Cours du 11 juin 04

 

Enigme et mystère : qu'est-ce qu'un événement ? (5)

 

C’est de se constituer en sujet que l’événement marque.

L’événement nous met au pied de notre mur. C’est en ce sens qu’il faut dire qu’un événement compte. C’est par exemple le même pour lui de nous ranger dans la catégorie des lâches ou des courageux, quoi qu’on ait pu imaginer à propos de soi avant qu’il survienne (et les surprises ne vont pas toujours dans le même sens…), et pour nous de faire l’épreuve de notre valeur morale au point que peut-être on ne pourra plus se supporter. L’indistinction du fait que l’événement compte et de la rencontre que le sujet, par lui, est toujours de soi, distingue l’événement de tout ce qui arrive à chaque instant : tout événement est un fait, mais l’inverse n’est pas vrai sans cette indistinction qui distingue. Cela interdit aussi bien de faire de l’événement une réalité objective que d’en faire une impression subjective : il est expressément l’indistinction des deux. Et le nier reviendrait tout simplement qu’on ait pu être compté sans par là même avoir été marqué. Or la notion de la marque et celle du comptage sont l’envers l’une de l’autre : si quelque chose nous marque, alors il nous compte et cela constitue un événement, celui d’être désormais distingué de soi-même par cette marque qui récuse à tout jamais l’idée que nous pourrions nous faire de la vérité en termes d’appropriation, c’est-à-dire de compréhension. Donc non seulement c’est le même de reconnaître tel ou tel fait pour un événement et d’avoir enfin compris que la question de la vérité resterait à jamais celle d’une certaine et définitive étrangeté, mais encore c’est le même de l’avoir reconnu comme événement et d’avoir reconnu en lui une responsabilité originelle qui soit la nôtre, justement de ce qu’il n’advienne comme événement qu’à avoir été reconnu par nous.

Les choses qui nous marquent, là où elles nous marquent, nous distinguent par conséquent de nous-mêmes, nous approprient à nous-mêmes, et par là font de nous des sujets capables de vérité. Mais cette capacité, il faut bien l’entendre comme une capacité de vérité, précisément : à la vérité il appartient qu’elle se précède elle-même (il n’y a de vérité qu’en vérité). Dès lors devons-nous reconnaître que nous sommes responsables de la marque qui nous a rendus capables d’être responsables de la marque !

Tel est le paradoxe de l’événement, quand on le pense dans son incidence subjective : il ne produirait pas comme sujets ceux qui le reconnaissent si, de l’avoir reconnu, ils n’étaient pas déjà, avec lui, les sujets de son événementialité. On n’a en somme que les chances qu’on mérite, et c’est de l’antériorité de la reconnaissance au sujet produit par l’événement qu’elle conditionne que s’entend que nous puissions être vraiment nous-mêmes. C’est en effet depuis toujours que nous avions accueilli ce qui nous a donnés à nous-mêmes – dans l’inutile étrangeté du vrai auquel nous étions de toute façon déjà voués.

Ce paradoxe de la marque est celui de l’événement, qui n’adviendrait pas s’il n’advenait précisément comme événement et non pas comme fait, autrement dit dans une distinction originelle dont nous nous étions constitués depuis toujours d’être partie prenante.

La marque est donc le mystère de l’événement et qu’en elle il s’agisse du sujet lui-même constitue son énigme – celui qu’il adviendra donc à lui-même de résoudre dans l’appropriation de son propre mystère, celui de l’antériorité que, comme capable de vérité, il était depuis toujours à lui-même.

Penser l’événement comme nouage du mystère et de l’énigme sera par conséquent penser la marque comme une implication du sujet qui en résultera dans la décision que l’événement, justement de marquer et par là d’être sujet, aura forcément été de lui-même.

 

L’événement définit la marque comme l’affection d’une décision de soi comme sujet

Indistinction du fait et de sa marque, l’événement renvoie à la question d’un sujet qu’il faut forcément dire réel, même quand il est personnel. Par là, je veux indiquer qu’une décision prise par quelqu’un, y compris dans les trivialités habituelles, par exemple la nomination à un poste, justement parce qu’elle est une décision (et non pas un choix), fait événement au même titre formel qu’une maladie ou un tremblement de terre à quoi on aurait survécu : à chaque fois, on trouve un sujet qui a dû décider de soi, que cette décision puisse être représentée subjectivement en un choix (exemple de la nomination) ou qu’elle ne le puisse pas (exemple du tremblement de terre). Dans un cas en effet, le responsable quelconque procédant la à la nomination décide de lui-même par exemple comme chef de bureau : le candidat retenu sera-t-il le plus capable ou celui dont il attend le plus de servilité ? cèdera-t-il à des motivations qui, si la représentation qu’il s’en donne pouvait être publique, lui vaudraient le mépris ou au contraire le respect de ses semblables ? et ainsi de suite. De même la nature qui se déchaîne dans un tremblement de terre atteste qu’elle s’est toujours déjà définie comme nature indifférente à la souffrance des êtres qu’elle a produits. Et certes, que nous vivions ou que nous mourrions, pour elle, cela ne fait aucune différence d’aucune sorte, si infime qu’on veuille la concevoir ; et c’est précisément en cela qu’elle est la nature. Dire qu’il est dès lors impossible de nier qu’ainsi elle soit sujet (certes pas au sens subjectif du terme), et dire que ces réalités naturelles sont des événements, c’est par conséquent la même chose, et de ce point de vue il n’y a pas de différence entre un événement dont la cause serait " subjective " et un autre dont elle serait objective : il s’agit toujours d’une décision de soi comme sujet dont la marque laissée sur ceux qui éprouveront cette décision sera la conséquence.

En opposant l’événement à sa reconnaissance que par ailleurs il comprend nécessairement, je veux rappeler qu’il y a des événements en soi, dans la réalité des choses. Il arrive et il le fait précisément à l’encontre de toute éventualité d’anticipation, en récusation de tout relativisme et de toute " subjectivité ". Mais justement de ce que cet encontre soit déterminant pour penser l’événement, il interdit par là même que cette réalité objective soit une réalité en soi : si personne n’est marqué de ce qui a eu lieu, eh bien rien n’a eu lieu. Très concrètement, cela signifie que l’événement atteste de la décision de soi comme sujet (de la nature comme indifférence aveugle dans l’exemple du tremblement de terre, du chef de bureau comme dans l’exemple de la nomination etc.) et que c’est de ce que la décision de soi comme sujet soit toujours marquante pour celui qui l’aura éprouvée et donc reconnue que la notion d’événement trouve sa pertinence.

J’ai dit qu’on pouvait parler d’une relativité d’échelle à propos des événements : il suffit de convenir du grossissement qu’on attribuera au microscope ou au télescope pour qu’on soit par là même d’accord sur la réalité de ce qui arrive. A une certaine échelle, une goutte de pluie qui assomme une fourmi constitue un événement majeur, comme à une autre échelle et dans un autre ordre la réussite ou la répression d’un coup d’Etat. Il s’agit pourtant de la même nécessité, parce que dans l’un et l’autre cas quelque chose avère la décision de soi comme sujet. Cette chose peut être substantielle, ou pas. On peut dans le premier cas parler de la nature comme indifférence aux aléas dont elle est faite (la goutte aurait pu tomber un millimètre à côté et la fourmi eût été épargnée, mais le propre des gouttes de pluie est de ne pas se soucier de l’endroit où elles tombent) ; on pourrait aussi parler de la fragilité de la vie, voire de sa tragédie (par exemple en réalisant que la fourmi est notre sœur, à nous qu’un accident peut briser ou anéantir alors qu’une différence d’un dixième de seconde eût suffit à l’éviter). N’ayons donc pas une conception naïvement réaliste, c’est-à-dire en fait théologique, du sujet dont l’événement est l’advenir à partir de sa propre décision d’advenir : ce sujet peut être une qualité (la fragilité), un caractère (le tragique de la vie), une signification (la disjonction du légitime et du légal) et ainsi de suite. Mais bien sûr il peut aussi s’agir de la Nature, de l’Histoire, de la Science, etc ou d’autres entités dont l’attitude réflexive, pourvu qu’on n’oublie pas son caractère constituant, est la reconnaissance.

Eh bien, à propos de ces " choses " concrètes ou abstraites, l’événement, c’est qu’elles soient sujets au sens où l’on n’est sujet qu’à l’être d’abord du fait même d’être sujet. Tout ce qui peut faire événement s’entend ainsi de sa propre antériorité, que est celle de la vérité par rapport à elle-même (il n’y a de vérité que vraiment). Ce qui revient tout simplement à dire qu’il y a du vrai (à commencer par la nature, non pas comme ensemble inerte de ce qui est mais en tant qu’elle décide depuis toujours d’elle-même), et que sa manifestation, parce qu’elle donne lieu à une épreuve et non pas à une expérience (le vrai marque, il n’enrichit pas), est un événement.

L’indistinction de la réalité et des impressions qui fait l’événement concerne donc non pas une qualité magique (être vrai, par opposition à être simplement réel) mais une opération transcendantale qui est précisément l’antériorité de la vérité à elle-même dans laquelle sa reconnaissance est toujours déjà prise. Rien ne serait par conséquent aussi faux que d’imaginer les événements comme des faits de langage ou plus généralement de culture (un tremblement de terre existe bien !), sinon de les imaginer comme des réalités objectives puisqu’alors on nierait la distinction qui oppose l’événement au fait.

Il est évident que la mention d’une vérité est par là même celle de sa reconnaissance, sinon on parle d’un fait et non pas d’un événement. Inversement, on ne mentionne un événement qu’à reconnaître qu’on en est, de simplement l’avoir distingué d’un fait, depuis toujours partie prenante. En quoi je rappelle qu’on ne peut être contemporain d’un événement : il a toujours déjà eu lieu pour la même raison qu’on est toujours déjà soi-même. Il serait aussi absurde d’imaginer être le contemporain d’un événement que de prétendre se souvenir de l’instant où l’on a commencé à être (soi). Non : si jeune qu’on soit, on est (soi) depuis toujours – et si attentif qu’on ait décidé d’être à sa survenue, l’événement a toujours déjà eu lieu.

Le principe de tout cela, c’est qu’en l’événement il aille non pas tant de lui-même que de sa décision à propos de soi – une décision qui a toujours déjà eu lieu et qui a toujours déjà été reconnue dont on dira ensuite que l’événement est la tenue, à la fois au sens où l’on dit d’un homme qu’il tient parole, et au sens où l’on dit qu’une séance se tient à tel moment.

Eh bien cette précession de l’événement, si elle est impossible à distinguer de celle du sujet qui reconnaît l’événement et en assurera l’appropriation, c’est tout simplement celle de la vérité ! Il n’y a de vérité qu’en vérité, cela revient à dire en effet qu’il n’y a de vérité que du vrai lui-même et de vrai que par l’assomption de ce qui le distingue du réel. Cette assomption, il faut l’appeler marque, au sens où les choses qui nous marquent, de nous rendre ponctuellement capables de vérité, attestent par là même que nous les avons assumées.

Si donc on est toujours déjà engagé dans l’événement qui impliquait déjà en lui le moment de sa reconnaissance faute de quoi il n’aurait pas été un événement, alors la marque dont on sera (par lui) désormais distingué (justement : il compte) est en nous plus ancienne que toute ancienneté. Et certes, elle nous approprie à nous-même (par exemple c’est par les marques dont il est criblé que mon corps est mien) et on ne peut l’être que depuis toujours. Reprendre le terme d’appropriation pour penser l’événement renvoie donc au paradoxe de sa temporalité, dont le secret est la nécessité qu’il ait déjà compris sa propre reconnaissance en lui quand il décide d’advenir.

J’insiste sur ce terme, en répétant qu’il ne faut surtout pas l’entendre au sens subjectif (et erroné comme on a vu) où la décision s’entend de la confusion de choisir et de vouloir. Non : un tremblement de terre est un événement, parce qu’il ne peut avoir lieu que dans une certaine décision de la nature sur ce que c’est que la nature (disons : l’indifférence des mécanismes objectifs à la souffrance subjective). Qu’on nie cette décision, et on ne parlera pas d’un événement : pour le géologue qui comprend d’avance que les tensions dans l’écorce terrestre se résoudront forcément en des lignes de moindre résistance, ce phénomène n’en est pas un. Le tremblement de terre comme événement naturel (et non pas comme fait !) a donc toujours déjà décidé de sa propre survenue en décidant que cette indifférence des choses aux êtres soit effective, et que l’inhumanité de la nature ne soit pas une idée mais elle-même un fait. C’est en nous qu’il est toujours trop tard s’agissant de cette advenue puisque nous en sommes forcément, nous qui en reconnaissons, dès lors depuis toujours, l’événementialité c’est-à-dire le caractère décisif, partie prenante.

Je rappelais l’autre jour que l’œuvre est sujet c’est-à-dire qu’elle est, par rapport à elle-même, forcément dans un rapport de désinvolture ou de responsabilité. Il est bien évident que si je regarde un film quelconque, bien fabriqué et distrayant, le bon moment que j’aurai passé attestera, comme poursuite de ma propre vie, de sa désinvolture relativement à la question du cinéma et plus généralement de la production intellectuelle, qu’il aura supposée résolue en ne se la posant même pas. Inversement un vrai film (qui n’est donc pas forcément un bon film) opèrera dans ma vie une déchirure que je pourrai traduire naïvement en prenant conscience que ce n’est pas du tout pour passer un bon moment qu’on a raison d’aller au cinéma, et qui ne se distinguera pas de la décision que ce film aura été pour lui-même d’advenir comme film. Il y a les films qui accompagnent la vie, et c’est très bien ; et puis il y a ceux qui la déchirent et par là font apercevoir une vérité dont elle apparaît rétrospectivement avoir été depuis toujours la dissimulation, et dont ils sont à chaque fois le sujet. Leur vision est un événement dont il est impossible de dire s’il n’est pas en même temps celui de notre advenue à nous-mêmes, et il n’y a pas de différence entre remarquer cela et remarquer qu’ils n’ont pas été désinvoltes, en tant que films, sur la question du cinéma et plus généralement sur celle de la production spirituelle.

Il est impossible que la marque soit la conséquence de quelque chose : elle a toujours déjà été apposée, parce que c’est seulement à un sujet qu’elle distingue déjà que quelque chose de marquant peut arriver. D’ailleurs tout le monde le sait : empiriquement, il y a des gens à qui rien n’arrive jamais. C’est particulièrement évident chez les clercs : il y a des gens d’une érudition colossale qui sont seulement plus savants d’avoir lu les grands livres que les hommes ont écrits, que s’ils ne les avaient pas lus ; rien n’a fait événement pour eux, et les justes hiérarchies que leur savoir permet d’établir ne disent que des différences d’importances. Ces gens dont on pourrait presque dire qu’ils ont trop lu si l’expression n’était pas absurde, jamais un livre ne bouleversera leur vie : le grand roman du vingt-et-unième siècle, quand il paraîtra, ne sera pour eux qu’un livre de plus. Inversement donc, on peut concevoir qu’une lecture d’un suffise à retourner définitivement une existence (celle de Hume par Kant, celle de Heidegger par Sartre, mais on pourrait donner bien d’autres exemples, et pas seulement en philosophie). Eh bien ce ne sera pas l’existence de n’importe qui ! Voilà très concrètement ce que je veux indiquer en disant qu’il est impossible de ne pas être soi-même sujet de la marque dont on se trouvera, sans le vouloir ni le plus souvent sans le savoir, avoir été affecté.

En quoi j’espère avoir précisé de quelle manière l’expression d’assomption appropriante à propos de l’événement devait commencer par être comprise, si l’on doit ensuite admettre comme l’acte du sujet que le concept de ce qui est arrivé soit frappé d’aberration. Car cette frappe, par exemple celle qui faisait désigner comme " lion " le chevalier Bayard par ceux qui l’avaient vu combattre, c’est-à-dire par ceux qui ne sont pas revenus de l’avoir vu combattre et qui en ce lieu ponctuel de leur propre absence ont été capable de ce surplus métaphorique (une parole aberrante), cette frappe, disais-je, ne s’entend qu’à ce que l’événement d’un tel spectacle ait déjà été pour eux le rappel d’une capacité d’inouï qu’ils se sont donc appropriés parce qu’elle était déjà la leur mais qui était aussi celle du combat décidant lui-même de sa propre réalité de combat. C’est ce " déjà " que je voudrais avoir éclairé aujourd’hui : une indistinction qui fait apercevoir la folie de la vérité dans la récusation du concept – récusation dont la pensée de l’événement consiste à penser la responsabilité.

Je vous remercie de votre attention.

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