Le paradigme de limpardonnable
Les énigmes sont des exigences de réponses et donc de savoir, mais leur distinction tient à limpossibilité que ce savoir compte. Cela signifie quil y a quelque chose de fou dans lénigmatique, alors même quil sinscrit expressément dans lordre de la raison puisque lénigme est une exigence de savoir sur quoi il nest jamais question de céder (on ne la confond pas avec laporie), mais que ce savoir ne doit finalement pas donner lieu à une réflexion : uniquement à une méditation.
La folie du savoir, qui le rend énigmatique, cest limpossibilité que le sujet auquel il sera approprié puisse jamais sentendre selon lhabituelle démission de l " en tant que ". Les savoirs communs ne sont pas fous parce quils sont ancrés dans la constitution eidétique de leur sujet : quand il parle cest " en tant que " médecin, professeur, épicier ou auditeur à la cour des Comptes, autrement dit comme sujet ayant toujours déjà abdiqué loriginalité qui le caractérise par principe, non pas de nature mais par ceci quon nest précisément sujet que là où le savoir manque ou, si lon préfère, parce quon nest sujet quà nêtre pas nimporte quel sujet. Lénigme est un savoir sans savoir : celui de cette distinction, alors que tout savoir lest de la différence. Alors quune différence fait réfléchir, une distinction fait méditer. Et il ny a jamais dénigme que de la distinction.
Il ny a quune seule distinction, celle du réel et du vrai ou, réflexivement présentée, celle du savoir et de la vérité. Aucune différence ne les oppose, qui donnerait lieu à une réflexion mais seulement un irrécusable dinconsistance dont témoigne le sentiment de respect et donc, par après, la méditation. Rien ne peut être énigmatique sans inspirer en même temps le respect, même si la réalité en question se trouve mise par la réflexion au ban des choses que nimporte qui aurait raison de trouver respectables (celles qui manifestent ou indiquent la dignité). Les réalités respectables peuvent donc surprendre quant à ce caractère, voire même scandaliser.
Je vous en indique le paradigme, certes paradoxal : limpardonnables.
Limpardonnable, ou le savoir dun respect fou..
On entend souvent parler des apories du pardon, et cest une tarte à la crème de la philosophie de rappeler que la question du pardon ne se pose quà propos de limpardonnable. Certes : ce qui est pardonnable lest par là même déjà en droit, sinon en fait. Mais ceux qui brillent en énonçant ce paradoxe oublient généralement de répondre à la seule question qui compte, celle de limpardonnable lui-même, ou alors ils se perdent en considérations dilatoires à son propos (et certes, le sempiternel rappel à la nécessité d " interroger la question " est une attitude bien commode : il dispense à chaque fois dy répondre ! ). Or limpardonnable est éminemment énigmatique, et cest à le reconnaître quon peut non seulement dire en quoi il consiste, comme je vais le faire, mais surtout à penser la folie qui est inhérente à lénigme, dont la méditation est la prise en compte subjective.
Limpardonnable, ce nest pas du tout ce quon nest pas capable de pardonner. On ne peut pas soulever un poids de cent kilos, mais on sait que ce nest pas impossible en soi. De la même manière, il peut arriver quon reste dans lincapacité de pardonner, que ce soit à jamais au dessus de nos forces. Mais cela ne concerne pas limpardonnable, puisquune personne plus généreuse ou plus avancée spirituellement que nous, dans des circonstances analogues, pourrait le faire. Limpardonnable renvoie au contraire à la vérité de celui qui a fait le mal : en le faisant, il était dans une position juste par rapport à lui-même ce qui est très rare. Par exemple, et pour citer un moment canonique de notre histoire, on pourrait éventuellement pardonner à un délateur, si on en trouve un jour la force, parce quon peut finir par admettre quen commettant son crime il nétait pas dans sa propre vérité. Mais lidée de pardonner aux nazis na aucun sens, quand bien même on en trouverait pour regretter les crimes quils ont commis.
Dailleurs, et contrairement à ce quil en est dautres abominations politiques révolues, on nen trouve pas ! Et je suis étonné quon ne se demande pas pourquoi dautant que nos sociétés démocratiques et post-modernes éprouvent une volupté particulière à organiser périodiquement des concours de repentance auxquels nimporte qui se doit de participer. Mais cest peut-être, paradoxe suprême pour cette idéologie du comble de la semblance et de la grégarité, quil nest désormais plus possible aux nazis, sil en survit encore quelques-uns, de sidentifier à ce sujet quon appelle précisément " nimporte qui " - ce sujet qui nest rien dautre que son propre effacement derrière une place qui est seule à compter, puisquil fait précisément ce que nimporte qui, à sa place, aurait fait. Je le dis autrement : labominable nest pas un lieu contingent pour le nazi, dont certains pouvaient par ailleurs (cest-à-dire là où ça ne compte pas) être de bons voisins, de bons maris et de bons pères de famille, cest le lieu de sa vérité. Dans labominable, et là seulement, le médiocre est un vrai sujet et pas simplement un sujet. Vérité, par conséquent, et pas simplement réalité.
Eh bien limpardonnable, cest cela : quun acte soit la vérité de celui qui le commet, hors de quoi il tombe en quelque sorte hors de lui-même, alors que les torts, même gravissimes, qui sont habituellement causés, ne renvoient quà la réalité de leur auteur ou, si lon préfère, ne renvoient quà une position subjective quil est impossible de dire juste (au sens de chanter juste par opposition à chanter faux). Le petit voyou de banlieue, dont les pages " société " de nos hebdomadaires nous apprennent quil est capable des pires atrocités notamment envers les femmes, ne donne pas à méditer mais seulement à réfléchir : on sinterroge sur les influences quil a pu subir, sur son état daliénation sociale et donc subjective, etc., bref sur tout ce qui nous permettrait de comprendre que des comportements comme le sien puissent exister. Ce qui donne à méditer, dans ce cas, ce nest pas du tout lui mais cest que la même société, et plus généralement la même humanité, puisse donner lieu à tant de noblesse dans certains cas, et à tant dignominie dans dautres, à cause des contradictions culturelles, sociales et économiques dont elle est faite. On voit bien que dans le cas du nazisme, et plus généralement des crimes qui sont littéralement la vérité de leur auteur, les explications nont aucun sens : quand on a rappelé lhumiliation du traité de Versailles et les ravages de la crise économique, quand on a souligné la tradition militaristes et nationaliste de lAllemagne à cette époque, et même quand on est remonté jusquà la haine de la liberté que loccupation napoléonienne a pu inculquer dans le cur des Allemands du début du dix-neuvième siècle, on na toujours rien dit. On a tout dit, pourtant. Tout, oui, mais cela ne compte pas parce que la question du mal nest pas la question de la réalité, auquel cas le mal se réduirait au malheur cest-à-dire à une sorte dinnocence, mais celle de la vérité.
La nature du nazisme est quil soit énigmatique, alors que celle de la délinquance est quelle soit un effet social, éventuellement mystérieux. Le mal dun côté, le malheur de lautre à commencer, selon cet exemple, par le malheur dêtre quelquun de méchant. Eh bien cette distinction, surtout quand on la pense à partir de ce dernier point, est celle de limpardonnable et de ce qui peut donner lieu au pardon, lequel peut par ailleurs se trouver à jamais au dessus des forces des victimes quand elles survivent, ou de leurs familles.
Les choses dont la nature est dêtre énigmatiques, ce sont des choses distinguées : il y a tous les mouvements politiques que lhumanité a connus depuis quelle existe, et puis il y a le nazisme, qui nest donc pas en vérité un de ces mouvements, bien quil en soit évidemment un en réalité. Quest-ce à dire, sinon quil est en soi une réalité distinguée : il est littéralement la distinction de la réalité et de la vérité, en loccurrence et pour simplifier celle du petit bourgeois nationalistes et de lincarnation du mal, lidentité du nécessaire trivial et de limpossible sublime. Lexpression arendtienne de la " banalité du mal " dit cette distinction, même si son auteur la méconnu, puisquil y a non seulement contradiction mais simple absurdité à dire que le mal est " banal " (il est peut-être commun et habituel, et surtout commis par des gens essentiellement ordinaires, mais ce nest pas la même chose) laquelle absurdité, quand elle est personnifiée par des sujets dont toute lambition était dêtre des gens ordinaires, est alors leur distinction. Eichmann : un parfait médiocre, sans aucun doute, mais un médiocre distingué puisquon ne se remet pas de lavoir rencontré (comme latteste létonnante légitimation de la peine de mort quil suscite chez Arendt à la fin de son livre, et qui pourrait aussi bien sappliquer à quelque liberté mauvaise que ce soit, même à celle des voleurs dautoradios). Oxymore redoublé, par conséquent, qui ne donne pas à réfléchir mais à méditer : Eichmann, ou lénigme dêtre un médiocre.
Pas de pardon pour lui, non pas surtout au sens où on le lui refuserait à cause de la trop grande gravité de ce quil a fait (sous-entendu : si cétait moins grave, on pourrait envisager un jour de pardonner), ni donc au sens où aucun être humain réel ne serait assez généreux pour pardonner de tels crimes, mais tout simplement au sens où le concernant la question du pardon na aucun sens : il sagissait non pas derreur ou daliénation, ni même de méchanceté (ce nétait pas du tout un homme méchant) mais bien de vérité dans ce quil a fait. Car cest en le faisant quil a été un vrai médiocre, un médiocre dans les actes alors que la réalité des médiocres est au contraire dêtre seulement capables dactions (bonnes, mauvaises ou indifférentes). Cela signifie que ce nest pas dans leur importance (en loccurrence extrême) de ses crimes quil est reconnu, mais dans leur vérité : ce quil a fait, pour lui dès lors vrai sujet, nest pas de lordre de ce qui importe mais de ce qui compte. Or quest-ce que pardonner ? ceci, justement : poser que ce qui a été fait continue dimporter mais que cela ne compte plus ! La vérité ne compterait donc plus ? Absurde. Tel est le principe dimpossibilité du pardon, telle est la définition de limpardonnable. (Cela dit, limpossibilité pour certains criminels quils puissent jamais relever de la question du pardon ne justifie pas quon se conduise comme eux en leur appliquant la peine de mort.)
A chaque fois que la distinction dun sujet simpose, sexclut lidée du pardon, parce que cest forcément de vérité quil sagit, que la définition du vrai est quil compte et quon ne saurait par là même, en le pardonnant, dire quil ne compte plus.
Cet argument est très concret et permet de faire des distinctions elle aussi très concrètes. Par exemple on peut inclure lassassinat du duc dEnghien dans les choses quon pourrait éventuellement (encore que la question soit toute abstraite pour nous) pardonner à Napoléon ; mais lidée de lui pardonner les morts dAusterlitz, pourtant tellement nombreux, méritants et pitoyables, na aucun sens. Réalité dans un cas mais vérité dans lautre.
Il permet aussi à certaines victimes dentamer un travail sur leur propre souffrance en reconnaissant que le mal qui leur a été fait pouvait, dans leffroyable de sa réalité définitive, nêtre malgré tout pas vrai.
A mon avis, cette distinction est capitale ; elle ne concerne pas seulement la psyché, mais aussi lâme précisément en tant que distinction. Inversement, le même argument permet à dautres victimes de reconnaître dans ce qui leur est arrivé, ou dans ce qui est arrivé aux leurs, quelque chose de vrai. Limpossibilité de principe du pardon, tel quil caractérise par exemple les crimes nazis, est seulement lenvers de cette vérité. En ce sens il y a des crimes (extrêmement peu je nai pas à lesprit dautre exemple que la Shoah) qui sont la cause originelle de chacun, ce à partir de quoi chacun naît à lui-même, si étranger quil soit par ailleurs à leurs victimes.
Je dis que ces crimes sont originels pour chacun, même si lon vit de lautre côté de la planète, parce quils existent comme identiques à leur caractère dêtre impardonnables alors que le propre du monde comme structure a priori est darticuler le savoir à lhumain le savoir qui excuse et lhumain qui pardonne. Et quest-ce que le nazisme, comme occurrence, sinon ceci que le savoir ne compte pas et quil soit impardonnable ? La fonction de distinction, dès lors quelle sapplique au monde comme tel, acquiert statut transcendantal. En ce sens il vaut désormais pour quiconque dans son institution subjective.
Je reviens alors à la question de la corrélation du respect et de la méditation. En axant ce lien sur la question de limpardonnable, et donc aussi sur la question du mal, mon intention était de bannir la nécessité réflexive qui nous fait automatiquement lier le respect au bien. Nous avons souvent examiné cet effet de structure, dont le kantisme est littéralement le discours. Mais le respect ne concerne pas le bien, qui relève au contraire de lestime : il concerne le vrai et donc, subjectivement parlant, ce qui marque.
Ce qui marque, il est impossible de lappréhender autrement quà travers cette distance subjective très particulière quon appelle la crainte et sur laquelle nous avons longuement travaillé (notamment en réfléchissant sur la " crainte de Dieu "). Ce qui est simplement dangereux, on en a peur, on le redoute, mais au sens strict on ne le craint pas. Pour quon parle de crainte, il faut que de la vérité soit en cause (jaccorde que ce nest pas toujours évident, mais cest toujours vrai). Je dis bien en cause et par conséquent la crainte fait que nous nous reconnaissons nous-mêmes à titre deffets.
Ce par quoi ma capacité subjective de vérité est causée, je le crains et cest la distance représentative de la cause à leffet qui prend alors sa dimension de réel.
Eh bien cette incidence, quest-elle donc, sinon lénigme ? Une seule, toujours la même : quil y ait du vrai et par conséquent que le sujet soit lui-même.
Je vous remercie de votre attention.
Retour en haut de cette page