Enigme et mystère (4)
Lopposition de lénigme et du mystère est celle de deux promesses : dans lénigme, il sagit de celle quon est depuis toujours pour soi-même de sorte que la reconnaissance de lénigme ne diffère pas pour le sujet dune convocation à sa propre vérité, alors que dans lénigme il sagit dune promesse universelle qui voue le sujet concerné à une vérité réelle qui laccomplira dans la positivité du savoir enfin révélé. Lénigme soppose au mystère comme la vérité personnelle soppose à la vérité réelle comme létrangeté radicale et définitive à soi soppose à la conversion à une nature qui était depuis toujours vraiment la sienne. Cest finalement dune manière énigmatique quon répond aux énigmes, mais cest dune manière craintive quon procède du mystère, si la vérité de celui-ci sentend dune Révélation qui soit, par définition, ultime. En termes subjectifs, lopposition est celle de lélu (énigme) et de linitié (mystère), dont le corrélat est celle de la vraie vie (énigme) et de la vie accomplie par son retour à son origine méconnue (mystère).
Je vais continuer à explorer cette opposition, en intégrant à mon exposé, selon mon habitude, les reprises et parfois les répétitions dont certains correspondants, auxquels jai par ailleurs répondu personnellement, veulent bien mindiquer la nécessité à travers les questions et les demandes déclaircissements quils madressent.
Lindifférence du propre (énigme) et lappropriation de lindifférent (mystère)
La question de lénigme est donc celle de la vérité personnelle. Le propre de lénigme est dinterpeller celui qui la reconnaît, en faisant quil reconnaît en elle sa propre question : à la fois son affaire (et cest le propre de chaque auteur davoir reconnu son affaire en une certaine question) et en même temps la nécessité pour la réponse quil donnera quelle simpose delle-même et non pas comme son expression, cest-à-dire énigmatiquement. Ainsi laffaire du sujet nest jamais ce en quoi il se reconnaît ou aurait à se reconnaître (comme ce sera au contraire le cas pour le mystère), mais celle en quoi il souffre de son étrangeté. Disons-le plus concrètement : lénigme quon a reconnue nous enseigne que notre affaire, ce nest pas la vie comme il en va pour nimporte qui. Et certes, laffaire de nimporte qui est bien la vie, et plus précisément la vie bonne : celle dont il ait à être satisfait sur tout les plans, à commencer bien sûr par celui de la morale et de lestime de soi. Dans lénigme, rien de tout cela : elle somme à la vraie vie qui nest précisément vraie quà ce quen elle ce ne soit pas la vie ne mais la vérité qui compte celle quon ne peut donc souhaiter à personne et notamment pas à soi-même. Lénigme renvoie tout cela à la vanité et sentend dabord, dinterpeller le sujet sur la question de sa propre étrangeté, dune injonction à laisser aux autres la vie bonne. Contrairement à ce qui vaut pour le mystère où il sagit de rejoindre une origine qui commandait depuis toujours notre réalité à être vraie, il ne sagit pas de rejoindre quelque chose dans le cas de lénigme, notamment une clé dont il est nécessaire quon la méconnaisse comme telle quand on laura trouvée. La clé de lénigme, dont nos réflexions sur la philosophie nous ont appris quelle était toujours le nom en tant que propre cest-à-dire insubstituable, nest pas une révélation, mais une certaine impossibilité dont le sujet nommera toute chose, imaginant en décrire ou en conceptualiser la réalité comme il aurait appartenu à nimporte qui de le faire. Cette méconnaissance est un trait essentiel de lénigme qui loppose au mystère, où il sagira bien au contraire de se reconnaître enfin dans une nature qui était la nôtre depuis toujours, mais quon avait méconnue jusquau moment de la révélation. Par opposition au mystère qui approprie le sujet à lui-même par delà les méconnaissances qui lavaient séparé de sa vraie réalité, lénigme le désapproprie de lui-même. Cest cela que jindique en mettant laccent sur la méconnaissance qui est essentielle à celui qui donne la clé de l'énigme, justement parce quil appartient à cette clé, et précisément parce quelle est la clé dune énigme et non pas la solution dun problème ni la levée dun mystère, dêtre littéralement sa propre impossibilité. Il est donc impossible de reconnaître une énigme et de simaginer comme le plus qualifié pour la résoudre, parce que lénigme nest pas un problème. Ou, ce qui revient au même, on peut simaginer (et toujours à bon droit, bien sûr) être spécialement qualifié pour répondre à une certaine question, mais alors on laura implicitement transformée en problème, comme on le voit dans la littéralité philosophique où le locuteur expose la manière dont le problème se pose et doit être résolu quand le lecteur sait bien, lui, que lauteur est en train de donner la clé dune énigme.
Limpossibilité du savoir qui distingue lénigme du mystère et aussi du problème se réalise comme division imposée et donc violence faite au sujet. Lénigme lui assène que cest sans lui quil est vraiment lui. Et le réel de cette extériorité, nous savons depuis longtemps que cest luvre. Très concrètement et pour changer de registre, on peut prendre lexemple de Hegel qui ne sest pas dérobé à lénigme du sens de lHistoire et qui a pour lui-même traité rationnellement le problème quil y a vu. Si nous en faisons un maître (celui qui sait et à lenseignement de qui il y a donc obligation de croire), nous trahirons la distinction du penseur, puisquà faire de lui une sorte de savant nous poserons que, sil eût été à sa place (dont nous reconnaîtrons certes la singularité mais cela ne compte pas), nimporte qui eût trouvé les mêmes solutions. Or non, justement : ce nest pas une solution quil nous a laissée (savoir), mais une uvre (vérité). Et quest-ce quune uvre, dun point de vue subjectif, sinon la vérité propre cest-à-dire étrangère à lui qui est depuis toujours sa propre étrangeté, dun certain sujet ? Maintenons donc : par " énigme ", cest pour chacun la convocation à sa propre étrangeté quil faut entendre. Nous savons que cette étrangeté vide est un lieu : celui de lautorité : le fait dêtre un auteur.
Cela dit, lauteur qui est pour lui-même sa propre impossibilité (tout le monde sexprime sauf lui) nest jamais sans savoir quil affronte une énigme, justement dêtre cette impossibilité. Quand il est présent à lui-même, il est donc nécessaire quil simagine résoudre un problème (et cest bien ce quil fait, à sen tenir au signifié du texte, par exemple), mais il nest bien sûr pas sans savoir quil sagit là dune méconnaissance. Ce qui revient très concrètement à rappeler que la sincérité et la vérité sont exclusives lune de lautre et que la question de lénigme est justement celle du réel de cette exclusivité quand on le situe dans la sphère subjective
Dans le cas du mystère, il sagit au contraire dadvenir à soi-même tel quon était depuis toujours sans le savoir (par exemple pécheur ayant à être rédimé). La promesse se confond avec la nature originelle, alors que dans lénigme, elle est identique à limpossibilité quon dise le nom propre. Cest ce que jindiquais lautre jour en pointant le caractère forcément commun du mystère et le caractère forcément distingué de lénigme que propre.
Dire cela, cest dire quil appartient à la nature du mystère dêtre promesse de salut. Il appartient en effet au commun dêtre axé sur la question du bien, par opposition à la distinction qui lest sur la question du vrai. Retrouver comme son bien suprême ce quon avait depuis toujours pour nature, telle est donc la promesse du mystère et telle est aussi la définition du salut.
La Révélation du mystère, qui est indistinctement la révélation de la promesse et lengagement du salut, atteste par conséquent de la non différence entre la parole originelle et la réalité. Je le dis autrement : la nature du salut, cest quon soit déjà sauvé quand on accepte la Révélation cest-à-dire quand on croit, si lon entend ici la croyance non pas comme lenfermement jouissif dans une identification imaginaire (ce quelle est de fait presque toujours) mais comme laccueil à une parole première et par la même prophétique. Je lai dit : le mystère rassemble. Traduite à partir de la temporalité ouverte par la promesse, cette proposition devient : la foi sauve. En cette dernière formule, qui conjoint lirréductibilité de la promesse à toute réalité et aussi la rédemption de cette réalité par la promesse même qui lavait originellement écartée, on pourrait rassembler toute la problématique du mystère.
Dans lénigme, rien de tout cela : il ny a rien à croire, rien à reconnaître sinon sa propre et énigmatique interpellation, dont la réflexion fait toujours un scandale. Comment un scandale pourrait-il jamais sentendre comme un salut ? Lénigme divise, irréductiblement. Elle promet la vérité cest-à-dire quelle sentend expressément à lencontre de toute éventualité du bien auquel il appartient par ailleurs à nimporte qui daspirer légitimement. Elle divise donc entre lélu et tous les autres, cest-à-dire à lintérieur de lui entre la marque qui fait quon est soi (que mon corps, mon esprit et mon âme sont miens) et la représentation qui fait quon est nimporte qui.
Dans le mystère, la division doit être résorbée, non seulement entre les initiés et les autres au moment de la révélation, mais encore, pour ces autres, entre eux comme mondains et eux comme sauvés. La non différence de la nature et de la parole qui définit le mystère sentend forcément comme rédemption, au sens où ce qui était étranger à la parole (le " monde ", au sens ecclésial du terme) a, par la prophétie annonciatrice du mystère, pour horizon de résorber son étrangeté première : à la fin des temps et quand la prophétie sera accomplie le réel et la parole seront le même, parce quils le sont depuis toujours sans le savoir. Pas de mystère sans eschatologie, laquelle est toujours lindication dune destinée dont le " monde " soit depuis toujours à la fois le lieu et lobjet, lui que la promesse originelle voue à enfin être vrai (exemples : la résurrection des corps, le règne des bienheureux, la société sans classes, etc.) Le mystère voue le sujet à une vérité qui soit depuis toujours celle de sa vie par là même déjà mise sur le chemin de son propre accomplissement. Lénigme le voue au contraire à la vraie vie. Pas de mystère sans rédemption, ni par conséquent sans réconciliation, une fois la vérité révélée comme étant la nature originelle de toute chose.
Celui qui affronte lénigme na que faire des espoirs de salut, auxquels il a au contraire depuis toujours renoncé puisquil est sa propre division celle de lui-même à lui-même (lélection est plutôt vécue comme une malédiction) et celle de lui-même aux autres (quils soient ses semblables est irrécusable, mais ce nest pas vrai). Pas dénigme sans renoncement à laccomplissement : rien ne sera accompli puisque la parole est définitivement étrangère au monde, scindant le sujet entre sa réalité et sa vérité et donc entre son aspiration commune à la vie bonne et son destin singulier, dont personne na jamais ignoré quelle était la vraie vie celle qui rend les autres jaloux (il sagit de la vérité) par opposition à la première qui les rend seulement envieux (il sagit du service accompli des biens).
Le mystère, bien au contraire, convoque chacun à un savoir qui était depuis toujours mais sans quil lait su, sa vérité commune : celle qui concerne nimporte qui et qui ne le concerne précisément que parce quil est nimporte qui le sujet du syllogisme (par exemple : tous les hommes sont des pécheurs ayant à être sauvés, or je suis un homme, donc le mystère de la Rédemption est ma vérité). Le mystère sadresse à lhomme en général et le voue à une réalité qui était la sienne depuis toujours sans quil le sache, et quen ce sens on peut nommer vérité. Il faut bien parler de vérité, puisquon entend ce savoir ayant à être révélé, ou du moins approché, à lencontre du savoir que le sujet a spontanément de lui-même. Mais cest une vérité qui consiste en un savoir vrai, lequel, comme tel (cest-à-dire justement de ce que la distinction du savoir et de la vérité soit la place du sujet), sera la vraie nature du sujet. Tout le contraire de luvre qui est la vérité définitivement étrangère au sujet dont elle est la vérité.
A lhorizon prophétique du mystère, tout sera vrai parce que tout létait déjà sans le savoir ce savoir que la révélation a précisément pour fonction dapporter. Cest pourquoi le mystère relève de lapproche (on y était depuis toujours sans le savoir) alors que lénigme relève de laffrontement (elle sépare de soi).
Au caractère insinuant et finalement doux du mystère, il faut donc opposer la violence de lénigme, labsurdité dune élection quelle opère dun certain sujet à lencontre de tous les autres, le vouant par là même à une séparation définitive, au malheur dune conscience sans réconciliation. Le sujet du mystère se reconnaîtra finalement dans la vérité qui sera révélée ou du moins, sil ny a pas de révélation, il se reconnaît de plus en plus dans lapproche quil fait du mystère, alors que le sujet qui a été sommé par lénigme y répond en quelque sorte à son corps défendant. Tout le contraire du mystère, par conséquent : si on peut entendre lénigme comme une promesse, au sens où celui qui laffronte a reconnu en elle sa propre affaire et donc léventualité dune réponse à la question quil est pour lui-même depuis toujours (cest tout simplement cela, travailler), cette promesse sentend à lencontre de toute éventualité de communauté, et donc à lencontre de la communauté réflexive que chacun est avec lui-même. Cest en somme toujours la promesse de ne pas en être, de cette semblance qui rassemble tous les humains que lénigme se différencie du mystère.
Celui qui affronte la promesse, sait que désormais il nappartient plus à la communauté humaine quen réalité, mais plus en vérité. Cest en tout cas ce que dit dipe, dont on peut admettre quil savait de quoi il parlait.
En somme on peut dire que le mystère définit la vérité comme le rassemblement du savoir et du sujet (quil soit enfin ce quil était depuis toujours sans le savoir), alors que lénigme sentend au contraire du caractère irrémédiable et définitif de leur division (le sujet vit son élection comme arbitraire et cest toujours en étrangeté à lui-même quil répond à lénigme). Impossible donc de ne pas être rassemblé par le mystère qui est toujours dune manière ou dune autre promesse de savoir et donc de rassemblement avec soi, puisque le sujet du savoir est celui qui a désormais la possibilité de reconnaître sa propre justification (par exemple la nécessité quil y ait des médecins est elle-même une nécessité médicale).
Dans le cas de lénigme, il est impossible de ne pas pris dans une distinction définitivement incompréhensible : de nous interpeller, elle nous a définitivement marqués et dune marque, il ny a rien à apprendre. En quoi nous apercevons lopposition radicale de lénigme et du mystère : la première fait de la vérité une étrangeté radicale et donc du vrai sujet un étranger à lui-même, alors que le second fait de la vérité un accomplissement du savoir et donc du sujet un plus lui-même. Plus on approche du mystère, et plus on est soi. Cette formulation na aucun sens quand on parle dénigme. Répondre à sa propre question, notamment, na aucun rapport daucune sorte avec une quelconque problématique de l" authenticité ".
Lapproche du mystère efface le sujet, sil nétait que de sa propre division. Car après avoir abandonné tout ce qui le singularisait et par quoi il résistait au savoir, il lui faudra abandonner jusquà son existence propre, pour que règne enfin le Savoir, que par là même on sera légitimé à confondre avec la Vérité. Il est facile de décrire le télos de linitiation et donc aussi le sens du mystère, sous le nom dascèse absolue : que le règne de labsolu soit absolu. Celui qui aura approché le mystère finira (peut-être à titre de limite, cest une autre question) par nêtre plus personne en ceci quil sera littéralement le " là " de la vérité.
On opposera donc, à propos de la finalité semblablement impliquée dans la question du savoir, une désubjectivation distinguée sentendant comme être vraiment soi malgré soi et surtout sans soi (aucun profit à en tirer : la vérité nest pas une sorte de bien) à une désubjectivation commune sentendant comme nêtre plus soi (profit : que le vrai et le bien soient finalement le même). Il y a les marques de lépreuve comme moment de vérité cest-à-dire dinouï, et dautre part les marques de lépreuve comme ascèse cest-à-dire purification, normalisation. Et certes, à linitié il appartient dêtre un vrai cest-à-dire un bon : un bon physicien, un bon chrétien, un bon philatéliste autrement dit de faire subjectivement équivaloir la question du vrai et la question du bien. Celui-ci est évidemment le même pour nimporte qui, dès lors quil accomplit la situation dun sujet par là même déjà effacé : le sujet du bien est par définition le sujet commun (par exemple la santé est le bien de nimporte quel sujet, dès lors quil est en situation de maladie etc).
A ce sujet commun du mystère on oppose donc le sujet de lélection, celui que lénigme a toujours déjà désigné comme le vrai sujet , et dont lascèse impliquée dans la notion du mystère voudra faire un bon sujet. Le vrai sujet ne voulait rien (il nest pas choisi, il est élu), tandis que lautre fait de la vérité lobjet de sa convoitise labsolu dont il sabolira de jouir enfin, le vrai bien.
Lopposition de lélection et de linitiation se traduit donc finalement par la distinction du vrai dont on na rien à faire mais à quoi malgré soi on est voué, et du vrai dont on fait son bien suprême : pour lun il sagit de létrangeté dêtre soi et de limpossibilité quon soit jamais réconcilié, alors que pour lautre il sagit du scandale dêtre soi et de la nécessité quon soit réconcilié, le propre du savoir commun étant bien entendu de résorber le scandale de lexistence en première personne, puisque le sujet final du mystère, comme promesse dune réalité enfin vraie, est le sujet du syllogisme (la promesse vaut universellement, donc elle vaut aussi pour moi).
Je vous remercie de votre attention.
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