Le nouage de lénigme et du mystère dans lévénement
Reprenons notre réflexion autour de la question du mystère, toujours dans lhorizon de son rapport à lénigme. On peut le faire à nouveaux frais en interrogeant la notion dévénement, dont ma thèse est quelle constitue en quelque sorte lenvers de la notion du charisme, quon vient dexaminer.
Je ne vais pas reprendre le travail que jai fait sur la notion dévénement et qui visait à penser quelque chose comme une origine du littéraire à travers lirréductibilité de la métaphore, seul discours pouvant dire lévénement comme tel, par rapport au concept, discours de sa compréhension. Dans ce travail (quon peut consulter ici même), jessayais dindiquer quun événement est une réalité propre à susciter un discours littéraire et que, corrélativement, le littéraire trouvait son origine dans une certaine événementialité des choses, puis de montrer à partir de là quil y avait du littéraire en quelque sorte naturel, exactement comme javais montré dans un autre contexte quil y avait du vrai naturel. La condition philosophique de cette idée est lopposition de la réflexion et de la méditation : il y a des choses qui font réfléchir cest-à-dire pointer quen elles cest le savoir qui compte, et dautre part il y a des choses qui font méditer, cest-à-dire reconnaître quen elles ce nest pas le savoir quon peut en extraire qui compte, mais elles. Or une chose qui compte, en tant quelle compte, autrement dit une chose qui sentend en extériorité au savoir qui est toujours savoir des importances, il faut dire quelle est vraie. Eh bien, un événement, cest un fait qui compte et qui par là même est vrai.
Disons le autrement : le propre dun événement est de faire autorité, puisquil impose la métaphore comme le discours juste à son propos, et quil récuse le concept. On aperçoit ainsi quun événement est un fait charismatique. Et cest ce que je veux interroger aujourdhui et dans les prochaines séances.
Le paradoxe dun état de chose qui soit sujet
Lévénement simpose, non pas simplement au sens où il serait arrivé et où nous ne pourrions pas faire autrement quen prendre acte. Il pleut aujourdhui, jen prends acte, mais cela ne constitue en rien un événement (sauf si nous étions en plein Sahara, évidemment). Sil simpose, cest dabord selon cette " crainte " qui structure le respect et qui interdit lhabituel asservissement des choses par notre savoir et ses a priori, autrement dit qui interdit la constitution. Lévénement est constituant, et non pas constitué. En ce sens, il a statut de sujet, et même de sujet transcendantal, puisquil décide davance de ce que signifie désormais être possible ou impossible, réel ou irréel, nécessaire ou contingent. Cest cette décision qui le détermine comme événement, par opposition à nimporte quel état de fait, si important quil soit, et quil faudrait de toute façon avoir toujours déjà intégré à nos schèmes dintelligibilité pour que nous puissions le reconnaître. Lévénement est sujet parce quil simpose à la reconnaissance en refusant de se soumettre aux conditions de celle-ci. Tel est le sujet en général, par opposition à lobjet qui est bien un réel, mais qui a toujours déjà accepté de ne pas être sujet de lhorizon de possibilité où nous pourrons dire rétrospectivement quil sinscrivait, qui a toujours déjà accepté le monde comme horizon conditionnant. Lévénement, cest le contraire : il récuse le monde, ce qui revient à dire quil est louverture dun monde. Il y a un désormais de lévénement, dont on aperçoit que la reconnaissance nest par conséquent pas une expérience mais une épreuve.
Mentionner lévénement comme un étant de fait charismatique, cest donc toujours le faire à partir de la notion de sujet, en rappelant que le propre dun sujet est de sinventer lui-même comme sujet dêtre responsable dêtre un sujet avant dêtre responsable de telle ou telle action. Insistons et rappelons que tout sujet nest évidemment pas charismatique, et quen conséquence le charisme qui fait apparaître le sujet comme tel, autrement dit comme étant expressément un sujet, le donne à reconnaître comme un vrai sujet. Or quest-ce quun vrai sujet sinon, en parfaite étrangeté à soi, un sujet pour la vérité ?
Parler de lautorité de lévénement, notamment dans ce quil impose ou récuse comme discours à son propos, cest donc le faire non seulement sujet mais vrai sujet, cest-à-dire sujet pour la vérité. Tout événement est événement de donation pour la vérité. Et cest bien ce quon appelle un " vrai " sujet un sujet qui fait autorité. Charisme, donc. Ce qui revient à poser en réversibilité réciproque le vrai sujet et lévénement : la simple présence dun vrai sujet (dun sujet qui fait autorité, par opposition au sujet commun enfermé dans des semblances définies davance) est un événement, de même quun événement est une attestation sans sujet de ce quon pourrait nommer une véri-subjectité (et non pas " subjectivité " : un événement nest pas une personne !).
Dès lors le paradoxe extrême du sujet vaudra indistinctement pour le charisme qui en fait la priori du questionnement sur la vérité en général, et pour lévénement. Je rappelle ce paradoxe : un sujet est, mais ce nest pas un étant. Or quest-ce que létant, sinon par définition tautologique " cela qui est, en tant quil est " ? Enigme, alors, ou mystère ? Eh bien, ma réponse est de dire quil sagit de leur nouage (originellement : le nouage de la nécessité et de limpossibilité par la contingence) et que ce qui permet de définir le charisme dune personne permet de la même manière de définir lévénementialité de certaines configurations quon pourrait par ailleurs considérer comme simplement objectives.
La contradiction de lévénement et du phénomène : quil soit sa propre impossibilité
Pour penser lévénement comme un fait-sujet (un fait qui soit vraiment sujet), et sans reprendre la notion pour elle-même, on peut commencer par souligner la contradiction de lévénement et du phénomène. Par là jindique quil appartient à la nature de lévénement dêtre fait de sa propre impossibilité, dêtre réel comme impossible et dêtre présent comme absent. Bref, je veux souligner la nature distinctive de lévénement.
Contrairement au tout venant du phénomène (mais pas de la phénoménalité elle-même qui repose sur la donation et donc sur un événement !) le phénomène va de soi parce quil sinscrit dans un monde que par là même il contribue indistinctement à renouveler et à confirmer. Tout fait sens ; le monde est lhorizon du sens toujours déjà finalisé pour le sujet, mais cet horizon est organisé en fonction dun originel de vérité cest-à-dire dune certaine pré-conception du vrai qui gouverne davance toute possibilité de compréhension, non pas au sens où il y aurait de la vérité dans le monde (les notions de monde et de vérité sont parfaitement exclusives, puisquil ny a de vérité pour le vrai quen définitive étrangeté à soi) mais au sens où chaque monde réitère dans ses positions et ses reconnaissances cet a priori de compréhension dont il est par définition lhorizon. Certes la priori nest pas fixe et personne nimagine quil enferme les choses dans la nécessité dune compréhension dont les schèmes seraient donnés une fois pour toutes (sauf peut-être, et forcément à titre de limite, pour penser la mentalité traditionnelle celle des peuples pour qui les réponses sont données davance afin dobturer jusquà léventualité de la réflexion personnelle ) ; en réalité la priori est en perpétuelle négociation avec les phénomènes et le sens dont chacun est irréductiblement porteur (puisque la phénoménalité est justement de porter ce sens irréductible, dès lors que ce sont bien " les choses elles-mêmes " qui apparaissent), et aussi avec soi dont il est forcément la compréhension en second degré. Il nempêche que cette vie de la priori est déterminée et quil est toujours possible de considérer la structure monde selon une certaine identité. Le monde littéraire nest pas le monde scientifique, par exemple, comme le monde professionnel nest pas le monde familial : exister et " avoir raison " ne sentend pas du tout de la même manière dans un cas et dans lautre, bien que ce ne soit métaphysiquement figé ni dans un cas ni dans lautre. Or si lévénement sentend expressément de navoir pas été possible avant dêtre réel, autrement dit dinstaurer rétrospectivement sa propre possibilité quand il appartient au tout venant du phénomène de lavoir supposée (concrètement : de sinscrire comme partie prenante dans cette négociation déjà en cours dont je viens de parler), il lui appartient de récuser le monde dans lequel il a pourtant eu lieu (tout événement est dune certaine manière " immonde "), et corrélativement de récuser la validité de ce qui est pourtant le régime commun de lapparition et de la signification, bref du phénomène. Lévénement se phénoménalise, évidemment, mais vaut en quelque sorte comme anti-phénomène. Et cette expression peut aussi bien traduire son charisme en quelque sorte transcendantal au sens où lon peut convenir de nommer " événement " tout état de fait, dès lors quil est charismatique.
Pour la réflexion on traduit cela en disant que lévénement sentend de ce que le savoir qui lexplique mais aussi qui en aurait conditionné subjectivement la possibilité ne compte pas. Extériorité au savoir quand tout relève dun savoir où le sujet peut se reconnaître (par exemple cette feuille de papier relève pour moi dun certain savoir pratique de la papeterie, etc.), il appartient forcément à lévénement de subvertir le monde où il a lieu et, corrélativement, de subvertir la subjectivité qui le reconnaît. Il est impossible quon reconnaisse un événement comme tel en restant celui quon était. Doù cette tautologie que lévénement marque quon peut tout aussi bien retourner en disant quon nest jamais marqué que par un événement. Et certes, cest bien de son événementialité que lépreuve se distingue de lexpérience. La reconnaissance de lévénement comme tel est donc une épreuve quelque chose qui opère en nous une distinction entre le toujours (jétais déjà celui que jétais avant, et cest toujours moi qui vous parle) et le désormais (pour moi rien ne sera plus jamais comme avant). Lévénement relève de la marque puisque cest aussi le nouage temporel du désormais et du toujours quon désigne sous ce terme. Et la marque, comme chacun sait, elle distingue. Par quoi on revient, mais de manière inversée, si lon peut dire, à la désignation de lévénement comme vrai puisque la " distinction " est expressément leffet du vrai comme vrai.
De premières et conditionnantes, les modalités de la priori sont devenues secondes et conditionnées. Par quoi on indique lessentiel : lévénement cest quelque chose qui compte, non seulement quant à ce que la réalité deviendra ensuite (par exemple la France daprès la Révolution) mais surtout quant à la question de sa propre nécessité dont, contre le savoir dont cette question relève pourtant, il devient ainsi le sujet. Insistons : pour la réflexion, la nature de lévénement est quil devienne le sujet du savoir dont il relève. Pour cet exemple, on dira que lhistoire de la Révolution est forcément, même si elle est rédigée par un historien réactionnaire et nostalgique de lAncien Régime, de nature post-révolutionnaire ou, au sens dune configuration dénonciation, républicaine.
Lénigme et le mystère de lévénement
Ce statut dêtre le sujet du savoir dont ensuite il aura eu à relever, on accordera sans peine que cela rend lévénement par ailleurs énigmatique au sens où il " parle " à certains, à ceux qui en diront la vérité depuis leur nom secret éminemment mystérieux ! Quon en fasse en effet quelque chose de normal, par exemple en établissant que la Révolution était non seulement inévitable mais positivement nécessaire et donc engagée depuis longtemps sans que nul sur le moment ne sen soit rendu compte, et on supprime tout simplement lévénement : il ne sest littéralement rien passé, puisquon a eu comme dhabitude le développement aveugle et impersonnelle de la nécessité générale des choses (elle est identique dans le tumulte et dans la simple répétition). On voit donc que lintelligence de lévénement ne peut surtout pas consiste à produire un savoir que nimporte qui, les circonstances nécessaires étant réunies, aurait pu produire ! Si cest le cas, alors il ny a pas dévénement. Lintelligence de lévénement est de lordre de la résolution de lénigme et ne peut se faire que depuis un nom impossible, autrement dit que par un auteur et jamais par un savant. Et cette distinction dans lintelligence, on voit quelle correspond exactement à létrangeté qui définit lévénement par rapport à lui-même, à lopposition de son identité de semblance qui lidentifie à un fait, à son identité de sujet qui établir que cette identité importe mais ne compte pas, bref à son caractère mystérieux.
Lévénement est une réalité distinguée : il ny a dévénement que comme vrai et réciproquement : de vrai quà ce que sa manifestation soit de nature événementielle). Par vérité (dont par définition le vrai lui-même est le sujet) on entend forcément une distinction de soi et par conséquent une distinction de tout autre, produisant par là même un effet qui soit lui-même de distinction. Ce est distingué est par là même (tout tient à cela : aucune raison supplémentaire nintervient) énigmatique (repensons à lexemple canonique du parvenu qui ne comprendra jamais ce que le bourgeois distingué a de plus que lui). Est énigmatique ce qui nous parle, et nous voue à répondre depuis notre propre impossibilité avec limpossibilité même qui nous désigne, celle de notre nom secret. Cette " vocation ", au sens strict, est la production de leffet de vérité et donc lattestation de son sujet (ce qui produit cet effet) comme vrai donc aussi comme charismatique. Mais la production dun effet de vérité, qui est la contingence même en tant quelle nécessite nest précisément possible que comme distinction : le vrai sentend en distinction de sa réalité dont le savoir est justement le savoir, cest-à-dire létablissement de la nécessité ! Ce quon peut encore traduire en disant quil appartient à lévénement dopposer à propos de lui-même sa semblance quon peut convenir de figurer par le terme latin idem, à sa vérité quon peut convenir de figurer par le terme latin ipse. Il ny a dévénement quen distinction de soi. Telle est, dans son cas, la cause de la vérité : cette distinction dont il est impossible que la reconnaissance ne soit pas marquante, puisquelle avèrera en celui chez qui elle aura lieu que, pour ce qui est de la vérité, ce nest pas sa compréhension (ni donc son savoir) qui compte.
Si donc on accepte de penser la distinction de lévénement à lencontre du phénomène par lopposition entre son identité de semblance (idem) et son identité de sujet (ipse), alors on reconnaîtra que si lénigme de lévénement tient à son intelligence, son mystère tient à sa distinction relativement à toute intelligence possible.
Concrètement, cela signifie que quand on a tout compris, on na encore rien compris, bien quil soit (par hypothèse et pour présenter le concept) irrécusable quon a tout compris, et quil subsiste un reste dautant plus mystérieux quil ne consiste en rien. Ce mystère, on a compris que cétait celui du génie, tel quil apparaît après coup dans la nature particulière dune chose dont lirruption a fait événement. Par exemple on peut dire que lhystérie était un événement majeur de la fin du dix-neuvième siècle, que cela a parlé à Freud, que lon considère désormais comme freudienne létrangeté du sujet à lui-même dont elle assurait la révélation et que tout cela, on en conviendra, constitue le mystère du génie freudien.
Jarrête ici pour aujourdhui, et je vous remercie de votre attention.
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