Enigme et mystère (7) : leur nouage dans le charisme de lélu
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La question de lénigme se noue avec celle du mystère en un lieu très particulier, qui est la question du charisme. Il y a des gens dont nous pensons spontanément quils sont des " vrais " cest-à-dire que, comme sujets (la condition de nimporte qui), ils sont vraiment (la leur uniquement). Par eux le mystère a sa réalité personnelle. Ils nen sont pas les représentants comme les prêtres le seraient pour les mystères de la religion, mais ils le sont dune manière pour ainsi dire concrète : le charisme, cest le mystère en personne le mystère devenu personne, subjectivé à titre de personne. Inversement, on pourrait dire que le mystère est le charisme moins la personne : quelque chose comme une autorité sensible quon ne se représente donc pas et quil appartient à tout savoir de manquer, mais que nul ne peut méconnaître, puisquelle est sensible, quelle affecte et, comme autorité par conséquent, quelle inquiète au sens où elle fait perdre la quiétude habituellement liée à la familiarité des choses qui sont à notre mesure. Cest de cette inquiétude respectueuse quil sagit pour nous quand nous rencontrons certaines personnes, dont nous disons alors que lautorité simpose delle-même. Par là nous en reconnaissons létrangeté, excluant quelle soit justifiée daucune des raisons que nous avons de reconnaître les autorités, notamment de compétence. Scandale du charisme, qui fait toucher au mystère de lélection : la désignation comme vrai dun sujet qui na pourtant aucune des qualités qui eussent permis à des observateurs compétents de le mettre à part.
Lui bien sûr ny comprend rien. Il sait seulement quil est lui-même et que cela constitue une énigme dont il ne se remet pas de lavoir un jour éprouvée. Les autres aussi sont eux-mêmes, mais ils trouvent cela très normal et très évident. Létonnement de ne pas être un sujet quelconque mais dêtre soi, cest ce quon peut nommer réflexivement la dimension problématique du statut de sujet, dont il faut encore être le sujet. Tout tient à cet " encore " que tous les autres méconnaissent en trouvant normal dexister (non pas seulement dexister au sens de lil y a général des choses, mais au sens dêtre le sujet de sa propre existence), et dont un seul, dès lors sans savoir puisquil ny a pas de savoir de lexistence, supporte énigmatiquement la responsabilité. Est énigmatique en effet tout ce qui nous fait apercevoir que le savoir le concernant ne compte pas. Le hasard dêtre soi, comme hasard, ne rend pas compte du miracle dêtre soi et de la nécessité de lassumer comme tel, dans une étrangeté dès lors définitive à soi-même.
Létrangeté dont il sagit ici nest pas celle, simplement existentielle et réflexive, du héros de Camus que son attitude constamment réflexive empêche dêtre la dupe des significations commune. Je parle ici de ce paradoxe quelle soit une énigme dont le lieu de la résolution (et non pas la résolution elle-même) est en quelque sorte donné par des réalités qui, aux autres, ne " disent " rien. On peut prendre la responsabilité de cette parole muette, ou au contraire lignorer. Les " vrais ", ceux qui sont vraiment sujet, ils lont prise. Cest cette responsabilité quon traduit en parlant de lénigme pour soi et du mystère pour les autres : les uns affrontent lénigme que les autres préfèrent voir comme une bizarrerie, une aporie ou un paradoxe ; et de cet affrontement qui les voue à la vérité de leur nom secret (par exemple la vérité de Sartre se dit dans létablissement sur des milliers de pages du caractère sartrien de lexistence ou celle de Freud dans le caractère freudien de létrangeté de chacun à lui-même) naît une distinction que les autres, justement de ce quelle soit faite de vérité, éprouveront sous le terme de charisme figuration en autrui dune promesse de vérité quils auront depuis toujours décidé dignorer quant à eux-mêmes.
Le charisme nest pas le prestige
Le charisme soppose à l" en tant que ", tel que les autorités de compétence ou de fonction obligent à le reconnaître comme principe des paroles et des actions. Rien de ce quon peut faire " en tant que " nest susceptible de charisme, mais au mieux de prestige : ce qui est prestigieux, cest la place, et le quidam qui loccupe momentanément (et qui agit donc en tant quil loccupe) voit rejaillir sur lui un prestige qui ne le concerne en rien mais dont il ne manque généralement pas de jouir. Le prestige renvoie bien sûr à des valeurs sociales. Dans une société marchande lhomme riche jouit dun grand prestige, par exemple, mais pas dans une société savante, et inversement. Le prestige nest donc rien dautre que la brillance, sur celui qui les accomplit au mieux, des valeurs qui emprisonnent le regard des membres du groupe, qui les empêche de voir au-delà deux-mêmes. En ce sens, tout prestige est prestige dune idole, si lon définit lidole comme ce qui en met, comme on dit, " plein la vue ", cest-à-dire comme le maximum de visible quun regard déterminé peut supporter (Jean-Luc Marion, Lidole et la distance, éd. Grasset). On a les idoles quon peut, et la notion de prestige renvoie seulement au type de regard dont elle indique la réflexion (raison pour laquelle il y a des prestiges ignobles, comme celui qui peut naître à lintérieur dun groupe de délinquants). Le prestige étant ainsi inséparable des idéaux et des valeurs dun certain groupe, on voit quil nest jamais propre à lindividu qui en jouit, mais seulement au groupe qui a reconnu en lui son miroir. Par exemple dans le prestige dun homme riche ou dun homme savant, ce nest pas lhomme qui compte, mais sa richesse ou son savoir, lesquels sont donc personnifiés et par là présentifiés à la collectivité marchande ou savante, qui se mire elle-même dans ses admirations. Lindividu prestigieux est toujours quelquun qui ne compte pas parce quil est seulement le support déléments qui valent idéalement pour un certain groupe et qui, précisément parce quils sont réels, peuvent appartenir à nimporte qui : au moins en pensée, on peut attribuer nimporte quelle détermination à nimporte quel sujet, pourvu quelle ne contredisent pas celles qui le caractérisaient déjà. Eh bien, le charisme, cest exactement le contraire : ce nest pas le groupe dans ses idéaux qui comptent, cest lindividu dans son existence. De fait, il ne suffit pas de posséder certaines qualités, même de manière extraordinairement développée, pour avoir du charisme ; tout au plus suscitera-t-on létonnement ou ladmiration, ce qui est tout autre chose.
Cest ce quon exprimera en disant que le charisme ne relève absolument pas de la différence, mais de la distinction, selon une distribution qui est parfaitement évidente et familière à tout le monde. Cela nexclut évidemment pas que des vrais puissent par ailleurs jouir dun grand prestige (quel penseur a été aussi célèbre, aimé et haï que Sartre ? quel peintre vivant et même mort a connu la gloire de Picasso ?), parce quil arrive quune société simagine reconnaître ses valeurs en une certaine personne (par exemple dans le premier cas la société bourgeoise et son respect de la littérature et du savoir désintéressé, ou encore les forces progressistes et leur besoin de la théorie comme instrument critique) mais cest toujours un malentendu, puisque cest de sa propre impossibilité quun vrai est vrai et non pas de la nécessité des autres.
Les individus charismatiques, par opposition à tous les autres qui peuvent être aussi importants simposent aux autres depuis leur étrangeté radicale à eux-mêmes et par là ils comptent. Compter, cela signifie quon est non pas différent mais distingué des semblables, et que par cette distinction on a toujours-déjà institué un ordre qui est celui de la vérité, par opposition à dautres, ceux qui importent, et qui ne relèveront jamais que de la réalité et dune compréhension préalablement commune de la vérité. Il revient donc au même de parler dimpossibilité au monde pour le vrai sujet et, de ce quil soit par ailleurs un semblable, de division subjective : même les gens qui comptent doivent bien " par ailleurs " être nimporte qui, relever dune condition commune, et même dune trivialité dont personne ne saurait être exempté. Une personne charismatique nest notre semblable que " par ailleurs ", et cest justement en cela quelle est charismatique : la semblance est sa réalité, mais que sa vérité ne se trouve pas là, et cest laperception de cette étrangeté qui donne aux autres le sentiment dune autorité " naturelle ". Les vrais, cest de leur impossibilité quils simposent à toute réalité qui fait ainsi lépreuve de sa vanité : à rencontrer un sujet charismatique, jéprouve que je puis seulement me conformer à une certaine définition de la vérité à laquelle je ne serai sujet que de rester assujetti. Le sensible du charisme, puisquil ny a de charisme que pour les autres, est pour les autres cette épreuve réflexive quil ny a quune seule façon dêtre sujet : lassujettissement. Doù évidemment la tentation du raccourci : sassujettir au sujet charismatique lui-même en ne jurant plus que par lui, en devenant son disciple, son fidèle, son doxographe (ou son ennemi haineux et rancunier), bref en voulant désormais une médiocrité quon a vécue alors comme une nature, sans apercevoir (ou sans vouloir apercevoir) que les natures, par exemple les défauts intellectuels ou moraux que nous constatons en nous, étaient linstitution réflexive des décisions originelles dhumanité que nous assumons sans le savoir à chaque instant.
Le charisme : autorité propre du sujet de lénigme
On ne reconnaît le charisme dune personne quà pressentir le mystère dont elle témoigne malgré elle : les vrais, ils viennent de loin, ils ne sont pas dici, ils sont plus anciens et plus lointains que nous autres et cette distance inquiète parce quelle donne à reconnaître quil y a au-delà de tout bien autre chose que ce quil y a, à quoi médiocrement nous nous tenons. Ce lointain dont témoignent ceux qui nous semblent porteurs dune autorité " naturelle ", cest limpossible dont toute autorité est toujours faite, elle qui par là seulement pourra ensuite décider du possible et du réel, de ce qui est valable et de ce qui ne lest pas. Or cette décision, il est impossible de ne pas la voir autorisée dune certaine familiarité avec le lointain avec le mystère. Cette familiarité est facile à nommer : il y a des choses, domaines inouïs malgré leur évidence, qui leur ont " parlé " et auxquelles, eux, ils ont répondu. Cest ainsi que nous reconnaissons ceux qui ont affronté les énigmes.
Le sujet de lénigme la affrontée en faisant advenir malgré lui son nom impossible (que lexistence soit sartrienne ou linconscient freudien, cest ce que Sartre et Freud sont constitués comme auteurs de ne pas avoir pu dire). Les autres nont vu quune aporie ou un paradoxe là où un seul, ainsi élu par le caractère secret de son nom dès lors propre, a vu une énigme : quelque chose lui a parlé (la contingence, les troubles hystériques ) et il na pas cédé devant la nécessité de reprendre cette adresse. Aux autres la même chose na pas parlé ; ce qui revient à dire ou bien quelle nimpliquait pas leur nom secret (cest-à-dire propre par opposition au nom indéfiniment disponible quils portent par ailleurs) ou bien quils navaient tout simplement pas de nom secret, étant à chaque fois celui quun autre aurait été à leur place, la place comptant dès lors seule. Ce qui bien entendu ne constitue en rien des natures (dun côté les vrais, de lautre le vulgum pecus) mais une alternative éthique : celle de la responsabilité (assumer le nom comme secret) et de la désinvolture (le nom nest pas secret, puisquil est écrit en toutes lettres sur la carte didentité !). Dun point de vue en quelque sorte objectif, on peut dire que lénigme, dexiger le nom secret pour réponse, est une machine à distinguer ceux qui comptent de ceux qui ne comptent pas mais sont seulement plus ou moins importants : une machine qui sépare ceux dont le nom est secret de ceux dont le nom est disponible. Ainsi il y a les originellement désinvoltes dont cest la place qui compte, ce qui est expressément le cas de nimporte qui, donc aussi de chacun en tant quil est celui quun autre aurait été à sa place, et il y a les originellement responsables pour qui elle importe autant quon voudra mais ne compte pas (elle est leur réalité mais non leur vérité).
La distinction que je mentionne sous le nom de responsabilité " originelle " renvoie à une évidence, quasiment à un truisme : cest quon nest sujet quà lêtre dabord du fait même dêtre sujet, la responsabilité sentendant avant tout dassumer la responsabilité dêtre responsable. Lantériorité à soi quon reconnaît ainsi, et dont il appartient à la réflexion quelle apparaisse comme une nature (doù lillusion des " dons ", comme si les talents nétaient pas des manières humaines de sadresser au monde et à soi-même), apparaît forcément comme une alternative : celle de la responsabilité (quêtre sujet soit problématique) et de la désinvolture (quêtre sujet aille de soi). Celui qui assume la responsabilité dêtre le sujet du fait même quil soit sujet est par là même celui qui compte : les autres le diront charismatique.
En quoi cest la participation au mystère quils désigneront, lautorité étant en effet la chose la plus mystérieuse du monde pour celui qui confond lêtre-sujet avec la réflexion, pour celui qui sinstitue comme sujet de vouloir son assujettissement, autrement dit pour celui qui refuse de voir quon nest sujet quà avoir dabord eu la responsabilité ou la désinvolture de lêtre. Etre sujet de cette antériorité, autrement dit assumer la responsabilité de la responsabilité elle-même, cest être vraiment sujet. Dun point de vue objectif on parlera de luvre comme du réel de cette antériorité radicale (et donc, subjectivement, de cette impossibilité : luvre est cela que nul navait la possibilité de faire), et dun point de vue subjectif on parlera du charisme comme de lautorité " émanant " de certaines personnes, une capacité (quon opposera donc à la possibilité) relativement à la vérité.
Quil y ait des gens capables de vérité quand tous les autres sont seulement capables de réalité, voilà ce que dit la notion. Mystère assurément.
Le charisme sentend donc bien de larticulation de lénigme et du mystère : par le premier terme il concerne un sujet unique, dans sa contingence irréductible à tous les savoirs quon en produirait par ailleurs, et par le second il concerne tout le monde, puisque la reconnaissance du charisme fait laccord des esprits qui butent ensemble sur une impossibilité irréductible de la semblance, ou plus exactement sur sa distinction en termes de vérité. Car on ne reconnaît de charisme quà un semblable, précisément de ce quen lui, contrairement à ce qui vaut pour tous les autres, la semblance ne compte pas (par exemple : de Gaulle, politicien de droite comme tant dautres ce quil était en effet).
Cette mystérieuse qualité dun individu qui lui donne un ascendant sur les autres, et oppose son pouvoir dune part au pouvoir traditionnel et dautre part au pouvoir rationnel (Max Weber), nous comprenons maintenant de quoi elle est faite.
A poser ainsi que toute autorité vraie doit en fin de compte (ou originellement : les auteurs) être charismatique, par opposition aux autorités effectives qui ne sont jamais que des représentations dautorité (que du semblant : les directeurs, les présidents, les chefs de toutes sortes et autres fonctions animées au sens où Aristote parlait des " outils animés "), il sagit de penser la nécessité pour lautorité quelle soit toujours antérieure à elle-même, sans pour autant tomber dans la croyance naïve et surtout contradictoire car aucun fait ne peut épuiser la question du droit en des qualités naturelles, surnaturelles ou magiques permettant à certains individus den imposer à tous les autres.
La question du charisme est celle de la responsabilité dêtre responsable en tant quelle est reconnue. Et cette reconnaissance nest évidemment possible quà ce que chacun ait à être vraiment sujet quand par ailleurs (là où ça ne compte pas) il va de soi quil est sujet. Cest la raison pour laquelle on peut aussi bien reconnaître lautorité charismatique comme figurant la nécessité de tenir la promesse que chacun est depuis toujours pour soi et sur laquelle la plupart dentre nous ont cédé depuis toujours. Cest toujours son rapport de manque à sa vérité quon reconnaît dans le charisme des autres, de ceux qui donnent à voir quils sont vraiment sujets. Or avoir à être vraiment sujet, cest la réalité de tout sujet qui nexiste donc quau pied de son propre mur.
Je vous remercie de votre attention.
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