Les petites et les grandes vérités.
Il y a énigme quand un savoir est exigé et quand sa fourniture fait apparaître que ce nétait pas ça, mais que ce nétait pas autre chose non plus. Lénigmatique insiste et cest de son insistance, toujours contre le savoir auquel il renvoie par ailleurs, quil se reconnaît. Il ne laisse pas tranquille comme une question peut le faire, dès lors que nous y avons répondu ès qualité. Lénigmatique qui exige une réponse rend impossible le discours de l" en tant que ", et cest par conséquent depuis sa propre distinction quon peut en prendre la mesure (sinon il y a une aporie ou un mystère) et surtout y répondre. Bref, on appelle énigme cela qui réclame une réponse distinguée. Lénigme et la distinction sont en définition réciproque lune de lautre, de sorte quon peut imagier des degrés de réponse qui auraient en commun de navoir pas cédé sur cette exigence. Disons-le clairement : les réponses à lénigme vont du mot desprit à luvre. On appelle énigme le réel corrélatif de cet espace.
Puisque lénigme en appelle au sujet comme tel et que celui-ci sentend dabord de sa responsabilité envers le fait même dêtre un sujet, il faut reconnaître dans les extrêmes quon vient dindiquer comme des balises pour la corrélation de lénigme et de la responsabilité. Je le dis autrement : toute responsabilité sentend comme réponse à une énigme, et cest par conséquent aux plus hautes énigmes que répond la plus haute responsabilité.
Ainsi poserons-nous que répondre aux plus hautes énigmes par un simple mot desprit, pour élégant quil soit, est un signe de désinvolture, de même quil y aurait de la lourdeur si lon prenait tellement au sérieux une énigme comme celle quon trouve parfois dans les définitions de mots croisés, quon y réponde par quelque volumineux traité de métaphysique. Mais bien sûr une simple plaisanterie est parfois loccasion de découvrir une énigme grave et décisive, quon naurait jamais aperçue autrement, comme peut-être dans lexemple qui va suivre. En somme et comme partout il y a du lourd et du léger dans les énigmes, et cest à en prendre la mesure quon advient à une vérité dont elles sont à chaque fois lindication. Cest quil y a de petites et de grandes vérités, et parfois de grandes vérités dissimulées dans les petites.
Faire de grandes vérités avec de petits mots
Les énigmes ne disent pas des absurdités mais des impossibilités. Si je prends la fameuse définition de Robert Scipion (sauf erreur dattribution) " faire du neuf avec du vieux ", on voit bien quelle énonce quelque chose quon na pas la possibilité de faire, puisquune rénovation, comme dans lexemple dun logement ancien quon met aux normes actuels du confort, sentend précisément dexclure que le neuf soit le résultat : il reste au moins les murs, de sorte que rénover consiste à faire advenir comme neuf. Or ce nest pas du tout la même chose, de même quadvenir " comme maître et possesseur de la nature " ne consiste pas à faire de larrogance volontariste le principe de toute entreprise humaine, si cest bien dêtre marqués par linfini que nous sommes humains, chez Descartes (inintelligible, selon moi, si lon ne fait pas de la corrélation entre ce " comme " et la problématique de la " marque de louvrier sur son ouvrage " le pivot de son oeuvre). La résolution de lénigme cruciverbiste consiste presque toujours, on le sait, à passer dun plan à lautre. Ici " nonagénaire " répond à lexigence en obligeant à entendre tout autrement les deux termes de " neuf " (chiffre) et de " vieux " (âge de la vie), que leur simple opposition faisait immédiatement entendre comme lindications dune qualité objective (le statut réel dune chose évidemment sujette à lusure ou dont le concept exclut quelle soit valable longtemps paradigmatiquement : un appareil).
Dans le passage dun plan à lautre, on reconnaît un supplément qui interdit au savoir de valoir quand bien même il reste satisfaisant : rien nest plus banal que de dire nonagénaire la personne dont la vie a déjà duré neuf décennies, mais lénigme tient à ce que cette banalité sentende depuis lopposition neuf et vieux (et non pas, par exemple, depuis lopposition neuf à huit) le second terme renvoyant à un rassemblement que la disjonction du premier ne permettait pas dattendre. Ici " vieux " désigne le statut dusure et donc dobsolescence dune réalité dont on aperçoit avec effarement quelle peut être une existence humaine déjà la nôtre.
On assiste bien ici au dédoublement de la question des vérités : dune part il y a les équivocités du langage et les effets détonnement (donc de subjectivation) quelle produit ; et ici se trouve une " petite " vérité, qui est celle dune réalité propre du langage que nous imaginons souvent ployer sous notre volonté de signification ; on en trouve une autre, un peu plus grande, quon pourrait notamment réfléchir en disant quon ne pensait absolument pas ce que pourtant lon disait en récitant la définition, de sorte que la vérité de ce quon dit nest en rien dans lintention que nous mobilisons pour le dire, puisque cest justement à rester prisonnier de ce que nimporte qui (donc nous) aurait pensé (lhistoire de la rénovation ) quon passait à côté de lessentiel. La distinction propre au sujet de lénigme affleure par conséquent. Dun autre côté, lidée quune existence humaine soit progressivement frappée dobsolescence, c'est une réalité qui suscite chez ceux qui réfléchissent un peu non seulement la conscience dune incommensurabilité de la dignité et de la capacité, mais surtout celle de la dignité et de la nécessité de la reconnaissance dès lors que celle-ci est, comme dit Ricoeur, inséparable de la " capabilité ". Quest-ce en effet que reconnaître quelquun qui nest plus capable de rien, notamment dadaptation à la réalité, mais dont il est par ailleurs catégoriquement exclu de jamais contester la dignité ? Le grand âge dun homme ne force-t-il pas les autres à faire pour eux-mêmes semblant de confondre la dignité dont les manifestations de tenue physique, intellectuelle et morale ont disparu, et lidée de la dignité ? La reconnaissance dun être en déchéance ne brouille-t-elle dès lors pas lopposition évidente de la personne et de son idée dont sa mort avérée réintroduira la parfaite séparation ? Un vieillard qui nest plus capable de rien inventer comme acte de parole, voire même de se saisir dans sa propre identité reste absolument une personne humaine mais on ne peut plus distinguer clairement entre la réalité de la personne et son idéalité. Je dirais même quon ne le veut plus et que ce refus produit en nous un effet de gouffre quen général nous nous appliquons soigneusement à effacer par toutes sortes de considérations bien pensantes et moralement inattaquables.
Dans cet excès, le sujet apparaît comme étant sa propre question. Car enfin, quen est-il de moi parlant, si le sens spontané que je ne peux pas ne pas donner aux mots quon madresse et que jemploie nest pas le bon ? Quen est-il de moi qui suis un sujet, si je dois quelque jour nêtre plus jamais capable de rien (par exemple reconnaître mes proches quand ils viendront me voir), noffrant dès lors à la reconnaissance dautrui que lobligation daffirmer à mon propos une identité dont tout le monde verra bien quelle ne concernera plus personne ? Quest-ce quêtre toujours soi, sil nest plus possible dêtre encore soi ? Questions abyssales assurément, où chacun est interpellé comme sujet et non comme sachant.
On pourrait poursuivre la réflexion et découvrir encore dautres vérités grandes et petites, à loccasion de cette énigme qui, pour elle-même, ne demandait quun mot desprit, une brusque intersection de champs lexicaux quil appartient à la représentation courante de maintenir séparés quelque chose en somme attestant que le savoir (ici que neuf soppose habituellement à vieux) ne comptait pas.
Déchirures et ruptures du monde
Les grandes vérités sopposent aux petites de récuser lévidence du monde, simplement trouée et localement mise à mal par celles-ci. Toutes ont la même phénoménologie, qui est celle de lénigme depuis les petites énigmes quon trouve inscrites sur les emballages de bonbons jusquà lénigme dexister et à lénigme dêtre soi et lénigme quil y ait en général quelque chose et non pas plutôt rien. Et peut-être, à part, lénigme de chaque visage où se dit une évidence irrécusable, celle dune certaine légitimité de vivre dont il est par ailleurs impossible que nous nous lapproprions pour la partager
Des déchirures vites suturées par un mot desprit pour les petites énigmes, des impossibilités locales que le monde soit monde pour les grandes et traitées par la philosophie (cest-à-dire par la métaphysique en tant quil est impossible dêtre un métaphysicien sans être un philosophe). Et puis à titre dhorizon ou de limite, lénigme impensable dont leffet serait limpossibilité définitive pour létant de sinscrire dans lhorizon du monde : une chose qui rendrait définitivement fou parce quon aurait reconnu à cause delle limposture originelle du sens Il ny aurait plus que la vérité comme sens absolu sans quon puisse la reconnaître comme distinction de la réalité comme si linfini se mettait à sentendre de lui-même, hors dun fini dont il est en réalité (cest-à-dire pour la réflexion) linconsistance.
Ces différences nous sont familières au moins formellement, parce quelles explicitent ces différences de degrés que nous reconnaissons en parlant des génies. On sait que par ce terme, on nentend rien dautre que la singularité dêtre soi, telle quelle simpose éthiquement : celui quon nomme " génie " est simplement celui qui na pas cédé à la nécessité commune dêtre un sujet commun, autrement dit qui na pas cédé sur la nécessité, pour être un sujet, de nêtre pas nimporte quel sujet. Notion exclusivement éthique, par conséquent, dont le paradoxe est de donner lieu à des différences que nous nous représentons comme des différences de degrés, comme sil y avait des degrés dans la vérité.
Ce nest bien sûr pas le cas, mais les hiérarchies que nous établissons forcément entre les auteurs dit ces différences : à chaque fois un génie est reconnu, cest-à-dire une réponse irrécusablement énigmatique à lénigme dêtre soi, et la réflexion reconnaît à celui-ci dêtre supérieur à celui-là (par exemples Bach à Chopin, Picasso à Bonnard, Hegel à Malebranche ) parce quil est plus possible de vivre avec celui-ci quavec celui-là. On peut imaginer par exemple la sidération définitive dun lecteur qui serait enfin kantien, hégélien ou sartrien : définitivement asservi à un signifiant, ce nom propre adjectivé, qui signifierait tout.
Tel est le critère en effet, si la vérité nest pas un autre savoir que le savoir, si lexistence nest pas une autre vie que la vie mais seulement leur distinction. Certains sont loin de la limite que jindiquais, celle de la folie absolue qui sabattrait sur lauditeur ou le spectateur, et en ce sens ils rendent la vie toujours encore possible, trouée seulement dune vérité dont ils ont été lapport. Dautres par contre sont proches et ce sont les plus grands, au sens où la grandeur (celle du sublime) est lappel à une perte de soi dans linfini, alors même que par infini ce nest pas une réalité positive quon entend (un suprasensible) mais uniquement limpossibilité que le fini soit ce qui compte. Les plus grands sont ceux qui montrent le plus que le fini ne compte pas et cest cela quil faut nommer perte, au sens où cette impossibilité est tout simplement limpossibilité de continuer à vivre, de croire en la vie comme jeu valable du savoir. Les autres aussi montrent que le fini ne compte pas, puisquils donnent de la vérité et quil ny a de vérité dans les choses quà lencontre de leur réalité ; mais enfin, de lavoir reconnu rend malgré tout la vie encore possible possible à peu près, dans la claudication, dans limpossibilité que le monde tienne debout.
Le monde ne tient pas debout, daccord, mais enfin, localement et à condition de ne pas regarder de trop près, on peut faire semblant que si. Eh bien les plus grands sont ceux qui rendent cette semblance (presque) impossible : soit quon sasservisse définitivement à leur nom adjectivé comme le signifiant qui manquait pour que tout soit tout, soit au contraire que rien ne soit plus jamais à la mesure de la vérité dont il aurait suffit quils établissent la figure. On ne peut pas vivre dans linsignifiance de tout sauf un. Or les plus grands font apercevoir cette impossibilité-limite. Les plus grandes énigmes aussi.
Lexclusivité tautologique de la vie et de la vérité, on comprend maintenant que cest à partir de la force relative des énigmes quil faut la reconnaître.
Cela peut sentendre à partir de lesprit, mais aussi sans lui. A la fois parce que toute uvre est une énigme plus ou moins supportable au vivant (la plupart des personnes ne supportent pas les uvres et " zappent " immédiatement dès quils soupçonnent que lune dentre elles pourrait ne serait-ce quêtre évoquée) et parce quil y a du vrai dans la nature, comme je lai souvent dit à lencontre du préjugé réflexif qui voudrait faire de la vérité une fonction exclusivement liée au langage. Mais la vérité nest pas une fonction, justement.
Je vous remercie de votre attention.
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