Lénigme comme sommation dun passage
Penser limpensable, cest notre question : quand on lentend dune manière pratique, on désigne la philosophie, et quand on lentend objectivement on désigne lénigme. Il revient au même de dire que lénigmatique est limpensable cest-à-dire lobjet propre de la pensée, et de dire quil est ce qui appelle le sujet à lui-même puisquon nest sujet quà son propre encontre.
Cet appel est une sommation. Rilke en a donné le paradigme : il est impossible de reconnaître une réalité énigmatique sans entendre par là même : " Change ta vie ! " Jinsiste pour dire quil ne sagit pas dun moment extérieur, le signe dune mauvaise conscience ou dun désir de changement personnel dont lexpérience, notamment esthétique, aurait permis de prendre conscience (éventuellement de manière projective) : la reconnaissance de lénigme nest pas une expérience mais une épreuve, quelque chose dont on ne se remet pas. Ainsi lénigme ne diffère pas dun appel au sujet de lépreuve comme tel, celui qui est désormais un autre, et qui soppose ainsi au sujet de lexpérience qui est toujours le même. Il est impossible de reconnaître une réalité pour énigmatique sans par là même avoir déjà compris que celui quon est désormais se trahirait, sil faisait semblant dêtre en vérité le même quil est toujours en réalité autrement dit sil arguait de la non différence de la vérité et de la réalité, hors de quoi il est en effet exclu dexpérimenter quoi que ce soit, pour rester dans sa propre possibilité cest-à-dire pour ne pas penser. Car bien sûr, cest toujours du sujet de la pensée quil sagit dans cette interpellation aussi familière quétrange quon nomme lénigme.
Or le sujet de la pensée, le sujet de la vraie solitude (non seulement sans les autres, mais encore sans le savoir et surtout sans soi-même), cest le sujet de la vérité et donc aussi celui dun réel dont rien (à commencer par le sujet lui-même) ne saurait justifier lexistence. Car la question de la vérité est avant tout celle de leffet de contingence et du sujet qui sen trouvera marqué et par là même marquant.
Si lon reconnaît à chaque fois comme énigmatique une contingence qui simpose contre la réflexion qui est toujours celle des justifications, autrement dit si lon reconnaît comme énigmatique tout ce qui récuse que lexistence singulière soit normale (quand on a établi les nécessités, on juge quil est bien normal quexiste ce qui existe !), on se trouve amené à considérer lénigme comme la sommation adressée à un sujet quil se quitte lui-même lui qui est sujet de la réflexion cest-à-dire de lévidence des existences. En somme la question concrète posée par lénigme est la suivante : quon passe de lévidence dexister à lénigme dexister, et que ce passage se fasse pratiquement. En quoi on nentend donc pas un changement détat dâme ou de disposition subjective mais un travail.
Une sommation à travailler étrangement
Lenjeu de la pensée nest jamais le savoir mais la vérité. Lénigmatique est demblée identifié au vrai parce quil donne à penser. Donner à penser concerne le vrai comme tel. Son corrélat subjectif, autrement dit laccueil de cette donation, nous avons que cela sappelle méditer (par opposition à réfléchir). Lénigmatique se reconnaît donc à ce quil fait méditer et par là même à ceci quil pousse à travailler.
Ce qui ne nous met pas au travail na pas droit au titre de vrai, ni par conséquent à celui dénigme (au mieux cest lidée quil y aurait une énigme ), car comment pourrait-il y avoir de la vérité autrement que comme enjeu de la pensée, laquelle, justement dêtre sa propre impossibilité, ne sentend que de son propre excès ? Lexcès de la pensée sur elle-même, cest la pensée, dont il est par conséquent exclu quon fasse un moment subjectif, pour ne pas dire une " fermentation du cerveau " (Hegel).
Lidée est très concrète : tout le monde sait que linvention, de quoi seulement il peut être vrai quon soit sujet, se fait exactement là où le geste jouit dune autonomie quon ne saurait lui refuser puisquà cet instant il ny a personne pour avoir la possibilité de le faire. Quand les personnages dun romancier lui imposent des caractères ou des comportements dont il voit par ailleurs quils mettent en péril le livre quil avait la volonté décrire, mais avec quoi il doit faire désormais, force lui est bien de reconnaître quil est alors sa propre étrangeté, les personnages nétant après tout que des productions de son esprit. Tous les romanciers parlent de cette étrangeté, et lon connaît même des auteurs (Montalban, entre autres) qui font de la lutte entre les personnages et lauteur le ressort dun travail dont le décentrement narratif figure limpossibilité que la pensée se constitue dêtre pour soi. Or ce décentrement dont lexpression " il faut bien faire avec " dit à la fois la familiarité et létrangeté, il indique un sujet dont la distinction davec soi est précisément celle que lénigme est au savoir dont elle est par ailleurs lexigence.
Car cest bien de répondre aux énigmes, et seulement ainsi, quon advient à sa propre distinction, si lon désigne ainsi le sujet qui pense à partir de limpossibilité que le sujet présent à lui-même et surtout à son savoir pense jamais. Car enfin, si les énigmes nous font méditer, limpossibilité de jamais confondre méditer et réfléchir oblige à reconnaître que le sujet que par elles nous auront été ne sentendra jamais quen distinction du sujet que nous étions. Cest toujours pour la pensée comme telle, en excès à la possibilité représentative quelle peut par ailleurs être pour elle-même, quil y a des énigmes. Pour lintelligence, il ny a jamais dénigme mais des mystères (des maladies dont on ne comprend toujours pas le fonctionnement, des formations repérées sur des planètes éloignées et qui sont incompatibles avec les connaissances géologiques actuelles ), ou bien des apories. Les réalités énigmatiques sont faites de cet oxymore quil y a quelque chose à comprendre et quensuite, quand on a tout compris, eh bien on na toujours rien compris. Mais évidemment, il faut dabord avoir tout compris, comme on le voit de ce que les métaphysiciens naient jamais cédé sur la nécessité dapporter une réponse concrète et réelle aux " grandes questions " une réponse à laquelle nous nous asservirions (nous deviendrions des disciples) si nous confondions le savoir effectivement apporté (ils sont métaphysiciens) avec la vérité (ce sont des auteurs). Lénigme appelle du savoir et se reconnaît pourtant à ce que celui-ci apparaisse, une fois sa production avérée, comme ce qui na jamais compté de sorte quau sujet du savoir appelé par toute question répond en impossibilité un sujet dont on ne dira que par après quil a été celui de la pensée. La distinction dont la philosophie est le modèle réflexif (elle est le savoir distingué en tant que tel, par opposition à la science qui serait le savoir commun) renvoie par conséquent à lirréductibilité dun faire où ce soit lénonciation, et non pas une réalité supposée extérieure et commune, qui constitue la garantie de lénoncé. Puisque le philosophique est lénigmatique réfléchi, tout cela signifie très concrètement que lénigme ninterpelle un sujet qui lui réponde quà ce que cette réponse sinstitue de garantir dans son énonciation la légitimité de son énoncé. Bref, il ny a de réponse à lénigme quà ce quelle fasse autorité.
Et certes, lire les auteurs peut se traduire ou bien par une croyance qui en fera rétrospectivement des endoctrineurs et actuellement de nous des endoctrinés, ou bien par une mise au travail de la marque quils auront laissée sur nous. Dune manière générale, on nomme " culture " le second terme de cette alternative où se dit la nécessité éthique dun passage. Léthique de ce passage est alors la nature de la culture, si lon refuse de confondre cette dernière avec une quelconque sédimentation des significations anthropologiques.
En quoi cest léthique de lénigme quon pointe là, telle que sa réflexion dans lordre philosophique (toute énigme appelle la réflexion comme une philosophie et non pas comme une science, et dautre part il ny a de philosophie que des énigmes) permet de la poser. Bref, nous comprenons quil est éthiquement impossible, si nous avons raison de définir le fait dêtre sujet par la nécessité de le devenir (ou encore de définir la responsabilité par la nécessité quelle porte dabord sur le fait même dêtre responsable) de reconnaître une énigme sans par là même se trouver toujours déjà engagé dans une production qui reste elle-même énigmatique, tant dans sa nécessité (pourquoi travailler alors quon pourrait profiter des belles choses de la vie ?) que dans son résultat (ce quon aura fait, de toute façon, ne nous comblera pas bien au contraire !)
Passer le savoir
Lénigme est une question cest-à-dire une exigence de réponse. On peut entendre bêtement cette exigence, comme le ferait quelque Monsieur Homais en expliquant à quel mécanisme cellulaire ou moléculaire correspondent le vieillissement et la mort. Refuser cette bêtise, comme lont toujours fait ceux qui ne reculent pas devant les énigmes, on vient de le dire que cétait y répondre en faisant autorité : non pas en imposant un savoir quil serait particulièrement difficile de surpasser (comme sil nappartenait pas à la nature du savoir quil soit son propre dépassement, toute découverte faisant demblée apercevoir de nouvelles difficultés), mais en proposant une réponse qui soit finalement de nature méditative et non pas réflexive ce quil ne faut donc plus entendre comme une exclusivité mais bien comme le passage éthique dont je viens de parler. Car si les réalités qui font réfléchir (lexpérience) sopposent à celles qui font méditer (lépreuve), il est bien certain quune exigence de savoir ne peut faire léconomie, précisément, dune réponse en termes de savoir. Sauf quon soutient lénigme à ce que ce savoir soit lui-même à sa mesure ! Ce qui signifie que comme savoir il doit, une fois avéré, faire méditer. Qui ne médite par exemple sur la nécessité en lisant Spinoza, ou sur lexpression en lisant Leibniz ? On voit bien que ce moment de vérité subjective de la lecture nest possible quà partir du moment où la doctrine a été admise, non pas à la réflexion (ce que ferait quelque spécialiste de lhistoire des idées, par exemple) mais bien au contraire à la méditation.
Admettre le savoir à la méditation cest rendre justice à son audace si lon nous accorde de désigner par ce terme que son auteur nait pas reculé devant les énigmes en y voyant damusant paradoxes ou des apories quun surcroît de logique doit un jour ou lautre permettre sinon de lever du moins de cerner dans une nécessité formelle qui la désamorcera complètement. (Exemple : " oui lincomplétude est une propriété des systèmes formels en général, quon peut dune certaine manière mettre elle-même au calcul ")
Lautorité, on le comprend maintenant, réside dans le passage du savoir. Le modèle en est bien entendu que les métaphysiciens soient des philosophes. Une réponse qui ne ferait pas autorité comme les textes du canon le font, pourrait bien manifester un grand savoir ou une grande intelligence, elle nen constituerait pas moins (et dautant plus) un déni : elle serait autorisée du savoir ou de la place de celui qui la profèrerait, et par là dun anonymat dont lénigme est expressément lexclusion, puisque cest au sujet singulier, celui de lépreuve et non pas de lexpérience, quelle en appelle.
Dailleurs même dans lordre du savoir positif, la singularité de cette mise au travail est reconnue : à chaque fois quil est impossible au savoir de se donner comme anonyme, cest-à-dire comme tenant son autorité du sujet transcendantal (avoir raison, cest penser ce que nimporte qui sous entendu : libéré des déterminismes forcément particuliers penserait), nous pointons quil reconnaît lirréductibilité dune dimension énigmatique. Jai souvent parlé des " natures " nominales des choses de la philosophie (la morale kantienne, la durée bergsonienne .) pour indiquer, à travers le passage du savoir qui les concerne, lindistinction de leur caractère énigmatique et de lautorité qui répondait à ce caractère. Mais cette indistinction, on en retrouve les traces en sciences quand on dit par exemple que la gravitation est newtonienne ou la géométrie de lunivers einsteinienne. Allons même plus loin et reconnaissons que dimension de lénigme simpose au cur même de son exclusion, je veux dire dans lexpérience, dont la notion sentend (avec larticulation réciproque dont jai déjà parlé) à lencontre de celle de lépreuve. Les expériences décisives, comme telles, ont forcément gardé quelque chose dénigmatique et il est par conséquent impossible quelles ne soient pas attachées à quelque autorité autrement dit à quelque nom propre qui, comme passage du savoir, réponde à lénigme et non pas au mystère ou à laporie. On peut aller jusquà ce comble de la nécessité quon appelle l " effet ", en tant quil peut manifester un certain caractère décisif (il nest pas une simple conséquence bien que par ailleurs il ne soit rien dautre) et qui, par là même, conserve encore quelque chose dénigmatique (courbe de Gauss, effet Doppler, etc.). Et il est bien certain que si Lacan reconnaissait à sa catégorie du " réel " le statut dêtre son " unique invention " (sans parler de tout le reste évidemment), il lui reconnaissait un caractère décisif, autrement dit une dimension dénigme (notamment à travers la question du symptôme) que lattachement de son nom propre aurait signifié.
Dexiger un savoir qui lui rende justice, lénigmatique interpelle celui qui pense là où le savoir dont il est par ailleurs le producteur manque encore, cest-à-dire là où ce producteur est désormais sans recours vraiment seul. Doù cette évidence que la résolution des énigmes nest pas laffaire des savants, mais uniquement des inventeurs : des gens qui ont passé le statut de sujets du savoir. Tautologie, en somme, puisquinventer consiste à répondre à lénigme comme énigme. Dire que le sujet sentend en extériorité au savoir qui lassurerait de lui-même, cela signifie par conséquent que linvention répondant à lénigme est par là même invention du sujet par lui-même. Il ne savait pas quil était capable de dire ce quil vient de dire et en réalité il ne létait donc pas. On appelle " auteur " le sujet qui fait ce quil navait absolument pas la possibilité de faire. Voilà à quel passage lénigme oblige.
En quoi on identifie lauteur à son acte (par opposition à laction, qui na jamais été réelle quà dabord avoir pu lêtre). Si nous reprenons le paradigme de la philosophie comme réflexion de lénigme (réflexion elle-même énigmatique, on comprend maintenant pourquoi), il faudra reconnaître la mise au travail dans cet acte de pensée que, tautologiquement, on désigne comme le " concept ". Deleuze disait que chaque philosophe se caractérisait par un certain nombre de concepts, en général plutôt petit. Je dis alors quil sagit à chaque fois de la réponse (dès lors énigmatique) à une énigme qui laura interpellé non plus comme sujet (universel) du savoir désormais passé mais par là même comme sujet (singulier) de la pensée.
Cest ainsi que nous nommerons concepts ces actes de pensée, comme tels exclusifs de tout savoir puisquon ne pense quà ne pas savoir et donc de toute finalité, alors même que la notion de concept est précisément celle du savoir. Parler des concepts de tel ou tel auteur, cest expressément se référer à ce passage du savoir. Eh bien cest ce concept qui est le surplus de savoir propre à lénigme, si lon nomme ainsi une signification indubitable qui nen soit pourtant pas une. Ou, si lon préfère, une signification qui ne sembarrasse plus dêtre du sens (comme une philosophie ne sembarrasse pas dêtre cette métaphysique en quoi sa réalité consiste par ailleurs), parce que cest de lénonciation et non pas dune réalité extérieure ou dune place dans le système des échanges quelle tiendra sa garantie.
Poursuivant lexploitation du paradigme de la philosophie comme réflexion de lénigme, on peut donc concrétiser cette indication en opposant le concept à la notion qui renvoie, tout au contraire, à la désinvolture de se contenter du savoir quand la question qui se pose est celle de la vérité. Ainsi parlera-t-on de la notion dexistence chez Sartre quand on fera un cours dhistoire de la philosophie ayant à montrer comment il en est venu à ce terme et ce quil en a fait ultérieurement (il faut des milliers de pages pour passer de la " pâte des choses " à la passivité de la conscience ). Pour le professeur (le sujet autorisé de son savoir), il y a donc des notions cest-à-dire des unifications dans le savoir ; mais pour le philosophe (le sujet qui nest plus que le bord de savoir de son propre gouffre autrement dit le sujet qui ne sautorise désormais que de lui-même), cest tout le contraire : il y a des actes de pensée, que dès lors il faut nommer des concepts.
Quand donc nous disons que lénigme est lexigence dun savoir irrécusable quon pourra constater après coup (qui oserait dire quon napprend rien de lexistence en lisant Sartre, rien de la morale en lisant Kant ?) mais dun savoir nen est pas réellement un parce quil nacquiert pas ce statut principiellement sédimentaire propre à tout savoir, c'est pour poser, à partir du paradigme de la philosophie comme réflexion de lénigme, quil appartient à celle-ci dêtre la donation dun concept là où, de lextérieur, on aurait voulu y voir celle dune notion (celle de contingence, celle de la priori, et ainsi de suite). Cest quon refuse habituellement de penser lénigme pour ce quelle est : un effet de vérité explicité par la réflexion comme lindistinction de la production dun objet vrai (ce nest pas la réalité de la morale quelle soit kantienne : cest sa vérité !) et dun vrai sujet (avant son travail Kant était nimporte qui, maintenant il est lui-même).
On traduit la nécessité que le savoir de lénigmatique soit toujours déjà passé en disant que le savoir qui y répond est désormais un vrai savoir. Jinsiste sur cette mention de lépreuve appliquée non plus à un sujet personnel, mais au savoir lui-même et comme tel. Lidée du canon comme rassemblement des textes qui comptent dit expressément ce passage : ne peut compter que ce qui a été préalablement marqué, ce qui vaut dêtre non pas ce quil est mais de sa marque même (le vrai nest pas du réel amélioré, pour le dire trivialement). Comme mise au travail philosophiquement réfléchie lénigme est le savoir de cette indistinction de la vérité et du savoir quon signifie par vrai savoir (par opposition à savoir réel).
Cela signifie quil est impossible de reconnaître une réalité pour une énigme sans par là même reconnaître que la question de sa vérité (et non pas celle de sa réalité, quon laissera aux savoirs serviles cest-à-dire producteurs d" en tant que ") est notre question notre question de sujet. Voilà le passage, très concrètement : que nous ayons reçu dune certaine réalité la nécessité de ne pas céder sur lénigme que nous sommes depuis toujours pour nous-mêmes.
Je vous remercie de votre attention.
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