Enigme et mystère (1)
Les énigmes nous parlent et par là nous distinguent du sujet indifférent que nous sommes par ailleurs. Par les énigmes, nous accédons alors à notre vérité, si lon nomme ainsi la capacité de vérité dont, marqués par elles, nous sommes désormais capables. Mais la distinction de soi est aussi distinction davec les autres, puisque chacun est par ailleurs nimporte qui nétant dès lors sujet quà ne pas être nimporte qui. On opposerait donc dune part ceux que les énigmes a marqués de lindéfinie multiplicité des autres, capables de savoir mais non de vérité. Or cette présentation est fausse, puisquelle méconnaît le statut originel de lépreuve et donc de la constitution singulière de chaque sujet : chacun de nous est au moins marqué par lépreuve du langage, dont il nest assurément pas revenu. La confusion du savoir et de la vérité nest donc pas une " inauthenticité " première dont nous aurions à être sauvés, mais cest une désinvolture, et donc une responsabilité radicale.
Quand la réflexion reprend la distinction originellement propre à chacun pour en faire une différence, elle oppose donc non pas une petite élite éclairée à une masse ignorante, mais ceux qui assument la responsabilité dêtre soi à ceux qui ont décidé de vivre comme sil était possible de vivre autrement dit comme si la question du sujet nétait pas celle de sa propre impossibilité. Par là même ils ont décidé den rester au paradigme de la compréhension des choses, par opposition à une vérité qui, pour être précisément celle des choses, ne sentend jamais quen distinction du savoir qui les comprendrait.
Lopposition de la désinvolture et de la responsabilité est donc pour les choses celle de leur compréhension et de leur vérité. Il y a des gens qui ont originellement décidé que la vérité ne compterait pas et qui ne voient donc rien dautre que des réalités plus ou moins compréhensibles et puis dautres qui ne comptent pas pour eux-mêmes et par qui il est alors pensable que de la vérité advienne.
Mais cette opposition entre ceux qui sont capables de vérité et par qui de la vérité est susceptible dadvenir (ce que signifie globalement le terme de pensée) et les autres, comment ne pas en faire une opposition entre des initiés à ce quon nommerait alors la Vérité, avec lhabituelle imposture des majuscules, et les autres qui devraient se contenter du savoir ?
Or cette opposition, difficile à éviter dès lors quon réfléchit la distinction de soi pour en faire une différence avec les autres, elle ne concerne plus lénigme mais le mystère ! Cest en effet le propre du mystère de distinguer entre ceux qui sont initiés et les profanes. Si nous voulons poursuivre notre pensée de lénigme, dont lenvers est la déconstruction des nécessités réflexives, il faut donc que nous barrions davance toute possibilité de confusion entre lénigme et le mystère. Ainsi vais-je répondre à la demande de plusieurs correspondants qui suivent attentivement cette question de lénigme et qui sétonnaient que je ne laie pas encore distinguée du mystère. En quoi cest dun nouvel aspect de lopposition de la vérité au savoir quil va forcément sagir.
Lénigme : les choses qui parlent ont toujours déjà distingué le sujet comme capable de vérité
Lénigme nous parle, et cest ce qui la caractérise en premier. La réciproque est vraie : si une réalité nous parle, alors elle est énigmatique. Les choses compréhensibles sont muettes en elles-mêmes, puisque leur sens est identique à la potentialité de notre savoir : à leur propos, nous avons depuis toujours pris la parole. De lénigme au contraire nous la recevons : il y a du sens, mais il ne saccomplit pas en savoir ; et cest de cette différence du sens irrécusable et du savoir qui viendrait le réifier en un dernier et stupide " cest ainsi " que nous recevons notre place de sujet. Ce qui veut dire tout simplement quil est impossible au sujet dêtre originellement trivial, puisque cest précisément de ne pas pouvoir être trivial que le sens suspendu simpose comme lexigence dune parole. On appelle sujet ce vivant auquel la trivialité est originellement interdite ce vivant qui a donc à être vraiment sujet. Pas de différence, par conséquent, entre cette nécessité simplement inhérente à lidée de sujet (être sujet, c'est avoir à être vraiment sujet) et la reconnaissance dune primauté originelle des énigmes. Par exemple : il faut mourir. Celui qui fait de cette nécessité une parole qui lassume à la hauteur où elle se tient, on dira quil est un vrai sujet. Les autres, ils restent dans la désinvolture davoir depuis toujours bouché avec du savoir ou avec des opinions le gouffre ouvert par lirrécusable en tant quinterpellation (on peut citer, et sans aller jusquà mentionner la grossièreté des consolations religieuses : des théories biologiques sur le vieillissement cellulaire, des théories sociologiques sur le renouvellement des générations, ou des " philosophies " qui incitent à la " sagesse " ou à la " lucidité ").
On advient à soi-même en ne se défilant pas devant sa propre exigence telle quon la reçue de lénigme, cest-à-dire en reconnaissant dans le non-sens du sens la vérité elle-même comme garantie de lénoncé par lénonciation. En effet, avoir raison, ce nest pas tenir un discours exact, représentatif dune réalité à laquelle notre vérité serait de se soumettre au moins intellectuellement, mais cest poser valablement une parole que par là même on dira vraie. En quoi on a donc désigné un statut dénonciation dont il faut nommer " énigme " la pro-vocation.
Toute parole, évidemment, dit quelque chose, profère un savoir. Celui qui na pas fait semblant de ne pas voir les énigmes et dont la parole est par là même valable puisquil répond exactement là où il a été interpellé, il produit aussi un savoir. Non pas un savoir vrai mais un vrai savoir. Cela dit, un vrai savoir est encore un savoir et même, si lon peut dire, un savoir supérieur puisquil porte sur la vérité de son objet quand le tout venant des savoir ne porte que sur la réalité des leurs. Le parangon du savoir distingué est la philosophie puisquil ny a de philosophie que dun auteur et que par philosophie cest toujours la vérité des choses quon entend, contre leur réalité dont soccupe la science.
Lauteur dit la vérité de son objet, par opposition au savant qui en dit la réalité (la vérité de la morale est dêtre kantienne, et par ailleurs elle est une production sociale et individuelle dont on peut exhiber le mécanisme), instaurant par là même un objet en lui-même déjà distingué (si on parle de la morale, on ne parle pas de ce que les sociologues et les psychologues baptisent de ce terme, bien quon ne parle évidemment pas dautre chose). En quoi il répond à lénigme. Sous le nom dautorité du discours, on mentionne donc cette nécessité quil soit distingué par la prise de responsabilité de lénigmatique, avec sa conséquence qui est de dire la vérité de son objet ; on loppose à la validité du discours commun seulement susceptible den dire la réalité. Il y a donc dune part un discours de quelques-un, ceux quon appelle les auteurs, adressé à quelques-uns, ceux qui seront à leur tour à la hauteur de ce qui leur aura été dit (en loccurrence luvre, dans sa réalité irréductiblement énigmatique), et qui dit la vérité ; et dautre part il y a un discours rédigé par nimporte qui (la compétence suffit) à destination de tous, et dont, corrélativement, la mission est de donner la réalité de son objet.
Je reprends ma question : comment ne pas confondre cela avec lopposition de linitié et du profane par quoi nous ne parlerions pas de lénigme mais du mystère ? Car enfin, réfléchir la distinction, qui est toujours celle de la vérité et de la réalité, en différence quon subjectivera, cest bien opposer dune part ceux qui ont fait de la vérité leur affaire (les auteurs et ceux que leurs uvres précisément comme énigmes vouent eux-mêmes à la vérité) et dautre part ceux qui nont même pas idée de cette distinction et qui en restent à la réalité (en quoi ils ont bien raison, puisquil ny a rien dautre !).
Le mystère déborde le savoir alors que lénigme lassume
On qualifie une chose de mystérieuse quand elle nous dépasse, quand elle excède nos capacités de sujets du savoir. Jannonce par conséquent demblée que la question du sujet pour la vérité (le sujet qui est en impossibilité à lui-même autrement dit qui pense) na aucun sens à propos du mystère, lequel concerne ce qui dépasse le savoir, alors que la question de la vérité nest en rien celle de la nécessité dun surplus de savoir. Tout le savoir du monde naboutit pas à une seule vérité, et il ny a de vérité que de sa propre autorité (elle simpose), cest-à-dire sans le savoir. Cependant, si tous les savants du monde ne suffisent pas à faire un auteur, il nen reste pas moins quon reconnaît à la science une autorité qui fait dun énoncé répondant à ses exigences (notamment quant à la détermination de la preuve) un savoir par là même légitime et donc, pour la représentation, vrai. Cela revient simplement à dire que le vrai sujet est le sujet de la science : non pas surtout le sujet cogitant mais ce supersujet, si lon peut dire, dont la science est comme le symptôme. En quoi jai nommé lOccident. Et là, on peut parler de vérité, parce qualors, ne différant pas de la marque de cet Auteur (je ne sors pas de la formule cartésienne), la science est vraie mais comme un texte de Platon ou un tableau de Picasso sont vrais (elle est le génie occidental). Nous nous éloignons un peu de notre question, mais je voulais préciser par là que lopposition de la vérité et du savoir nest pas bêtement celle de lart et de la philosophie dun côté et de la science de lautre, et quon peut parler des réalités dévoilées par la science comme dune énigme, dès lors que la science elle-même et reconnue dans sa vérité et non pas platement identifiée au savoir. Cela dit, quand on considère la scientificité comme allant réflexivement de soi, cest-à-dire comme excluant davance pour le sujet quil soit confronté à sa propre question, il faut dire que le domaine de la science est celui des mystères. Par exemple celui de lorigine de lunivers, qui nest pas du tout une énigme (lénigme, cest quen général il y ait de lêtre et donc de lexistence) au sens où le savoir scientifique lapproche constamment sans le réduire. Quil le réduise un jour et le mystère nen sera que différé dun cran (on passera de la question de notre univers à celle de la réalité des univers).
Le mystère renvoie à lidée que notre connaissance est limitée, quil y a des choses qui la surpassent et quon peut seulement progresser en direction de ces choses, mais jamais les atteindre. Lidée de progression est essentielle à lidée de mystère, et par conséquent aussi lidée dun dépassement de la réalité qui est actuellement la nôtre : progresser vers le mystère, cest être en train de devenir plus soi-même comme sujet du savoir (par exemple plus cosmologiste quand on approche le " temps de Planck "). Il appartient au mystère dêtre déjà lengagement sur un chemin faute de quoi on naurait même pas aperçu quil y avait du mystère, mais en même temps de nêtre rien dautre que cet engagement : le rapport au mystère nest pas de possession mais de cheminement, dapproche.
Contrairement au problème dont le manque de solution tient à notre incapacité ou à notre ignorance, le mystère ne renvoie donc pas à un savoir qui le comblerait, parce quil sentend de ce que le savoir soit de toute manière toujours insuffisant. Dans le mystère, contrairement à ce qui vaut pour lénigme, le savoir compte et il sentend depuis la nécessité que tout savoir est dencore plus de savoir. Sauf que cette nécessité pose une limite, laquelle est le mystère lui-même au sens strict (par exemple un instant zéro, dont on sapprocherait de plus en plus et de plus en plus difficilement). Ce quon peut encore présenter en disant quune progression dans le savoir, et par conséquent dans le mystère qui serait ainsi approché, loin de le supprimer, le ferait encore mieux apparaître comme mystère. On peut imaginer que les personnes les plus savantes soient les mieux à même dapercevoir les mystères de la nature, par exemple, alors que pour les ignorants, toutes les vaches de la nuit sont pareillement noires.
Ladoption de lattitude réflexive nous fait ainsi reconnaître linhérence réciproque du mystère et du savoir : celui-ci natteint jamais celui-là, mais, justement de toujours se poursuivre (chaque découverte pose de nouveaux problèmes), celui-ci est constitutivement orienté vers celui-là. On peut certes concevoir une prolifération buissonnante du savoir (ce qui est le cas le plus fréquent, en fait), mais il appartient à sa notion, parce quelle est celle dune intentionnalité, de viser un objet et par là même den maintenir la transcendance quel quil soit par ailleurs.
Jinsiste sur cette première possibilité de présenter le mystère comme une fonction du savoir ou plus exactement comme la conséquence de son intentionnalité : tout savoir est savoir de quelque chose dont cest la réalité même du savoir que cette chose échappe au savoir. Sengager dans le savoir et le reconnaître comme originellement fait de sa propre intentionnalité, cest la même chose, faute de quoi il naurait pas dobjet.
Il appartient donc à tout savoir dans lequel on sengage quil ouvre à un mystère quon cernera peut-être de mieux en mieux mais dont il est davance exclut quon lépuise, parce qualors il ne resterait plus que le savoir, qui ne serait plus ni le savoir dun sujet ni celui dun objet : personne ne saurait et il ny aurait finalement rien à savoir. Nimporte quel exemple met en évidence cette nécessité. Celui qui sengage dans des études de biologie ne peut pas ne pas souvrir par là même au mystère de la vie, si positive que soit par ailleurs sa mentalité, exactement comme celui qui devient sociologue souvre au mystère de la constitution du singulier par le général, et ainsi de suite. Même les savoirs les plus triviaux, voire les plus sordides, impliquent cela : les études de marketing où il sagit de savoir conditionner la ménagère à acheter le bon paquet de lessive ouvrent comme à leur horizon constitutif sur ce mystère quon appelle la " décision dachat ", et quon peut seulement approcher.
Dès lors admettrons-nous le mystère constitué dune exténuation du savoir et par conséquent son objet dune obscurité quon dira en raison inverse, cest-à-dire progressive : le grand savant aperçoit seul à quel point la nature est mystérieuse, et la poursuite de ses recherches lui fera prendre conscience après coup que cette aperception était encore insuffisante par rapport à ce quil aperçoit maintenant, et ainsi de suite.
Défini par sa corrélation à la progressivité du savoir, le mystère sentend nécessairement de ses propres degrés : il nest pas opaque à la connaissance, il le devient, un peu à la manière dune route dans le brouillard dont on voit les premiers mètres devant les phares de la voiture mais dont on naperçoit très vite plus rien. Ce qui nest pas la même chose que ne rien apercevoir du tout. On se tromperait donc à imaginer les réalités mystérieuses comme simplement opaques ou indicibles, comme faites dun noyau dur dobscurité que notre savoir limité aurait cerné dassez de lumière pour nous faire toucher leur noirceur. Non : les choses mystérieuses ne le sont quà lêtre et en même temps quà le devenir depuis toujours, à mesure que saccroît notre savoir les concernant, précisément de ce quil les concerne.
Il est donc faux de dire que le mystère se distingue lui-même entre du connaissable et de linconnaissable, entre des réalités qui seraient appropriées à nos " facultés " de connaissances et dautres qui leur seraient exclusives, mais il faut dire que le mystère est ce qui est en train dexcéder notre capacité de connaître par opposition à des réalités simplement transcendantes qui lexcèderaient en quelque sorte une fois pour toutes, et dont nous ne parlerions donc même pas. Bref, le mystérieux nest pas le transcendant, mais cest ce qui est en train de transcender. Ne confondons pas exclure le savoir et lexcéder. Or cest la réalité même du savoir comme intentionnel et " objectif " quil soit en même temps la thèse de son propre excès autrement dit du mystère !
Dun point de vue subjectif, les choses mystérieuses relèveront bien plutôt du doute ou du soupçon que de la simple alternative savoir / ignorer. On pressent quelque chose, par opposition à lapercevoir mais on peut apercevoir à quel point une chose est mystérieuse, ce qui est tout simplement en mesurer le savoir par la négative. Et cela, cest la stricte corrélation de la nécessité pour le savoir dêtre intentionnel, cest-à-dire dêtre le savoir déjà réel dun objet dont on affirme par là même quil continue déchapper ce qui est donc sa transcendance comme échappement et non pas comme étrangeté. Et léchappement au savoir, si le propre de celui-ci est dassurer les significations, cest ce quon traduit par la notion dambiguïté. La nature du mystère réside à la fois dans son caractère insaisissable et dans son ambiguïté, lesquels sont en réalité le même puisque notre progression dans le savoir est forcément ressentie comme un éloignement de son objet dune part (cest le marcheur qui voit que lhorizon séloigne toujours : pour le sédentaire, il est fixe) et comme la non assurance dunivocité des significations qui lui sont attachées dautre part. Et certes, le savoir ne comprend son objet quà le rendre univoque nécessité dont lenvers (éloignement constant et ambiguïté) produit donc le " mystère ".
Il est impossible que nous ne réfléchissions pas lambiguïté propre au mystère à partir de limpossibilité pour le savoir de jamais produire une signification définitive et donc de limpossibilité quil ne produise pas, en quelque sorte à titre deffet dhorizon, un télos indicible et matériellement fait dambiguïté.
Nous venons de penser le mystère comme lenvers nécessaire du savoir. En quoi cest de notre réflexion quil sagit forcément. Nous nous demanderons la prochaine fois si nous pouvons contourner cet apport et, au-delà de la déconstruction du mystère comme fonction du savoir, reconnaître son effet que dès lors nous opposerons à celui de lénigme.
Leffet de lénigme, cest lélection. Celui du mystère, c'est linitiation. Voilà une distinction qui donne à penser.
Je vous remercie de votre attention.
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