Cours du 4 juin 04

 

Enigme et mystère : des sujets non subjectifs

L’événement, il faut le penser en termes d’ " assomption appropriante " à partir de la prise de responsabilité que constitue sa reconnaissance, lui qui n’est un événement qu’à récuser la vérité de son propre concept, autrement dit qu’à frapper celui-ci d’une aberration qui n’en récuse en rien la légitimité. La reconnaissance de l’événement est elle-même forcément aberrante et comme il n’y a d’événement que dans la reconnaissance qu’on en fait, il faut dire que l’aberration dont il est le sujet réel à propos de son propre concept ne diffère pas de l’aberration dont celui qui assume sa responsabilité de sujet personnel (par opposition à celui qui se contente d’être le sujet qu’il est depuis toujours) est par là même aussi bien le sujet. Que celui-ci advienne à lui-même dans sa propre et définitive impossibilité d’advenir à soi (autrement dit qu’il fasse l’épreuve de sa division et de son étrangeté), c’est ce qu’on peut indistinctement nommer l’autorité de ce sujet (lequel est donc un auteur) et l’autorité de l’événement (lequel s’entend donc de son charisme). Voilà en quoi il faut nommer " distinction appropriante " l’événement dans l’indistinction de sa propre reconnaissance : cette indistinction du vrai et de celui qui le reconnaît, dont on peut dire qu’elle est l’autorité et dont la marque est le principe d’intelligibilité – puisqu’il n’y a de marqué que marquant.

Il y a des choses (je prends le mot le plus vague possible) qui font autorité et qui sont par conséquent des sujet qu’on dira réels, par opposition aux sujets comme vous et moi qu’on dira évidemment personnels. La question de l’événement comme assomption appropriante tient donc au mystère que l’autorité qui soit une – du sujet réel au sujet personnel. On peut dire en ce sens que la question du mystère se ramène à celle de la marque, puisqu’il est impossible à la marque de ne pas s’imposer universellement et que c’est de transmettre l’autorité qu’elle peut se comprendre comme distinction du vrai. Et le nouage de l’énigme et du mystère que constitue l’événement se reconnaît dans l’impossibilité que la marque ne soit pas en même temps distinction d’un seul, l’élu, celui qui répondra à l’événement depuis sa propre vérité que par là même il faut dire celle d’un auteur – lequel en est un aux yeux de tous (sauf aux siens). L’événementialité et l’élection sont le même, et il n’y a d’élection que dans et par une énigme.

Mais ce nouage dont la notion de marque est le principe d’intelligibilité (il y aurait contradiction à parler d’un événement qui ne marque pas, qui ne soit pas fait de son propre caractère marquant), il faut bien l’entendre à partir du statut de vrai qu’on reconnaît à l’événement. Autrement dit, ce qui arrive est sujet. Cela signifie que sa reconnaissance (ou son déni) sont forcément une responsabilité (ou une désinvolture) dont on sera soi-même le sujet. On pouvait déjà le voir à propos des personnes : il y a des gens qui vous expliquent que Napoléon n’était qu’un traîneur de sabre et Hitler qu’un peintre raté (plût au ciel qu’ils aient eu raison dans ce dernier cas !), parce qu’à reconnaître la gloire ou le mal comme vérités subjectives, ils devraient bien se poser la question de la responsabilité qu’une telle reconnaissance implique – responsabilité qu’ils ont depuis toujours décider de refuser à propos d’eux-mêmes. Pour les événements au sens du nouage du mystère commun et de l’énigme adressée à un seul, c’est la même chose : les reconnaître comme tels, c’est reconnaître sa propre responsabilité de sujet pour la reconnaissance – à l’encontre d’un sujet purement réflexif, celui que nous sommes forcément par ailleurs, qui le serait pour la constatation et la compréhension. Et par conséquent aussi sa propre responsabilité de sujet de soi-même – de sujet de l’aberration d’être soi.

Or refuser de simplement envisager la question qu’il y ait une vérité personnelle à réaliser, et considérer qu’il est normal d’être soi (comme d’ailleurs il est normal d’exister !), c’est la même chose. Reconnaître l’événement, au contraire, c’est subvertir ce mensonge, puisqu’il est fait de sa propre aberration : il n’était pas possible, et pourtant il est arrivé. Celui qui ne dénie pas l’événementialité de l’événement se rapporte donc aussi bien à lui-même comme marqué par lui, c’est-à-dire par son aberration, et donc comme capable de vérité. Mais c’est d’une vérité dont il revient au même de dire qu’elle est la sienne propre (j’avais pris comme exemple la philosophie kantienne de l’histoire) et de dire qu’elle est celle de l’événement (j’avais cité la Révolution), de sorte qu’à l’impossibilité radicale d’être soi-même (l’élu est toujours un autre, or exister en première personne, c’est l’être l’élu de l’existence) correspond la nécessité de reconnaître toute l’événementialité de l’événement, autrement dit son statut de sujet.

Aujourd’hui, je voudrais donc insister sur l’idée qu’il y a des sujets réels dont l’advenue, identique à la présence dès lors qu’on parle bien de sujets, s’entende aussi bien comme événementialité.

 

Le sujet comme tel n’est jamais subjectif

L’idée de sujet réel pourra étonner, tant nous sommes habitués à considérer comme allant de soi qu’un sujet soit subjectif. Il est pourtant facile de démontrer qu’il n’en est rien, à commencer par les sujets subjectifs qui ne sont d’abord sujets qu’à ne pas être subjectifs. Qu’on reproche à quelqu’un des défauts comme la lâcheté, l’égoïsme, la paresse et, s’il est avéré qu’ils constituent le sens de certaines de ses conduites, il devra bien reconnaître la légitimité non pas seulement de l’indication mais du reproche. Qu’il argue en effet de son indubitable souhait d’être différent, aussi honnête que soit son admiration pour ceux qui ont les qualités contraires et aussi sincère que soit son désir de leur ressembler (ici : que ne donnerait-il pas pour, d’un coup de baguette magique, se retrouver courageux, généreux et travailleur !), il saura qu’on a raison de lui reprocher ses défauts, et qu’une éventuelle punition correspondant à leur mise en œuvre (par exemple le conseil de guerre avec ce qu’il peut entraîner pour le soldat qui s’est conduit lâchement devant l’ennemi) sera légitime. On n’a jamais choisi d’avoir ses défauts (à choisir, on se serait attribué toutes les perfections !), et l’idée même qu’on puisse les avoir choisis est absurde ; mais la légitimité des reproches qu’on adresse montre qu’on a décidé de les avoir, qu’on en est responsable et donc coupable. Il est impossible au soldat lâche d’être courageux et il envie la bravoure de ses camarades, mais il est coupable non seulement de sa désertion, par exemple, mais surtout de la lâcheté dont celle-ci est la manifestation. Pourquoi ? Eh bien parce qu’il appartient au sujet d’être d’abord sujet du fait d’être sujet, et donc aussi de la manière de l’être. C’est l’antériorité de la responsabilité à elle-même : il n’y a de responsabilité qu’à ce qu’on soit d’abord responsable du fait même d’être responsable. Tout cela, nous l’avons vu depuis longtemps. Je sais donc que je suis sujet d’une décision dont il va de soi que je ne l’ai jamais subjectivement prise, et dont je n’ai même jamais pris conscience – jusqu’à un certain jour où l’épreuve a révélé ce qu’il en était vraiment de moi, ce qu’il en était donc de moi comme sujet d’une décision non subjective. Et l’objet de cette décision non subjective, c’est soi comme sujet. A reconnaître ainsi que j’étais d’abord sujet du fait même d’être sujet, j’aperçois que la " subjectité " n’est pas un état qui me rangerait dans une catégorie (parmi les étants, il y aurait d’une part les sujets comme moi et les autres personnes, et d’autre part les objets comme ce crayon ou ce presse-papier) mais c’est déjà une décision dont, pour la prendre, il fallait bien que dès lors sans moi, en ma propre absence, je sois déjà sujet. Kant a fortement souligné qu’on n’est jamais le sujet que d’une subjectité phénoménale, et qu’en ce sens on est impossiblement sujet : on n’est sujet que sans soi.

Il n’y a donc rien de surprenant à ce qu’on disjoigne les idées de sujet et de subjectivité à propos même des sujets subjectifs : la subjectité n’implique en rien la subjectivité.

Mais c’est autre chose que d’admettre à propos de choses qu’elles puissent être sujets ! Car si la " subjectité " (l’être-sujet) n’est pas une catégorie, il semble difficile de penser le fait d’être sujet c’est-à-dire pour nous la responsabilité autrement qu’à partir d’une opposition qui reste quand même catégorielle (ou métacatégorielle, ce qui revient au même), celle que nous faisons entre les choses et les êtres. J’ai moi-même rappelé à plusieurs reprises que par " sujet ", on devait entendre " un vivant marqué par le vrai comme vrai " (définition qui n’a de sens qu’à rappeler qu’il y a aussi du vrai dans la nature). Et certes, si la marque institue la subjectité, elle ne le fait qu’à concerner un vivant qui, par là même, se sépare de sa propre vie et, dirons-nous, se met à exister – la question de sa vérité personnelle étant alors celle du rapport (métaphorique) entre la vie et l’existence. Bref, on ne voit pas comment la subjectité, justement de procéder de l’autorité du vrai comme mise à distance de la vie, pourrait concerner des choses.

S’en tenir à pareille argumentation constituerait une pétition de principe : partir de la réflexion que nous avons faite sur des sujets personnels que nous avons essayé de penser comme tels en théorisant la métaphore de l’existence par la vie (" Ma vie n’est pas une existence " dit celui qui trouve que la vie qu’il mène n’est pas vraiment la sienne) ne permet pas de répondre à la question de sujets dont, faute de considérer qu’ils vivent, on ne pourrait admettre qu’à cet encontre ils " existent ". Si l’on veut être rigoureux, il faut s’en tenir à ce que comprend strictement l’idée de sujet : l’idée de responsabilité redoublée, au sens où l’on n’est sujet qu’à d’abord assumer la responsabilité de l’être.

 

Des sujets réels

Or qu’il y ait des sujets qui soient en même temps réels et faits de ce redoublement éthique (contrairement à la morale forcément réflexive, l’éthique est hors subjectivité), c’est ce que montrent des exemples de réalités dont on peut facilement indiquer qu’elles s’entendent de ce redoublement de responsabilité, et par conséquent de l’alternative de responsabilité et de désinvolture qui lui est originel. Car enfin, et même à se limiter au cas des sujets personnels, on peut considérer qu’il va de soi qu’on est sujet, ou au contraire en faire son problème et son déchirement. La notion de sujet est toujours d’abord celle de l’alternative éthique (et non pas morale, la morale étant paradoxalement une sorte de désinvolture) de la responsabilité et de la désinvolture (être sujet).

Prenons la France pour premier exemple. Qu’elle soit sujet, nous l’entendons souvent : " la France considère que… " est une formule utilisée par des dirigeants soucieux de ne pas parler en leur nom propre quand ils prennent des décisions (lesquelles sont donc en réalité des choix politiques et / ou idéologiques, puisqu’il n’y a de décision qu’à ce que l’énonciation garantisse l’énoncé). Ils indiquent bien là que le pays est sujet et qu’ils en sont les serviteurs, n’ayant en quelque sorte la signature que par délégation. Et certes, au-delà de l’indéfini renouvellement des équipes dirigeantes, on peut reprocher à la France d’avoir fait ceci ou de n’avoir pas fait cela, et suivre sa politique sur la longue durée. Sujet, donc. Mais je viens de dire qu’il appartenait au sujet d’être pris dans une alternative toujours préalable puisqu’elle concerne le fait même d’être sujet, dont les termes sont la désinvolture et la responsabilité. On ne voit pas comment on pourrait dire cela d’un " sujet " comme la France !

Non seulement on le peut, mais on le doit. L’alternative de la désinvolture et de la responsabilité, à propos d’un pays, est présente à l’esprit de tout le monde, surtout quand on s’attache à la dénier comme telle : on la figure habituellement par le couple " société " et " nation ".

Que la France se considère elle-même comme une société, et elle atteste que peu lui chaut d’être la France : foin de ce nationalisme qui prétend nous enseigner qu’il ne revient pas au même d’être né ici ou ailleurs ! Quand la France se moque complètement de l’alternative d’être la France ou n’importe quoi d’autre (il n’y a que le " monde ", la fraternité universelle, la culture internationale), alors elle se pense elle-même comme une société. Mais il arrive parfois que la France soit autre chose que sa propre désinvolture bien intentionnée (extrêmement bien intentionnée !). Quand elle assume sa propre responsabilité d’être la France et non pas n’importe quel pays développé et ouvert comme tous ont vocation à l’être, alors elle n’est plus une société mais une nation. Et cela ne renvoie pas du tout aux mêmes choses : des irrécusables sociaux n’ont aucune importance pour la nation et inversement. ON peut traduire l’opposition en disant qu’en certaines choses il s’agit vraiment de la France, et qu’en certaines autres choses il s’agit réellement de la France.

Mon exemple n’est pas neutre, s’agissant de la pensée de l’événement. Qu’est-ce que l’appel du 18 juin, en effet, sinon la parole de quelqu’un qui a avéré de sa propre autorité que la vraie France n’était pas la France réelle ? Et je le demande : est-ce que cet appel n’est pas un paradigme de vérité ? On voit bien que celui qui en restait à la réalité des choses (" que voulez-vous, les Allemands sont les plus forts… ") n’était pas du tout le même que celui qui tenait compte de la vérité des choses (ce qui suppose la considération de la réalité, mais sa distinction d’avec la vérité). Cela signifie que dans le discours du premier la France était désinvolte envers le fait d’être la France (que le plus faible soit vaincu par le plus fort, c’est une nécessité universelle), alors que dans le discours du second elle assumait la responsabilité d’être la France : dans le premier cas, c’était son évidence (il y a la réalité) ; dans le second c’était sa déchirure (la vérité en distinction – et surtout pas en négation – de la réalité).

Il y a là un exemple de sujet parce que ce sujet est fait de l’alternative de la désinvolture et de la responsabilité quant au fait d’être sujet (ici : le couple société / nation). La France comme sujet responsable fait événement. Par exemple au moment du 18 juin, dans son advenir gaullien à elle-même.

Je prends un autre exemple, à mon avis décisif pour faire entendre qu’il y ait du vrai naturel – je veux dire la nature elle-même. Par opposition à l’ " environnement " qui n’existe que par et pour nous, la nature est sujet et, d’après ce que je viens de dire, elle l’est dans l’alternative de la responsabilité et de la désinvolture. On pourra s’étonner d’un tel jugement, puisque la nature se ramène à la nécessité aveugle et à l’inertie stupide de procès qui ne sont précisément naturels qu’à être sans sujets. Certes, mais je parle de la nature elle-même.

Déjà au niveau du principe, il est évident que la nature est faite de sa propre antériorité. Car si la nature comprend l’ensemble des faits (lequel ensemble est l’univers, et pas la nature ni moins encore le monde, comme le croyait Wittgenstein), elle constitue elle-même un fait de second degré : c’est un fait qu’il y a la nature, assurément. Alors je demande : ce fait irrécusable, quel est son statut ? Réponse : déjà la nature ! Car il est naturel que la nature en général existe (ou surnaturel, ou transcendantalement humain, mais cela revient exactement au même, ne décalant le problème que d’un degré de réflexion). Si donc on admet ce truisme que le fait qu’il y ait la nature relève lui-même de la nature, on a admis qu’il appartenait à la nature d’avoir depuis toujours décidé d’elle-même (éventuellement en produisant l’humanité comme condition de la problématicité de l’existence naturelle). Bref, elle est sujet, et celui qui le conteste ne voit pas qu’il confond subjectité et subjectivité. (D’où l’idée que la nature a des droits imprescriptibles, qui n’ont absolument rien à voir avec nos petits problèmes nombrilistes d’ " environnement ". )

Maintenant, ce sujet qu’est la nature, est-ce que son irrécusable décision de soi peut être pensée en termes de désinvolture ou de responsabilité ? Si nous parlons de désinvolture ou de responsabilité de la nature, il est bien évident que c’est à propos d’elle-même comme nature et non pas à propos de ce qui nous convient et de ce qui ne nous convient pas, ni à propos du bien et du mal dont les notions sont morales c’est-à-dire réflexives. C’est donc seulement en représentation que nous pouvons imaginer la nature responsable du cancer ou des merveilleuses irisations de certains coquillages, mais il va de soi qu’un tel jugement n’a aucune portée concernant son objet : il atteste seulement que nous ne pouvons éviter de moraliser les notions de désinvolture et de responsabilité, quand nous nous représentons un sujet que l’on puisse dire responsable ou désinvolte. Or il ne s’agit pas du tout de cela, mais de savoir ce qu’il en est de ce sujet non subjectif (non humain, non conscient) que nous devons nécessairement reconnaître dans une antériorité conditionnante à soi-même qui est toujours celle d’une décision.

Eh bien, je pense qu’on peut maintenir cette alternative, et que l’ordre de ce maintien est tout simplement la science. Qu’est-ce que nous enseignent les savants, en effet ? Toujours la même chose : que la nature est sa propre alternative de désinvolture et de responsabilité !

Prenons n’importe quel moment de l’histoire des sciences. Si nous partons de l’opposition du mathématique supralunaire et de l’empirique sublunaire, nous devons bien admettre qu’elle décrit une désinvolture dont Galilée va nous montrer qu’elle est en réalité une reprise de responsabilité : c’est du même ordre que le supralunaire, sauf que ça ne se voit pas, qu’est fait le sublunaire, de sorte qu’on ne peut pas dire que la nature se néglige elle-même comme mathématique une fois dépassée une certaine limite.

Si nous partons de la physique newtonienne, on peut considérer qu’à un certain moment on a à peu près tout compris et que la science ne se poursuivra plus que sur des points de détails. La nature ne s’occupe pas d’elle-même, en somme, et c’est ce que dit le savant à la fin du dix-neuvième siècle considérant que la physique est pour l’essentiel achevée. Or que fait Einstein, sinon avérer des nécessités sidérantes où la nature décide d’elle, contre tout ce que nous avions reconnu comme allant (désinvoltement donc) de soi ? Est-ce que les paradoxes de la relativité n’attestent pas de la manière dont il appartient à la nature physique de décider de ce que c’est que la nature physique et, par là, de la nature en général ?

Et on peut dire cela de n’importe quelle découverte scientifique, si petite soit-elle : à chaque fois y surgira l’événement que la nature est d’elle-même, c’est-à-dire sa responsabilité comme sujet de soi. Chaque fois qu’on s’en tient au savoir avéré, on atteste de la désinvolture de la nature relativement à elle-même qui se contente en quelque sorte d’être encore ce qu’elle était déjà.

Enfin, et pour aller jusqu’à l’hypothèse d’une nature idéale, on fera remarquer qu’un simple coup d’œil sur les curiosités de la topologie (ne serait-ce qu’à suivre du doigt la surface d’une bande de Moebius), fait reconnaître que l’espace, si évident et rassurant dans les proximités et les éloignements qu’il suscite dans notre quotidienneté, est en réalité absolument fou ! A la jonction de la géométrie et de la physique, l’assujettissement du réel le plus évident aux aberrations que les savants nous font apercevoir (un espace à 11 dimensions, par exemple !) montre que c’est depuis une folie cachée que l’espace peut ensuite donner lieu à l’illusion de sa simplicité euclidienne (laquelle était de toujours manière déjà la découverte d’une folie)… Bref, c’est le même d’être un savant qui fait des découvertes et d’avérer la responsabilité de la nature relativement à elle-même, comme c’est le même d’en rester au savoir acquis et d’avérer sa désinvolture. Ne peut-on pas reconnaître là, d’une manière certes formelle, l’événementialité de la nature et son assomption dans des disciplines (par exemple la physique, la topologie) que dès lors on dira… élues ? Ce qui est bien avérer le statut de sujet dont la nature, de n’être naturée qu’à être naturante quant à la naturalité elle-même, est forcément toujours déjà l’imposition – au sens où, comme on dit, elle " en impose ".

Et celui à qui la nature en impose, celui qui reconnaît l’aberration et donc la division qu’elle est depuis toujours d’elle-même, il travaille dans l’aberration d’un concept de la nature. Au contraire ceux qui ont la désinvolture de ne pas dépasser la désinvolture de soi propre aussi à la nature s’installent dans un concept admis de la nature. En rappelant ainsi, d’une manière positive et négative, l’identité de l’événement et de la responsabilité appropriante, je rappelle que si tout le monde participe au mystère, nul d’entre nous ne peut par rapport à lui-même considérer que l’énigme ne l’interpelle pas. Par son aberration et surtout pas par son intelligibilité qui est au contraire son effacement, l’événement met chacun au pied de son propre mur c’est-à-dire sur le chemin de sa propre vérité. Il n’y a personne dont la vie ne soit pas faite de ces chemins. A nous d’avoir décidé qu’ils mènent vers le radical de notre étrangeté, ou qu’ils ne mènent nulle part en revenant sur les compréhensions dont nous sommes capables.

Je vous remercie de votre attention.

 

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