Enigme et mystère (8) : leur nouage dans le charisme de lélu
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La question de lénigme est celle dune distinction par rapport à celle du mystère : alors que celle-là ne concerne quun seul, celui qui laura affrontée, celui-ci est commun et ouvre à tout le monde un avenir de vraie réalité où il sagira dêtre enfin démis de soi dans la jouissance dun Autre désormais total, jouissance quon peut entendre comme le vécu de la semblance au nom de cet Autre, bref comme fraternité. Lénigme est distinguée et renvoie à létrangeté du singulier par rapport à lui-même, alors que le mystère est commun et renvoie au contraire à la suppression de toute division subjective, de toute distinction davec le sujet commun quon est forcément par ailleurs. Il ny a par exemple pas de différence entre dire que létrangeté du sujet à lui-même constitue une énigme, dire que Freud la affrontée, et dire que linconscient est finalement de nature freudienne ; et dautre part il ny a pas de différence entre parler des mystères de la foi chrétienne et dire que nous sommes tous, étant semblablement pêcheurs, rachetés par le sacrifice de Jésus et destinés à la vie éternelle, ce qui nous " fraternalise " (pour le chrétien, en Jésus-Christ, nous sommes tous frères).
Le charisme et la révélation de lorigine
Si " penser " consiste bien à affronter lénigme depuis sa propre impossibilité subjective, on peut dire que toute pensée est aristocratique ; et si lon reconnaît une dimension religieuse à tout mystère, on peut dire que toute religion est plébéienne. Qui a jamais ignoré cela ? On ne peut pourtant pas se contenter de définir le mystère comme lénigme du pauvre, puisquil appartient à lénigme de relever elle-même dune donation mystérieuse, et quil nappartenait au mystère de se révéler dune manière singulière et par là même énigmatique (exemple : le chemin de Damas). La donation mystérieuse de lénigme, cest lélection. Pourquoi Freud et non pas un quelconque psychologue de son époque ? Dun autre côté, pourquoi Dieu sest-il révélé personnellement à Moïse et non pas à la foule des Hébreux ou même (parce que dire cela cest encore rappeler quils sont le peuple élu) à lensemble des hommes de la terre ?
On le voit, le lien de lénigme et du mystère est la question de lélection.
Ne pas se dérober à linterpellation singulière et absurde (" pourquoi moi ? "), justement parce quelle exclut quun savoir vienne jamais la justifier, cest sinstaller dans sa propre étrangeté : le sujet advient à lui-même dans sa propre extériorité en reconnaissant que lénigme est son affaire. Mais en quoi consiste cette affaire, il nen sait rien. Nous non plus, de lextérieur, nen savons rien, puisque le nom propre na pas de signification. " Freudien ", par exemple, ça ne veut rien dire sinon la tautologie réciproque de la psychanalyse et de son fondateur. Il en va de même dans dautres domaines. Que par exemple la France comme telle ait à être gaullienne (je nai certes pas dit gaulliste !), quest-ce que cela signifie ? rien : seulement que la France est la France. Tautologie, non savoir, et pourtant vérité renvoyant comme elle à la décision dun seul bref, énigme. Mais que la France soit la France, cest bien la réalité originelle des français, et la reconnaissance de lélu (de Gaulle, dans cet exemple) est alors leur participation à leur propre mystère.
Si lélu est lhomme de lénigme, au sens où celle-ci est son affaire à lui et à nul autre, le mot quil en donne fait vérité et cest ce quon appelle son " charisme ". En effet cette notion dit dune part que celui qui en est porteur a été élu sans quil y ait à comprendre pourquoi, mais elle dit dautre part que les " grâces " dont il est porteur valent pour les autres, pour les gens du commun quil faut justement désigner comme tels de ce que pour eux compte la question de leur bien et donc finalement de leur salut, bien quils soient des sujets cest-à-dire des êtres marqués par la vérité et voués à la promesse dêtre vraiment soi. Certes la promesse en question est toujours déjà trahie pour ce plat de lentilles quest le service des biens et le vouloir des places, mais elle reste insistante, notamment dans la reconnaissance du charisme qui en est le rappel. En ce sens, on peut dire que la reconnaissance du charisme fait symptôme chez les gens du commun si lon entend par ce terme un retour de vérité comme il y a des retours de flamme. Aux gens du commun il appartient dattendre le salut, et par salut cest la réalisation de la promesse de lorigine quon entend. Lélu, lui, ignore cette notion : le salut, cest bon pour les autres, les semblables, ceux qui ont avec la vérité un rapport de croyance et de demande, et surtout didentification : leur " vérité " est quils soient voués depuis une certaine origine à en être les figures anonymes, puisque cest de la même vérité quil sentendent les uns les autres et que chacun dentre eux sentend lui-même. La division de lélu (il est lunique mais toujours sans le savoir, même quand il le sait) se trouve donc réfléchie dans une unité qui nest finale pour les autres quà être originelle, et par là institutrice de leur semblance.
Lélu fait advenir le mystère pour les autres qui ne perdent jamais de vue lhorizon de leur propre réconciliation, alors quen prenant à sa charge lénigme dont il fait son affaire il reste définitivement étranger à lui-même.
Lélu, pour lui-même et à cause de cette étrangeté, ne lest pas : il sétonnera toujours, lui qui est nimporte qui cest-à-dire qui ne présente aucune raison pouvant le justifier, davoir été choisi. (Doù aussi le sentiment de malédiction qui sattache à cette situation : " que ne puis-je vivre une vie insignifiante, bien tranquillement conforme à celle de nimporte qui, faite des soucis et des peines du tout venant des hommes ! " Doù aussi ces plaisanteries juives, pour se référer alors à un sujet collectif : " Seigneur, merci de nous avoir élus. Mais est-ce que tu ne pourrais pas élire un autre peuple, maintenant ? ") Aussi na-t-il pas été choisi, bien au contraire, puisque choisir consiste à se démettre de la décision au profit de lautomatisme du savoir : lélection est une décision, par opposition à cet automatisme, et par conséquent il appartient à lélu quil soit sans différence avec les autres (sil avait été choisi, il serait préférable aux autres dune manière ou dune autre). Lélection est donc par principe incompréhensible, suscitant la jalousie chez les autres (et qui ignore que lantisémitisme est dabord une jalousie envers les vrais, lesquels sont donc admis comme ceux qui comptent dans lhumanité par opposition à tous les autres qui importent plus ou moins ?) et létonnement chez celui quelle concerne. Et certes, la position réflexive quon est forcé de prendre en sinterrogeant fait toujours de nous le sujet indifférent de la représentation en général, de sorte quil est impossible que nous ne reprenions pas notre propre situation en termes de choix, quon lentende au sens subjectif ou au sens objectif. Pour les autres, un seul, pourtant semblable à nimporte quel autre, fait exception, lui qui est le vrai ; et cette exception doit sentendre comme donation parce quil appartient au vrai de produire un effet de vérité.
La profusion de vérité
Cest vrai aussi bien pour lénigme que pour le mystère : Freud nous a donné le savoir de linconscient exactement comme Moïse (on sait que lanalogie est de Freud lui-même) a donné aux Hébreux laccès à la Terre promise et les Tables de la Loi. Et qui niera que ces donations ne soient désormais constitutives ?
La question du charisme est toujours celle de la donation : il est impossible que le charisme ne soit pas le signe dune profusion dont tout le monde bénéficiera, outre laura dun sujet qui fait incompréhensiblement exception, attestant dès lors que la question du légitime reste étrangère à la question du compréhensible. Profusion de quoi ? La réponse est simple, bien quelle doive être distinguée par lalternative dont nous étudions le nouage : profusion de vérité.
Pas de différence en effet entre reconnaître en lélu quil est un vrai et reconnaître que ce qui vient de lui, par là même, procède du vrai. Vrai savoir dans un cas (quon ne confondra pas avec un savoir vrai comme celui que nous identifions à la science), autrement dit savoir autorisé savoir dauteur en somme, et dautre part vraie destinée, puisque la vie commune que le mystère promet est celle où tout le monde sera enfin en réalité ce quil était seulement en vérité. Alors que le sujet de lénigme donne un savoir dont lénonciation soit la garantie de lénoncé (cest parce quelles sont de Freud que les propositions freudiennes doivent être conservées et quon doit constamment y faire " retour "), le sujet du mystère donne une destinée qui soit la vraie dêtre depuis toujours celle de lorigine de tout le monde. Le nouage quen opère le charisme renvoie donc à la vérité toujours déjà reçue de lélu où il est dès lors impossible de ne pas apercevoir une figure de lorigine.
La distinction que je viens de faire est capitale : selon quon entend la vérité comme le fait dun auteur (et certes est par définition " vrai " le discours autorisé en tant que tel), ou quon lentend comme le fait dune réalité objective et donc instituant son sujet comme indifférent, on aura une réception aristocratique ou plébéienne à réifier réflexivement les notions de distinction et de communauté.
Le premier cas sera cet effet dautorité quon nomme autorisation à autoriser : être marqué par un auteur, cest avoir à devenir un auteur soi-même. Par exemple Lacan est lecteur de Freud. La singularité de son génie (pardon pour le pléonasme) ne fait quun avec la marque quil a reçue de Freud, avec le refus davoir été désinvolte quant à en avoir été marqué. Le charisme des écrits freudiens est par conséquent, dans ce cas, donation de vérité au sens où cette notion et celle de pensée sont en corrélation réciproque.
Mais le charisme de celui qui transmet la révélation, quand il produit un effet de foule, autrement dit quand il sadresse à des sujets qui sont pour eux-mêmes des " en tant que " (les semblables les uns des autres), est aussi une donation de vérité, mais au sens où cette notion signifie expressément soumission. Et certes, on ne voit pas comment on pourrait ne pas se soumettre au vrai, dès lors quon la reconnu, lui qui sentend pour nimporte qui (et par opposition au vrai de la pensée qui ne sentend, lui, que de valoir singulièrement comme Freud pour Lacan ) de valoir pour nimporte qui.
Au mystère quon a reconnu, il ny a quà se soumettre ce qui revient à partager non pas surtout le destin, dont la notion est au contraire appropriée au sujet de lénigme, mais la destinée de tous les autres. Là où on reconnaît un mystère, par exemple la nature comme donation originelle de tout et surtout delle-même (car le fait quil y ait la nature est lui-même un fait naturel), simpose une destinée commune (par exemple lentropie généralisée comme horizon ultime de tout, ou une vocation urgent et militante pour la " deep ecology ") dont il est impossible de ne pas, pour chacun, faire la démission de la promesse quil est depuis toujours de lui-même. Et certes, il ny a dadhésion à la destinée commune quen trahison du destin de chacun (ce quil faudrait particulièrement méditer quand on sinterroge notamment sur la politique). Doù ce paradoxe que la reconnaissance du mystère soit toujours celle dune responsabilité (un excellent exemple serait la conception arendtienne de la politique comme " responsabilité pour le monde "). Doù aussi quil appartienne à lassomption de cette responsabilité de supposer une désinvolture originelle : il faut simaginer être quitte envers la promesse quon était pour soi-même depuis toujours pour sautoriser à assumer celle qui simpose à tout le monde depuis une origine dont on reconnaît la communauté. Vérité dans les deux cas. Mais comme il appartient à la vérité dêtre sa propre antériorité (il ny a de vérité quen vérité), il lui appartient aussi, comme responsabilité, dêtre lalternative même de la responsabilité ou de la désinvolture.
La profusion de vérité en quoi consiste le charisme, il faut la penser à partir de la marque. Les élus, cest sûr, ils marquent ; et on ne se remet jamais de les avoir rencontrés. Mais la désinvolture fera de la marque un trait didentification, alors que la responsabilité en fera au contraire une distinction un estrangement davec soi-même dont il faut nommer " uvre " le réel. Par exemple il est impossible de ne pas avoir été marqué par la lecture (et pour certains par la rencontre) de Lacan, et dans beaucoup de cas cette marque fait de celui quelle concerne un " lacanien " (comme il y a des nietzschéens, des heideggeriens, etc.). Au contraire de ce réel dune autorité à quoi on se définira désormais dêtre soumis, le marque installe dans sa propre autorité celui qui ne la réfléchit pas à travers sa semblance pour en faire un trait didentification, et le réel de cette autorité, alors, cest son uvre. Lacan ne sest jamais remis davoir lu Freud, et dès lors, au lieu exact où il en a été marqué, il a pensé.
Le charisme et la valeur morale
Je termine en rappelant limpossibilité de principe quon ramène jamais la question du vrai à la question du bien impossibilité dont jai essayé de montrer quelle était la clé de la question du mal. Car le mal nest le mal quà ce quil ne soit pas le malheur qui est moralement neutre même sil est subjectivement regrettable, cest-à-dire quà ce quon lentende depuis une nécessité qui soit proprement de droit faute de quoi, à le ramener à une nécessité de fait (agressivité naturelle, ignorance du bien, aliénations de toutes sortes...), on le neutralise dans le simple malheur. Il ny a de mal quà ce que la vérité en soit en quelque sorte le principe en tant quil lui appartient originellement dexclure la représentation le mal étant précisément ce dont la représentation, comme principe subjectif, est impossible.
Quel rapport avec la question du charisme ? Très simple : un grand nombre de leaders sont charismatiques et doivent, en ce sens, être reconnus comme " vrais ". Hitler aussi était charismatique, hélas ; sil ne lavait pas été, rien ne serait arrivé, en tout cas rien de tel. Cela signifie très clairement quen lui, et dans la possibilité de soumission quil a offerte à des millions dindividus avides dobéir et de se conformer la question était bien celle de la vérité. Cest en quoi il est bien une figure du mal absolu et non pas cette conjonction malheureuse (donc neutre) quon désigne parfois en parlant de la mise en phase tragique dune folie individuelle, dune dépression économique et dune crise politique. Donation de vérité, sans aucune doute, et qui était expressément reconnue comme telle par les foules qui ladulaient. La question du mal est dans ce paradoxe, qui seul permet de ne pas nier le problème en rabattant le mal qui est déjà un mal sur le malheur qui nest quun fait. Car à refuser de faire la question du mal un aspect de la question de la vérité à laquelle il appartient de se précéder elle-même, on sinterdit en même temps et de penser le mal et de penser la vérité qui nest telle que depuis sa propre impossibilité, à lencontre du savoir qui lui, est notre possibilité (celle de la réflexion à partir de nos aperceptions).
Dautre part, que la question du vrai ne soit jamais celle du bien ninterdit pas quelles puissent aller de conserve : les exemples de saints ou de héros moralement positifs qui étaient par ailleurs charismatiques ne manquent pas. Mais là encore la question du bien ne compte pas : ce nest pas de ce quon se représentait nécessairement comme légitimes les valeurs quils promouvaient quils emportaient ladhésion, mais de leur charisme ! Autrement dit : ce nétait pas dêtre bons, cétait dêtre vrais. Que par hasard la contradiction des deux termes ait été réduite certaines fois, tant mieux pour tout le monde, mais on pourrait presque dire que là, et non pas dans des cas comme celui quon vient de mentionner, se trouve laberration. Car la contradiction du vrai à la fois impossible et étrange et du bien à la fois nécessaire et familier est dans son régime normal dans la position dune légitimité (celle du vrai : le mal fait autorité) dont il est principiellement impossible de se représenter la nécessité, alors quelle est dans le régime dune aberration singulière quand la nécessité du vrai se trouve correspondre avec la nécessité de la représentation. (De toute façon elle ny correspond jamais exactement, et il est très facile de montrer à chaque fois que, sous une apparence positive, elle ny correspond en réalité pas du tout : le vrai napparaît jamais, de contrevenir à sa propre représentation, que comme plus ou moins mauvais et inquiétant.)
Ce paradoxe du mal, jespère avoir montré quil nétait pensable que depuis une problématique de la vérité dont le principe soit le nouage de lénigme et du mystère et dont, par conséquent, le lieu soit le charisme de lélu.
Je vous remercie de votre attention.
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