La cause énigmatique dêtre soi
Lénigmatique est signifiant mais sans signification : on est confronté à lévidence que ça signifie, mais dun autre côté, il ny a pas de signification comme il y en aurait une dans le cas dune question renvoyant à une réponse positive. On sait, indubitablement, car lénigme nest ni le mystère ni moins encore laporie, mais à larrivée on constate que ce savoir qui en est réellement un est comme sil nen était pas un : on sait, oui, mais pas vraiment.
Lénigme est par conséquent la distinction même de la vérité à lintérieur du savoir.
Disons-le autrement : il appartient à lénigme de désemparer lintelligence ce qui ne peut assurément être le fait que dun savoir. Or quel est le principe de ce désemparement ? La réponse est évidente : la singularité de lénigmatique, ou encore sa contingence au sens où lon tombe dessus. Par exemple lexistence nest pas pour Roquentin une catégorie dont la logique hégélienne indique la place dans luniverselle nécessité que lintelligence est pour elle-même, mais il tombe littéralement sur elle, dans une cette épreuve du surplus quest la nausée désormais sartrienne, lors du fameux épisode de la racine de marronnier. Ou encore la morale, quon trouve au fond de soi sous forme de commandement comme on aperçoit le ciel étoilé au dessus de sa tête, et dont nous savons désormais quelle était kantienne depuis toujours énigmatique par là même.
Impossible par conséquent de séparer lidée dénigme de lévénement que constitue non pas surtout son aperception, auquel cas sa notion renverrait seulement à une expérience, mais sa rencontre qui est une épreuve, cest-à-dire quelque chose en quoi on est sans recours notamment de savoir et dont on restera par conséquent marqué. Ou plus exactement, on a le recours du savoir, mais on éprouve aussitôt que cest en vain : pour nécessaire quil soit il ne compte pas, lénigme sentendant précisément de cette disjonction.
Epreuve, disais-je : alors que la désinvolture commune en implique lesquive, on ne se remet jamais davoir affronté une énigme affrontement qui est donc aussi bien rencontre de la vérité dans sa distinction davec le savoir, que pas hors de cette désinvolture qui est celle de la semblance (ce que nimporte qui aurait raison de faire). Ainsi voyons-nous que lénigme approprie le sujet à lui-même, puisquelle distingue, et quon nest un sujet quà être un sujet distingué. Et de fait : si cest la responsabilité qui défint le sujet et si elle sentend de limpossibilité de la substitution, on nest sujet quà nêtre pas nimporte quel sujet. Lénigme est le réel de ce " nêtre pas ".
Léthique consiste à assumer la responsabilité dont lénigme est lexigence
On nest jamais sujet que sans le savoir (sujet en le sachant, cest le maître, lequel est un comme chacun sait esclave qui a réussi à prendre une place dès lors seule à compter), et par là même sujet quen impossibilité originelle aussi bien à soi-même quà ses semblables. La notion doriginalité nest donc pas une caractéristique métaphysique ou humaniste mais se trouve tout au contraire strictement impliquée dans la simple idée de sujet. Cela signifie très clairement quil appartient à la nature du sujet, si lon peut sexprimer ainsi, de ne pas savoir ce que cest quêtre sujet.
Eh bien cest très précisément là quapparaît lénigme, quand on la définit à partir de limpossibilité que le savoir qui lui correspond réellement soit par là même un vrai savoir. Un savoir réel permet au sujet de sidentifier dans la pure semblance (le médecin identifie son regard que celui de nimporte quel médecin), mais un savoir non vrai atteste que la même identification, quil permet forcément, nest pas vraie. Autrement dit lénigme nous fait reconnaître la non vérité de notre rapport à nous-même. Et comme elle est faite dun savoir (une question, cest du savoir en négatif), il faut dire quelle consiste à assumer le non savoir qui correspond à la question " qui " dans un savoir qui, de déterminer les choses, permet par là même de déterminer celui pour et par qui elle sont sujet lequel savoir correspond donc à la question " quoi ".
Le savoir indiscutable du non savoir, éprouvé dans une justesse elle-même indiscutable : cest forcément un savoir que le sujet a reconnu, et un savoir dont il avait jusque là méconnu quil était le sien propre : le savoir de lirréductibilité de la question " qui " à la question " quoi ", bref le savoir de la distinction.
Dun point de vue subjectif on dira par conséquent : est énigmatique une chose qui me montre que jusque là, moi qui le suis depuis toujours, je ne savais pas ce que cétait quêtre sujet. Ce savoir, si on pouvait le rendre consistant, il dirait enfin pour chacun, ce quil en est dêtre sujet. Non pas surtout dêtre un sujet en général, comme on le ferait en anthropologie transcendantale, mais bien dêtre soi en distinction de tout autre, puisquon nest sujet quà nêtre pas nimporte quel sujet.
Or cette distinction, elle nest elle-même rien dautre que la responsabilité dont cest une tautologie de dire quelle définit le sujet, et dont cen est une autre de dire quelle exclut toute éventualité de substitution cest-à-dire de semblance. Et comme chacun, dêtre celui que nimporte qui aurait été à sa place, est forcément un semblable, il va en quelque sorte de soi que lénigme, où la vérité se distingue expressément du savoir, renvoie celui qui en assume la responsabilité à sa propre responsabilité.
Ce que nous comprenons en reconnaissant une énigme, cest toujours linouï dune responsabilité à la fois irrécusable et absolument étrangère.
Eh bien je dis que cette corrélation, quand elle définit la responsabilité, on peut la nommer " vérité " personnelle vérité du sujet lui-même, non pas en tant quil est un sujet mais en tant quil est lui et personne dautre.
Lénigme est épreuve du singulier, et celui-ci néprouve quà singulariser. Avant lénigme, jétais nimporte qui, désormais je suis moi. Mais bien sûr, je puis faire semblant quil ne sest rein passer et arguer des meilleures raisons, celle que nimporte qui aurait raison dapprouver, et qui établissement irrécusablement que mon affaire est seulement de vivre et donc de savoir, et pas du tout dexister et donc dassumer la responsabilité du vrai.
Cest le même de reconnaître une énigme et de reconnaître le mensonge de lévidence.
La reconnaissance dun savoir manquant
Cela signifie quà loccasion dun savoir incontestablement réel dont elle est lexigence, lénigme renvoie à un autre savoir, mais cette fois-ci manquant, par opposition à indisponible pour nous comme le sont les réponses des questions que nous (nous) posons encore. Le savoir manquant, ce savoir dont la nature est en quelque sorte de manquer, il ne concerne par définition que les " notions primitives ", qui sont celles de lexistence et de la vérité.
Quand je reconnais une réalité énigmatique, je me rends compte que je ne savais littéralement pas ce que c'était quexister , en même temps que je ne savais pas ce quil fallait entendre par " vrai " quand bien même jaurais consacré ma vie à lapprofondissement de cette question. Javais déjà indiqué cette nécessité en disant que lénigmatique était toujours de nature philosophique puisquil ny a finalement de philosophie que de la vérité et que cest lautorité et non le savoir qui constitue la philosophique comme telle (il ny a de philosophie quappartenant, au moins potentiellement, au canon par opposition à la sédimentation principielle des savoirs scientifiques). Lénigme est le philosophique lui-même en tant que donné et non pas construit par une réflexion intellectuelle.
Parce quelle sentend de la distinction davec le savoir qui en constituerait la réponse satisfaisante, et par là même parce quelle sentend dinterpeller en sujet celui qui la reconnue, il faut donc poser que toute énigme mapprend dune part que je ne savais pas ce quil en était de lexistence et de la vérité, et quelle mapprend corrélativement que cest à moi de leur donner une définition et bien entendu une définition qui relève de la donation phénoménologique et pas (seulement) de la construction intellectuelle. Il ny a pas de différence entre reconnaître lénigme comme mise en question de la vérité et de lexistence, et reconnaître quelle nous interpelle comme ayant à être en vérité ce sujet que nous étions seulement en réalité.
En somme, lénigmatique nest reconnu que par celui dont il est laffaire, et cest à comprendre quil est bien confronté à son affaire quil le reconnaît comme énigmatique. En termes réflexifs on dira donc que lénigme apprend au sujet que son affaire est de répondre concrètement (phénoménologiquement) à la question de lexistence et à celle de la vérité, et en même temps elle le met sur la piste de ce savoir inouï comme étant, en vérité, le savoir de lui-même en tant que sujet ! Est énigmatique pour un sujet toute réalité dans laquelle il reconnaît ce quil ne savait pas quil savait, à propos de lexistence et de la vérité dont il faut nommer " sujet " leffet, puisque cest forcément comme manque de savoir, autrement dit comme injonction à advenir en vérité à soi-même pour le sujet que lexistence et la vérité simposent.
Il appartient à la vérité quon y travaille pour rien
Dans lénigme, on reconnaît donc sa propre origine de sujet qui est le vrai lequel apparaît dès lors pour le sujet comme le réel de sa responsabilité personnelle, cest-à-dire comme le réel de linterpellation (de limpossibilité de la substitution).
La vérité du sujet lui est toujours étrangère et extérieure, le paradoxe étant quelle le met à chaque fois au pied de son propre mur, cest-à-dire devant lalternative éthique de la responsabilité singulière et de la désinvolture commune. Cest ce que les énigmes nous font éprouver à chaque fois : que nous ayons à ne pas être désinvoltes envers elle et que par là, mais sans le savoir ni donc sans jamais en profiter même spirituellement, nous advenions à nous-mêmes.
Identifier lénigmatique au vrai cest-à-dire au sujet de la vérité, revient par conséquent à en faire le réel de léthique en général, puisquil est à chaque fois celui notre responsabilité comme lidentité du plus propre en nous et du plus étranger. Et certes, cest toujours sans soi quon est vraiment soi pour rien : dune manière que les autres seront fondés à dire énigmatique, mais qui pour nous ne lest même pas : être sujet consistant à avoir à être sujet ou encore à devoir advenir vraiment au statut de sujet (à la responsabilité, donc), on cesserait par là même de lêtre si ce devoir pouvait être accompli pour soi.
Létrangeté de notre vérité, cest par conséquent dabord quelle nous reste inaccessible et quon ny ait absolument rien à gagner, même pas la satisfaction de lavoir approchée.
Lalternative éthique de la responsabilité ou de la désinvolture, quand on la traduit en lui donnant la forme objective, cest par conséquent lalternative du bien et du vrai ou, si lon préfère, celle de lévident (qui relève du bien parce quil est le valable à admettre) et de lénigmatique. Là où lon ne cède pas sur lénigme on est soi ; là où lon veut son bien et où lon admet lévident, on sest toujours déjà perdu puisquon ils sont ce que nimporte qui a raison de vouloir ou dadmettre. Or pour soi on est toujours perdu.
Lénigme se pense réflexivement à partir de la reconnaissance, et pourtant cest celle dune étrangeté radicale et définitive. La clé de ce mystère tient à ceci que notre question nest pas du tout celle de notre réalité : cest celle de notre vérité. Que la vérité sentende forcément sans le savoir, cela signifie notamment quil est impossible quon la reconnaisse comme telle : elle est le surcroît du savoir, en tant quil nest précisément pas la vérité, de sorte quil nous appartient toujours que nous manquions la réponse que notre responsabilité originelle est de donner effectivement à la question que nous sommes pour nous-mêmes. Très concrètement, cela signifie quà linstant où cette réponse est effectivement donnée, il est impossible que nous la reconnaissions comme telle.
Je parle bien entendu de linstant de la signature, qui est dabord indistinctement éthique et logique et quil faut entendre à de la rupture qui interdit de faire dune réponse lenvers de la question. Cest donc le surcroît de la réponse sur la question qui compte, et cest de lui quil sagit dans la signature qui nest elle-même quun surcroît puisquen réalité elle napporte rien, notamment en termes de savoir (on appose son nom, lequel ne veut rien dire).
La reconnaissance qui est le principe de lénigme, il faut donc lentendre à partir de ce surcroît de la vérité du sujet sur la question quil se constitue dêtre pour lui-même, puisquon nest jamais sujet quen reprise de soi. Autrement dit, la question des énigmes nest pas celle dun " connais-toi toi-même ", au sens où lon pourrait conseiller à une personne dêtre spécialement attentive aux choses qui lui paraissent énigmatiques ; cest celle dune étrangeté radicale dont seul lexcès de la réponse sur la question permet de penser la légitimité. Or cet excès, il ne fait quun avec limpossibilité quon reconnaisse sa propre vérité : dans le meilleur des cas, on ne pourrait reconnaître quune réponse correspondant à la question que nous sommes pour nous-mêmes. Or il ne sagit pas de cela. En dautres termes : la vérité dune personne nest pas sa métaphysique.
Une réponse est lenvers dune question, plus un acte de sujet, dès lors sans le savoir puisque le savoir, cest la question comme déterminée. Elaborer la question quon est pour soi, ce nest pas accéder à sa vérité, cest cerner son désir. Or la vérité du sujet nest pas son désir : celui-ci marque la place de cette vérité. Savoir où est son désir, cest savoir où est la nécessité de sa vérité. Mais cest tout. Psychologiquement, cette restriction explique des amertumes quon peut éprouver : contrairement à la plupart des gens qui ignorent tout de leur désir, il peut arriver quon ait repéré où il était et quon soit dautant plus amer de navoir même pas lexcuse de sêtre ignoré soi-même ! De Tchékhov à Virginia Woolf, beaucoup dauteurs nous ont laissé des personnages faits de cette amertume quelque chose comme celle dun artiste qui ne se serait jamais mis au travail, et qui réalise à la fin de sa vie quil a gaspillé la promesse dêtre soi.
Car bien sûr cest cette promesse quon reconnaît dans lénigme ou, si lon préfère, pour celui qui la reconnaît lénigme est sa propre promesse sous la forme objective.
Je ne reviens pas sur la distinction de la promesse par rapport à lengagement, et sur limpossibilité, par quoi elle se définit, que la réalité soit décisive : cest toujours envers et contre tout quon promet, lacte subjectif de ne pas se trahir soi-même comme sujet parlant (instituteur de sens) valant à lencontre de tous les savoirs, à commencer par celui de notre finitude (si quelquun meurt avant davoir pu tenir sa promesse, cette excuse, la meilleure de toutes par définition, ne vaudra quand même pas). Pure distinction, par conséquent, et par là même extériorité au sujet, qui est toujours celui du savoir savoir des choses et par là même savoir de lui-même. On ne tient sa promesse quà lextérieur de soi-même, puisque celui quon est (par exemple nos sentiments ont changé) ne compte plus.
Dire que notre vérité est la tenue de la promesse quon était depuis toujours, cest par conséquent pointer son extériorité, son étrangeté, limpossible quon sy reconnaisse et même à la limite quon la reconnaisse. Cela dit, on y reconnaît non pas son désir (qui ne consiste de toute manière en rien) mais la place de celui-ci. Car le vrai se tient à la place du désir comme on peut dire que la réponse se tient à la place de la question, mais il nest vrai que du surcroît qui en fait une chose propre et pourtant définitivement étrange. Bref, une énigme.
Ce quon reconnaît dans lénigme, cest la nécessité dune autre énigme, par conséquent : celle de sa vérité, à quoi on restera toujours étranger, mais dont les énigmes quon avait reconnues pointaient la nécessité éthique celle dêtre responsable et non pas désinvolte devant le miracle dêtre et lénigme dêtre soi.
On le reconnaîtra facilement à propos de tout exemple quon voudra prendre. On la dit : lénigmatique est en propre lobjet de la philosophie, dès lors que celle-ci sentend en distinction de la métaphysique dont par ailleurs elle ne diffère pas. En le désignant ainsi comme lobjet dun savoir qui ne compte pas, on le réfère expressément à la philosophie dont il nimporte aucunement que les doctrines soient réfutées (on lit les penseurs, et cest seulement à rabattre le philosophique sur le métaphysique quon se demande si lon adhère ou non à leurs conclusions). Tout objet dont une philosophie est possible sentend donc comme le sujet dun nouage entre vérité et existence. Et il y a potentiellement une philosophie de tout (mais pas de nimporte quoi, avons-nous vu précédemment).
Bien entendu, dautres objets que ceux qui sont théorisés par les philosophes sont susceptibles dapparaître de manière énigmatique. Des rêves, par exemple, ou encore des scénarios de romans policiers façon Agatha Christie, et bien dautres choses encore. Mais ces objets ont tous en commun la même chose, qui en fait des énigmes : ils donnent à méditer et par là renvoient le sujet à une singularité qui le rend étranger à lui-même, puisquelle sentend contre luniversalité subjective à quoi ce qui donne à réfléchir impose au contraire quon sidentifie. Je le dis autrement : tout ce qui fait énigme sentend depuis un impossible radical où le sujet reconnaît la place quil ne " saurait " occuper et qui est donc vraiment la sienne. Est-ce que le scénario des " dix petits nègres ", par exemple, ne nous confronte pas à cet impossible davoir encore à trouver une clé (et non un mot car lénigme nest pas dans le scénario mais est le scénario même) là où lon a pourtant cherché exhaustivement ? Cest ce " pourtant " qui fait lénigme, et pas du tout le " whodunit " qui, en loccurrence, constitue un mystère dont la clé nous sera donnée à la fin. Or ce pourtant, est-ce quil nest pas le nouage de la nécessité dune parole (celle qui devrait donner la clé du mystère) qui soit en propre celle du sujet (le lecteur implicitement sommé de dire ce quil en est), en même temps que létablissement subjectif de son impossibilité (le lecteur sait quon a passé en revue toutes les hypothèses) ? Est-ce que cette impossibilité qui est énoncée ne renvoie pas, dans ce " pourtant " dont ma thèse est quil donne à voir le nouage de la vérité et de lexistence, à une énonciation qui la déborde et par là même place le sujet au pied de son propre mur, lui dont la réflexion consiste à se cogner contre sa propre raison ? Eh bien, ce " pourtant ", je dis quil est de nature philosophique parce que son élucidation est dabord celle de létonnement quil suscite, et ensuite celle dune certaine idée de la vérité (à travers les questions de la raison, de la déduction, de lévidence, de la vraisemblance, de lexhaustivité ) qui sy trouve forcément impliqué. Et cette idée, à la manière de la durée bergsonienne ou de la morale kantienne, nous pouvons la traduire par lindication dune " nature " en proposant ladjectif aussi improbable quirrécusable d agathachristien. Conservons donc lidée du philosophique comme paradigme.
Lénigme, nouage de lexistence et de la vérité
Linterpellation en sujet, en quoi consiste lépreuve ou lévénementialité de lénigmatique, nous la réfléchissons donc par la reconnaissance du nom propre comme " fin mot " - le mot de lénigme ". Relativement à la corrélation de lexistence et de la vérité, la fonction de ce mot, justement parce quil est la vraie réponse (une réponse irrécusablement faite de savoir, lui-même exclusivement fait de sa propre distinction), sera de nouer lexistence et la vérité.
Les énigmes, évidemment, on cherche à les déchiffrer. Enlever le chiffre, imaginons-nous, aurait alors comme effet de faire apparaître le message, le signifié, ce quil y aurait à comprendre et donc on prendrait alors connaissance. En quoi bien sûr lattitude réflexive impliquée par lidée de déchiffrer fait confondre le savoir et la vérité. Lénigme, justement de ce que lénonciation déborde toujours lénoncé, sentend exactement là où le savoir diffère de la vérité. On peut parler de différence, ici : le savoir est positif puisquil peut sentendre comme la déterminité du regard (être médecin, cest porter un regard médical sur les choses) alors que la vérité ne lest pas : elle est simplement que ça ne compte pas, que quand on sait on ne sait toujours pas, que parler " en tant que ", cest-à-dire depuis son propre recours, ou se défiler reviennent au même.
De sentendre là où le savoir ne compte pas, lénigme pointe en quelque sorte ce sur quoi il est impossible de ne pas linterroger : lexistence et la vérité. Vérité : que le savoir ne compte pas ; existence : son surplus. Les cent thalers réels ne sont pas connus dune manière plus concrète que les cent thalers possibles. La différence est pourtant massive (être riche ou pauvre) mais, par rapport à la connaissance de lobjet lui-même, elle est transparente.
Le déchiffrement de lénigme, une fois dépassée sa confusion avec une question obscure ou mystérieuse, porte par conséquent sur la conjonction de ces " notions premières " (au sens où toute autre les suppose pour être admise) que sont lexistence et la vérité, mais non pas en tant que notions intellectuelles, puisque cest la donation phénoménologique de lénigmatique est déjà lénigme. Rien là que de très évident : lénigmatique simpose et dautre part il donne à méditer. Le premier terme pointe lirréductibilité de lexistence et donc de la singularité, le second pointe leffet subjectif de vérité, puisque la méditation soppose à la réflexion comme effet subjectif de savoir. Lidentification de lénigmatique au vrai par définition étranger à sa propre représentation nest donc pas une option que nous aurions prise, mais elle est en quelque sorte inhérente à sa notion, si lon accorde dune part que le vrai sentend de ce que le savoir le concernant (et quon suppose satisfaisant) ne compte pas, et dautre part de ce quen lui, pour la réflexion, ce qui compte nest pas quil soit tel ou tel mais précisément quil existe autrement dit que sa donation soit une épreuve. Interroger lénigmatique, cest par conséquent avoir toujours déjà dirigé sa pensée vers lun de la vérité et de lexistence, et plus concrètement vers leur nouage dont on doit nommer " vrai " le sujet.
Car le vrai, si pour nous cest dexister quil compte, est le sujet de son propre nouage : il fait événement. Lidée que le déchiffrement de lénigme consisterait à dénouer lexistence et la vérité est donc absurde. Déchiffrer, cest au contraire reconnaître le nouage là où il ny aurait dune part que lexistence dun réel en soi dont il ny aurait rien à dire, et dautre part quune vérité quon aurait de toute manière déjà destituée en lidentifiant au savoir.
On appelle énigmatique cela qui opère le nouage de lexistence et de la vérité : quelque chose dont la donation soit un événement et non pas un fait, quelque chose dont on ne se remettra dès lors jamais, sil appartient à lévénement dinstituer le sujet de sa reconnaissance. Donation de quoi ? La réponse est là : du nom propre, cest-à-dire pour chacun de son propre nom en tant quimpossible celui que toute la vérité de notre vie est de ne pas dire, au sens bien sûr où cette impossibilité est celle quun lecteur ou un auditeur avèrera un jour dun " enfin bref " qui mettra à un terme, sans nous, à un effort auquel nous naurons donc rien gagné davoir toujours été voué.
Déchiffrer lénigme consiste toujours à y reconnaître cette donation de limpossible en tant que tel, autrement dit cette donation de la vraie responsabilité celle quon signera.
Comment une telle reconnaissance pourrait-elle seffectuer, dès lors quon nentend jamais la vérité quà lencontre du savoir ? Une seule réponse : comme une épreuve. Mais quelle épreuve ? celle de lappel à soi ou encore le rappel de la promesse que chacun est depuis toujours, puisquon nest sujet quà ce que la réalité ne compte pas autrement dit quà ce que la question " qui " ne soit pas une modalité anthropologique de la question " quoi ". Et quelle est la réponse à la question " qui ", réponse de pure distinction, sinon le nom dans son nouage avec lirréductibilité au savoir (lexistence) et son excès inconsistant (la vérité) telle quil est adjectivé ?
Ce nom propre, on le met donc là où il manque, quand on ladjective : à la place que le savoir occuperait sil pouvait compter.
On voit en quoi les énigmes sont lexigence dun savoir qui nen soit surtout pas un, et par conséquent dun mot le fin mot. Elles renvoient à un mot qui nest pour nous absolument rien dautre que sa propre impossibilité. Alors, pour dire ce mot comme le dernier, il faut bien que nous parlions. Non pas que nous bavardions : il faut une vraie parole, puisquelle sentend de se clore enfin sur ce mot, et non pas dêtre celle que nimporte qui aurait raison de prononcer à notre place ou sachant ce que nous avons.
Ce qui revient très concrètement à définir le moment de lénigme comme celui où le sujet advient à lui-même : avant lexistence, avant la morale, Sartre et Kant étaient nimporte qui, et chacun sest vu convoqué à lui-même en reconnaissant lénigme là où tout le monde voyait une évidence. Bien sûr les exemples empruntés à lhistoire de la philosophie sont pour nous les plus évidents, mais tous les domaines de la pensée (au sens de produire un acte inouï de signification) en sont prodigues. Il y a certaines dissonances qui ont pu convoquer à lui-même un sujet dès lors musicien, et ainsi de suite.
Eh bien poser sans y être jamais la nécessité insue et définitivement hors de portée de l" enfin bref " qui avèrera comme réel le nom impossible, je dis que cest la responsabilité position dun avenir pour cette impossibilité originelle dont chacun est fait depuis toujours, un avenir qui est donc celui de sa vérité toujours étrangère.
Vraie responsabilité ! Autrement dit autorité. Voilà ce que nous tenons de lénigme : cet avenir où un réel avèrera limpossible. Nous y sommes voués et cest à ne pas le dénier que nous sommes responsables de nous-mêmes. On pourrait ajouter " et donateurs de subjectivité " puisque ce nouage que nous aurons opéré en rompant avec la désinvolture commune pourra à son tour marquer. Mais ce nest pas notre affaire et pour nous la question ne se pose jamais.
Je vous remercie de votre attention et je vous souhaite de bonnes fêtes de fin dannée.
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