Enigme et mystère : qu'est-ce qu'un événement ? (3)
Lévénement se définit comme occurrence charismatique, et toute la difficulté de sa notion est de résoudre loxymore que cette formule paraît constituer. Le charisme, cest ce quon reconnaît à quelquun qui simpose, qui fait autorité, qui renvoie à rien la parole des autres quand bien même la sienne propre serait impossible à déterminer réflexivement (comme dans lexemple emprunté à Thomas Mann). Pas de différence entre reconnaître un événement et reconnaître quil simpose, quil en impose, quil fait taire, quil décide et dabord de lui-même, à lencontre du savoir dont par après on pourra dire quil aurait dû relever (il est toujours facile a posteriori de découvrir les signes et les indices quon aurait dû prendre en compte). Cest cette décision dauto-institution de soi comme sujet, si lon désigne par ce terme ce qui interdit que compte le savoir le concernant, quil faut penser : elle est son mystère, un mystère qui consiste donc à exister à titre dénigme . Et donc aussi à titre de distinction dun sujet, puisquil appartient originellement à lénigme quelle élise un sujet à lencontre de la multiplicité de ses semblables et par là le distingue de lui-même. Penser lévénement, cest par conséquent penser la vérité que cet élu aura produite dautorité, une vérité qui sera donc indistinctement la sienne propre et celle de lévénement duquel il se sera reçu lui-même.
Lévénement lest dêtre indistinctement sujet dune interprétation et dune énigme.
Il ny a dévénement quà ce quil soit en même temps lémergence inouïe de son propre sens. Une occurrence qui ne serait production daucun sens ne pourrait pas être reconnue comme un événement, parce que lénigme manquerait alors, elle qui est toujours un sens qui simpose à lencontre de toute compréhension qui pourrait la réduire. De ce point de vue il serait impossible de considérer quil y a des événements naturels, si la notion de nature, telle quelle est impliquée dans cette hypothèse, nétait une simple absurdité (lidée dun en soi dont personne ne saurait rien et en quoi il est par conséquent impossible de distinguer un avant et un après), cest-à-dire si tout ce qui est navait depuis toujours à être repris comme étant par un existant lequel sentend dabord dassumer que soit ce qui est (raison pour laquelle la responsabilité nest pas dabord une structure morale mais un existential). Cest que tout événement, quil soit naturel comme un tremblement de terre ou historique comme une révolution, fait sens comme on le voit du " désastre de Lisbonne " ou de la Révolution française et quil est impossible que rien narrive qui ne soit déjà en train de faire sens, bien sûr à léchelle de sa considération (des conflagrations de galaxies ou la mort dune phalène, lécroulement dune civilisation ou la naissance dun enfant). Lévénement, cest un fait qui est sujet ; et cela signifie quil ne reçoit pas son sens du monde où il sinscrit, comme il appartient au tout venant des faits, mais au contraire quil institue de lui-même un monde dès lors nouveau.
Dire quil est sujet, cest dire quil fait sens et quil est par là même est déjà en train de produire de linterprétation pour tout ce quil nest pas cest-à-dire pour lhorizon de la compréhension dont il aura rétrospectivement été linstitution. Est-ce que le désastre de Lisbonne nest pas un moment de récusation de la Providence divine et de lhypothèse dun ordre du monde (ce quon pourrait rapprocher, à notre époque, lincroyable foutoir cosmique dont le télescope Hubble nous donne chaque jour les images), et est-ce que cette récusation ne vaut pas pour toute la nature et aussi pour lhumanité qui en dépend et en fait partie ? De même lévénementialité révolutionnaire à partir de 1789, comme immanence dune constitution progressive dexigence de droit dans le fatras des volontés individuelles et le hasard des violences, ne doit-elle pas sentendre comme originaire pour toute lhistoire, et donc aussi pour la nature dont celle-ci est alors laccomplissement des fins ? En quoi jai cité Voltaire et Kant.
Impossible en ces sens exemplaires de dénier à lévénement le statut dadvenir dans son propre devenir comme le sujet dune herméneutique qui vaille finalement pour tout, non pas au sens où elle serait une totalisation métaphysique mais au sens où elle décide de la vérité dont, par principe, tout ce qui sera (légitimement) reconnu être aura dû par là même déjà relever. Dire que lévénement marque lexistant, et dire que celui-ci assume ce qui est comme étant, cest mentionner dans cette assomption une vérité celle de la marque, par conséquent dont tout ce qui est assumé comme étant aura par avance à relever, puisque justement cest dun sujet marqué, et par la marque qui laura donné à lui-même à lencontre de sa propre semblance, que cette assomption sera le fait. En quoi nous reconnaissons comme inhérente à lévénementialité même de lévénement quil soit avéré comme tel dans une pensée qui, comme toute pensée, soit advenue de vérité à partir dune réalité dont elle aura retourné linsignifiance originelle en simposant contre la compréhension qui la récusait et dont la réflexion sur lévénement signale avant tout la rupture (tout événement récuse un monde, en avère la fin).
Ce retournement va faire dun tremblement de terre ou dune révolution le sujet non pas dune aperception nouvelle de la nature ou de lhistoire, mais le sujet de la vérité de cette aperception assumante et appropriante. Est-ce que, par exemple, la Révolution française comme émergence de lexigence de droit nest pas déjà une appropriation kantienne ? Que lévénement soit forcément une appropriation, cest ce qui tient à son statut originellement énigmatique et à limpossibilité que lénigme ne soit pas une distinction, à travers lindéfinie médiocrité des semblables (et dabord de celui que chacun est pour lui-même), dun sujet qui compte, qui ne diffère en rien des autres mais dont pourtant chacun reconnaîtra quil est lélu celui qui est évidemment la première personne (par exemple Napoléon à la tête de son armée), quand toutes les autres ne sont que des autres y compris le sujet propre qui aurait été cette première personne sil navait originellement décidé dêtre nimporte qui en sautorisant de son savoir ou de sa place et (donc) en faisant ce que la situation demandait quil fît.
Lévénementialité même de lévénement, dès lors quon le pense comme advenue à soi dune intelligibilité constituée dans sa propre immanence, est la nécessité qui en résulte non pas en termes de savoir mais en termes de vérité. Disons-le autrement : la constitution de lévénement réside dans lavènement progressif avènement qui est lévénementialité même de sa valeur transcendantale, si lon entend par ce terme de décider davance de la vérité de ce qui en relèvera ensuite (les objets) et par conséquent de décide de la légitimité des reconnaissances dêtre (les aperceptions). Ce qui ne veut surtout pas dire que lévénement est un sujet transcendantal au sens dun sujet constituant et donc dépossesseur de vérité (au contraire : ma thèse est de dire que lévénement donne de la vérité), mais quil a pour nature de se produire comme une certaine mise en place dun transcendantal dont il savère le sujet (il nest donc pas sujet transcendantal, mais sujet du transcendantal), nétant événement que de cette production et non pas de ce statut. Cest la production de soi comme sujet dont les reconnaissances avèreront ultérieurement quelles relèvent, qui fait lévénement, et non pas le fait dêtre un sujet, qui ne ferait que le ranger sous la catégorie commune des sujets. Or, justement, lévénementialité nest pas une catégorie comme si lon pouvait classer les occurrences en mettant dun côté celles qui seraient des événements et de lautre celles qui ne le seraient pas.
Pourquoi ? La réponse est simple : parce que la question de lévénement nest pas celle dune différence mais dune distinction. Un événement na rien de plus ou de moins quune occurrence quelconque qui, étant réelle, est forcément elle aussi plus ou moins importante. Mais ce nest pas son importance qui fait lévénement, cest quil compte, autrement dit quil fasse autorité. Et comme il ny a dautorité que depuis limpossibilité originelle dêtre soi (le propre dun événement est quil nait jamais eu lieu : à la lettre, personne ny a jamais assisté), il est évident que lévénementialité ne constitue pas une qualité dont certaines occurrences seraient mystérieusement pourvues et les autres privées. Si lon donnait à ce terme un sens catégoriel, on ne pourrait lui reconnaître aucune autorité : il serait compté comme sujet (il relèverait de la catégorie des sujets, comme dautres entités relèvent de celle des objets), alors que cest au contraire de compter quil est un événement et non pas une simple occurrence, même subjectale. En quoi je rappelle que lévénement nest tel que par son effet de vérité ce qui est tout autre chose que dexister par ses conséquences, lesquelles relèvent évidemment du savoir.
Ce quon arrive à penser, ce nest jamais un événement. Un tremblement de terre nen serait donc pas un ? Pas pour les géologues, en tout cas, qui connaissent les tensions dont lécorce de la planète est le siège et qui savent que la résistance des matériaux implique nécessairement quil y ait des ruptures. Si cest un événement, ce nest donc absolument pas en se plaçant du point de vue de son intelligence quon peut le reconnaître comme tel : cest pour les gens qui ny comprennent rien, qui voient leur maison sécrouler, qui entendent les hurlements de leurs proches ensevelis sous ce qui était depuis toujours le lieu de leur vie et de leur sécurité, que cen est un ! Eux, ils ne sen remettront pas (ou sils sen remettent, ils ne lauront pas vécu comme un événement mais comme une péripétie), et à partir de cette impossibilité ils seront affectés de leur propre impossibilité. Cette affectation, cela porte un nom que tout le monde connaît et qui dit lautorité : cest la marque. Il ny a dévénement quà ce quil fasse autorité, ce qui est bien autre chose que produire des effets.
Lautorité de lévénement
Il ny a dévénement quà ce quun sens y naisse progressivement, grossisse de lui-même et intègre ses conditions pour en faire ses propres aspects de plus en plus évidents. Aucun sujet humain ne peut constituer un événement, qui naît toujours de sa propre immanence parce que cette naissance de soi est proprement son mystère celui dont répondra ensuite un sujet élu par lénigme que cela constituera pour la réflexion. Mystère fort peu mystérieux, qui nest pas celui dune causalité magique et incompréhensible mais celui de lengendrement progressif du sens par lui-même. Pour quon puisse parler de vérité, il faut reconnaître que cet engendrement ne relève pas dune causalité " gestaltiste ", bien quil le fasse par ailleurs, puisquil est impossible de penser une incidence radicale sans y reconnaître en même temps lémergence dun effet de structure. Et certes, il y a des occurrences qui sont si importantes que les champs où elles apparaissent se trouvent en quelque sorte reconfigurés, donnant lieu à des effets de sens et donc de subjectivité qui, sans cela, eussent été non seulement impossibles mais impensables. On peut dire quun événement fonctionne ainsi. Mais ces trivialités navancent à rien, puisquelles laissent de côté lessentiel qui est la question de lautorité. Un événement ne fait pas seulement sens, il fait autorité en ceci que par lui se décide ce quil en sera de la légitimité ou de lillégitimité, de la possibilité ou de limpossibilité des reconnaissances et des décisions. On dira que cela revient au même, en fait. Je laccorde : lévénement a cette réalité dont les effets de légitimité et de légitimation sont encore un aspect. Il arrive par exemple un moment du processus révolutionnaire, si on continue dadopter lidée quil cristallise lapparition de droits propres, où accepter un ordre royal devient tout simplement impossible, aussi impossible que de souscrire à lidée que deux plus deux fassent cinq. Mais justement parce quil appartient à de tels effets de témoigner de la vérité comme vérité et pas simplement dun ordre de choses quon dirait nouveau, autrement dit parce quil lui appartient de produire cet effet de lecture rétrospectif de ses propres conditions qui le rend en même temps autonome et impossible, alors il faut lui reconnaître une autorité quon pensera en refusant de distinguer son procès de celui de la création dune uvre, puisquil ny a dévénement que par la force des choses (dont les volontés relèvent aussi) et quon ne crée quà suivre les injonctions du matériau (et quà suivre les injonctions nées du suivi des premières injonctions). Luvre se fait entre les mains du sculpteur ou sous le pinceau du peintre, et cest son génie que de suivre cette autorité, que de lautoriser comme autorité (en quoi il en est bien lauteur). Luvre est une production distinguée, comme lévénement une occurrence distinguée, à ceci près que lauteur suit lévénement quand il précède luvre.
Lautorité de lévénement est la même que celle de luvre, à cause de sa contingence et donc aussi de sa matérialité. Là où il ny a pas de contingence mais le développement dun concept auquel la réalité des choses est toujours déjà soumise rien narrive jamais. Pour quon parler dun événement, il faut quil ait été sans sujet non pas surtout au sens où il aurait dû être purement naturel (lidée dune telle exclusivité est une contradiction dans les termes) mais au sens où lintervention des sujets nest quun moment de lévénement lui-même, exactement comme les veines du marbre sont autant de moments qui peuvent imposer au ciseau telle orientation particulière et par conséquent aussi à la statue, dont dès lors le marbre seul (et non pas le sculpteur en quoi il sera vraiment sculpteur) aura été le sujet. Cest lhistoire qui est le sujet de lévénement, et cest davoir lhistoire pour sujet et non pas une volonté particulière, exactement comme le sujet de la statut est le marbre et non pas lindividu qui tient le ciseau, quil est un événement. Mais bien entendu, on peut parler dévénements non historiques au sens où une révolution lest : la mort de la phalène en est un, si la romancière a su répondre à ce que cette mort lui avait dit (en quoi, je le rappelle, le génie est toujours secondarité).
Dire que lévénement est une occurrence distinguée, ce nest pas se défausser de la question en renvoyant responsabilité de la distinction sur un sujet humain qui, par on ne sait quelle capacité magique puisque justement rien ne serait marquant par lui-même aurait isolé une occurrence de linsignifiance générale de tout et, on ne sait pourquoi, lui aurait attribué une nature dévénement. Si lon veut parler de la réalité en soi, en oubliant pour un instant labsurdité de cette expression, il est bien évident que rien ne fait jamais événement : pour Dieu ou pour lUN, tout se ramène toujours à lindifférenciation du cours anonyme et insignifiant de choses, que dailleurs on ne peut même pas isoler comme telles. Pour quil y ait événement, il faut quune certaine occurrence ait été remarquée cest-à-dire marquée par un sujet comme déjà marquée en elle-même (ce que nous comprenons par " re-marquer "), autrement dit quelle ait donné lieu à de lautorité, ainsi quil appartient à toute autorité de le faire. Bref, on ne peut considérer une occurrence comme remarquable quà la condition den avoir déjà été marqué et de faire de la " re-marque " en question la réponse toujours déjà suscitée par ce marquage premier. Sil y a de la vérité, alors elle a le vrai (et non pas lêtre humain) comme sujet, le propre de ce sujet étant alors de marquer cest-à-dire de rendre capable de vérité. Et le vrai, ici, cest lévénement : loccurrence qui marque, en tant quelle marque.
Marquer, cela signifie : rendre capable de vérité. Cest du don de cette capacité que lévénement tient son essence. Mon idée est donc de penser lévénement selon cette nécessité : cest une occurrence tout entière définie par cela quelle rend un certain sujet capable de vérité, dune vérité dont il ny ait plus à savoir si elle est la sienne propre puisquelle est la manière dont il assume son interpellation en sujet, ou si elle est celle de lévénement, sujet réel de ladite interpellation. Dire la vérité de lévénement ou dire ce quil en est vraiment du sujet qui ne recule pas devant lénigme que lévénement constitue, cest la même chose. Lessence de lévénement, occurrence distinguée, réside dans cette indistinction.
Quand on la considère du point de vue de celui qui ne recule pas devant l'énigme et qui par là même savère comme cet élu quil était depuis toujours cest-à-dire depuis la promesse de vérité que chacun a toujours été pour soi, cette indistinction est une assomption, cest-à-dire une prise de responsabilité. Et certes, on ne peut prendre en responsabilité quelque chose (par exemple la Révolution française pour Kant) quà être déjà responsable de ce qui aura suscité la responsabilité, puisquy répondre consiste à la reprendre. Doù cette idée que je développerai dans les prochaines leçons que lintelligence de lévénement tient dans cette reprise, quon peut aussi appeler " remarque ", au sens où lévénement est une occurrence qui se remarque puisquon nest responsable de sa propre interpellation en sujet quà la marquer, cette interpellation, dun sceau qui sera le réel de sa vérité. Par exemple, comme cristallisation de la nécessité pour la nature dutiliser lhistoire pour arriver aux fins que nous lui reconnaissons, on peut dire que la Révolution est de " nature " kantienne.
Alors que le tout venant des sujets nadmet que des occurrences plus ou moins importantes (parfois très importantes), celui qui na pas cédé sur la promesse de vérité quil est littéralement depuis toujours (Kant, dans cet exemple) avère de lévénement quil la marqué, et par là le marque. Doù ce paradoxe quune assomption de sa propre vérité soit le même, pour un sujet, quune vérité qui soit un effet de lévénement, par là même distingué dune occurrence quelconque dont un savoir possible eût exhaustivement rendu compte. Pour lévénement, cest pareil, sauf que ça ne compte pas puisque la marque nest pas un élément différenciant mais un point de distinction. Parce quelle est celle dun réel de la vérité, la problématique de la marque est lhorizon constitutif de cette question, si lévénement se " remarque " et si lon nest soi-même capable de vérité quà la condition dêtre marqué du plus étranger, qui sentende par après et malgré soi ce qui est la pensée dans son inhérence à la vérité comme le plus propre.
Cela, je ne vois pas comment on peut lappeler autrement qu " assomption appropriante ". Cest par conséquent de lEreignis quon parlera la semaine prochaine. En quoi je ne minfligerai certes pas la besogne de rédiger une quelconque étude sur " la notion dEreignis chez Heidegger " ( !), ni donc sa lecture à ceux qui veulent bien suivre cet enseignement, mais jinterrogerai lessence propre de lévénement là où elle se trouve : dans limpossibilité de jamais distinguer la vérité dont il est la production à titre deffet de contingence, de la vérité dun sujet qui, là où il en aura été marqué, naura pas cédé sur sa propre et définitive étrangeté à lui-même.
Je vous remercie de votre attention.
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