Enigme et mystère : quest-ce quun événement ?
Le nouage de lénigme et du mystère, quand on le rapporte à un sujet humain, cest le charisme, par quoi il apparaît comme étant vraiment sujet. Lévénement relève de ce charisme, et peut en ce sens être dit sujet : il fait autorité. Car le propre dun événement est quil décide non pas de certaines choses (quon pourrait de toute façon décrire comme de simples conséquences) mais des a priori de compréhension dont, ensuite et sous son autorité, les choses en général et donc aussi lui-même relèveront. Cest ce que je me propose dexaminer, non sans intégrer comme souvent à ma réflexion la réponse aux critiques quon a bien voulu madresser sur la notion en cours dexamen. La grande question est donc celle de lautorité qui fait que lévénement en est un ; demander ce quest un événement, cest demander doù vient son autorité. Telle est maintenant notre question.
Lobjection dun charisme inauthentique
Le charisme peut être parfaitement inauthentique, je laccorde, mais un charisme inauthentique nen est pas moins un charisme. C'est ce quon voit dans le cas de la production dautorité par les institutions (un quelconque directeur fait incontestablement autorité auprès de ses subordonnés), ou même comme dans le cas dapparences individuelles paradoxales (il y a des acteurs de théâtre qui ont des têtes dempereurs romains, et on pourrait a contrario citer bien des écrivains ou des artistes quon aurait pris, à les croiser dans la rue, pour des clercs de notaires). Et puis il y a des événements en quelque sorte préfabriqués, produits à la chaîne dans des officines qui sont spécialisées dans la manipulation des foules à travers lapplication de recettes stéréotypées (les plus évidentes sont les production du show-business à destination du public adolescent, mais on peut trouver des exemples plus misérables encore), et dont nous ne pouvons pas, de ce point de vue, dire que ce sont des événements (cest le quotidien dune certaine industrie). Il nempêche que cest vécu comme tel par les personnes qui sont expressément visées par ces dispositifs, et cest ce qui compte, même pour nous qui devons reconnaître un effet de marque et donc paradoxalement de vérité sur les personnes qui auront admis lévénementialité de ces choses. Pour elles, il y à là un irrécusable, de lautorité et même de la vérité. Et il nous faut reconnaître que linauthenticité dune chose, voire dune prétention à la vérité quand elle est admise comme telle, ne contredit pas sa réalité : un individu qui simpose à tort comme vrai, autrement dit comme faisant autorité, ne sen impose pas moins réellement, et en ce sens il fait autorité. Une fausse autorité nen est pas moins une, aux yeux de ceux qui sen trouve institués comme sujets, même si elle cesse évidemment den être une dès lors quils en découvrent limposture. Reste à savoir ensuite si ceux qui sen constituent en sujets sen constituent vraiment en sujets, et cest la réponse que je donnerai à lobjection dun charisme inauthentique, dont on pourrait imaginer que la récusation débouche sur les paresses et les démissions du relativisme habituel : cette autorité produit-elle la vérité du sujet, puisquil ne me semble pas possible de nier quelle le fasse, comme responsabilité dêtre sujet, ou la produit-elle comme désinvolture dêtre sujet ? Tel est le critère, quand on parle dautorité. Cela dit, un faux charisme (selon ce critère où sapplique la simple notion de lautorité), est un charisme et donc encore un nouage de mystère et dénigme.
Et puis il y a des autorités quon peut dire à la fois réelles et authentiques, mais dont il est impossible à la réflexion de ne pas poser lillégitimité. Pensons à ce magnifique personnage de Mynheer Peeperkorn, dans la Montagne magique : un individu incapable daligner deux phrases, à la pensée pour le moins confuse et embrumée, et qui ne sen impose pas moins royalement à tout le monde à commencer par le héros, pourtant bien à même destimer la valeur intellectuelle de ses semblables.
Je reprends la question en partant dun autre point de vue : on pourrait comprendre ces paradoxes du charisme authentique ou inauthentique en repérant quils procèdent de la confusion de lautorité et du pouvoir, et en découvrant dune part quil y a quand même de lautorité dans le pouvoir, si absurde ou brutal quil soit (et pourquoi la vérité, qui na pas à être bonne, devrait-elle par ailleurs être cohérente ou raffinée, dès lors que nous sommes attentifs à ne pas tomber dans la pétition de principe ?) et dautre part quil y a un mystère du pouvoir (il y a un réel irrécusable de la puissance comme telle cest-à-dire comme rien), dont il appartient énigmatiquement à celui quil faut malgré tout dire un élu dassurer malgré lui (ce qui nexclut pas quil le sache voire quil en jouisse) la manifestation.
Tout cela pour dire que la question de lautorité ne se ramène pas à celle de la réflexion, quelle lui est même le plus souvent parfaitement exclusive, et quil serait par conséquent illégitime dobjecter à tel ou tel exemple quon pourrait prendre son éventuel inauthenticité ou, comme disent les étudiants peu désireux de sengager sur le chemin de la pensée cest-à-dire deux-mêmes, son caractère " subjectif ". Il est sûr que ce qui constitue un événement pour lun (par exemple la lettre dun ami quon avait perdu de vue) naura rien dévénementiel pour lautre (oui, les gens se perdent de vue et renouent parfois, tout cela est on ne peut plus banal) mais que cela ne change rien à la notion dévénement, qui se trouve au contraire présupposée et par là même réaffirmée. Comme un charisme quon peut juger inauthentique en est un malgré tout, un événement quon peut juger insignifiant et donc récuser comme tel, en reste un pour celui dont il aura scindé lexistence. Ce qui vaut pour sa notion vaudra donc pleinement, quoi que par ailleurs nous estimions légitime de penser. Il y a un réel de lautorité dans le charisme et donc aussi dans lévénement, dont la question quil pose est par conséquent celle de lautorité. Car cest bien de faire autorité que ce qui arrive, à quelque échelle quon le considère et dans quelque contexte que ce soi, est reconnu comme un événement.
Lautorité de lévénement : que sa réalité soit son impossibilité
Cest, justement, quil ne suffit pas que quelque chose arrive pour faire événement. Dun autre côté on pourrait dire que rien nest banal en soi et quil suffit de changer le grossissement du microscope pour assister à des événements inimaginables (par exemple dans une coulée, il y a bien un moment où tel grain de sable individuel se " décide " à tomber) . Rien de plus exact. Aussi reconnaissons-nous ce paradoxe que lévénement dépend dune certaine manière de lobservateur mais que dun autre côté celui-ci ninvente pas ce quil observe. Sil ny avait aucun sujet daucune sorte, il ny aurait pas dévénement (ni de sujet pour constater quil ny en a pas !) et le sujet paraît en ce sens avoir une fonction constituante, mais par ailleurs la notion même de lévénement implique quil soit, lui et non pas le sujet qui en prend conscience, constituant. Je répète quil est constituant dun ordre dintelligibilité dont il aura lui-même à relever, et par conséquent dont le sujet qui le prendra en compte aura lui-même été institué. Bref, lévénement fait dabord autorité dimposer sa propre prise en compte, et de limposer non pas comme la prise en compte de quelque chose qui arrive mais au contraire comme celle de quelque chose qui est arrivé. Car ce qui arrive, encore une fois, narrive quà la condition davoir imposé la reconnaissance de son arrivée, et alors tout est fait.
Ce qui arrive est donc, à proprement parler, impossible. Rien narrive donc jamais ? Difficile question. Car si lon parle des choses qui arrivent à chaque instant, on nie par là même quelles arrive. Par exemple le vent fait bouger les feuilles des arbres en ce moment. Est-ce un événement ? Non : étant donné les différences de température et de pression quil y a sur la planète, comment latmosphère pourrait-elle être parfaitement inerte ? Pourtant telle feuille que je puis isoler des autres, à un certain moment, sest mise à bouger. Or cela, cest un événement dans le champ quune certaine décision déchelle a expressément circonscrit, et dont on pourrait samuser à en construire la configuration de vérité (encore quil puisse sagir dune pratique littéraire décisive, comme quand Virginia Woolf décrit la phalène sapprochant de la lampe). Mais qui décide de la circonscription du champ de lobservation, sinon le sujet événementiel lui-même (le brusque mouvement de la feuille). Il a fallu obtempérer, et cest à partir de cette nécessité instauratrice donc toujours déjà passée quon peut parler dévénement.
Mystère, on laccordera : il nest que son propre passé et cest comme tel quil exige que nous en avérions la présence ! Disons-le autrement : en reconnaissant lévénement, nous disons malgré nous (comme il convient, donc) notre assujettissement. Or assujettir cest lautorité même, puisque c'est constituer en sujet ! Et certes, cest forcément depuis toujours quon a été constitué en sujet.
Le mystère de lévénement, cest quil vienne davoir lieu et pourtant quil soit là depuis toujours. Voilà concrètement en quoi consiste son charisme, puisque ce mystère est aussi celui de notre assujettissement.
Lévénement est impossible dabord en ce sens. Certes, il lest de récuser le cadre a priori de la possibilité conceptuelle et des schèmes danticipation qui constitue le subjectif de nos vies, et il ny a dévénement quà ce quil nait littéralement pas pu avoir lieu. Il a eu lieu pourtant, et cest ce pourtant qui en constitue la réalité propre. Mais cette acception est dérivée de celle que je viens indiquer : lévénement ne peut récuser nos anticipations que parce quil nen relève pas, non pas simplement au sens où il les contredit dans leur détermination, mais au sens où il ny a danticipation que de lavenir alors que la nature de lévénement est quil soit passé. Ce nest pas du tout une nature magique et incompréhensible : cest simplement la nécessité pour la constitution subjective, dont il est lopérateur, de nêtre possible quà avoir toujours déjà eu lieu.
Lidée de constituer actuellement un sujet, et a fortiori lidée den projeter la constitution, sont absurdes, puisquelles supposent avéré ce dont elles sont le projet. On ne peut être sujet quà lêtre depuis toujours, le même " toujours " chez le vieillard et chez le jeune enfant. Or, est-ce que cette antériorité de lassujettissement nest pas celle de lautorité, puisquon ne peut être sujet de soi quà reprendre à son compte le principe de son assujettissement ?
Car enfin, comment lautorité simposerait-elle, sinon en valant à titre dorigine, cest-à-dire de décision quant à la nature de la vérité et donc de sa compréhension ? Lidée dune autorité présente na aucun sens, quand bien même on se réfèrerait à lautorité dune arme menaçante, puisquelle ne fait que rappeler quil appartient depuis toujours au vivant dêtre en danger de mort, et au vivant conscient de la craindre.
Dire que lévénement a toujours déjà eu lieu, quil est donc fait de sa propre impossibilité à sa propre présence, ou dire quil fait autorité, cest la même chose. Jamais personne nassiste à un événement parce quil ny aurait littéralement rien à reconnaître, et que quand il y a quelque chose à reconnaître tout a déjà eu lieu. Cest pourquoi aussi lévénement est une épreuve, la reconnaissance dune impossibilité originelle de soi à partir de quoi désormais il va falloir vivre : ceux qui y ont assisté ny assistaient pas !! Il ny a aucun doute : ils viennent du mystère, dont limpossibilité quils en témoignent est une attestation supplémentaire.
Lautorité de lévénement et la question de la parole
Admettons quon puisse identifier abstraitement et réflexivement un événement (qui nen serait donc pas un) à un " état de fait ", et lon aperçoit aussitôt que, même comme tel, cest-à-dire au comble de la neutralité et de linsignifiance, il faut encore que celui-ci ait été reconnu et donc dabord synthétisé comme tel. Certes, la nature du phénomène est quil soit producteur de sens : il y a toujours déjà du sens dans les choses, nous sommes littéralement faits de ce sens " naturel ", et cest seulement linévitable abstraction réflexive qui peut concevoir la fiction dune constitution transcendantale. Mais cette vérité phénoménologique ne contredit pas la nécessité pour le savoir, avéré ou en train de se constituer, dopérer subjectivement des synthèses, comme quand le médecin rassemble des symptômes dont certains fussent restés inaperçus du patient lui-même pour dresser le tableau clinique de la maladie, et pour la reconnaître, elle, dans son apparaître spécifique.
Il ny a pas dévénement sans une telle production subjective. Lévénementialité et de ce qui arrive et linouï de cette production, je dis que cest la même chose et toute la question est bien sûr de penser cette identité, qui est lautorité de lévénement comme tel. Mon idée est en effet que cette autorité ne peut pas être séparée de lassujettissement dun certain locuteur, qui doit advenir comme locuteur depuis cet assujettissement lui-même et donc forcément comme locuteur inouï. Si ce que dit le témoin de lévénement est compréhensible dans le lexique de tout le monde, alors cela signifie quil ny a pas eu dévénement du tout, même pas pour celui qui parle.
Je le dis encore autrement : il appartient à lévénement quil donne à lui-même un locuteur inouï comme tel. La réception poétique de soi, voilà lenvers de lévénement dès lors quon ne le rabat pas sur un état de fait neutre et insignifiant. Mais bien sûr, on ne peut penser ainsi lautorité qui fait lévénement quà reconnaître dans cette donation ce que nous avons compris originellement quand nous avons reconnu lévénement comme fait de son propre charisme, à savoir que tout événement était en même temps lélection dun certain élu.
Que linouï sentende dêtre ouï par lélu, jai expliqué que cétait le trait essentiel de lénigme, dont il est dès lors certain quon doit retrouver dans lévénement le premier trait
Non seulement il faut quune synthèse soit opérée par un certain discours pour quon puisse parler détat de fait, mais encore il faut que le discours en question situe au plan de lénoncé la synthèse en quoi consiste son énonciation. Or comment sappelle un énoncé appelle une intelligence qui tienne à son énonciation ? Tout le monde le sait : une énigme. Pour notre part, nous avons simplement accentué cette définition en considérant que lénonciation qui suffisait à produire le vrai devait tautologiquement être reconnue comme le fait dun auteur (quest-ce que faire autorité, sinon cela ?), cest-à-dire en pensant lénigme grâce à la mise en corrélation les " natures " (par exemple que la morale soit de " nature " kantienne, linconscient de " nature " freudienne) et du nom " secret " de la signature. Si un événement est un état de faire produit comme " nature " actuelle par la synthèse qui lénonce, alors on reconnaîtra quil est impossible de mentionner un événement sans que cela ne renvoie, certes de manière le plus souvent impensée, à un auteur !
On sétonnera de cette affirmation : le propre dun événement nest-il pas dêtre sujet de lhorizon de possibilité dont par après les choses, et aussi lui-même dans la rétrospection, auront à relever ? comment, dans ce cas, serait-il tributaire du discours quun auteur tiendrait à son propos, et qui ferait alors de lui un inessentiel, un simple support ou un simple exemple de sa pensée. Dans ce cas, lévénement serait la pensée dudit auteur et non pas lévénement !
On voit bien quil y a là une difficulté, car cette formulation contradictoire sappuie sur la nécessité de reconnaître lévénement comme sujet, et même comme sujet charismatique, et dautre part sur limpossibilité quil y aurait à conférer un tel statut à un simple état de fait, même dynamiquement reconnu. Assurément. Aussi ne faut-il pas perdre de vue ce que nos premières réflexions sur lénigme nous ont appris.
Lénigme est évidemment le discours quon vient de rappeler, et vaut en ce sens comme le paradigme de tout discours. Seule une vérité dernière, substantielle (et bête !) permettait de poser en ultime instance que ce qui compte, dans le discours, est lénoncé. Comme il est par définition exclu quune telle vérité soit envisageable (quelle soit magiquement révélée, et il faudrait encore savoir quoi en penser et surtout quoi en faire), il est exclu que la valeur de ce qui est dit ait, en fin de compte, une autre garantie que sa propre production par un acte que, dès lors, il faut bien dire un acte dautorité. Cest pourquoi le vrai locuteur est toujours lauteur, celui dont la parole est inouïe ou, si lon préfère, dont la parole vaut pour elle-même et suffit donc à garantir son contenu (cest pourquoi la réfutation des auteurs ne compte pas, alors quelle anéantit les savants).
Or cet énoncé fait de sa propre garantie par lénonciation, il est bien évident quon ne saurait lui reconnaître une nature dont un sujet quelconque, le sujet réflexif de la connaissance, puisse impunément semparer. Sauf à se payer de mots, il devra bien reconnaître quen fin de compte il ne connaît rien, donc quil est destitué comme sujet de la connaissance. Quest-ce que signifie " freudien ", par exemple ? Si on fait semblant dignorer la question, on va répondre en exposant les conceptions de Freud à propos de tel ou tel objet, voire les conceptions de ses successeurs. Mais on tourne en rond, de cette manière, puisquon ne fait que parler de la conception de lobjet, et non pas de lobjet lui-même. La question nétait donc pas celle dun exposé de la doctrine psychanalytique mais celle de dire ce que signifie, par exemple pour ce lapsus que tout le monde vient dentendre, quil soit, lui, de " nature " freudienne. Quon refuse de voir une différence entre les deux questions, et lon aura admis quil appartient à ladjectif tiré du nom propre de navoir pas de signification, tout en produisant un effet de réponse.
Quun effet irrécusable de réponse ait été produit à lencontre de toute éventualité de signification, cest ce quon peut nommer la destitution du sujet de la réflexion. Eh bien voilà, déjà dans son sens négatif, en quoi consiste lautorité de lévénement, et donc lévénement lui-même puisque limpossibilité quon lui reconnaisse une réalité propre oblige à admettre quil nest que sa propre autorité : il se donne comme un, cest-à-dire dans la forme du concept, et pourtant le sujet dont ce concept est lacte, autrement dit le sujet quelconque, est destitué comme tel.
On appelle événement lautorité dont le propre est de récuser le sujet quelconque.
Le sujet singulier est donc à venir. C'est (peut-être) ce que nous verrons la semaine prochaine.
Je vous remercie de votre attention.
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