction du fait que lévénement compte et de la rencontre que le sujet, par lui, est toujours de soi, distingue lévénement de tout ce qui arrive à chaque instant : tout événement est un fait, mais linverse nest pas vrai sans cette indistinction qui distingue. Cela interdit aussi bien de faire de lévénement une réalité objective que den faire une impression subjective : il est expressément lindistinction des deux. Et le nier reviendrait tout simplement quon ait pu être compté sans par là même avoir été marqué. Or la notion de la marque et celle du comptage sont lenvers lune de lautre : si quelque chose nous marque, alors il nous compte et cela constitue un événement, celui dêtre désormais distingué de soi-même par cette marque qui récuse à tout jamais lidée que nous pourrions nous faire de la vérité en termes dappropriation, cest-à-dire de compréhension. Donc non seulement cest le même de reconnaître tel ou tel fait pour un événement et davoir enfin compris que la question de la vérité resterait à jamais celle dune certaine et définitive étrangeté, mais encore cest le même de lavoir reconnu comme événement et davoir reconnu en lui une responsabilité originelle qui soit la nôtre, justement de ce quil nadvienne comme événement quà avoir été reconnu par nous.
Les choses qui nous marquent, là où elles nous marquent, nous distinguent par conséquent de nous-mêmes, nous approprient à nous-mêmes, et par là font de nous des sujets capables de vérité. Mais cette capacité, il faut bien lentendre comme une capacité de vérité, précisément : à la vérité il appartient quelle se précède elle-même (il ny a de vérité quen vérité). Dès lors devons-nous reconnaître que nous sommes responsables de la marque qui nous a rendus capables dêtre responsables de la marque !
Tel est le paradoxe de lévénement, quand on le pense dans son incidence subjective : il ne produirait pas comme sujets ceux qui le reconnaissent si, de lavoir reconnu, ils nétaient pas déjà, avec lui, les sujets de son événementialité. On na en somme que les chances quon mérite, et cest de lantériorité de la reconnaissance au sujet produit par lévénement quelle conditionne que sentend que nous puissions être vraiment nous-mêmes. Cest en effet depuis toujours que nous avions accueilli ce qui nous a donnés à nous-mêmes dans linutile étrangeté du vrai auquel nous étions de toute façon déjà voués.
Ce paradoxe de la marque est celui de lévénement, qui nadviendrait pas sil nadvenait précisément comme événement et non pas comme fait, autrement dit dans une distinction originelle dont nous nous étions constitués depuis toujours dêtre partie prenante.
La marque est donc le mystère de lévénement et quen elle il sagisse du sujet lui-même constitue son énigme celui quil adviendra donc à lui-même de résoudre dans lappropriation de son propre mystère, celui de lantériorité que, comme capable de vérité, il était depuis toujours à lui-même.
Penser lévénement comme nouage du mystère et de lénigme sera par conséquent penser la marque comme une implication du sujet qui en résultera dans la décision que lévénement, justement de marquer et par là dêtre sujet, aura forcément été de lui-même.
Lévénement définit la marque comme laffection dune décision de soi comme sujet
Indistinction du fait et de sa marque, lévénement renvoie à la question dun sujet quil faut forcément dire réel, même quand il est personnel. Par là, je veux indiquer quune décision prise par quelquun, y compris dans les trivialités habituelles, par exemple la nomination à un poste, justement parce quelle est une décision (et non pas un choix), fait événement au même titre formel quune maladie ou un tremblement de terre à quoi on aurait survécu : à chaque fois, on trouve un sujet qui a dû décider de soi, que cette décision puisse être représentée subjectivement en un choix (exemple de la nomination) ou quelle ne le puisse pas (exemple du tremblement de terre). Dans un cas en effet, le responsable quelconque procédant la à la nomination décide de lui-même par exemple comme chef de bureau : le candidat retenu sera-t-il le plus capable ou celui dont il attend le plus de servilité ? cèdera-t-il à des motivations qui, si la représentation quil sen donne pouvait être publique, lui vaudraient le mépris ou au contraire le respect de ses semblables ? et ainsi de suite. De même la nature qui se déchaîne dans un tremblement de terre atteste quelle sest toujours déjà définie comme nature indifférente à la souffrance des êtres quelle a produits. Et certes, que nous vivions ou que nous mourrions, pour elle, cela ne fait aucune différence daucune sorte, si infime quon veuille la concevoir ; et cest précisément en cela quelle est la nature. Dire quil est dès lors impossible de nier quainsi elle soit sujet (certes pas au sens subjectif du terme), et dire que ces réalités naturelles sont des événements, cest par conséquent la même chose, et de ce point de vue il ny a pas de différence entre un événement dont la cause serait " subjective " et un autre dont elle serait objective : il sagit toujours dune décision de soi comme sujet dont la marque laissée sur ceux qui éprouveront cette décision sera la conséquence.
En opposant lévénement à sa reconnaissance que par ailleurs il comprend nécessairement, je veux rappeler quil y a des événements en soi, dans la réalité des choses. Il arrive et il le fait précisément à lencontre de toute éventualité danticipation, en récusation de tout relativisme et de toute " subjectivité ". Mais justement de ce que cet encontre soit déterminant pour penser lévénement, il interdit par là même que cette réalité objective soit une réalité en soi : si personne nest marqué de ce qui a eu lieu, eh bien rien na eu lieu. Très concrètement, cela signifie que lévénement atteste de la décision de soi comme sujet (de la nature comme indifférence aveugle dans lexemple du tremblement de terre, du chef de bureau comme dans lexemple de la nomination etc.) et que cest de ce que la décision de soi comme sujet soit toujours marquante pour celui qui laura éprouvée et donc reconnue que la notion dévénement trouve sa pertinence.
Jai dit quon pouvait parler dune relativité déchelle à propos des événements : il suffit de convenir du grossissement quon attribuera au microscope ou au télescope pour quon soit par là même daccord sur la réalité de ce qui arrive. A une certaine échelle, une goutte de pluie qui assomme une fourmi constitue un événement majeur, comme à une autre échelle et dans un autre ordre la réussite ou la répression dun coup dEtat. Il sagit pourtant de la même nécessité, parce que dans lun et lautre cas quelque chose avère la décision de soi comme sujet. Cette chose peut être substantielle, ou pas. On peut dans le premier cas parler de la nature comme indifférence aux aléas dont elle est faite (la goutte aurait pu tomber un millimètre à côté et la fourmi eût été épargnée, mais le propre des gouttes de pluie est de ne pas se soucier de lendroit où elles tombent) ; on pourrait aussi parler de la fragilité de la vie, voire de sa tragédie (par exemple en réalisant que la fourmi est notre sur, à nous quun accident peut briser ou anéantir alors quune différence dun dixième de seconde eût suffit à léviter). Nayons donc pas une conception naïvement réaliste, cest-à-dire en fait théologique, du sujet dont lévénement est ladvenir à partir de sa propre décision dadvenir : ce sujet peut être une qualité (la fragilité), un caractère (le tragique de la vie), une signification (la disjonction du légitime et du légal) et ainsi de suite. Mais bien sûr il peut aussi sagir de la Nature, de lHistoire, de la Science, etc ou dautres entités dont lattitude réflexive, pourvu quon noublie pas son caractère constituant, est la reconnaissance.
Eh bien, à propos de ces " choses " concrètes ou abstraites, lévénement, cest quelles soient sujets au sens où lon nest sujet quà lêtre dabord du fait même dêtre sujet. Tout ce qui peut faire événement sentend ainsi de sa propre antériorité, que est celle de la vérité par rapport à elle-même (il ny a de vérité que vraiment). Ce qui revient tout simplement à dire quil y a du vrai (à commencer par la nature, non pas comme ensemble inerte de ce qui est mais en tant quelle décide depuis toujours delle-même), et que sa manifestation, parce quelle donne lieu à une épreuve et non pas à une expérience (le vrai marque, il nenrichit pas), est un événement.
Lindistinction de la réalité et des impressions qui fait lévénement concerne donc non pas une qualité magique (être vrai, par opposition à être simplement réel) mais une opération transcendantale qui est précisément lantériorité de la vérité à elle-même dans laquelle sa reconnaissance est toujours déjà prise. Rien ne serait par conséquent aussi faux que dimaginer les événements comme des faits de langage ou plus généralement de culture (un tremblement de terre existe bien !), sinon de les imaginer comme des réalités objectives puisqualors on nierait la distinction qui oppose lévénement au fait.
Il est évident que la mention dune vérité est par là même celle de sa reconnaissance, sinon on parle dun fait et non pas dun événement. Inversement, on ne mentionne un événement quà reconnaître quon en est, de simplement lavoir distingué dun fait, depuis toujours partie prenante. En quoi je rappelle quon ne peut être contemporain dun événement : il a toujours déjà eu lieu pour la même raison quon est toujours déjà soi-même. Il serait aussi absurde dimaginer être le contemporain dun événement que de prétendre se souvenir de linstant où lon a commencé à être (soi). Non : si jeune quon soit, on est (soi) depuis toujours et si attentif quon ait décidé dêtre à sa survenue, lévénement a toujours déjà eu lieu.
Le principe de tout cela, cest quen lévénement il aille non pas tant de lui-même que de sa décision à propos de soi une décision qui a toujours déjà eu lieu et qui a toujours déjà été reconnue dont on dira ensuite que lévénement est la tenue, à la fois au sens où lon dit dun homme quil tient parole, et au sens où lon dit quune séance se tient à tel moment.
Eh bien cette précession de lévénement, si elle est impossible à distinguer de celle du sujet qui reconnaît lévénement et en assurera lappropriation, cest tout simplement celle de la vérité ! Il ny a de vérité quen vérité, cela revient à dire en effet quil ny a de vérité que du vrai lui-même et de vrai que par lassomption de ce qui le distingue du réel. Cette assomption, il faut lappeler marque, au sens où les choses qui nous marquent, de nous rendre ponctuellement capables de vérité, attestent par là même que nous les avons assumées.
Si donc on est toujours déjà engagé dans lévénement qui impliquait déjà en lui le moment de sa reconnaissance faute de quoi il naurait pas été un événement, alors la marque dont on sera (par lui) désormais distingué (justement : il compte) est en nous plus ancienne que toute ancienneté. Et certes, elle nous approprie à nous-même (par exemple cest par les marques dont il est criblé que mon corps est mien) et on ne peut lêtre que depuis toujours. Reprendre le terme dappropriation pour penser lévénement renvoie donc au paradoxe de sa temporalité, dont le secret est la nécessité quil ait déjà compris sa propre reconnaissance en lui quand il décide dadvenir.
Jinsiste sur ce terme, en répétant quil ne faut surtout pas lentendre au sens subjectif (et erroné comme on a vu) où la décision sentend de la confusion de choisir et de vouloir. Non : un tremblement de terre est un événement, parce quil ne peut avoir lieu que dans une certaine décision de la nature sur ce que cest que la nature (disons : lindifférence des mécanismes objectifs à la souffrance subjective). Quon nie cette décision, et on ne parlera pas dun événement : pour le géologue qui comprend davance que les tensions dans lécorce terrestre se résoudront forcément en des lignes de moindre résistance, ce phénomène nen est pas un. Le tremblement de terre comme événement naturel (et non pas comme fait !) a donc toujours déjà décidé de sa propre survenue en décidant que cette indifférence des choses aux êtres soit effective, et que linhumanité de la nature ne soit pas une idée mais elle-même un fait. Cest en nous quil est toujours trop tard sagissant de cette advenue puisque nous en sommes forcément, nous qui en reconnaissons, dès lors depuis toujours, lévénementialité cest-à-dire le caractère décisif, partie prenante.
Je rappelais lautre jour que luvre est sujet cest-à-dire quelle est, par rapport à elle-même, forcément dans un rapport de désinvolture ou de responsabilité. Il est bien évident que si je regarde un film quelconque, bien fabriqué et distrayant, le bon moment que jaurai passé attestera, comme poursuite de ma propre vie, de sa désinvolture relativement à la question du cinéma et plus généralement de la production intellectuelle, quil aura supposée résolue en ne se la posant même pas. Inversement un vrai film (qui nest donc pas forcément un bon film) opèrera dans ma vie une déchirure que je pourrai traduire naïvement en prenant conscience que ce nest pas du tout pour passer un bon moment quon a raison daller au cinéma, et qui ne se distinguera pas de la décision que ce film aura été pour lui-même dadvenir comme film. Il y a les films qui accompagnent la vie, et cest très bien ; et puis il y a ceux qui la déchirent et par là font apercevoir une vérité dont elle apparaît rétrospectivement avoir été depuis toujours la dissimulation, et dont ils sont à chaque fois le sujet. Leur vision est un événement dont il est impossible de dire sil nest pas en même temps celui de notre advenue à nous-mêmes, et il ny a pas de différence entre remarquer cela et remarquer quils nont pas été désinvoltes, en tant que films, sur la question du cinéma et plus généralement sur celle de la production spirituelle.
Il est impossible que la marque soit la conséquence de quelque chose : elle a toujours déjà été apposée, parce que cest seulement à un sujet quelle distingue déjà que quelque chose de marquant peut arriver. Dailleurs tout le monde le sait : empiriquement, il y a des gens à qui rien narrive jamais. Cest particulièrement évident chez les clercs : il y a des gens dune érudition colossale qui sont seulement plus savants davoir lu les grands livres que les hommes ont écrits, que sils ne les avaient pas lus ; rien na fait événement pour eux, et les justes hiérarchies que leur savoir permet détablir ne disent que des différences dimportances. Ces gens dont on pourrait presque dire quils ont trop lu si lexpression nétait pas absurde, jamais un livre ne bouleversera leur vie : le grand roman du vingt-et-unième siècle, quand il paraîtra, ne sera pour eux quun livre de plus. Inversement donc, on peut concevoir quune lecture dun suffise à retourner définitivement une existence (celle de Hume par Kant, celle de Heidegger par Sartre, mais on pourrait donner bien dautres exemples, et pas seulement en philosophie). Eh bien ce ne sera pas lexistence de nimporte qui ! Voilà très concrètement ce que je veux indiquer en disant quil est impossible de ne pas être soi-même sujet de la marque dont on se trouvera, sans le vouloir ni le plus souvent sans le savoir, avoir été affecté.
En quoi jespère avoir précisé de quelle manière lexpression dassomption appropriante à propos de lévénement devait commencer par être comprise, si lon doit ensuite admettre comme lacte du sujet que le concept de ce qui est arrivé soit frappé daberration. Car cette frappe, par exemple celle qui faisait désigner comme " lion " le chevalier Bayard par ceux qui lavaient vu combattre, cest-à-dire par ceux qui ne sont pas revenus de lavoir vu combattre et qui en ce lieu ponctuel de leur propre absence ont été capable de ce surplus métaphorique (une parole aberrante), cette frappe, disais-je, ne sentend quà ce que lévénement dun tel spectacle ait déjà été pour eux le rappel dune capacité dinouï quils se sont donc appropriés parce quelle était déjà la leur mais qui était aussi celle du combat décidant lui-même de sa propre réalité de combat. Cest ce " déjà " que je voudrais avoir éclairé aujourdhui : une indistinction qui fait apercevoir la folie de la vérité dans la récusation du concept récusation dont la pensée de lévénement consiste à penser la responsabilité.
Je vous remercie de votre attention.
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