Enigme et mystère (9) : leur nouage dans le charisme de lélu
(4)
Le statut du charisme, cest quil noue ensemble lénigme dont un seul a à répondre et le mystère qui voue tout le monde à la même origine finale si lon peut nommer ainsi la destinée daccomplissement qui réalise la promesse de vraie réalité que toute origine est toujours. La définition du charisme est celle que jai indiquée la semaine dernière : profusion de vérité, au sens alternatif que le statut impose : impossibilité énigmatique dêtre soi pour le vrai sujet, et nécessité mystérieuse dêtre nimporte qui pour les sujets communs. Comme il ny a personne qui ne soit par ailleurs un sujet commun, il est bien évident que le charisme simposera dans la nécessité quon soit cet " en tant que " quon est forcément, dès lors quon se repère soi-même comme sujet commun (par exemple français, automobiliste, contribuable, mélomane, cinéphile, etc.). On distinguera donc un charisme identique quil faut entendre comme une donation personnelle de vérité, et un charisme quil faut entendre comme donation commune de vérité.
Je voudrais reprendre aujourdhui les références habituelles sur le charisme, quon a souhaité me voir mentionner et commenter à la lumière de ce que javais dit sur le rappel de la promesse. Celle-ci peut être singulière (sa réponse est le destin) ou commune (sa réponse est la destinée) ; et cest depuis cette distinction quil faut penser la " profusion de vérité " dont jai parlé lautre jour. Voyons donc si cette corrélation du rappel de la promesse personnelle et de la profusion de vérité, essence du charisme selon moi, correspond à ce que nous entendons traditionnellement par charisme.
Lambivalence objective et subjective de la profusion de vérité
Lidée de " charisme " renvoie primitivement à lidée de grâce et de don, et pas seulement à cause de létymologie (de kharizomai, faire plaisir, et de kharis, faveur, bienfait). Partant de Saint Paul (1Corinthiens, XII, 4-11), la théologie chrétienne lutilise pour nommer ces dons spéciaux que Dieu ferait à certains élus (dons des miracles, des prophéties, des langues ) et qui auraient pour sens de leur permettre daider efficacement au salut des autres. Dans son origine chrétienne lidée de charisme est donc inséparable dune double signification : elle renvoie à lidée de lélection et dautre part elle renvoie à lidée de profusion des grâces dont le sens est demblée de mettre les autres (et soi-même aussi, on peut le supposer) sur le chemin de sa destinée, laquelle est évidemment le salut. Impossible en effet de séparer ces deux significations : il est impossible de reconnaître le charisme de quelquun sans dune part admettre son élection, cest-à-dire sa distinction inter pares (contrairement à ce qui vaudrait pour le choix, lélu ne diffère pas de ses semblables), et dautre part attendre de lui une certaine aide sur le chemin de son propre salut. En somme on ne peut mettre les autres sur le chemin de leur salut, du salut auquel ils sont voués, sans leur en imposer, comme on dit familièrement. Cela se comprend puisque cest sans le savoir ni bien sûr sans lavoir voulu quils sont voués audit salut, celui-ci sentendant comme la tenue de la promesse originelle où leur réalité méconnue saccomplira fraternellement. Retenons donc que le charisme est, du point de vue de lorigine du terme, élection pour faire accéder les autres à leur vérité salutaire.
Den imposer aux autres, lindividu charismatique les amène à leur vérité cette vérité salutaire dont, sans lui, ils auraient toujours été séparés. Bien sûr, on ne peut en imposer quà ceux qui reconnaissent dans cet effet une vérité dont ils étaient coupés depuis toujours, puisquil appartient à lorigine dêtre impossible (elle précède le commencement avant quoi, par définition, il ny a rien). On peut imaginer des individus parfaitement obtus, enfermés dans lhorizon de leur propre intérêt, et qui soient insensibles à tout charisme que nous puissions reconnaître bien quils ne le seraient peut-être pas à celui qui serait à leurs yeux le parangon de leur propre médiocrité (peut-être un notaire est-il charismatique pour un maquignon, par exemple, ou une coiffeuse pour une midinette). Doù lon peut déduire que le charisme dun autre est lépreuve quon fait soi-même de sa vérité, mais hors de soi comme il convient dès quil est question de vérité (puisquil ny a jamais de vérité que sans le savoir).
Une personne charismatique apparaît comme " élue " et par là même, dans cet effet spécifique de la contingence quil faut nommer " grâce ", susceptible de conduire les autres à leur propre vérité. La " grâce " du charisme ne consiste donc pas en pouvoirs miraculeux ou magiques dont certains élus auraient été mystérieusement dotés, mais elle nest rien dautre, objectivée, que limpossibilité quon puisse jamais confondre lélection avec le choix. Il ny a délu quà ce quil ny ait pas de raison à ce quil lait été, et cette impossibilité de la raison, parce quelle est limpossibilité que la réalité compte (justement : ses qualités, ses talents, ses mérites ne comptent pas !), eh bien, cest la grâce. Je rappelle que par ce terme examiné ici même à plusieurs reprises, on désigne limpossibilité que la réalité compte (exemple de la démarche gracieuse : comme si le corps nétait pas soumis à la gravitation, etc.).
Le héros sera donc particulièrement charismatique, de ce point de vue, puisquon doit nommer ainsi celui pour qui la réalité, aussi importante quelle soit, ne compte pas devant la nécessité représentativement imposée. Par exemple le sauveteur qui se jette dans le brasier pour sauver un enfant est aussi lucide et par conséquent aussi effrayé que nimporte qui. Mais justement : ce danger, qui importe au plus haut point (doù la peur quil devra maîtriser, doù les précautions particulières quil ne manquera pas de prendre), ne compte pas devant la nécessité de sauver lenfant. Il a décidé de faire son devoir et par conséquent il refuse que lévaluation objective de la situation, si pessimiste quelle puisse être, décide à sa place. Là où le savoir cesse de simposer est la grâce, et il appartient par conséquent au héros dapparaître auréolé de grâce ce qui sappelle donc concrètement le charisme. En quoi, sans le vouloir ni le savoir, il nous rappelle à tous notre promesse dêtre humains : quen nous la naturalité, si elle épuise notre réalité, ne soit pas ce qui compte. Le héros est en quelque sorte un élu de lui-même, bien que par ailleurs le principe de son élection soit commun et non pas distingué, puisquil fait ce que nimporte qui, comme tel (autrement dit dans la nécessité représentative), a depuis toujours reconnu quil fallait faire. Le faire, évidemment, cest autre chose ; et là réside son autonomie, la seule à être stricte son élection en somme.
La reconnaissance de lélection est toujours 1) celle de la vérité par opposition au savoir puisquavoir été élu soppose à avoir été choisi, et 2) limpossibilité quon reconnaisse en soi-même sa propre vérité, ou du moins la promesse de vérité quon est pour soi. La même nécessité fait donc quil est impossible dêtre charismatique à ses propres yeux (on ne peut être élu quà ne pas comprendre quon lait été, quà forcément y voir une sorte de malentendu), et quil est impossible à la promesse personnelle de chacun dapparaître autrement que sous les espèces dune altérité qui soit personnelle, justement, cest-à-dire donnée par un autre.
Le charisme de ceux qui " en imposent " est donc celui de la promesse quon est depuis toujours pour soi-même, et cest de la reconnaître en eux quon les aperçoit comme des élus. Il faut donc distinguer les aspects en quelque sorte objectif et subjectif de ce statut : il y a des élus, ceux à qui des réalités mystérieuses " parlent " et par là même adviennent pour eux (et pour eux seuls !) à titre dénigmes dont leur propre impossibilité subjective est la résolution (par exemple que linconscient soit freudien, etc.) ; et puis il y a ceux quon reconnaît comme des élus parce quon fait lépreuve, à les rencontrer, de la promesse quon était depuis toujours pour soi-même. Bien entendu, le charisme est compréhensible selon cette dualité : il est toujours celui dun élu dont par ailleurs nous recevons la promesse originelle que nous avons pour destin (le sujet distingué) ou destinée (le sujet commun) daccomplir.
On nimagine certes pas de trouver charismatique un individu par ailleurs médiocre, et pourtant lalternative du sujet distingué qui serait forcément charismatique pour les autres et du sujet commun qui pourrait au mieux relever du prestige nest pas aussi simple. Car si un médiocre considéré dans une fonction prestigieuse nen devient pas pour autant quelquun dintéressant, il nen reste pas moins que le choix qui a présidé à sa nomination, et qui avère son insignifiance personnelle puisque les mêmes raisons eussent pareillement valu pour nimporte quel autre titulaire (par exemple il a été choisi pour des compétences quon aurait aussi bien pu trouver chez quelquun dautre), aura été effectif et quun supérieur quelconque a bien dû avérer comme légitimes les raisons de choisir lesquelles, parce quelles étaient suffisantes, nétaient donc pas suffisantes. Il est donc certain quune décision a malgré tout, cest-à-dire malgré lévidence du choix qui simposait, dû intervenir (un chef de bureau, un ministre, a signé la nomination). Or la décision ne sentend quà ce quelle soit sans raisons, et donc, quand il y a des raisons qui suffisent bien à justifier un choix, quà ce quelles ne suffisent quand même pas. En ce sens le titulaire anonyme (ce nest pas lui qui compte mais les raisons de sa désignation) dun poste insignifiant (ce nest pas le poste qui compte mais le système dont il est une des figures) est malgré tout encore un élu !
Ce même oxymore dun charisme des médiocres saperçoit chez le brave quidam à qui lachat dun billet de loterie a valu de remporter le gros lot : cest bien parce quil est objectivement et surtout subjectivement un individu insignifiant quil a gagné (pour acheter son billet, il a forcément dû tenir le raisonnement suivant : " nimporte qui peut gagner ; or je suis nimporte qui ; donc je peux gagner ") mais, justement parce quil ny avait aucune raison pour quil fût particulièrement désigné parmi des millions dautres joueurs, il est pour ainsi dire un élu du sort Et lon peut dès lors concevoir que ses proches lui reconnaissent un certain charisme : à leurs yeux il sera comme auréolé de la bienveillance du sort, et installé dans cette contingence glorieuse quon reconnaît aux élus, à ceux qui ont " de la chance ". Or cette reconnaissance est encore le rappel dune promesse dont chacun est littéralement fait, qui est celle dêtre favorisé du sort puisque, comme chacun sait en faisant souvent semblant de lignorer, cest en réalité sa propre position subjective quon désigne comme " chance " ou " malchance ". (Car qui ignore quil y a des gens qui ont toujours de la chance, et dautres sur lesquels toutes sortes de malheurs ne cessent de saccumuler ? Il y a certes des hasards objectifs comme dans cet exemple, mais nous ne vivons pas dans le monde objectif et quil soit plus ou moins bien " disposé " envers nous nest rien dautre que lenvers, justement, de la disposition que nous avons envers lui. Et de cela, nous sommes absolument responsable : sur le long terme, on a toujours la chance ou la malchance quon mérite.) Le charisme de ceux qui sont évidemment favorisés du sort (une vie entière dopulence pour celui qui nétait quun simple chômeur, par exemple) nest rien dautre, en chacun, que la reconnaissance de la promesse quil sétait faite depuis toujours dune certaine disposition de justesse et de connivence envers la réalité où sinscrivent (et seffacent) les actes et les paroles.
Cest enfin ce que montre lacception politique de ce terme délu : rencontrer un élu comme le maire de sa commune ou le député de sa circonscription, cest être rappelé à sa qualité de citoyen par opposition à notre vie de simples particuliers, et cest par là même être appelé à quelque chose comme une destinée qui soit, dans le temps, laccomplissement de la promesse y afférente. Or lessentiel est de savoir que cette promesse est toujours promesse de salut. Par exemple dans lidée de citoyen est impliquée la promesse de la participation politique mais aussi celle, dans la plus extrême des éventualités, de défendre sa patrie au péril de sa vie : lhéroïsme patriotique est le salut du citoyen comme tel. (Et pour reprendre lexemple précédent, on peut imaginer que la simple rencontre du gagnant de la loterie nationale soit aussi vécue par certaines personnes comme le recueil dune promesse : lavoir approché porterait chance ! Et lon peut certes nommer " salut " de gagner le gros lot, quand on prend un billet !) Impossible par conséquent de séparer la représentation de lélu de la corrélation destinée / promesse. Car tout domaine implique un certain " salut " puisquil ouvre à un accomplissement subjectif (même les plus triviaux : lenrichissement est le salut de lépicier, par exemple, ou un poste de directeur celui du chef de bureau, et ainsi de suite).
Aux yeux de Max Weber (Le savant et le politique, éd. 10/18, p. 102), le charisme est une qualité extraordinaire dun individu qui lui donne un ascendant sur les autres, et oppose son pouvoir dune part au pouvoir traditionnel et dautre part au pouvoir rationnel. Cest lautorité fondée sur la grâce personnelle et extraordinaire dun individu ; elle se traduit par le dévouement personnel des sujets à sa cause et par leur confiance en sa seule personnes. En quoi nous retrouvons clairement ce que nous avons vu, notamment linterpellation personnelle que le charisme est pour ceux qui en sont les témoins. Loin quils soient sottement subjugués par des prestiges incompréhensibles, ils le sont parce quen lui cest le lieu de leur vérité quils reconnaissent si lon nomme vérité personnelle la tenue de la promesse quelle est originellement pour elle-même et pour les autres. Que lon se détermine (contre sa promesse singulière) en faisant de soi un " en tant que " (par exemple je puis parler en tant que français, etc.) et à chaque fois un certain charisme est aperceptible : celui de la personne qui tiendra la promesse liée à cette détermination. Par exemple de Gaulle rappelle à chaque Français quon ne lest jamais que depuis une certaine promesse de grandeur et duniversalité, et que cela concerne chacun de nous en tant que Français. Les qualités éventuellement exceptionnelles de lhomme charismatique ne servent donc quà rationaliser cette reconnaissance de la promesse dans lorigine de quoi on se reconnaît soi-même comme sujet, bien quil soit par ailleurs évident que la promesse liée à lorigine identifiée en sa personne (par exemple être Français notamment au moment où la France subit la défaite de 1940) nait pu être tenue que par un individu exceptionnellement doué. Mais justement : quest ce que cela signifie " être exceptionnellement doué ", sinon quon nait pas cédé sur une certaine promesse qui, de correspondre dans une mesure plus ou moins large à celle des " en tant que ", était aussi la sienne propre ?
Le héros, le prophète, le chef de guerre élu, le souverain plébiscité, le grand démagogue ou le chef dun parti politique constituent, selon Weber, autant dexemples dindividus charismatiques. Quont-il en commun, sinon à chaque fois dêtre annonciateurs de la promesse qui définit celui qui les reconnaît, dans ce qui constituera par là même une promesse de salut ? " Si certains sabandonnent au charisme du prophète, du chef en temps de guerre, du très grand démagogue au sein de lecclesia ou du parlement, cela signifie que ces derniers passent pour être intérieurement " appelés " au rôle de conducteurs dhommes et quon leur obéit non pas en vertu dune coutume ou dune loi, mais parce quon a foi en eux ". Or je le demande : en quoi, sinon à la promesse en tant que promesse, peut-on " avoir foi " (on ne confondra évidemment pas la foi et la croyance) ? Et cette promesse quon reçoit, cest la promesse de la promesse : par eux, la promesse que nous sommes originellement nous-mêmes sera tenue (par exemple la grandeur et lindépendance du pays, à quoi chaque français est originellement voué en tant que français, seront promues dans le cas de la politique gaullienne). En somme les individus charismatiques de ce type, ceux qui ne sont pas simplement les donateurs de la promesse mais qui laccomplissent réellement, sont plus nous que nous qui avons cédé sur notre promesse personnelle en acceptant dêtre ceux que nimporte qui auraient été à notre place : être français et se vouer à lindépendance et à la grandeur de son pays ne sont pas la même chose en fait, bien que le premier point soit la promesse du second).
Jarrête ici pour aujourd'hui. Lessentiel de la notion est débrouillé. Il ne reste que quelques précisions à apporter la prochaine fois et nous reviendrons ensuite à la problématique du mystère qui na (évidemment) pas été épuisée avant de terminer lannée sur lénigme.
Je vous remercie de votre attention.
Retour en haut de cette page