Enigme et mystère : qu'est-ce qu'un événement ? (4)
Il ny a dévénement quà lencontre du savoir qui le confirmerait dans sa réalité et par là le nierait comme tel : le charisme de lévénement tient à ce quil ne se trouve pas dans sa propre réalité mais toujours dans sa distinction, autrement dit dans sa vérité, laquelle frappe dinanité le savoir qui la remplacerait. La vérité, cest alors que le savoir ne compte pas, et cest de lavérer à propos de soi quun événement en est un. Autrement dit sa notion sentend depuis ce quon pourrait nommer lathéisme de la marque : que le marquant (le vrai) soit sa propre contingence quand bien même un savoir rétrospectif en établirait la nécessité, et quil soit éprouvé comme tel dans limpossibilité quon en fasse un principe dassurance. Car lévénement déstabilise, non seulement le sujet qui ne reconnaît plus le monde actuel comme celui qui la vu naître et se constituer en sujet, mais encore la priori de vérité et dexistence quil faut supposer avant toute reconnaissance pour quelle soit simplement possible. En quoi on rappelle que lévénement est loccurrence qui marque.
Cette distinction est la reconnaissance du vrai. La chose en question (ici une occurrence, un fait) peut appartenir à la culture, à lhistoire mais aussi à la nature comme je lai rappelé souvent, puisquil y a des réalités naturelles qui font méditer et qui par là nous extériorisent du savoir dont nous sommes faits, comme il appartient à nimporte qui de lêtre. Ladvenue de cette chose est son événementialité : que, brusquement, elle nous en impose et quon soit désormais compté par elle quand nous nous imaginions jusque là comptés par nous, qui réfléchissions, avions conscience de nous, et nous imaginions décider de nous.
Lévénementialité est toujours leffraction du savoir par la vérité en tant que cette irruption est objective, au sens où loccurrence qui va avérer que le savoir la concernant ne compte pas a forcément lieu à tel moment et à tel endroit, cest-à-dire au sens où elle reste repérable selon le savoir. Mais dun autre côté, bien sûr, elle a lieu bien après : quand, précisément, est avéré que le savoir la concernant ne compte pas parce que cest de la configuration de sens dont elle est linstauratrice que procède sa reconnaissance. Lévénement est ce fait particulier dont nul ne peut prétendre avoir été le témoin ni même le contemporain, puisque cest dans le nud distinctif du désormais et du toujours (" désormais je suis un autre, bien que par ailleurs je sois toujours le même "), quil séprouve comme un événement. Je le dis autrement : celui qui mentionne lévénement ne le fait jamais quà titre de survivant, que depuis une division entre sa réalité qui est toujours la même et sa vérité qui est désormais une autre. Quon nadvienne désormais à soi que comme survivant, voilà, subjectivement présentée, la réalité de lévénement, et il faut lentendre objectivement à partir de limpossibilité que son savoir continue à valoir, bien quil reste par ailleurs pertinent puisque précisément il en est le savoir.
La distinction de celui qui reconnaît lévénement étant forcément celle de sa réalité à lencontre de sa vérité, autrement dit celle de ce qui compte pour lui à lencontre de ce qui importe, elle est identique à sa propre capacité de vérité au sens où cest seulement sans le savoir, dans le définitif de sa propre division, quon est capable de vérité. Cet aspect subjectif trouve son répondant objectif dans le paradoxe dune certaine affectation du savoir qui en soit en quelque sorte le répondant.
Marquant lévénement rend capable de vérité : le nier reviendrait à en faire une occurrence quelconque cest-à-dire une effectuation, par définition vaine, dun savoir dont on aurait par là même reconnu la suffisance, comme cela reviendrait à nier à celui qui en est revenu son statut de survivant lequel nest précisément tel quà nêtre pas revenu de ce quil a vécu. Et le survivant, chacun sait quil fait autorité : même inexacte, sa parole est vraie. Définir ainsi lévénement par la donation de vérité, cest penser celui qui laura reconnu à partir de lopposition du savoir qui rassemble et de la vérité qui divise. Distinction, dont il est par conséquent impossible de dire si elle est celle de lévénement lui-même ou du survivant (on nest pas " survivant " quand on revient dune occurrence quelconque), et dont laspect objectif doit être décrite comme quelque chose qui affecte le savoir dont on suppose par ailleurs la pertinence à propos de lévénement.
Cette affectation, on peut déjà la présenter en opposant la reconnaissance de la distinction à la constatation de la différence : tout événement est forcément différent dun fait analogue dont on peut retrouver le souvenir ou les archives, mais cest précisément de ce quon récuse cette constatation (après tout, un massacre nest jamais quun massacre de plus, pourrait-on dire de manière à la fois cynique et irrécusable), quon le reconnaît contre la semblance dont il relève forcément, quil est un événement cest-à-dire une occurrence distinguée. Etre depuis toujours sa propre étrangeté, voilà par conséquent ce que révèle lévénement chez celui qui laura reconnu. On ne constate jamais quun événement à lieu (on a vu que nul ne pouvait en être le contemporain), mais on reconnaît quil a eu lieu. Or quest-ce que cette reconnaissance, sinon justement une distinction qui a toujours déjà eu lieu en soi-même entre celui qui constate les réalités et celui qui reconnaît les vérités ?
Dès lors quon est fait de la distinction subjective entre constater et reconnaître (la même quil y a entre choisir présentement et avoir toujours déjà décidé), on est un autre que soi-même. Cela, je lappelle vocation à la vérité. Car on nest voué au savoir quà être le même que soi, quà rester ce sujet de la réflexion qui reste le même dans la multitude de ses déterminations subjectives, et qui ne peut le faire que parce quil a pour nature, lui qui avère lobjectif comme tel, dêtre nimporte qui. Or personne nest nimporte qui ! De sorte que lestrangement quon tient de lévénement, de ce quil simpose à la reconnaissance et non pas à la constatation, est bien pour chacun une appropriation qui a toujours déjà eu lieu de sa vérité personnelle à celle de cet événement, par opposition à lanonymat de sa réflexion et aux constatations auxquelles lévénement, par ailleurs cest-à-dire en tant quil est aussi une occurrence quelconque, peut donner lieu.
Que lévénement soit lassomption appropriante par un sujet de létrangeté de sa propre vérité pour la raison paradoxale que cette vérité soit indistinctement celle de lévénement auquel il doit dêtre lui-même, cest ce qui justifie la reprise du terme dévénement sous le vocable dassomption appropriante. En quoi on marque sa distinction davec loccurrence factuelle quil est forcément par ailleurs. Bref, ce que nous comprenons, cest que lassomption appropriante quon énonce en termes subjectifs en disant que seul un survivant est capable de vérité, on en trouve le corrélat objectif en disant que le savoir dont lévénement relève doit avoir été frappé de la même aberration que celle que nous mettons en uvre dans la simple notion du survivant. Car enfin, on pourrait dire quun survivant est un vivant, tout simplement, et nier quon dise de lépreuve quon nen revienne pas, puisque le survivant, lui, en est revenu ! Or la parole du survivant est sans commune mesure avec celle du savant, et cette autorité lui vient de ce quil ne soit précisément revenu que par ailleurs de cela dont il est désormais fait. Ce que je voudrais examiner aujourdhui, cest par conséquent la corrélation entre lévénementialité et lautorité, telle quelle apparaît non plus dans la figure du survivant mais dans laberration dont le savoir doit forcément avoir été affecté pour être, précisément, le savoir de cette corrélation (événement / survivant).
Lassomption appropriante : frapper daberration le concept du fait
Il est évident quun événement suppose une parole qui en assure la synthèse : en soi, si lon peut dire (mais justement : on ne peut pas), il ny a pas dévénements. Il faut quil soit repris subjectivement pour en être un, à quelque échelle que cette reprise se fasse (se faire une entorse au cours dune promenade peut être un événement, au même titre quune conflagration de galaxies dont le télescope spatial vient de nous envoyer les images). Mais on voit tout de suite quune telle reprise, par la synthèse quelle assure dun divers simplement réel, ne définit pas lévénement mais le fait. Un fait, cest toujours la synthèse dune diversité, et on peut poursuivre en disant que cette synthèse, étant forcément lopération du sujet de lindifférence objective (un fait, nimporte qui peut le constater et réciproquement il nest un fait quà pouvoir être constaté par nimporte qui), est toujours déjà engagé dans la réflexion. Tout fait donne à réfléchir, et ouvre par conséquent au savoir qui explicitera lopération constituante de sa synthèse et létendra à ses tenants et aboutissants. Le propre dun fait est par conséquent de devoir donner lieu au savoir qui lavèrera comme tel, et même de lavoir toujours déjà fait, si lon pose en corrélation la réflexion qui le constitue avec le savoir qui lavère.
Eh bien lévénement, qui ne donne pas lieu à constatation mais à reconnaissance, sentendra à la fois de supposer cette réflexion (tout événement est un fait, bien que tout fait ne soit pas un événement) et de la récuser comme ne comptant pas. Car de tout ce qui peut être constater nadvient finalement quune seule vérité, la plus triviale et la plus bête : cest ainsi. Certes la reprise de cette vérité nest ni bête ni triviale, puisquelle donne à méditer (expliciter ce que signifierait de courage ou de résignation, de joie ou de désespoir, ce simple énoncé " cest ainsi " constituerait assurément une belle philosophie), mais lévénement comme tel serait perdu, dêtre ramené à la prise de conscience que " cest ainsi ". Il convient donc de remarquer que la réflexion qui avère le fait doit depuis toujours avoir été subvertie, tout en étant bien sûr conservée comme telle puisque ne pas le faire reviendrait à nier la factualité de lévénement.
Le corrélat de la réflexion et par conséquent de la réalité constatée, tout le monde le sait, cest le concept. Il ny a donc dévénement quà lencontre de son propre concept mais aussi selon son propre concept : cette nécessité-ci lavère comme fait, quand celle-là en admet lévénementialité. Non pas surtout quon ait le choix et quon puisse opter tantôt pour le concept tantôt pour sa subversion. Car la distinction au concept nest rien dautre, pour le sujet qui lopère, que sa propre distinction davec le sujet réflexif quil est par ailleurs. Donc la question nest pas du tout de savoir si lon opte pour un concept ou pour autre chose, mais seulement si lon se tient pour opérer la synthèse en sa propre étrangeté ouverte par lévénement, ou si lon le dénie comme tel en décidant de rester dans sa propre familiarité transcendantale. La distinction du concept est, en ce sens, le fait de lévénement lui-même, justement de ce quil soit un événement et pas simplement un fait.
Lévénement est sujet, et il lest de la distinction de son propre concept. Cela signifie concrètement que lévénement est du sens en exclusivité de sa compréhension. Que lon comprenne lévénement, non pas au sens de lexpliquer mais au sens den donner le concept, et on le nie. Des attentats, par exemple, il suffit dallumer son poste de radio pour entendre quil sen produit tous les jours, ceux du 11 septembre 2001 étant simplement plus importants que les autres. Il est donc évident que le concept dattentat, justement de dire la réalité de ce qui sest passé, ne dit strictement rien de ce qui, précisément, a eu lieu.
Je peux alors ajouter du savoir au concept pour tenter de combler son insignifiance, et massurer par là même dune " compréhension " plus réelle. Et certes, elle le sera. A propos de cet exemple, la réflexion mavait fait reconnaître depuis longtemps que le spectacle (omniprésent et imparable dans son caractère " mondialisé ") de la liberté, dans le domaine de la politique et surtout celui des murs, est propre à rendre certains individus littéralement fous de haine et de ressentiment, selon un mécanisme que les travaux de Gérard Pommier sur la question père " réel " font clairement apercevoir (à quoi il faut ajouter, à propos des deux fils dAbraham, une réflexion sur la distinction faite par ce père entre celui dont il dira quil est le vrai, lenfant de sa femme Sarah, et lautre, le bâtard de sa servante Hagar quil " répudiera " dans lindistinction de la différence des générations et surtout de la différence des sexes et vouera avec sa mère au désert cest-à-dire à la mort). A la lumière de ce savoir (gardé sous silence malgré sa disponibilité, comme si les questions dinconscient et de " mentalités " nexistaient pas !), lattaque des deux tours, avec la signification quelles imposaient consciemment et inconsciemment au monde entier, apparaît rétrospectivement aller pour ainsi dire de soi, avoir été inévitable dans son principe. (De sorte que seule la bêtise dune société voulant confondre le sujet avec le moi lAmérique, par opposition à la bêtise de lEurope qui veut confondre le sujet avec la conscience paraît pouvoir expliquer laveuglement qui a rendu ces crimes possibles.) Mais justement : pour prévisible que cela ait été, cela a eu lieu. Ce nest pas du tout la même chose de savoir que la guerre est inévitable parce quon ne peut pas produire un apparaître rendant fou de haine et de ressentiment sans que la folie, la haine et le ressentiment ne se réalisent, de constater que les hostilités ont commencé, et déprouver limpossibilité pour la bonne volonté, les arrangements, les désirs de concessions, etc., de ne plus valoir. Car comment sentendre avec un ennemi qui ne demande rien, qui attaque non pas pour ce quon fait (ce qui pourrait très souvent se comprendre !) mais pour ce quon est ainsi quil le déclare expressément lui-même ? Lévénement est dans cette impossibilité pour la réflexion de rester valable : cest toute la pensée de laltérité quil faut récuser, nous qui voyions toujours lautre comme un alter ego, même mauvais (" à sa place, jaurais moi aussi telle revendication ", " à sa place, jessaierais peut-être aussi de profiter de la situation " ). Lévénement est là, dans cette contradiction de limpossibilité avérée de penser lautre comme le même et dans le maintien de la nécessité de faire quil reste malgré tout le même (être fou de haine et de ressentiment rend inhumain, mais cela ne peut précisément concerner que des humains). Celui qui entend nous anéantir pour ce que nous sommes, il faut que nous luttions contre lui pour ce quil fait, que nous ne tombions pas dans linhumanité quil a voulue pour lui-même et qui consisterait à laffubler dune essence impliquant quon lanéantisse. Voilà un exemple concret qui montre que lévénement sentend de ce que le concept soit littéralement frappé daberration. Quon retire cette aberration, et il ny a pas dévénement : seulement un fait dont la réflexion nous enseigne la nécessité que je viens de dire, elle qui sentend justement de forclore laberration (car réfléchir, cest entreprendre de comprendre et donc décider davance quil ny a daberration quen apparence). Reconnaître lévénement, cest par conséquent le reconnaître dans un concept frappé daberration le reconnaître dès lors de façon aberrante. En quoi je rappelle à nouveau que lévénement, par opposition au fait, nous marque.
Si la distinction de lévénement tient à ce quil soit sujet de laberration de son propre concept, comme distinction, elle relève de la reconnaissance et non pas de la constatation. Autrement dit, on ne peut reconnaître laberration du concept quà la prendre sur soi, en tant quon est formellement sujet du concept dans la réflexion ! Le propre de lévénement est de me montrer que ma réflexion doit elle-même se trouver frappée daberration, et précisément comme réflexion. Non pas quil produise une tache aveugle, comme si le principe de lintelligibilité réflexive lui manquait, mais en ceci que cest la réflexion qui est, comme telle, frappée daberration bien quil soit par principe impossible de la récuser. Lévénement fait de la pensée lidentité du valable et de laberrant. Cela, cest tout simplement sa marque, dont il est impossible de nier que celui qui reconnaît lévénement comme tel soit responsable puisque reconnaître consiste à prendre la responsabilité dassumer la distinction.
Laberration de son concept quil faut entendre non pas comme la production dun concept aberrant mais comme la nécessité que le concept de ce fait soit frappé daberration, voilà donc en quoi consiste la pensée de lévénement dont lévénement, précisément comme distingué de sa propre réalité, est déjà le sujet. Cela signifie quil ny a pas de différence entre reconnaître un événement et admettre que ce travail de frappe est déjà engagé. Cest ce " déjà " qui est à lorigine de ce quon a indiqué lautre jour comme limpossibilité dêtre contemporain de lévénement, la nécessité quil apparaisse toujours après coup, quand on " réalise " ce qui sest passé. Or " réaliser ", cest reconnaître non seulement que quelque chose est advenu dont le passé du monde ne permettait pas la possibilité (reconnaître laberration comme telle), mais cest surtout reconnaître puisque cette notion est réflexive quen sa propre pensée il sagit désormais et depuis un moment dune certain aberration dont il est impossible, précisément de lavoir reconnue, quon ne soit pas en même temps responsable. Celui qui admet un fait comme étant un événement, celui là est déjà " estrangé " à lui-même et a reconnu que cest en sa division quil est sujet précisément : sujet qui reconnaît par opposition à luniversalité anonyme dun sujet qui se contenterait de savoir. Il est impossible de reconnaître un événement, cest-à-dire de le distinguer du fait quil constitue par ailleurs, sans prendre la responsabilité de laberration dont son concept est déjà frappé, puisque cest précisément de cette frappe que notre reconnaissance, à la réflexion, est précisément la reconnaissance.
La distinction de lévénement relativement à son propre fait, autrement dit le refus de rabattre la vérité sur la réalité, voilà de quoi on est responsable en reconnaissant lévénement comme tel. La vérité nest pas une sorte de réalité, hors de quoi par définition il ny a rien. Affecter quelque chose de cette aberration, voilà ce quon peut nommer distinguer : du point de vue de la responsabilité, on sest séparé de soi sans pour autant être devenu un autre, du simple fait davoir reconnu un événement qui sest imposé à la reconnaissance.
Noublions pas quil apparient à la vérité quelle se précède elle-même. Car de nêtre rien de plus que la réalité, il sensuit quen réalité, la vérité nest rien Ce qui revient à dire quil ny a de vérité quen vérité, que dans la priorité que la vérité est forcément pour elle-même : dune part cest lévénement qui a décidé, mais dautre part sa reconnaissance est de notre part un acte dautorité.
Quand donc je dis que la reconnaissance de lévénement consiste, dans la réflexion, à frapper son concept daberration, cest pour indiquer quil est déjà fait de cette aberration dêtre divisé entre sa réalité à quoi le concept répond, et sa vérité à quoi ne répond que lacte de la reconnaissance qui consiste à frapper daberration ce même concept, dont par ailleurs on continue de conserver la charge de réalité.
Rendre aberrant le concept dune manière que, dans son aberration même, il soit incontestablement le concept de ce qui a eu lieu, voilà par conséquent ce qui sappelle penser, si lon admet quon ne pense jamais quen réponse à ce qui est arrivé. Penser revient à assumer lévénementialité de lévénement comme donation de vérité et non pas comme simple effectuation de réalité, puisque seule laberration peut être appropriante, le concept comme tel étant forcément commun. Cela signifie que lévénement nen est un quà ce que sa reconnaissance, dont sa distinction propre est déjà lengagement, soit linsistance de la responsabilité dêtre sujet. Il ny a dévénement quà ce quon y réponde par la prise de la responsabilité dêtre soi autrement dit à celle de sautoriser de soi. A le nier, en effet, on nierait quil appartienne à ce quon reconnaît (par opposition à ce que lon constate) dêtre aberrant et donc de donner lieu à une reconnaissance elle-même aberrante (elle naccomplit aucune compréhension). Et cette prise de responsabilité, forcément, elle se situe au niveau de lénonciation, puisque toute justification de laberrant labolit. Ce qui ne se situe quà lénonciation najoute absolument rien au concept de ce qui a eu lieu, sauf, justement, à le frapper de laberration dun tel ajout, lajout de rien. Ce rien, quand on le pense en termes de responsabilité, cest lautorité.
Lévénement nest tel quà ce que son concept soit frappé daberration, et cette frappe est un acte dautorité : celui qui, pour un sujet, porte non pas sur ce qui a eu lieu mais sur lui-même comme ayant à reconnaître et pas simplement constater ce qui a eu lieu. Il ny a dévénement quà causer un sujet à sautoriser de lui-même ; et jappelle " frappe dautorité " cette condition qui tient à limpossibilité quon reconnaisse quelque consistance que ce soit à une telle autorité, car la moindre consistance lui viendrait dun savoir réel et supposé et par conséquent ne serait quun enrichissement du concept. Lacte dautorité, cest par conséquent lappropriation de lévénement par un certain sujet qui accède ainsi à sa propre vérité en assumant lévénement comme tel, cest-à-dire comme excédant toute la possibilité que, par après, on a toujours le loisir den reconstruire.
Le sujet responsable advient là où la vérité simpose contre le savoir de ce quelle soit, elle, parfaitement inconsistante (le vrai nest rien de plus que le réel). Et certes il ny a de sujet que de linconsistance de la vérité. Ce qui revient plus simplement à dire quil ny a de vérité quà ce quun sujet, à lencontre du savoir et des places qui valent pour nimporte qui et ne peuvent avérer que des réalités, se soit autorisé de lui-même. Lévénementialité de lévénement, cest donc quun sujet se soit autorisé de lui-même pour le reconnaître dans la distinction du fait que, par ailleurs, il constitue forcément.
Cela signifie que cette événementialité est proprement une donation de liberté et quil ny aurait pas de liberté (sautoriser de soi, par opposition à sautoriser de son savoir ou de sa place) sil ny avait pas dévénements ! Inversement, il ny aurait pas dévénement sil ny avait pas de liberté, si le sujet ne sen trouvait pas mis au pied de son propre mur, qui est celui de sa radicale et définitive étrangeté à lui-même. Cest le même de nier cette étrangeté, par exemple en faisant de lHistoire la marche de lHumanité entendue comme un seul homme (ce même qui identifie pareillement les totalitarismes du vingtième siècle et lactuel humanitarisme mondialisé, pour qui les distractions tiennent lieu de culture et pour qui la morale même pas : le sentimentalisme autoglorifiant tient lieu de politique), et de désamorcer toute événementialité. Et certes pour celui qui entend être UN avec les autres et donc aussi avec lui-même, il ny a jamais que des péripéties et rien ne compte vraiment. A linverse, le sujet qui sautorise de soi a reconnu quil y avait des événements, des ruptures non seulement au sens temporel (lévénement fait que rien ne sera plus jamais comme avant) mais au sens existentiel, si lon indique par là que certains faits nous séparent définitivement de celui que, par ailleurs, nous continuons cependant dêtre, puisquils avèrent en notre subjectivité que nous ne seront jamais proches de notre vérité, à laquelle nous avons pourtant comme vérité dêtre voués (puisque la vérité se conditionne elle-même).
Ce sujet qui assume sa propre étrangeté, assume par là le fait quil soit un sujet par opposition au sujet qui la dénie et pour qui son statut de sujet va de soi (il se range lui-même dans la catégorie des sujets, ontologiquement différente de la catégorie des objets). Il appartient donc à lévénement davérer subjectivement quon ne soit sujet quà dabord lêtre du fait même de lêtre. On est certes responsable de ce quon fait, mais cest sur la base dune responsabilité plus originelle qui porte sur la responsabilité elle-même. Lantériorité à soi qui définit la vérité, et donc aussi la distinction de lévénement, il est impossible quelle ne se traduise pas par une responsabilité de soi comme sujet responsable de son propre statut de sujet, quon peut en effet prendre dans la désinvolture ou dans la responsabilité.
On a compris que la frappe dimpossibilité, cest la distinction de lévénement : son événementialité concrète, qui loppose à loccurrence plus ou moins importante quil est forcément par ailleurs. Tel est son mystère : quil ait pour vérité propre non pas le savoir de celui qui pourrait le comprendre mais la responsabilité que celui-ci prend non pas de lévénement lui-même mais de sa propre responsabilité de sujet. La détermination de cette prise de responsabilité, cest assumer lénigme de ce qui est arrivé.
Jarrête ici pour aujourdhui, et je vous remercie de votre attention.
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