Enigme et mystère (10) : leur nouage dans le charisme de lélu
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La question du charisme est celle de la profusion de la vérité, que celle-ci sentende depuis lautorité comme telle les " auteurs " sont charismatiques : le moindre de leurs brouillons simpose contre toute évaluation objective ou quelle sentende depuis lorigine qui constituera ceux qui lauront reconnue comme autant de semblables, fraternellement voués au même salut comme à la vérité de leur semblance. Selon quon entend la vérité depuis son étrangeté définitive (luvre) ou depuis la nécessité de sa réappropriation (le salut), autrement dit selon que le sujet sera sa propre impossibilité ou sa propre nécessité, autrement dit encore selon quon se situe dans lhorizon de la pensée ou dans celui de la représentation, le charisme ne sera pas reconnu de la même façon : dans un cas il met au travail et produit un destin, dans lautre il voue à la semblance et donne lieu à une destinée. Cest cet efficace que jappelle dans les deux cas profusion de vérité, puisque le destin est la vérité du singulier qui accomplit sa définitive étrangeté dans luvre qui ne le représentera pas plus quelle ne le réconciliera avec lui même ou avec le monde, comme la destinée est la vérité du commun qui accomplit sa semblance dans le salut qui le réconciliera avec lui-même et avec le monde. Le charisme divise le sujet distingué comme il rassemble le sujet commun. En quoi nous reconnaissons lefficace de la vérité, que le sujet distingué éprouve dans une division radicale et définitive de soi, alors que le sujet commun, de lavoir toujours déjà rabattue sur le savoir, en jouit comme de son propre rassemblement avec lui-même et avec les autres.
Cet efficace est une promesse : le salut fraternel est promis au commun comme létrangeté à soi-même, aux autres et au monde, est promise au singulier. Le charisme éprouvé chez quelquun qui nous " en impose " est par conséquent la lépreuve dune promesse. Or la promesse, cest toujours une origine. On le voit déjà dans les domaines les plus triviaux de la vie quotidienne : le consommateur a lidée, même si elle sappuie sur des préjugés plutôt que sur lexpérience, quun produit dorigine allemande sera solide alors quun produit importé du Sud-Est asiatique ne vaudra pas plus que le prix très bas quil aura coûté. Plus essentiellement : promettre, parce que cela consiste à refuser que limportant puis jamais compter en face de la parole (on se souvient de ne pas confondre la promesse et lengagement où ce sont au contraire les conditions qui décident en dernière instance), cest ouvrir un ordre de vérité. Lorigine, dont la réflexion philosophique fait apercevoir que cest le lieu où la vérité et lexistence se décident (où elles reçoivent une définition impossible à représenter), est aussi bien le lieu de la promesse parce que la réalisation de la promesse est le destin, et que le destin, précisément, nest rien dautre que leffectuation de ces définitions de la vérité et de lexistence. Il appartient par conséquent au charismatique, cest-à-dire au sujet qui noue ensemble lénigme qui élit et le mystère qui rassemble, dapparaître comme une figuration de lorigine : en lui cest la décision de la vérité elle-même (et par conséquent de lexistence) quon reconnaît implicitement.
Le charisme et sa production
Limpossibilité que lorigine soit une réalité correspond à limpossibilité que la réalité et la vérité soient opposées selon une différence (en réalité, il ny a que la réalité et ses différents modes, parmi lesquels le savoir, la réflexion, laccomplissement). Dire quelles sont opposées selon une distinction, cest mentionner non pas une cause produisant un effet réel, mais une origine, laquelle est indistinctement ce qui cause le vrai en tant que vrai et ce qui le distingue des autres réels et par conséquent de lui-même dans sa réalité. Toute origine est en ce sens une autorité puisquon nomme ainsi la cause de la vérité (l" auteur " est celui qui fait advenir, dès lors en étrangeté à soi et précisément à cause de cela, le vrai comme vrai). Et qui ignore que le charisme est de lautorité ?
Inversement, on peut dire que tout ce qui fait autorité, quand bien même elle serait incarnée par la médiocrité dun quelconque titulaire de poste, relève du charisme, selon le paradoxe que jai souligné lautre jour : la présence de lautorité, forcément figurée puisque lautorité en elle-même nest rien dautre que sa propre impossibilité, est déjà une production de vérité (lautorité autorise à autoriser, comme on le voit dans lexemple paradigmatique des diplômes) et donc, pour celui quelle touche, déjà cette " profusion " qui le voue. Même le sergent de ville qui règle la circulation au carrefour relève de cette profusion, parce quil désigne lusager de la route en le vouant, pour ainsi dire, à une destinée qui serait de progresser vers un mélange de civisme et de sûreté, en direction de ce salut que dit bien la notion de " sécurité routière " et qui serait quelque chose comme une fraternité heureuse de la route en général. Le sergent de ville, de par son autorité (il peut arrêter les voitures, faire passer les piétons, leur ordonner dattendre, etc.), présentifie en quelque sorte lorigine de la " route " comme ordre de vérité, cest-à-dire de distinction du légitime et de lillégitime, de ce quon a raison ou tort de faire. Et cela, cest du charisme. Nen réservons donc pas la notion aux personnages illustres de lHistoire, ni même, on le voit, aux personnes qui assument personnellement leur statut de sujet quand tous les autres ont envers lui la désinvolture du stéréotype : il faut mentionner le charisme partout où il y a un effet de vérité quil soit commun (promesse de salut) ou distingué (lintraitable étrangeté à soi de celui qui, dès lors, est vraiment sujet).
Contrairement aux autres qui apparaissent comme plus ou moins importants, le sujet charismatique est celui qui compte soit en lui-même (il fait autorité) soit comme figure comme dans lexemple précédent (il représente lautorité mais comme elle nest rien il la réalise par là même). Ce qui compte soppose forcément à ce qui est compté, relativement à quoi seulement on pourra parler dimportance. On dira ainsi que dans la suite des entiers naturels, cest le zéro qui compte, mais dautre part il est un nombre, lui aussi, un nombre comme les autres, dont il ne diffère pas, mais dont personne ne niera quil se distingue. Il peut navoir aucune importance (par exemple dans laddition ou dans la soustraction : lui ou rien, cest pareil), mais il compte, parce quil est linstitution même du numéral en tant que tel lorigine (cest à partir de lui que tous les nombres sont posés quand on réitère lidée de succession). Pareillement dans une fratrie, on peut considérer des choses très importantes (par exemple la solidarité) mais ce sont les parents qui comptent, même sils sont absents et quon ne parle jamais deux (si on en parle, cest seulement " par ailleurs " : non pas en tant quils comptent, mais en tant quils importent). Ce qui compte, ainsi quil sied à lorigine qui précède le commencement parce quelle en est la simple possibilité (or avant le commencement, par définition, il ny a rien ), est donc extérieur à ce qui, dès lors, ne sera plus que le manque de rien, puisque précisément ce qui compte nest pas compté ! Eh bien lautorité est le manque de ce " rien ", lequel, quand on le personnifie (par exemple de Gaulle, pour les institutions de la cinquième République), sera le grand manquant dont il serait pourtant absurde de réclamer la présence cest-à-dire le comptage.
Doù cette remarque paradoxale : lindividu charismatique est son absence présente parce que la question du charisme est en réalité celle de ce qui compte et que celle de ce qui compte est celle de ce qui manque.
Chaque fois quon aura un ordre originellement identifié, on aura forcément une production de charisme, si lon peut sexprimer ainsi. Il suffira que des individus, si médiocres quils soient en eux-mêmes, apparaissent aux autres comme les porteurs de la promesse originelle ouvrant et constituant lordre, pour que par eux ces autres se reconnaissent à la fois identifiés dans une vérité irrécusable et voués à un salut qui accomplira la promesse de lorigine. Par exemple construire un hôpital, cest ouvrir un lieu dont la nature soit médicale ce qui détermine non seulement ses règles de fonctionnement mais encore les définitions implicites de la vérité et de lexistence qui ont cours. (A la limite un bien portant nexiste tout simplement pas, à lhôpital, sil ne fait partie ni du personnel ni des familles des malades.) Lordre médical est bien un ordre de promesse, et par conséquent linstitution dun salut, en loccurrence dénommé " guérison " - non seulement au sens où ce terme désigne le salut du malade en tant que malade, mais surtout au sens où il réalise la promesse que le système de santé est globalement pour lui-même. Eh bien, dire quune telle origine produit forcément du charisme, cest indiquer quà lhôpital, les médecins, par opposition à tous les autres personnels (infirmiers, cuisiniers, brancardiers, employés de bureau), sont nécessairement charismatiques. Il suffit dailleurs de les voir se pavaner et prendre des airs pour constater quils le savent et ne se privent pas den jouir : en ce lieu, ils sont les élus, les héros, les " vrais " les autres nétant que des réels : des gens dont on proclame limportance (quand ce nest pas le " dévouement ", comme dans le cas des infirmières dont on rappelle ainsi discrètement lignorance médicale et le faible niveau de salaire) pour bien indiquer quils ne comptent pas.
Or le médecin est le manquant de lhôpital. Cest déjà évident au sens littéral : durant la journée, on ne les voit quà lheure de leur tournée et on se réfère à eux le reste du temps en leur absence, laquelle est clairement le déterminant essentiel des comportements (les malades passent leur temps à attendre leur visite, linfirmière répond au patient quelle ne peut lui donner tel médicament supplémentaire contre la douleur, le médecin nétant pas là en ce moment et ne pouvant être dérangé chez lui, etc.). Ce lest aussi en termes de structure : il est un des membres du personnel soignant un " semblable " donc à ceci près que son élection (cest lui qui compte, les autres étant seulement plus ou moins importants) le sort de lensemble ainsi constitué comme susceptible de mouvement. Pas de mouvement sans vide et lélu assure ce vide en tant que son élection la sorti de la communauté, dont on ne peut pourtant pas dire quil ne fait pas toujours partie. Or ce mouvement nest pas indépendant de la question de lorigine, cest-à-dire du lien de la décision quant à la vérité et à lexistence avec la promesse de salut, puisque ces notions sont aussi bien des réflexions dudit mouvement (dans cet exemple : lactivité hospitalière). Incarnant lorigine du lieu, il y a donc des gens qui ont pour nature de manquer quand bien même ils seraient effectivement présents et leur présence se confond alors pour leur charisme : elle est celle dune absence, autrement dit elle est expressément sa propre impossibilité (cest toujours une grâce que le médecin fait dêtre simplement présent dans le service, alors même que lhôpital est son lieu naturel de travail). Comme quoi il est paradoxalement facile de produire du charisme et den doter même les individus les plus médiocres : il suffit dinstituer un ordre dont ils soient, de par un trait quelconque (ce peut être une compétence professionnelle, une origine géographique ou nimporte quoi dautre), le lieu par définition impossible douverture eidétique.
Le charisme est une sorte de provocation : on dit quun sujet quon rencontre en est pourvu quand il nous rappelle lorigine comme telle cest-à-dire en tant quelle nest pas un fait cest-à-dire un moment de la réalité, mais une promesse : lindistinction dune impossibilité objective (avant le commencement, il ny a rien) pourtant irrécusable par ailleurs (on ne saurait nier quun ordre de sens suppose une institution dexistence et de vérité), et dune nécessité subjective (être voué).
En somme il ny a dautorité que charismatique, et le charisme se confond, dès lors quon y reconnaît le caractère propre de lélu dont on aura su interroger la notion, avec le fait de compter, lequel fait est le statut réflexif de lorigine puisque cest sur lautre que lélu produit un effet littéralement originel, un effet dorigine qui est le rappel de la promesse.
Jen termine aujourdhui avec cette notion, dont on peut formuler ainsi le principe : est charismatique celui-là dont on reconnaît malgré soi quil est lhomme dun destin. Cela, cest lorigine de la problématique et jai essayé de montrer comment on pouvait la dériver jusque dans les acceptions les plus paradoxales. Lindividu charismatique, comme on dit, en impose : en lui cest de la vérité quil va quant à ce quelle soit causée quil sagisse vraiment de vérité, ou seulement dun semblant de vérité. Et réciproquement : dès quil y a effet de vérité, si artificiellement quon lentende, il y a production de charisme.
Corrélativement, nous reconnaissons dans le charisme ou bien linjonction à advenir à soi-même cest-à-dire à renoncer à toute réconciliation avec soi, ou bien la promesse dune réconciliation dans la fraternité commune. Le charisme, de nous en imposer, nous met au pied de notre mur. Il est par conséquent lenvers objectif de l'éthique.
Je vous remercie de votre attention.
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