Enigme et mystère (5)
Le mystère, on lapproche ; l'énigme, on en donne le mot. Lun et lautre relèvent de la vérité et par conséquent du sujet, si lon saccorde à définir le sujet comme ce vivant qui a été touché par la vérité, qui en reste marqué, qui ne se remettra jamais de lépreuve quelle sera toujours pour lui. Lopposition du mystère et de lénigme ouvre donc à une double interrogation : dune part, il sagit de penser comment la vérité est engagée dans lun et lautre cas, et dautre part il sagit den penser corrélativement le sujet car celui qui approche le mystère nest pas le même que celui qui affronte lénigme et, de sen trouver à chaque fois constitué comme sujet, il détermine différemment sa nécessité dêtre sujet, ce quon peut nommer son éthique. Autrement dit : sil ny a pas de différence entre être sujet et avoir à être sujet, le rapport de responsabilité quon entretient avec son propre statut de sujet diffère selon quon le tient du mystère ou quon le tient de lénigme. Dans le premier cas on est voué à une vérité quon dira à la fois réelle et commune, celle de notre nature originelle vers quoi nous sommes depuis toujours convertis sans le savoir, et dans le second on est voué à une vérité quon dira à la fois personnelle et singulière, celle de la réponse qui aura été donné par nous et donc sans nous (cest limpossibilité à soi qui fait lautorité) à la question que chacun est depuis toujours singulièrement pour lui-même.
La reconnaissance du mystère renvoie constitue donc son sujet à partir dune nature commune quil faut paradoxalement entendre comme vérité (il ne sagit pas dune vérité sur cette nature, mais que cette nature soit la vérité commune de tous), alors que celle de lénigme constitue son sujet dans une distinction qui loppose non seulement aux autres et à lui-même : celle que signifie, avec tous les paradoxes attachés à sa notion, lidée de lélu.
Le mystère, ses prêtres et ce quils font de la vérité
Ceux qui sont apparentés au mystère, quelle quen soit par ailleurs la détermination, on peut les nommer paradigmatiquement les prêtres : étant dabord nos semblables, ils se sont en quelque sorte appatriés au sacré, lequel est depuis toujours notre vraie nature, notre origine habituellement méconnue, celle qui reste " à part " précisément parce quelle est lorigine à laquelle il appartient dêtre inaccessible (figurons-le en disant elle précède le commencement avant quoi il ny a par définition rien), et dont il faudra finalement faire à la fois notre existence et notre vérité. Pas de mystère sans prêtrise, au moins potentielle. Par exemple le mystère de la pensée, dans chaque lycée, a ses prêtres qui sont les professeurs de philosophie et dont lapproche personnelle fait toucher au mystère insondable de la Pensée ; un agent de change peut être vu comme le grand prêtre de la mystérieuse Finance, ou le chimiste en blouse blanche comme un prêtre de la Science. Leur approche est aussi lapproche du mystère, et même participation à celui-ci : à se reconnaître en eux, on profite en quelque sorte dun surcroît qui doit se dire en termes de vérité, puisque ces semblables viennent par ailleurs de lorigine impossible qui est la nôtre depuis toujours.
On rend ainsi compte dun aspect important des transferts que nous observons ou que nous vivons quotidiennement : nous ne sommes pas sans savoir que nous approchons souvent des mystères, parfois de la manière la moins authentique ou la plus superficielle, et quen cette approche une sorte de conversion se fait, puisquà chaque mystère on peut réflexivement poser une vérité qui apparaisse comme notre vraie nature jusque là méconnue. Le transfert sur le " prêtre " renvoie le sujet à la vérité dont, peut-être jusque là sans le savoir, il procède originellement pour être ce quil est, et par conséquent il faut déjà lentendre comme une conversion mais une conversion méconnue, le sujet ne voyant pas que le prêtre le figure lui, sujet, non pas dans sa vérité singulière mais dans une réalité qui est indistinctement sa vérité commune. Celui qui a été initié est spéculairement porteur, pour chacun, de sa vérité propre propre et surtout pas singulière (pour le mystère, par exemple du mal, la singularité ne comptait pas : Hitler, Staline ou tout autre tyran ne sont que des illustrations inessentielles) parce quelle est celle de nimporte qui et que le sujet du mystère est toujours particulier (par exemple lhomme concerné par la tentation). Si lon nomme transfert non seulement la supposition du savoir mais encore lamour attaché à cette supposition dont un certain sujet fait celle de sa vérité, on dira que les notions de mystère, de prêtre et de transfert sont inséparables, linflexion venant ici de ce que le prêtre soit pour le sujet limage de sa propre vérité en tant que méconnue. Dès quil y a du mystère, il y a prêtrise et on peut imaginer ainsi quune bibliothèque soit un temple du savoir avec ses servants comme la Bourse est le temple de la finance. Dans le même ordre didées un psychanalyste hystérique peut se donner des allures de grand prêtre de linconscient ! Cest quà chaque fois est reconnue une certaine nature dont il est impossible que le savoir ne fasse pas la vérité réelle du sujet, par opposition à une singulière vérité " personnelle " qui ne comptera donc pas, puisquil ny a pas de différence entre procéder de cette mystérieuse vérité et être un sujet quelconque. Pas damour des prêtres sans renoncement à la vérité personnelle comme chacun le sait et comme Nietzsche la expressément signifié au profit dune vérité qui, dêtre celle de lorigine commune, est par là même une vérité de nature commune.
La corrélation du mystère et de la prêtrise fait donc entendre un concept commun de la vérité, par opposition à celle de lénigme et de lélection qui en fait entendre un concept distingué.
Alors que lénigme récuse la semblance, le mystère laccentue (par exemple nous sommes semblablement soumis à la tentation) : il pose des degrés de vérité dans la semblance, en ceci que les " prêtres " sont plus nos semblables que nous ne le sommes nous-mêmes étant en quelque sorte faits dune " nature " qui est vraiment la nôtre depuis toujours, mais dont leur initiation a fait quelle était, pour linstant, plus la leur quelle nest la nôtre (par exemple on peut imaginer que le brave chrétien estime avoir assez donné au christianisme en allant à la messe le dimanche, par opposition au curé de sa paroisse qui, lui, aura donné toute sa vie à la religion qui dit la vraie nature de péché et de rédemption qui définit lhumanité en général). A les approcher cest donc de nous que nous approchons, de nous tels que nous nous méconnaissons nous-mêmes de ne pas avoir vraiment compris quelle était notre vraie nature. Il faut donc penser le transfert ici en disant que les initiés savent, et quapprocher le savoir, cest déjà revenir à sa vraie nature et donc être déjà converti en sa propre origine. Lidentité de la vérité et de la réalité qui est la vérité dont le mystère ajourne la révélation mais dont il nous fait toujours plus approcher est plus la réalité des prêtres quelle nest celle du commun des sujets. Ainsi les étudiants et les collègues des professeurs de philosophie les considèrent-ils comme des gens qui pensent, la pensée étant dans cet exemple la vraie nature de lhomme en général dont ces prêtres apparaissent alors comme plus faits que les autres. On peut dire la même chose du psychanalyste pour le mystère de la division subjective, de lagent de change pour le mystère de la finance, à la limite du criminel pour le mystère du mal.
Tel est le paradoxe de cette notion que dans le mystère, il y a des gens, les initiés, qui sont vraiment des semblables quand les autres ne le sont que réellement. Les prêtres, ce sont les initiés en tant quon les considère dans lactuel transitif de la conversion qui est retour, à partir du monde, à la vérité originelle et donc finale de chacun. Mettre laccent sur la transitivité dune vérité dont linitié ne se contente pas dêtre porteur mais quil promeut effectivement parce que cette vérité est sa nature effective, cest en faire un prêtre la vérité ne pouvant bien sûr être actuelle subjectivement que comme le service de la vérité.
Je soulignais le paradoxe des épreuves qui caractérisent linitiation, et dont la notion implique habituellement la distinction cest-à-dire linterpellation énigmatique de soi par soi. Une vérité assurément problématique, puisque là où il y a épreuve, il y a distinction et là où il y a distinction, la semblance est désormais impossible. Je formule autrement la difficulté : il appartient à lépreuve dapproprier le sujet à lénigme or cest précisément les épreuves qui caractérisent linitiation au mystère. Eh bien le paradoxe est résolu quand nous apercevons le mystère retourner cette nécessité en produisant, sous le nom paradigmatique de prêtrise et sous la nécessité corrélative pour la vérité quelle soit de nature commune, lidée dêtre vraiment semblable une semblance accentuée et distinguée comme telle ! Dans le mystère il sagit donc de la vérité réelle et commune (par opposition à la vérité personnelle et singulière quon met en avant quand on corrèle tautologiquement les notions de vérité et de pensée), mais précisément comme vérité, elle impliquait lépreuve, telle quelle apparaît dans la distinction du prêtre et de ses ouailles. Il y a les semblables, et il y a dautre part les vraiment semblables distingués des premiers dune manière énigmatique (lidée de " vocation " renvoie bien à celle de la singularité du sujet personnellement interpellé) mais dont le champ du mystère a toujours déjà récusé cette même singularité, puisque la vérité (singulière) et la réalité (commune) y sont expressément identifiées. La cléricature nest pas composée de gens séparés de lensemble des humains, de gens qui auraient été distingués et quil faudrait donc nommer des élus, mais bien au contraire, elle est composée de ceux qui ont déjà opéré cette conversion vers lorigine dont la nécessité est la vocation propre de chacun humain, et qui sont donc nos vrais semblables, vraiment semblables à nous-mêmes quand nous ne le sommes que réellement.
On aperçoit maintenant la résolution du paradoxe : les épreuves de linitiation produisent ce véritable semblable quon appelle le prêtre : celui qui est plus mon semblable que je ne le suis moi-même, moi qui méconnais la vérité qui fait de moi un semblable (par exemple : cest comme pécheur ayant à être rédimé que, chrétiennement parlant, je suis semblable à nimporte quel autre homme). Les prêtres ne sont vrais quà sembler pour lhumain qui est certes pour lui-même et pour les autres son semblable, mais seulement en réalité. La conversion à la fois de soi-même et des autres qui définit le prêtre pose que la vérité dun être est la vérité de ses semblables, et cette vérité commune a pour nature de sentendre comme retour vers lorigine.
La " vocation " des prêtres est donc très différente dune élection : certes, il ny a pas de raison que le mystère sadresse à celui-ci plutôt quà celui-là et en ce sens il faut parler délection, mais cest une élection à une vérité dont il sagit expressément de nier la distinction davec la vérité ! Des élus, oui, mais pas des vrais. Or lélu, cest le vrai. Doù cette nécessité de désigner les prêtres comme ceux qui sont nos " vrais " semblables. On pourrait risquer une formule en disant alors que la prêtrise est plébéiennement aristocratique : les prêtres se distinguent en somme dêtre vraiment communs, quand le tout venant des humains ne lest que réellement.
Linitié, et donc le prêtre, est ainsi loxymore dêtre le vrai sujet quelconque. Par exemple le prêtre chrétien incarne la vérité chrétienne qui, du point de vue chrétien, est la vérité de tout homme quil le sache ou non. Son initiation, et par conséquent sa distinction du commun, cest que cette vérité surgisse du non savoir en sa personne qui est donc paradoxalement seule à être vraiment commune !
" Commune " la vérité des prêtres identifie la question du vrai à celle du bien
" Commune ", concrètement, chacun sait que cela signifie " intéressé ". Par opposition à ceux que la vérité a marqués, les gens du " commun " ont seulement en vue leur intérêt et ne font rien gratuitement : ils entendent se placer, faire des bénéfices de tous ordres (un homme modeste et altruiste nest pas " commun " si humble que soit par ailleurs sa condition). Comme il appartient dautre part au commun de renvoyer à lorigine et par conséquent au mystère, on peut dire quil est toujours déjà pris dans la définition sacerdotale de la vérité qui est donc en même temps visée dun bien qui soit commun. Le bien commun pensé selon la conversion, cest la vraie nature à venir. Et la vraie nature à venir, cela porte un nom : cest le salut. La vérité, quand elle est de nature commune, est donc en même temps exigence de semblance et promesse de salut. Je le dis autrement : on est commun davoir toujours déjà décidé de confondre ce qui est vrai avec ce qui est avantageux. Et comme il faut penser cela en fonction de lorigine, on nommera salut, lidentification actuelle de la réponse à la question du vrai à la solution au problème du bien.
Mais quest-ce que le salut, alors, sinon laccomplissement de la conversion : quon se retrouve enfin soi-même dans la jouissance de lorigine, autrement dit dans notre vraie nature commune. La figure du prêtre qui est déjà celle de la retrouvaille, puisquil est notre semblable et quà le rencontrer cest déjà nous en vérité que nous rencontrons, est par conséquent promesse transcendantale de salut.
Dans la figure du prêtre, nous avons déjà aperçu notre vrai moi, et nous comprenons par là même que sa promesse ne sentend pas à lencontre de toute réalité. En quoi apparaît encore le caractère " commun " de la prêtrise, puisque la promesse de salut nest admise comme telle quà être déjà tenue dans le semblable (le vrai chrétien est déjà sauvé, par exemple, de même que le vrai communiste est déjà lhomme de la fin de lHistoire), alors que la notion même de la promesse sentend de sa distinction : promettre consiste à poser une parole contre toute réalité (y compris, avons-nous vu en son temps, la meilleure des excuses qui est la mort propre).
Les notions de mystère, de prêtrise, et de salut sont donc strictement corrélatives, et cest en quoi le champ du mystère soppose radicalement à celui de lénigme, qui renvoie au contraire à la singularité du sujet dans lirréductible étrangeté quil reste pour lui-même.
Cest toujours de soi quon approche avec le mystère ; cest toujours de soi quon se sépare en affrontant lénigme. On se rend dautant plus étranger à soi quon laffronte : pour le sujet de lénigme, la question de sa vérité nest pas du tout la question de son bien.
A sapprocher du mystère, on a à gagner son salut. A affronter lénigme, rien.
Je ne voudrais pas terminer la séance daujourdhui sans, dune certaine manière, rassurer à propos du mystère. Car si sa question est finalement celle de la réflexion, telle quelle apparaît dans la figure du prêtre qui est notre véritable semblable, il nen reste pas moins que la réflexion est par définition la notion dune secondarité Disons-le autrement : pour que je réfléchisse et donc que je men tienne à lacception commune de la vérité, il faut bien que dune certaine manière jaie été originellement donné à moi-même dans une impossibilité originelle et définitive de la reprise réflexive.
Et cela, cest un mystère dont nous reparlerons, notamment en nous interrogeant sur ce mystère attaché au sujet de lélection, quon appelle son charisme.
Je vous remercie de votre attention.
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