Cours du 28 mai 04

 

Enigme et mystère : qu'est-ce qu'un événement ? (4)

 

Il n’y a d’événement qu’à l’encontre du savoir qui le confirmerait dans sa réalité et par là le nierait comme tel : le charisme de l’événement tient à ce qu’il ne se trouve pas dans sa propre réalité mais toujours dans sa distinction, autrement dit dans sa vérité, laquelle frappe d’inanité le savoir qui la remplacerait. La vérité, c’est alors que le savoir ne compte pas, et c’est de l’avérer à propos de soi qu’un événement en est un. Autrement dit sa notion s’entend depuis ce qu’on pourrait nommer l’athéisme de la marque : que le marquant (le vrai) soit sa propre contingence quand bien même un savoir rétrospectif en établirait la nécessité, et qu’il soit éprouvé comme tel dans l’impossibilité qu’on en fasse un principe d’assurance. Car l’événement déstabilise, non seulement le sujet qui ne reconnaît plus le monde actuel comme celui qui l’a vu naître et se constituer en sujet, mais encore l’a priori de vérité et d’existence qu’il faut supposer avant toute reconnaissance pour qu’elle soit simplement possible. En quoi on rappelle que l’événement est l’occurrence qui marque.

Cette distinction est la reconnaissance du vrai. La chose en question (ici une occurrence, un fait) peut appartenir à la culture, à l’histoire mais aussi à la nature – comme je l’ai rappelé souvent, puisqu’il y a des réalités naturelles qui font méditer et qui par là nous extériorisent du savoir dont nous sommes faits, comme il appartient à n’importe qui de l’être. L’advenue de cette chose est son événementialité : que, brusquement, elle nous en impose et qu’on soit désormais compté par elle quand nous nous imaginions jusque là comptés par nous, qui réfléchissions, avions conscience de nous, et nous imaginions décider de nous.

L’événementialité est toujours l’effraction du savoir par la vérité en tant que cette irruption est objective, au sens où l’occurrence qui va avérer que le savoir la concernant ne compte pas a forcément lieu à tel moment et à tel endroit, c’est-à-dire au sens où elle reste repérable selon le savoir. Mais d’un autre côté, bien sûr, elle a lieu bien après : quand, précisément, est avéré que le savoir la concernant ne compte pas parce que c’est de la configuration de sens dont elle est l’instauratrice que procède sa reconnaissance. L’événement est ce fait particulier dont nul ne peut prétendre avoir été le témoin ni même le contemporain, puisque c’est dans le nœud distinctif du désormais et du toujours (" désormais je suis un autre, bien que par ailleurs je sois toujours le même "), qu’il s’éprouve comme un événement. Je le dis autrement : celui qui mentionne l’événement ne le fait jamais qu’à titre de survivant, que depuis une division entre sa réalité qui est toujours la même et sa vérité qui est désormais une autre. Qu’on n’advienne désormais à soi que comme survivant, voilà, subjectivement présentée, la réalité de l’événement, et il faut l’entendre objectivement à partir de l’impossibilité que son savoir continue à valoir, bien qu’il reste par ailleurs pertinent – puisque précisément il en est le savoir.

La distinction de celui qui reconnaît l’événement étant forcément celle de sa réalité à l’encontre de sa vérité, autrement dit celle de ce qui compte pour lui à l’encontre de ce qui importe, elle est identique à sa propre capacité de vérité – au sens où c’est seulement sans le savoir, dans le définitif de sa propre division, qu’on est capable de vérité. Cet aspect subjectif trouve son répondant objectif dans le paradoxe d’une certaine affectation du savoir qui en soit en quelque sorte le répondant.

Marquant l’événement rend capable de vérité : le nier reviendrait à en faire une occurrence quelconque c’est-à-dire une effectuation, par définition vaine, d’un savoir dont on aurait par là même reconnu la suffisance, comme cela reviendrait à nier à celui qui en est revenu son statut de survivant – lequel n’est précisément tel qu’à n’être pas revenu de ce qu’il a vécu. Et le survivant, chacun sait qu’il fait autorité : même inexacte, sa parole est vraie. Définir ainsi l’événement par la donation de vérité, c’est penser celui qui l’aura reconnu à partir de l’opposition du savoir qui rassemble et de la vérité qui divise. Distinction, dont il est par conséquent impossible de dire si elle est celle de l’événement lui-même ou du survivant (on n’est pas " survivant " quand on revient d’une occurrence quelconque), et dont l’aspect objectif doit être décrite comme quelque chose qui affecte le savoir dont on suppose par ailleurs la pertinence à propos de l’événement.

Cette affectation, on peut déjà la présenter en opposant la reconnaissance de la distinction à la constatation de la différence : tout événement est forcément différent d’un fait analogue dont on peut retrouver le souvenir ou les archives, mais c’est précisément de ce qu’on récuse cette constatation (après tout, un massacre n’est jamais qu’un massacre de plus, pourrait-on dire de manière à la fois cynique et irrécusable), qu’on le reconnaît contre la semblance dont il relève forcément, qu’il est un événement c’est-à-dire une occurrence distinguée. Etre depuis toujours sa propre étrangeté, voilà par conséquent ce que révèle l’événement chez celui qui l’aura reconnu. On ne constate jamais qu’un événement à lieu (on a vu que nul ne pouvait en être le contemporain), mais on reconnaît qu’il a eu lieu. Or qu’est-ce que cette reconnaissance, sinon justement une distinction qui a toujours déjà eu lieu en soi-même entre celui qui constate les réalités et celui qui reconnaît les vérités ?

Dès lors qu’on est fait de la distinction subjective entre constater et reconnaître (la même qu’il y a entre choisir présentement et avoir toujours déjà décidé), on est un autre que soi-même. Cela, je l’appelle vocation à la vérité. Car on n’est voué au savoir qu’à être le même que soi, qu’à rester ce sujet de la réflexion qui reste le même dans la multitude de ses déterminations subjectives, et qui ne peut le faire que parce qu’il a pour nature, lui qui avère l’objectif comme tel, d’être n’importe qui. Or personne n’est n’importe qui ! De sorte que l’estrangement qu’on tient de l’événement, de ce qu’il s’impose à la reconnaissance et non pas à la constatation, est bien pour chacun une appropriation qui a toujours déjà eu lieu de sa vérité personnelle à celle de cet événement, par opposition à l’anonymat de sa réflexion et aux constatations auxquelles l’événement, par ailleurs c’est-à-dire en tant qu’il est aussi une occurrence quelconque, peut donner lieu.

Que l’événement soit l’assomption appropriante par un sujet de l’étrangeté de sa propre vérité pour la raison paradoxale que cette vérité soit indistinctement celle de l’événement auquel il doit d’être lui-même, c’est ce qui justifie la reprise du terme d’événement sous le vocable d’assomption appropriante. En quoi on marque sa distinction d’avec l’occurrence factuelle qu’il est forcément par ailleurs. Bref, ce que nous comprenons, c’est que l’assomption appropriante qu’on énonce en termes subjectifs en disant que seul un survivant est capable de vérité, on en trouve le corrélat objectif en disant que le savoir dont l’événement relève doit avoir été frappé de la même aberration que celle que nous mettons en œuvre dans la simple notion du survivant. Car enfin, on pourrait dire qu’un survivant est un vivant, tout simplement, et nier qu’on dise de l’épreuve qu’on n’en revienne pas, puisque le survivant, lui, en est revenu ! Or la parole du survivant est sans commune mesure avec celle du savant, et cette autorité lui vient de ce qu’il ne soit précisément revenu que par ailleurs de cela dont il est désormais fait. Ce que je voudrais examiner aujourd’hui, c’est par conséquent la corrélation entre l’événementialité et l’autorité, telle qu’elle apparaît non plus dans la figure du survivant mais dans l’aberration dont le savoir doit forcément avoir été affecté pour être, précisément, le savoir de cette corrélation (événement / survivant).

 

L’assomption appropriante : frapper d’aberration le concept du fait

Il est évident qu’un événement suppose une parole qui en assure la synthèse : en soi, si l’on peut dire (mais justement : on ne peut pas), il n’y a pas d’événements. Il faut qu’il soit repris subjectivement pour en être un, à quelque échelle que cette reprise se fasse (se faire une entorse au cours d’une promenade peut être un événement, au même titre qu’une conflagration de galaxies dont le télescope spatial vient de nous envoyer les images). Mais on voit tout de suite qu’une telle reprise, par la synthèse qu’elle assure d’un divers simplement réel, ne définit pas l’événement mais le fait. Un fait, c’est toujours la synthèse d’une diversité, et on peut poursuivre en disant que cette synthèse, étant forcément l’opération du sujet de l’indifférence objective (un fait, n’importe qui peut le constater – et réciproquement il n’est un fait qu’à pouvoir être constaté par n’importe qui), est toujours déjà engagé dans la réflexion. Tout fait donne à réfléchir, et ouvre par conséquent au savoir qui explicitera l’opération constituante de sa synthèse et l’étendra à ses tenants et aboutissants. Le propre d’un fait est par conséquent de devoir donner lieu au savoir qui l’avèrera comme tel, et même de l’avoir toujours déjà fait, si l’on pose en corrélation la réflexion qui le constitue avec le savoir qui l’avère.

Eh bien l’événement, qui ne donne pas lieu à constatation mais à reconnaissance, s’entendra à la fois de supposer cette réflexion (tout événement est un fait, bien que tout fait ne soit pas un événement) et de la récuser comme ne comptant pas. Car de tout ce qui peut être constater n’advient finalement qu’une seule vérité, la plus triviale et la plus bête : c’est ainsi. Certes la reprise de cette vérité n’est ni bête ni triviale, puisqu’elle donne à méditer (expliciter ce que signifierait de courage ou de résignation, de joie ou de désespoir, ce simple énoncé " c’est ainsi " constituerait assurément une belle philosophie), mais l’événement comme tel serait perdu, d’être ramené à la prise de conscience que " c’est ainsi ". Il convient donc de remarquer que la réflexion qui avère le fait doit depuis toujours avoir été subvertie, tout en étant bien sûr conservée comme telle – puisque ne pas le faire reviendrait à nier la factualité de l’événement.

Le corrélat de la réflexion et par conséquent de la réalité constatée, tout le monde le sait, c’est le concept. Il n’y a donc d’événement qu’à l’encontre de son propre concept mais aussi selon son propre concept : cette nécessité-ci l’avère comme fait, quand celle-là en admet l’événementialité. Non pas surtout qu’on ait le choix et qu’on puisse opter tantôt pour le concept tantôt pour sa subversion. Car la distinction au concept n’est rien d’autre, pour le sujet qui l’opère, que sa propre distinction d’avec le sujet réflexif qu’il est par ailleurs. Donc la question n’est pas du tout de savoir si l’on opte pour un concept ou pour autre chose, mais seulement si l’on se tient – pour opérer la synthèse – en sa propre étrangeté ouverte par l’événement, ou si l’on le dénie comme tel en décidant de rester dans sa propre familiarité transcendantale. La distinction du concept est, en ce sens, le fait de l’événement lui-même, justement de ce qu’il soit un événement et pas simplement un fait.

L’événement est sujet, et il l’est de la distinction de son propre concept. Cela signifie concrètement que l’événement est du sens en exclusivité de sa compréhension. Que l’on comprenne l’événement, non pas au sens de l’expliquer mais au sens d’en donner le concept, et on le nie. Des attentats, par exemple, il suffit d’allumer son poste de radio pour entendre qu’il s’en produit tous les jours, ceux du 11 septembre 2001 étant simplement plus importants que les autres. Il est donc évident que le concept d’attentat, justement de dire la réalité de ce qui s’est passé, ne dit strictement rien de ce qui, précisément, a eu lieu.

Je peux alors ajouter du savoir au concept pour tenter de combler son insignifiance, et m’assurer par là même d’une " compréhension " plus réelle. Et certes, elle le sera. A propos de cet exemple, la réflexion m’avait fait reconnaître depuis longtemps que le spectacle (omniprésent et imparable dans son caractère " mondialisé ") de la liberté, dans le domaine de la politique et surtout celui des mœurs, est propre à rendre certains individus littéralement fous de haine et de ressentiment, selon un mécanisme que les travaux de Gérard Pommier sur la question père " réel " font clairement apercevoir (à quoi il faut ajouter, à propos des deux fils d’Abraham, une réflexion sur la distinction faite par ce père entre celui dont il dira qu’il est le vrai, l’enfant de sa femme Sarah, et l’autre, le bâtard de sa servante Hagar qu’il " répudiera " – dans l’indistinction de la différence des générations et surtout de la différence des sexes – et vouera avec sa mère au désert c’est-à-dire à la mort). A la lumière de ce savoir (gardé sous silence malgré sa disponibilité, comme si les questions d’inconscient et de " mentalités " n’existaient pas !), l’attaque des deux tours, avec la signification qu’elles imposaient consciemment et inconsciemment au monde entier, apparaît rétrospectivement aller pour ainsi dire de soi, avoir été inévitable dans son principe. (De sorte que seule la bêtise d’une société voulant confondre le sujet avec le moi – l’Amérique, par opposition à la bêtise de l’Europe qui veut confondre le sujet avec la conscience – paraît pouvoir expliquer l’aveuglement qui a rendu ces crimes possibles.) Mais justement : pour prévisible que cela ait été, cela a eu lieu. Ce n’est pas du tout la même chose de savoir que la guerre est inévitable parce qu’on ne peut pas produire un apparaître rendant fou de haine et de ressentiment sans que la folie, la haine et le ressentiment ne se réalisent, de constater que les hostilités ont commencé, et d’éprouver l’impossibilité pour la bonne volonté, les arrangements, les désirs de concessions, etc., de ne plus valoir. Car comment s’entendre avec un ennemi qui ne demande rien, qui attaque non pas pour ce qu’on fait (ce qui pourrait très souvent se comprendre !) mais pour ce qu’on est – ainsi qu’il le déclare expressément lui-même ? L’événement est dans cette impossibilité pour la réflexion de rester valable : c’est toute la pensée de l’altérité qu’il faut récuser, nous qui voyions toujours l’autre comme un alter ego, même mauvais (" à sa place, j’aurais moi aussi telle revendication ", " à sa place, j’essaierais peut-être aussi de profiter de la situation "…). L’événement est là, dans cette contradiction de l’impossibilité avérée de penser l’autre comme le même et dans le maintien de la nécessité de faire qu’il reste malgré tout le même (être fou de haine et de ressentiment rend inhumain, mais cela ne peut précisément concerner que des humains). Celui qui entend nous anéantir pour ce que nous sommes, il faut que nous luttions contre lui pour ce qu’il fait, que nous ne tombions pas dans l’inhumanité qu’il a voulue pour lui-même et qui consisterait à l’affubler d’une essence impliquant qu’on l’anéantisse. Voilà un exemple concret qui montre que l’événement s’entend de ce que le concept soit littéralement frappé d’aberration. Qu’on retire cette aberration, et il n’y a pas d’événement : seulement un fait dont la réflexion nous enseigne la nécessité que je viens de dire, elle qui s’entend justement de forclore l’aberration (car réfléchir, c’est entreprendre de comprendre et donc décider d’avance qu’il n’y a d’aberration qu’en apparence). Reconnaître l’événement, c’est par conséquent le reconnaître dans un concept frappé d’aberration – le reconnaître dès lors de façon aberrante. En quoi je rappelle à nouveau que l’événement, par opposition au fait, nous marque.

Si la distinction de l’événement tient à ce qu’il soit sujet de l’aberration de son propre concept, comme distinction, elle relève de la reconnaissance et non pas de la constatation. Autrement dit, on ne peut reconnaître l’aberration du concept qu’à la prendre sur soi, en tant qu’on est formellement sujet du concept dans la réflexion ! Le propre de l’événement est de me montrer que ma réflexion doit elle-même se trouver frappée d’aberration, et précisément comme réflexion. Non pas qu’il produise une tache aveugle, comme si le principe de l’intelligibilité réflexive lui manquait, mais en ceci que c’est la réflexion qui est, comme telle, frappée d’aberration – bien qu’il soit par principe impossible de la récuser. L’événement fait de la pensée l’identité du valable et de l’aberrant. Cela, c’est tout simplement sa marque, dont il est impossible de nier que celui qui reconnaît l’événement comme tel soit responsable – puisque reconnaître consiste à prendre la responsabilité d’assumer la distinction.

L’aberration de son concept qu’il faut entendre non pas comme la production d’un concept aberrant mais comme la nécessité que le concept de ce fait soit frappé d’aberration, voilà donc en quoi consiste la pensée de l’événement dont l’événement, précisément comme distingué de sa propre réalité, est déjà le sujet. Cela signifie qu’il n’y a pas de différence entre reconnaître un événement et admettre que ce travail de frappe est déjà engagé. C’est ce " déjà " qui est à l’origine de ce qu’on a indiqué l’autre jour comme l’impossibilité d’être contemporain de l’événement, la nécessité qu’il apparaisse toujours après coup, quand on " réalise " ce qui s’est passé. Or " réaliser ", c’est reconnaître non seulement que quelque chose est advenu dont le passé du monde ne permettait pas la possibilité (reconnaître l’aberration comme telle), mais c’est surtout reconnaître – puisque cette notion est réflexive – qu’en sa propre pensée il s’agit désormais et depuis un moment d’une certain aberration dont il est impossible, précisément de l’avoir reconnue, qu’on ne soit pas en même temps responsable. Celui qui admet un fait comme étant un événement, celui là est déjà " estrangé " à lui-même et a reconnu que c’est en sa division qu’il est sujet – précisément : sujet qui reconnaît par opposition à l’universalité anonyme d’un sujet qui se contenterait de savoir. Il est impossible de reconnaître un événement, c’est-à-dire de le distinguer du fait qu’il constitue par ailleurs, sans prendre la responsabilité de l’aberration dont son concept est déjà frappé, puisque c’est précisément de cette frappe que notre reconnaissance, à la réflexion, est précisément la reconnaissance.

La distinction de l’événement relativement à son propre fait, autrement dit le refus de rabattre la vérité sur la réalité, voilà de quoi on est responsable en reconnaissant l’événement comme tel. La vérité n’est pas une sorte de réalité, hors de quoi par définition il n’y a rien. Affecter quelque chose de cette aberration, voilà ce qu’on peut nommer distinguer : du point de vue de la responsabilité, on s’est séparé de soi sans pour autant être devenu un autre, du simple fait d’avoir reconnu un événement – qui s’est imposé à la reconnaissance.

N’oublions pas qu’il apparient à la vérité qu’elle se précède elle-même. Car de n’être rien de plus que la réalité, il s’ensuit qu’en réalité, la vérité n’est rien… Ce qui revient à dire qu’il n’y a de vérité qu’en vérité, que dans l’a priorité que la vérité est forcément pour elle-même : d’une part c’est l’événement qui a décidé, mais d’autre part sa reconnaissance est de notre part un acte d’autorité.

Quand donc je dis que la reconnaissance de l’événement consiste, dans la réflexion, à frapper son concept d’aberration, c’est pour indiquer qu’il est déjà fait de cette aberration d’être divisé entre sa réalité à quoi le concept répond, et sa vérité à quoi ne répond que l’acte de la reconnaissance qui consiste à frapper d’aberration ce même concept, dont par ailleurs on continue de conserver la charge de réalité.

Rendre aberrant le concept d’une manière que, dans son aberration même, il soit incontestablement le concept de ce qui a eu lieu, voilà par conséquent ce qui s’appelle penser, si l’on admet qu’on ne pense jamais qu’en réponse à ce qui est arrivé.  Penser revient à assumer l’événementialité de l’événement comme donation de vérité et non pas comme simple effectuation de réalité, puisque seule l’aberration peut être appropriante, le concept comme tel étant forcément commun. Cela signifie que l’événement n’en est un qu’à ce que sa reconnaissance, dont sa distinction propre est déjà l’engagement, soit l’insistance de la responsabilité d’être sujet. Il n’y a d’événement qu’à ce qu’on y réponde par la prise de la responsabilité d’être soi – autrement dit à celle de s’autoriser de soi. A le nier, en effet, on nierait qu’il appartienne à ce qu’on reconnaît (par opposition à ce que l’on constate) d’être aberrant et donc de donner lieu à une reconnaissance elle-même aberrante (elle n’accomplit aucune compréhension). Et cette prise de responsabilité, forcément, elle se situe au niveau de l’énonciation, puisque toute justification de l’aberrant l’abolit. Ce qui ne se situe qu’à l’énonciation n’ajoute absolument rien au concept de ce qui a eu lieu, sauf, justement, à le frapper de l’aberration d’un tel ajout, l’ajout de rien. Ce rien, quand on le pense en termes de responsabilité, c’est l’autorité.

L’événement n’est tel qu’à ce que son concept soit frappé d’aberration, et cette frappe est un acte d’autorité : celui qui, pour un sujet, porte non pas sur ce qui a eu lieu mais sur lui-même comme ayant à reconnaître et pas simplement constater ce qui a eu lieu. Il n’y a d’événement qu’à causer un sujet à s’autoriser de lui-même ; et j’appelle " frappe d’autorité " cette condition qui tient à l’impossibilité qu’on reconnaisse quelque consistance que ce soit à une telle autorité, car la moindre consistance lui viendrait d’un savoir réel et supposé et par conséquent ne serait qu’un enrichissement du concept. L’acte d’autorité, c’est par conséquent l’appropriation de l’événement par un certain sujet qui accède ainsi à sa propre vérité en assumant l’événement comme tel, c’est-à-dire comme excédant toute la possibilité que, par après, on a toujours le loisir d’en reconstruire.

Le sujet responsable advient là où la vérité s’impose contre le savoir de ce qu’elle soit, elle, parfaitement inconsistante (le vrai n’est rien de plus que le réel). Et certes il n’y a de sujet que de l’inconsistance de la vérité. Ce qui revient plus simplement à dire qu’il n’y a de vérité qu’à ce qu’un sujet, à l’encontre du savoir et des places qui valent pour n’importe qui et ne peuvent avérer que des réalités, se soit autorisé de lui-même. L’événementialité de l’événement, c’est donc qu’un sujet se soit autorisé de lui-même pour le reconnaître dans la distinction du fait que, par ailleurs, il constitue forcément.

Cela signifie que cette événementialité est proprement une donation de liberté – et qu’il n’y aurait pas de liberté (s’autoriser de soi, par opposition à s’autoriser de son savoir ou de sa place) s’il n’y avait pas d’événements ! Inversement, il n’y aurait pas d’événement s’il n’y avait pas de liberté, si le sujet ne s’en trouvait pas mis au pied de son propre mur, qui est celui de sa radicale et définitive étrangeté à lui-même. C’est le même de nier cette étrangeté, par exemple en faisant de l’Histoire la marche de l’Humanité entendue comme un seul homme (ce même qui identifie pareillement les totalitarismes du vingtième siècle et l’actuel humanitarisme mondialisé, pour qui les distractions tiennent lieu de culture et pour qui la morale – même pas : le sentimentalisme autoglorifiant – tient lieu de politique), et de désamorcer toute événementialité. Et certes pour celui qui entend être UN avec les autres et donc aussi avec lui-même, il n’y a jamais que des péripéties et rien ne compte vraiment. A l’inverse, le sujet qui s’autorise de soi a reconnu qu’il y avait des événements, des ruptures non seulement au sens temporel (l’événement fait que rien ne sera plus jamais comme avant) mais au sens existentiel, si l’on indique par là que certains faits nous séparent définitivement de celui que, par ailleurs, nous continuons cependant d’être, puisqu’ils avèrent en notre subjectivité que nous ne seront jamais proches de notre vérité, à laquelle nous avons pourtant comme vérité d’être voués (puisque la vérité se conditionne elle-même).

Ce sujet qui assume sa propre étrangeté, assume par là le fait qu’il soit un sujet – par opposition au sujet qui la dénie et pour qui son statut de sujet va de soi (il se range lui-même dans la catégorie des sujets, ontologiquement différente de la catégorie des objets). Il appartient donc à l’événement d’avérer subjectivement qu’on ne soit sujet qu’à d’abord l’être du fait même de l’être. On est certes responsable de ce qu’on fait, mais c’est sur la base d’une responsabilité plus originelle qui porte sur la responsabilité elle-même. L’antériorité à soi qui définit la vérité, et donc aussi la distinction de l’événement, il est impossible qu’elle ne se traduise pas par une responsabilité de soi comme sujet responsable de son propre statut de sujet, qu’on peut en effet prendre dans la désinvolture ou dans la responsabilité.

On a compris que la frappe d’impossibilité, c’est la distinction de l’événement : son événementialité concrète, qui l’oppose à l’occurrence plus ou moins importante qu’il est forcément par ailleurs. Tel est son mystère : qu’il ait pour vérité propre non pas le savoir de celui qui pourrait le comprendre mais la responsabilité que celui-ci prend non pas de l’événement lui-même mais de sa propre responsabilité de sujet. La détermination de cette prise de responsabilité, c’est assumer l’énigme de ce qui est arrivé.

 

J’arrête ici pour aujourd’hui, et je vous remercie de votre attention.

 

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