Enigme et mystère (2)
La distinction de lénigme et du mystère renvoie à une distinction subjective, celle de lélu et de linitié. Il semble que lopposition soit frontale. Pourtant un biais est introduit dès lors quon fait intervenir la nécessité pour linitié de lavoir été par quelquun dautre, par un sujet ayant été directement au contact du mystère et qui en annoncera la " nouvelle ". Jai nommé le prophète. Or quelle est la question posée par le prophète, sinon celle de son élection ? De fait, on pourrait concevoir des exemples de religions dont les prophètes soient des individus passablement abjects (lexamen de leur vie les montrerait brutaux, menteurs, manipulateurs, intéressés, jouisseurs sexuels éhontés ) et qui nen seraient pas moins, daprès leurs adeptes, porteurs de la vérité divine (ici, et malgré ce qui pourrait simposer, on refusera de voir dans le second fait la stricte conséquence du premier). Il apparaît donc que la question du prophète nest pas celle de son choix, auquel cas le dieu aurait sélectionné le meilleur, le plus compétent, le plus vertueux des humains, mais tout au contraire celle de son élection ! Le prophète, dont la figure est inséparable de celle du mystère, est donc un élu : quelquun de marqué, et par là même investi de lautorité du dire-vrai. Or quest-ce que lélu, sinon justement le sujet de lénigme ? Par quoi nous découvrons une étrange parenté entre lénigme et le mystère : elles sopposent assurément et donc opposent leurs figures subjectives, mais cette opposition se résorbe en un second temps, quand on découvre que sous la figure subjective du mystère (linitié par opposition à lélu) il y en a une autre (celle du prophète par quoi linitié doit lavoir été) qui revient à celle de lénigme (lélu, par opposition à linitié). Bref, on a compris que la différence de la distinction et de la différence devenait alors problématique. Va-t-elle se ramener à une distinction ? Et quest-ce quune distinction qui revient à elle-même par le détour de la différence ? Telles sont les questions auxquelles je vais dune manière ou dune autre essayer de répondre, aujourdhui et dans les prochains cours.
Une incidence paradoxale de la marque
Lélu reste le même que ses semblables, sauf quil en est distingué par une marque, alors que linitié possède un savoir qui le diffère désormais de ceux qui nont pas été initiés. Cela dit, linitié se caractérise aussi par une marque, non seulement parce que linitiation comprend toujours des épreuves mais encore parce que linitiateur, originellement le prophète, est marqué par ce dont il est le prophète et par conséquent est aussi marquant ; par là même, et en plus des épreuves de linitiation, il procure aux autres une certaine distinction. Sauf que dans le cas de linitié cest le savoir qui compte et non pas la marque ! Inculper quelquun pour " délit dinitié ", par exemple, ce nest pas lui reprocher davoir été marqué par les épreuves quil aura pu traverser dans sa vie professionnelle, mais cest tout simplement lui reprocher de savoir là où la condition de lagir est expressément de ne pas savoir. Les questions qui précèdent peuvent donc aussi bien sentendre à partir de ce paradoxe dune marque qui ne compte pas alors que la marque se définit de compter, et dun savoir qui compte alors que le savoir se définit de ne pas compter quand il sagit de la vérité à quoi on ne dira pas que linitié est indifférent. Mais une vérité à propos de quoi le savoir compte, nest-ce pas plutôt une réalité, même idéale ? Autrement dit : nest-il pas contradictoire de mentionner la vérité, comme on doit le faire quand il sagit de penser le mystère, et dadmettre que le savoir puisse jamais compter ?
Les initiés savent, par opposition aux profanes qui restent étrangers au champ dont les premiers sont partie prenante. Ils savent mais ce ne sont pas pour autant des savants. Quel est alors le savoir des initiés, qui ne soit pas le savoir que nimporte qui est susceptible daccumuler en étudiant, mais qui ne soit dautre part pas le savoir de ceux quune marque a distingués puisque dans leur cas, sil y a une marque, cest le savoir qui compte ? On dira bien sûr que cest le secret, auquel on peut être initié. Mais précisément : ce nest pas le même dêtre initié à un secret et de posséder des informations qui nauraient pas dû être divulguées, puisquon peut tomber par hasard sur un secret, et quon ne saurait pour autant se prétendre initié. Bref, lidée dinitiation peut bien renvoyer à celle de secret, elle ne le fait quà la séparer de celle du mystère. Car sil peut y avoir du mystère autour de certains secrets (des conduites ambiguës, des sous-entendus, des bribes dinformations données et reprises en même temps ), il est bien certain que le secret et le mystère, comme tels, sont exclusifs lun de lautre : le secret ne renvoie quà des connaissances alors que le mystère implique un savoir et donc une disposition subjective (car tout savoir produit son sujet, contrairement à la simple connaissance qui le laisse intacte), mais surtout il renvoie aussi à une impossibilité qui soit celle, pour le savoir, de jamais égaler la vérité vers laquelle il lui appartient expressément de conduire. Or la mention dun chemin pour la vérité, sagissant du mystère et donc aussi du couple problématique de linitiation et de la révélation, est aussi celle dune suite dépreuves et par conséquent de marques. Il y aurait donc des marques qui jalonnent la question de la vérité, quand il appartient au contraire à la marque de causer le vrai comme tel en le distinguant du réel quil est par ailleurs ? Si la révélation est le moment de possession et didentification au savoir, les marques ne sont-elles pas comme autant de promesses de savoir ?
Un savoir qui soit accessible mais qui réclame pourtant à son sujet dêtre marqué pour être subjectivé cest-à-dire pour être effectivement un savoir et pas simplement une somme de connaissances, un savoir qui garde sa distinction davec la vérité mais qui en fasse son but et par là récuse en même temps cette distinction (cest en vue de la vérité quil faut savoir, mais la vérité consiste à savoir enfin), tel est le problème posé par le mystère, dont on aperçoit dès lors en quoi il soppose à lénigme : pour lui le savoir compte, alors que pour elle il ne compte pas, au-delà de sa nécessité incontournable (celui qui ne comprend rien à rien est étranger à toute énigme). Comment comprendre un savoir qui ne compte pas mais pour quoi le rapport à la marque est cependant essentiel ?
Le savoir distingué de lénigme : comment il ne compte pas
Les mystères qui renvoient à une révélation toujours à venir ne sont pas les énigmes. Celles-ci sentendent dêtre, comme questions, des exigences de savoir sur quoi la probité interdit de jamais céder : penser, cest résoudre effectivement les énigmes, et non pas noyer le poisson par des considérations dilatoires quon empruntera à létymologie ou à lérudition historique, dont le seul sens est de permettre à celui que lénigme aura interpellé dans sa singularité de se défiler en répondant " en tant que " spécialiste de ceci ou de cela (par exemple infliger aux auditeurs un exposé sur les cultes antiques ou le théâtre médiéval alors quils demandaient de quelle vérité est porteuse une réalité dont on dit quelle est mystérieuse). Le modèle des énigmes est évidemment fourni par ces thèmes de la philosophies quon appelle les " grandes " questions et auxquels on nest philosophe, comme le montre sans aucune exception chaque exemple de notre tradition, quà avoir effectivement répondu. Pour les énigmes, donc, le savoir est là. Et de fait : quest-ce quune uvre philosophique, sinon justement un ensemble de réponses aux " grandes " questions ?
Mais justement : ce savoir dont la tradition philosophique est un réservoir dexemples (mais on pourrait en trouver bien dautres, notamment dans la littérature), ce nest absolument jamais le savoir que nimporte qui aurait pu déduire de lexpérience commune mais au contraire à chaque fois le savoir dun auteur : cest toujours un savoir canonique non pas au sens où il faudrait sy soumettre mais bien au contraire au sens où il simpose de ce que la question de la soumission, et donc subjectivement de la servilité des lecteurs (quils deviennent des disciples), en soit demblée exclue. Personne ne songerait à être daccord avec tous les classiques. Il nen reste pas moins que nous devons en maintenir et perpétuer la lecture, non pas parce que ces auteurs auraient objectivement raison au sens où leurs doctrines seraient exactes, mais pour la seule et suffisante raison que ce sont des classiques, quils font comme tels autorité autrement dit pour la raison principielle que la vérité sentend expressément à lencontre de lexactitude. Il sagit non pas des discours vrais comme un exposé scientifique se constitue de vouloir lêtre, ou comme un endoctrinement religieux ou politique veut faire croire quil lest, mais tout au contraire de vrais discours (les uvres). Aux questions de réalité il convient que les réponses soient anonymes, mais aux " grandes " questions, celles quon distingue ainsi parce quelles mettent en jeu la vérité, il convient quelles soient autorisées dun certain nom propre cest-à-dire canoniques. Il y a donc le savoir commun dans lequel on traite de toutes sortes de questions plus ou moins importantes, et il y a le savoir distingué, pas forcément réflexif comme lest la philosophie, dans lequel on traite des questions qui comptent et qui, comme telles, sont énigmatiques. Et certes, personne na jamais ignoré que dans les énigmes, cest la vérité elle-même et comme telle qui était en question, puisquelles se reconnaissent de ce que le savoir disponible ne compte pas.
Aux énigmes, il est impossible de répondre par un savoir commun : elles ne renvoient jamais quau vrai savoir, celui des auteurs de ceux qui, précisément, inventent les réponses. Et il faut quune réponse soit inventée pour quelle corresponde à une énigme, dès lors que chacun est voué par elle à sa propre dimension subjective. Les questions plus ou moins importantes des différents domaines sont au contraire des questions qui nous vouent à notre anonymat : je ne peux par exemple résoudre un problème de mathématique quà la condition expresse davoir aboli de ma pensée tout ce qui pourrait faire quelle ne soit pas la pensée de nimporte qui. Or cest un truisme de dire quinventer se fait toujours sans le savoir, en absence de celui qui invente (on ne peut vouloir inventer : les idées viennent ou elles ne viennent pas), de sorte que cest le même de reconnaître aux énigmes la distinction dexiger un savoir distingué et de reconnaître à ceux qui ne refusent pas de les affronter quils sont leur propre impossibilité, autrement dit quils sont des auteurs. Un auteur, c'est tout simplement quelquun qui ne se défile pas devant les énigmes et notamment qui ne fait pas semblant de les confondre avec des mystères. Et de fait, il y a effectivement des auteurs cest-à-dire des réponses aux énigmes (par exemple Hegel à la question de lHistoire, et ainsi de suite) : des réponses inventées et non pas déduites qui sont alors des réponses effectives et satisfaisantes (Hegel sest-il contenté d " interroger la question " du sens de lHistoire ??) à ceci près quen elles, cest le moment de linvention qui compte, autrement dit leur autorité et non leur adéquation à une réalité supposée préalable.
Si lon veut des exemples dénigmes, il suffit donc de prendre des exemples de vrais savoirs, et dindiquer leurs objets, autrement dit de prendre des noms propres et de se demander de quelles réalités ils déterminent les " natures " (la morale kantienne, le temps proustien, la contingence sartrienne, etc.)
Quand donc nous disons que lénigme sentend de ce que le savoir ne compte pas, il faut bien entendre cette restriction à partir de la distinction qui est dabord propre au distingué. On soppose ainsi à ce que la réflexion nous enseigne, qui veut nous convaincre que le distingué ne lest pour nous quà lavoir été par nous. Or non seulement cet argument senferme dans la mauvaise foi dune pétition de principe (comment pourrais-je distinguer une chose, par exemple un savoir dun autre paradigmatiquement la philosophie de la science , sinon à reconnaître une distinction qui lui ait déjà été propre ?), mais encore il dénie tout simplement la distinction de ce qui compte et de ce qui importe distinction qui nest rien moins que le champ de la vérité en général. Par conséquent définir lénigme à partir du savoir, dont elle est expressément lexigence, comme ne comptant pas, ce nest surtout pas dire quelle reste une question ouverte destinée à la rêvasserie des adolescents mais cest tout au contraire dire quelle a effectivement reçu un savoir dont cest lautorité qui compte. Rien de plus concret : dans la disposition réflexive, ce savoir prend forcément la forme de la doctrine ; eh bien, une vraie doctrine, cest une doctrine qui nendoctrine personne, par opposition à une doctrine vraie (cest-à-dire en réalité exacte) à laquelle il faudrait se soumettre. Chaque moment du canon philosophique répond à cette exigence. Et certes, on peut définir lendoctrinement par la volonté que le savoir compte, quil décide de tout et de tous. Cest donc en ce sens très précis quil faut définir la réponse à lénigme comme un savoir qui ne compte pas. Seul un savoir irrécusablement réel peut ne pas compter comme savoir. Laissons donc aux historiens des mentalités et des idéologies le soin de voir dans lhistoire de la philosophie une successions de doctrines : on nest concerné par elle quà dabord lavoir reconnue comme une autorité globale (le " canon ") autrement dit quà lavoir reconnue comme une succession duvres : en elle il sagit du travail des penseurs, pas de la volonté des maîtres (même sil y a eu des penseurs qui se sont par ailleurs pris pour des maîtres). A lénigme, luvre est seule en mesure de répondre.
De sorte quon peut aussi bien interroger une uvre en rétablissant lénigme dont elle a été à la fois le respect et la résolution. Plus radicalement encore, on peut interroger un sujet sur lénigme dont il répond par la manière quil a dêtre sujet. Car il ne suffit pas dêtre un sujet pour être un sujet, il faut encore quêtre sujet consiste à assumer la responsabilité dêtre sujet, autrement dit à en répondre. Et de quoi sagit-il alors, sinon dune énigme celle dêtre sujet ? Jen ai souvent indiqué la réponse formelle, fournie par la notion du génie : reconnaître un sujet comme sujet et pas simplement comme individu possédant une subjectivité, cest, si lon peut dire, repérer son génie. Quand on parle de vérité personnelle, celle-ci sentend dêtre, pour un certain sujet, la réponse à la question quil est pour lui-même. Question énigmatique, forcément. Mais cette question, est-ce quelle préexiste à la vérité du sujet cest-à-dire à son uvre dans laquelle il lui est par ailleurs impossible de se reconnaître (puisque létrangeté est le premier caractère de la vérité, laquelle na rien de spéculaire ni donc de spéculatif) ? Bien sûr que non : demandez à un passant dans la rue en quel sens il est pour lui-même sa propre question, et il vous rira au nez. Eh bien à un auteur, non pas à partir de sa réflexion psychologique mais à partir de son uvre, on peut le demander, et on obtiendra la réponse en reconnaissant précisément cette uvre quil aura signée, cest-à-dire dont il aura posé extérieurement à lui-même la nécessité énonciative. Quil ne se soit pas défilé devant la nécessité de répondre, autrement dit quil soit un auteur, atteste de la question. Le savoir de lénigme sentend de cette attestation originelle qui la vérifie (et renvoie donc à lidée dêtre vraiment sujet) : il répond à une question qui par ailleurs ne lui préexistait pas et dont par conséquent on ne peut tirer un principe dintelligence univoque : lénigme dun sujet, ce nest pas son principe ni sa solution mais bien son énigme (quil soit un sujet et non pas un effet-sujet) parce quen celle-ci la question et la réponse ne diffèrent pas, bien quelles ne soient évidemment pas confondues. Savoir, donc, et fait de sa propre distinction avant de se distinguer dun autre savoir, que dès lors on dira commun. Voilà pour l'énigme.
Le savoir commun du mystère : comment il compte
Les auteurs sont des gens qui résolvent les énigmes, mais ils ne lèvent pas les mystères. Par ailleurs (en fait cest la même raison, puisquil appartient à lénigme de vouer le sujet à sa propre vérité) les énigmes sont pour nous des injonctions à penser et donc à ne pas être soi, condition dont les autres reconnaîtront éventuellement quelle était celle de lêtre vraiment. Les mystères non, parce quil appartient aux mystères en renvoyer aux insuffisance constitutives du savoir commun. Cest par exemple la naissance de lunivers physique qui est mystérieuse (et qui le restera quand on désignera sous ce terme linfinité des univers), mystère dont seuls les physiciens approchent à la fois la pertinence et larbitraire et dautant mieux quils travaillent sur des questions plus fondamentales. Si lon accorde cet exemple, on accorde quil appartient essentiellement au savoir lié au mystère quil soit commun (ici la physique). Et commun, cela signifie aussi propre à un champ auquel il est possible à une pluralité de sujets dêtre semblablement initiés. Nimporte quel domaine peut être pris en exemple pour le mystère. Je viens de citer lexemple dun mystère scientifique, on peut citer des mystères religieux (lIncarnation, chez les chrétiens ) voire à la limite des mystères dans les domaines les plus farfelus (que telle série de timbres comprenne une impression spéciale peut être un mystère pour le philatéliste) ou les plus triviaux (quau supermarché tel paquet de lessive coûte un prix très différent selon quon le prend dans le rayon ou " en tête de gondole " est un mystère pour la ménagère). Plus généralement encore, ce que Spinoza appelle la " connaissance du premier genre " atteste du caractère indéfiniment mystérieux des réalités pour lhomme qui se contente de la vie pratique (est-ce quun ordinateur qui renseigne instantanément sur létat des stocks nest pas une chose à jamais mystérieuse pour le simple magasinier ?) Il est donc certain que, contrairement à celle de lénigme, la notion du mystère ne jure pas avec la simple ignorance ni avec la trivialité : le domaine de son objet peut être élevé (science, religion, droit ) mais il ne lest pas forcément, car il suffit quune progression dans le savoir apparaisse demblée aussi nécessaire que vaine, indispensable mais exigeant par ailleurs une révélation, pour quon parle de mystère. Si la hiérarchie des objets ne le concerne pas dans sa notion, il faut dire du mystère quil lui appartient essentiellement de renvoyer à un savoir qui est commun à la fois dans sa réalité et dans le passage à son propre idéal quon désigne sous le nom de révélation. On sait par exemple que la réponse à la question de lorigine de lunivers, quun perfectionnement de nos théories pourra révéler, sera une réponse en termes de physique ou ne sera pas du tout. Impossible que cette réponse soit distinguée parce que c'est encore dexactitude quil devra sagir en elle et surtout pas de vérité. Quand je dis " impossible " il faut évidemment entendre cela en fait et non pas en droit. De fait lunivers est einsteinien dans sa géométrie, quil faut dès lors considérer comme distinguée (Einstein est un auteur et pas simplement un savant : son nom identifie par exemple la nature de lespace cosmique), mais on ne fait de la physique quà ce que cette distinction ne compte pas (on prend les théories dEinstein comme si elles avaient été produites par nimporte quel scientifique). Et certes, on peut comprendre dans les humanités certaines théories scientifiques, en fait peu nombreuses, mais alors il ne sagira plus du tout de science.
La question du sujet du mystère
Il appartient au mystère de relever du savoir commun et par là de valoir pour nimporte qui. Pourtant, on ne saurait parler de mystère sans impliquer lidée dune initiation, qui est celle dune séparation marquante davec le commun des sujets Il y aurait donc un sujet du mystère, distingué de ses semblables sans pour autant être un élu ? Comment aborde-t-il le mystère ?
La réponse est simple : on approche le mystère, alors quon affronte lénigme. Distinction dans le courage, déjà, et corrélativement dans le savoir. Celui qui approche le mystère le fait en progressant dans un savoir qui était forcément disponible (par exemple il fait des études de physique) et qui est par là même commun : inhérent à la position réflexive dun sujet qui doit commencer par se dépouiller de tout ce qui est propre, en attendant une révélation qui ne récusera pas ce savoir mais tout au contraire laccomplira. Dans lénigme, le savoir indispensable est ce qui ne compte pas comme savoir de quelque chose ; autrement dit : ce qui compte dans le savoir nest pas son éventuelle exactitude mais uniquement son autorité. Dans le mystère, linitiation ouvre le sujet à un avenir qui est un avenir de savoir lequel sera par là même réflexivement identifié à la vérité.
On ne pense donc le sujet du mystère, par opposition à lélu qui est sujet de lénigme, quà reconnaître linitiation dans sa dimension de promesse. Cela signifie que linitiation peut bien se poursuivre indéfiniment sans quon puisse jamais parler de vérité, auquel cas la promesse dont la marque est lattestation puisquil ny a de marque quà lencontre de la réalité et que cest précisément à lencontre de la réalité que la promesse doit sentendre naura pas été tenue. Et certes rien ne force la promesse à être tenue Linitiation pourrait donc être vaine, sentendre comme une progression indéfiniment repoussée dans le savoir et ne donner lieu à rien, bref être manquée comme initiation et donc navoir pas du tout été une initiation, si les épreuves quelle comprend nétaient des attestations concrètes de la promesse promesse de vérité, dont la notion soppose donc ici à celle du savoir comme celle de lavenir soppose à celle du futur. Considéré dans son ascèse, linitié sentend donc dêtre nimporte qui et considéré dans les épreuves quil soit traverser, il sentend dêtre marqué par la promesse. Mais promesse de quoi ? De quelle promesse peut-il sagir dès lors quelle sadresse à un sujet parfaitement indifférent ou, si lon préfère et par opposition au sujet de lénigme qui est toujours un auteur, parfaitement anonyme ? Posons la question encore autrement : le sujet qui approche mais qui naffronte pas, de quoi est fait son avenir ? En quoi en somme se demande de quelle vérité il sagit finalement dans le mystère : à quoi est-ce que la révélation donnera accès ?
Nous le verrons peut-être la semaine prochaine.
Retour en haut de cette page