Vux
Je présente tous mes vux pour cette nouvelle année à ceux qui trouvent quelque intérêt à suivre cet enseignement. Je madresse non seulement à ceux dentre vous qui sont mes correspondants habituels ou occasionnels, mais aussi à ceux que je ne connais pas et auxquels jespère que mon travail apporte aussi parfois quelque occasion de méditer. Je souhaite très sincèrement que lannée qui souvre soit profitable à tous, quelle nous voie tous progresser sur le chemin qui est singulièrement le nôtre : quelle voie chacun suivre sa pente pourvu que ce soit en montant, comme disait Gide.
Car ce nest pas à vouloir atteindre un idéal commun quon advient à soi-même, mais au contraire à sinstaller là où lon était depuis toujours : à sa propre souffrance de sujet singulier bref, et comme on dit en psychanalyse : au lieu de son symptôme, point dinsistance inouï de la vérité dans la vie. En effet ce point est par là même le lieu de linvention du savoir donc pour nous le lieu de la philosophie, qui nexiste que comme savoir inventé : savoir qui ne soit pas la révélation de quelque vérité tapie de toute éternité dans lordre des choses et quil faudrait mettre à jour, mais au contraire savoir quil faut reconnaître comme vrai de ce quil sinscrive très précisément là où la vérité nest pas le savoir ! En ce lieu, un savoir naît dont le nécessaire des énoncés est autorisé de limpossible de lénonciation. Contre les tenants de la normalité et du service des biens, il faut rappeler que hors du symptôme et donc de la névrose, linvention est tout simplement exclue : on peut passer sa vie à chercher, on ne trouvera jamais. Car entre chercher et trouver, il y a une différence radicale de position subjective : " Jai bien vu les gens qui cherchent, disait de Gaulle après sa visite du CNRS. Mais où sont ceux qui trouvent ? ". On peut indiquer cette différence en rappelant que la nature du savoir nest pas dêtre une exhumation permettant des reflets mais une invention, puisquil relève de lesprit en tant quil borde le réel, et que par " invention ", cest précisément une réponse comme bordant le réel quon entend ! Foin donc des critiques psychologisantes qui catégorisent lénonciation des philosophes comme névrotique puisquelles manquent lessentiel, à savoir que cette névrose, dont en effet la pensée de chacun est souvent lexpression caricaturale, eh bien, elle est la production même du savoir quand elle est non pas subie mais mise au travail. Cest ce qui a lieu quand la plainte commune et la demande de conformité collective, autrement dit danonymat et de sommeil, ont fait place au réveil dune parole qui est dabord étrangère à celui qui la profère parce quelle est alors, comme disait Lacan, " une alternative à la débilité " de la pensée qui ne peut pas ne pas être métaphysique. Ce qui revient plus simplement à dire que lidentification au symptôme permet quon pense effectivement ce qui a pour nature dêtre impensable. Alors je pose la question : de quoi est-ce donc la description exacte, sinon de la philosophie ?
Souhaitons-nous donc paradoxalement les uns aux autres daccentuer nos névroses et de ne pas en guérir, pourvu quelles soient fécondes cest-à-dire quelles se traduisent par lavènement dune signification qui soit libérée des nécessités du sens, dun inouï dont une signature atteste quen son étrangeté symptomatique on naura pas cédé.
Quant à formuler pour lannée qui souvre des vux dune portée plus générale, le simple espoir de voir diminuer la volonté collective et farouche de sarc-bouter dans le déni pourrait en constituer la substance. Déni collectif et complice de lantisémitisme et de sa constante progression, y compris dans une grande partie de la classe intellectuelle quun tiers-mondisme de principe autorise à soutenir les pires atrocités notamment à travers labjecte doctrine du boomerang, selon quoi les vraies victimes ne sont jamais celles dont les morceaux de corps jonchent la chaussée mais ceux qui ont appuyé sur le bouton de la télécommande, à savoir les opprimés que le désespoir politique conduit à de telles extrémités (ce qui nimplique certes pas de justifier les oppressions, quil faut au contraire dautant plus dénoncer ). Déni de la guerre aussi : puissions-nous pareillement sortir de langélisme européen qui identifie le refus (louable) dêtre lennemi de quiconque avec laffirmation (mensongère) quil ny a pas dennemi comme sil nappartenait pas à la notion dennemi quil nous ait désignés, malgré notre bonne volonté universelle et nos protestations particulières damitié.
Pour nous, plus modestement (plus superbement, plus cyniquement, plus égoïstement), tâchons den rester à la philosophie. Ce ne serait déjà pas si mal, si la vérité de chacun se trouve non pas dans ce quil est mais dans lénigme définitive de ce quil aura eu à faire.
Jaborde maintenant le cours daujourdhui.
Lénigme et la production du sujet comme élu
De ce quelle soit lexigence dun savoir qui ne compte pas, lénigme interpelle et voue à penser mais dont on voit bien quelle ne voue pas à savoir, selon la distinction qui définit la philosophie à lencontre de sa propre réalité doctrinale et dont nous faisons dès lors la représentation de la nécessité énigmatique. Or il ny a de philosophie que de la vérité ; de sorte que lidentification réflexive de lénigmatique au philosophique oblige non seulement à faire de toute énigme une figure de la vérité (y répondre, cest traiter en acte le problème de la vérité) mais encore à faire du sujet quelle interpelle, le sujet qui pense par opposition au sujet qui se représente, le vrai sujet. Un vrai sujet, cela sappelle un élu.
Lénigme et son double moment subjectif
Dire quune réalité est énigmatique, cest en pointer la portée philosophique. Impossible à la réflexion de séparer la question de lénigme de celle de la philosophie, sauf à faire semblant de confondre lénigme avec le mystère ou avec laporie. Cela signifie très concrètement quil ny a de philosophie que des énigmes, bien quil y ait potentiellement une métaphysique de tout, et inversement que la réflexion impliquée par les énigme est exigence de philosophie.
Mais cela ne signifie absolument pas que le philosophe soit LE sujet dont lénigme promeut ladvenue à soi, du moins si lon considère quun philosophe est un théoricien autrement dit si lon en reste à la métaphysique pour définir la philosophie. Non : cest à une réponse subjective que lénigme en appelle, une réponse qui ne soit pas une théorie mais toujours un acte lui-même énigmatique, un acte dont on puisse dire quil est proprement de la pensée. La philosophie en sera la réflexion, mais il va de soi que cet acte na forcément à être la production dune philosophique. Il peut sagir par exemple dune politique, voire dun geste parfaitement privé. Mais bien sûr, il sera pensé réflexivement comme étant de nature philosophique. Le lien de lénigme et de la philosophie est donc dabord un lien de représentation : il est impossible de se représenter lénigmatique autrement que comme du philosophique. Si on veut le faire, on parlera peut-être du mystérieux ou de laporétique, mais en tout cas pas de lénigmatique. Il y a potentiellement une métaphysique de nimporte quoi mais il ny a de philosophie que dun certain objet dont il suffit précisément de dire quil nest pas nimporte quoi. Il y a tout ce qui importe plus ou moins, et puis il y a ce qui compte à quoi on advient à soi-même de répondre. Et certes, le sujet dès lors compté, comment le nommer, sinon lélu ? Car lélu, on le reconnaît à sa marque
Quand un objet sentend en corrélation dun tel statut pour le sujet, on dit quil constitue une énigme. Autrement dit lénigme sentend constitutivement de lexigence dune réponse qui soit elle-même énigmatique, parce que cest dun sujet marqué et non pas indifférent quelle sera lacte. De sorte que par " élu ", cest le sujet, en tant que sa réponse constitue elle-même une énigme, quon entend. Quelque chose a été fait où un sujet advient à lui-même de navoir pas été désinvolte envers lénigme (et la marque est limpossibilité subjective de la désinvolture), et cette chose qui a été faite atteste dun sujet irréductible à la fonction " sujet " que par ailleurs il a remplie. Je le dis autrement : le propre de lénigme est quelle ait fait advenir un sujet comme étant un vrai sujet là où nimporte qui aurait seulement été sujet. Bref, pas dénigme sans quelle ne soit institution dun élu, si lon nomme ainsi celui que les autres reconnaissent avoir été depuis toujours en cause dans lénigme et celui qui, corrélativement, a reconnu en elle quelle était son affaire.
Eh bien cette affaire, cest dabord la coupure, justement : quen la réalité de ce quon aura fait soit structurellement possible linterruption dun " enfin, bref " qui fasse advenir le nom propre comme réponse à linterpellation qui distingue lénigme du mystérieux et de laporétique. Cela, quand nous voulons en assurer une présentation réflexive, nous le faisons à travers la philosophie comme savoir distingué savoir dont la réalité, hors de quoi il ny a évidemment rien, nest pas ce qui compte. Opposer la philosophie à la métaphysique revient donc à opposer nimporte quoi dont celle-ci est la réflexion potentielle à un certain objet dont celle-là sera le répondant réflexif, un objet dont le savoir ne compte pas et qui par là même aura toujours déjà désigné comme vrai, ou encore comme élu, son sujet.
Lélu, nous lavons déjà vu, sentend de nêtre pas le choisi : on nélit quà ce que les raisons de choisir soient laissées en arrière, pour irrécusables quelles soient (cest par exemple une des distinctions de la politique, par opposition à la technocratie). Dun autre côté lélection nest pas le pur caprice (élire nest pas tirer au sort). Un savoir simpose donc, mais tel quil ne soit pas ce qui compte ouvrant dès lors la corrélation de lélu comme sujet et de la vérité comme son affaire. Le marqué est marquant.
Le marquant fait advenir le vrai. Et le vrai, il nest tel quà être avéré contre la nécessité pour le savoir de se poursuivre encore et toujours. Il appartient donc au marqué de naître comme sujet dans la coupure du savoir par la vérité, mais dadvenir à lui-même dans la suture qui avèrera cette coupure comme ayant produit son effet.
Lénigme, cest donc laffaire de la vérité (au sens où lon parle de " laffaire du train postal "), et à cette affaire correspond dune part la coupure du savoir par la vérité (" enfin bref ") et dautre part à ce que le fin mot de lénigme corrélatif de cette coupure soit, précisément comme fin mot, sa suture.
Laffaire de la vérité, cest un certain temps : celui qui va de la possibilité de la coupure à la suture, quand la première a fait surgir comme adjectif un terme dont la seconde entérine quil soit avéré comme signature. Ce passage est à proprement parler de temps de lénigme, son existence concrète comme nud temporel, si lon peut dire autrement dit comme événement.
Rien là que de très concret, comme dhabitude. Si je reprends toujours le même exemple de la morale comme énigme (par opposition aux normes sociales, aux contraintes du surmoi et autres nécessités anthropologiques rendant compte de sa réalité), on voit bien quelle nest pas par nature un événement. Dans lAntiquité, la question nétait jamais celle du devoir mais toujours celle du bien, chacun sait cela. Pour que la morale advienne, il faut donc beaucoup de conditions dont la moindre nest pas la révolution cartésienne, mais elle nest en vérité la morale dont nous parlons quà la condition dun étonnement celui de sa trouvaille en soi analogue au fameux ciel étoilé au-dessus de soi. Voilà lévénement. Dès lors advient la morale comme énigme, et pas avant, bien que nous nous la représentions désormais comme ayant de tout temps existé à titre dénigme représentation dont nous pointons alors lévidence dans une multitude de textes anciens où la question de ce quon doit faire est irréductible à celle de nécessité dassurer en soi la répétition dun ordre supposé naturel ou divin (de même lisons-nous le dix-huitième siècle comme annonçant la Révolution). Eh bien cette énigme, on voit bien quelle est faite dune corrélation temporelle entre la formule " enfin bref elle est kantienne " qui en interromprait la caractérisation et une autre, quon pourrait présenter ainsi " en somme elle est kantienne " qui viendrait en avérer le savoir. Or la formule " en somme " est la formule de la suture du savoir : OK, cest bon, on a compris. Si on en fait léconomie, on ne peut pas parler de vérité, parce que la vérité suppose le savoir et que sa distinction se tient précisément au bout du savoir : quand il est à la fois satisfaisant et sans conclusion ! Il faut absolument maintenir cette double nécessité. Que lon refuse cette évidence, et on sera toujours contraint didentifier la vérité à cela dont manque le savoir, cest-à-dire à un simple supplément de savoir. Si donc cest expressément que la vérité sentend comme ce dont le savoir manque, lui qui sentend lui-même de toujours manquer dun supplément de savoir (il ny a jamais de dernier mot), alors il appartient en propre à la vérité davérer le savoir. Et avérer le savoir, quand cest de sa faille que la vérité, se donne, cest justement ce quon indique à travers une formule du type " en somme ".
La question de lénigme est donc celle, concrètement, de la corrélation temporelle entre le moment de la coupure et le moment de la somme.
Cette question est tout simplement celle de ladvenue du sujet comme vrai sujet alors que celle du savoir comme manquant serait seulement celle du sujet comme sujet, puisquon poserait seulement la nécessité de parler encore et toujours. Contre cela, il faut donc conjoindre ces nécessités apparemment exclusives que sont le savoir et son impossibilité. Eh bien, cest ce que fait expressément le nom propre en tant quil ne signifie rien. Le savoir est donc suturé donc rendu satisfaisant et il ne lest pourtant pas par un savoir conclusif qui viendrait anéantir toute existence subjective dans la jouissance du savoir absolu.
Lélu, autrement dit le sujet de lénigme, sentend donc toujours à partir de la dualité des moments de son institution subjective, qui sont donc aussi ceux de sa reconnaissance : " enfin bref " et " en somme ".
Ce qui revient très concrètement à dire quà la coupure interdisant didentifier le savoir à la vérité doit répondre, pour quelle soit réellement cette distinction, la signature.
Si lon dit quêtre sujet, cela consiste à avoir à être sujet (si lon préfère : on nest responsable quà lêtre dabord de la responsabilité elle-même), alors il faut poser la corrélation de la coupure du savoir par la vérité et de la suture de cette coupure. Lénigme est donc pour chacun la cause de son statut de sujet, cest-à-dire de la nécessité corrélative (cest cela qui compte !) davoir à être vraiment sujet.
Contre une position bêtement aristocratique de la distinction où de toute façon chacun serait confondu avec sa place, il faut maintenir expressément que chacun est élu - puisquen effet il ny a pas de différence entre être sujet et nêtre pas nimporte quel sujet (limpossibilité de la substitution est le premier trait de la responsabilité). Autrement dit, cest le même dêtre élu et dêtre soi. Rien ne serait donc plus mensonger que de reconnaître des élus comme possédant quelque qualité magique ou divine, quelque charisme incompréhensible et dont nous autres, vulgum pecus, serions malheureusement privés, puisque la question subjective de lénigme est celle de la responsabilité dêtre soi comme responsabilité davoir à être vraiment soi. La distinction quon peut faire entre les élus et les autres ne sentend dès lors pas de quelque destinée déresponsabilisante filée par on ne sait quelles Parques, mais simplement dune alternative éthique : celle de la responsabilité ou de la désinvolture. Bref, il faut nommer énigme cela qui constitue cette alternative comme notre origine subjective.
Je vous remercie de votre attention.
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