Lénigme est lexigence dune réponse libre
Lénigme qui exige un certain mot nest pas le mystère qui exige une certaine clé. Celle-ci fait jouer un système qui se suffit idéalement à lui-même, et sentend seulement de le faire fonctionner. La clé du mystère napporte donc rien dans lordre du savoir mais permet une effectivité, par définition neutre et anonyme cest-à-dire impersonnelle puisquelle est celle de lagencement déjà institué dun système. Lénigme sentend au contraire depuis le mot manquant cest-à-dire depuis lincomplétude dun savoir qui, par là même, se distingue de la vérité. Il appartient donc à la nature de lénigme davoir toujours déjà distingué savoir et vérité et de le faire paradoxalement dans une demande qui reste demande de savoir, puisquelle a toujours au moins potentiellement la forme dune question.
Son opposition au mystère lui faisant demblée distinguer de la vérité du savoir, lénigme est une demande de savoir où le savoir ne compte pas : quand on sy trouve confronté il sagit de ne pas se défiler devant lexigence de savoir quelle constitue, et en même temps de ne pas admettre que le savoir quon donnera effectivement soit ce qui compte. Car devant les énigmes, on peut être lâche (se défiler devant lexigence de savoir, et arguer de la différence entre méditer et réfléchir pour ne pas donner de savoir) et /ou désinvolte (faire semblant de nêtre pas mis par elle au pied du mur de notre responsabilité). Or il ny a rien dautre, sinon quil ait été posé. On ne résout donc les énigmes que par des énoncés dont le paradoxe est quils soient satisfaisants mais dont lénonciation soit finalement seule à compter. Si le savoir produit nest pas satisfaisant, on est dans la lâcheté mais sil est positif comme peut lêtre le savoir scientifique on est dans la désinvolture.
Lénigme sadresse par conséquent au sujet comme tel et cest une réponse de sujet libre dont elle est proprement lexigence. Pas de différence entre penser lénigme et penser la liberté dont elle est linscription dans le savoir, cest-à-dire dans la réciprocité de la question et de la réponse.
Il ny a de savoir que comme désinvolture subjective : servitude
Les questions qui nous sont habituellement adressées le sont depuis la détermination quelles nous confèrent. Par exemple si quelquun me demande son chemin dans la rue, cest quil se sera adressé à moi comme à un familier de la ville. Il peut évidemment sêtre trompé, mais cela signifie alors que sa question ne marrive pas : je répondrai " excusez-moi, je ne suis pas dici " pour signifier cette méprise.
Notre réalité relève par définition du savoir dont la réflexion fait le sujet : pour lattitude réflexive il ny a pas de donné (donc rien à respecter) mais seulement du construit, et celui-ci lest forcément dans les figurations du savoir. Sadresser à quelquun, puisque cest linstaller dans la position réflexive, cest par conséquent le sommer de reconnaître sa constitution dans leidétique de notre question. Une question positive qui sadresse à un sujet en fait par là même un " en tant que " : cest forcément " en tant que " je suis un familier de ville que je peux recevoir la question dun passant égaré, mon seul statut réel étant alors léventualité que cette constitution savère impossible (si je suis moi-même un touriste dans cette ville). Toute question se faisant par définition dans un ordre de savoir, elle suppose, implique et entérine tout à la fois un assujettissement, et donc ce paradoxe que le sujet soit lui-même un sujet. De fait la nature du savoir est de ne jamais viser que des places ou des fonctions : jai toujours déjà identifié la personne à qui je madresse à ce que le savoir impliqué dans ma question exige quelle soit. Si je parle de voiture, cest " en tant que " mécanicien au moins amateur que je considère mon interlocuteur, et il en est de même dans tout type de relation, si privé ou même intime quon veuille le concevoir. Cela signifie très concrètement quon ne sadresse jamais à un sujet personnel, puisquil faudrait que la subjectivité personnelle constitue un ordre autonome auquel cas on naurait fait que déplacer la difficulté (on sadresserait à quelquun " en tant que " sujet personnel).
Le sujet du sujet, cela sappelle le maître. Peu importe que cette place et cette fonction soient occupées par une personne ou par un savoir, quil nest dès lors pas nécessaire de personnifier comme parole de la Nature, de lHistoire, de Dieu ou du Führer. Or le sujet qui a un maître, cela sappelle un esclave. Il appartient donc à la question et plus généralement au savoir dêtre serfs, si lon désigne ainsi limpossibilité pour quiconque dêtre autre chose que ce quil est supposé être par le discours qui sadresse à lui, en tant que ce discours est forcément constituant. Doù luniversalité de cette condition. Parler de la servitude ou parler du caractère décisif de lénoncé relativement à lénonciation (on a quelque chose à dire à qui de droit et pour cela il faut bien parler), cest donc la même chose.
Groupons sous le vocable général de " métaphysique " corrélation de la servitude et du savoir. Car il va déjà de soi que le métaphysicien est serf et entend asservir son interlocuteur : pour des raisons toujours contingentes (même quand elles sont essentielles, comme chez Hegel) il a compris quelque chose qui donne du sens à tout et par là institué le savoir en place de vérité, se faisant ainsi le véhicule ou le porte-parole anonyme dune nécessité, celle du réel et de sa réflexion comme indissolublement décisifs, principiellement préalable. Il ny peut rien : le monde est ainsi fait et il se trouve seulement que, layant compris par lui-même ou appris dun plus perspicace, il a le devoir de le transmettre de la manière plus fidèle, cest-à-dire la plus insignifiante possible. Et certes le travail de lesclave ne doit être rien dautre que la volonté du maître en quelque sorte matérialisée. Celui qui recevra ce savoir en devient à son tour le détenteur cest-à-dire le véhicule tout aussi anonyme, et propageant limpératif devenu catégorique de lanonymat : " comprends et cogite de telle manière que le savoir, réflexivement élaboré ou reçu puis transmis, puisse avoir été produit par nimporte qui et donne lieu à la production dun sujet pareillement anonyme ".
Jinsiste : lexigence danonymat qui était seulement hypothétique (ne rien ajouter de soi dans ce quon a compris pour que la vérité quon transmettra reste elle-même) est devenue catégorique puisquil appartient à tout savoir de produire du sujet. Quon me fasse un cours de mécanique, par exemple, et par là même je deviens mécanicien, puisque cest seulement avec une oreille de mécanicien que je pourrai écouter ce quon me transmettra (sinon la transmission ne se fait pas). Si donc la production du sujet est leffet ultime de la transmission, alors il faut reconnaître que lindifférence de celui-ci (quil soit nimporte quel sujet) passe du statut de condition au statut de fin en soi. Par exemple un cours de mécanique vise expressément celui qui lentend comme ayant à devenir en vérité ce mécanicien quil est déjà en réalité du simple fait quil entend ce quon lui dit. Or comment ne pas parler dimpératif catégorique quand un sujet est expressément visé comme tel et quand on passe de la détermination supposée de la réalité de ce sujet à la détermination téléologique de sa vérité ? On appelle métaphysique laccomplissement de cette nécessité. Est-ce que celui qui possède le savoir du sens des choses, autrement dit qui est sage, peut communiquer ce savoir autrement que dans la volonté de rendre sage celui qui lécoute ? Et comme la sagesse en question sentend expressément de son anonymat, comme on la toujours dit depuis lAntiquité jusquà Heidegger et même Merleau-Ponty (la vérité de lhomme est toujours quil se mettre au diapason de lEtre), le discours de celui qui sait est-il finalement autre chose que linjonction, pour chacun, quil soit enfin nimporte qui ?
A la métaphysique on oppose non pas surtout la morale (qui consiste à refuser expressément de nêtre pas nimporte qui comme sujet de laction) mais léthique. En effet : est-ce que le propre du sujet nest pas avant tout la responsabilité ? Est-ce que la responsabilité ne porte pas elle-même avant tout sujet le fait dêtre sujet quon peut traiter dune manière singulièrement responsable ou au contraire communément désinvolte ? Dès lors est-ce que le propre du sujet nest pas avant tout de nêtre pas nimporte quel sujet ? Quil sagisse de nimporte quel sujet, comme dans lexemple du médecin quon va consulter uniquement parce quil est la médecine personnifiée, et il ny a plus de sujet du tout (on dit par exemple que la médecine guérit de plus en plus de maladies, la réalité propre du médecin ne tenant plus quà ses insuffisances individuelles). Qui peut ignorer cela, dès lors que la responsabilité qui fait le sujet sidentifie à limpossibilité de la substitution, laquelle a toujours-déjà eu lieu quand on se défile de sa responsabilité en arguant du savoir, dont la présence justifiera les réussites (le bon médecin sait soigner) et dont labsence excusera tous les échecs (" je ne savais pas je ne pouvais pas savoir . à ma place vous auriez fait la même chose ") ?
Savoir et servitude sont le même, si lon définit lesclave par la désinvolture quant à la question que chacun est pour lui-même, autrement dit si on le définit par cela quil se satisfait du savoir quand sa question de sujet est celle de la vérité.
Eh bien, celui qui naccepte pas cette substitution et qui naccepte donc pas la substitution en général (car en sidentifiant au savoir, par exemple la médecine, on est nimporte qui par exemple un médecin), on dira quil est libre.
Il ny a de vérité que comme responsabilité subjective : liberté
Cest un truisme de corréler liberté et responsabilité ; cen est un autre dexpliciter la responsabilité comme impossibilité de la substitution. On ne risque donc pas de se tromper à penser la liberté selon lexclusivité à la substitution.
La substitution est, je viens de le dire, la fonction originelle du savoir : dès lors que je sais, dune manière théorique ou pratique (avoir compris une démonstration, savoir réparer un moteur ), non seulement je suis nimporte qui au sens où il ny a pas de différence entre sadresser à moi et sadresser à une autre personne qui saurait la même chose, mais encore jai expressément à tout faire pour rester nimporte qui : mon " éthique ", si lon peut utiliser ce terme pour signifier le déni de ce quil désigne, sera de gommer de moi toute particularité susceptible de faire obstacle ou simplement de colorer individuellement leffectuation dudit savoir : que je sois enfin cet " en tant que " débarrassé de sa propre question que le savoir ma depuis toujours promis dêtre ! Par exemple être un vrai médecin ou un vrai professeur : quen chacune de mes parole ce soit la médecine ou le savoir disciplinaire qui parle.
En nommant liberté lenvers de cette désinvolture, jindique par là même quon nest jamais libre que sans le savoir.
Au double sens de la négation. Car si la servitude (ou la désinvolture, qui est la même chose) consiste à (vouloir) être un " en tant que ", il est bien évident que ne sera libre, en chacun, que ce qui sentendra hors de cette nécessité. Lopposition souvent développée ici du choix et de la décision traduit cette évidence : alors que le choix est une fonction automatique du savoir (quand on sait il se fait tout seul ; quand on ne sait pas il est impossible ; et quiconque saurait ce que je sais ferait les mêmes choix que moi), la décision simpose au moment où il ne compte plus. On explique le choix au moyen de la semblance cest-à-dire de la désinvolture subjective (" à ma place et sachant ce que je savais, vous auriez fait exactement la même chose "), alors quon signe la décision. Celle-ci sentend donc en exclusivité au savoir, entendu cette fois au sens réflexif. Non seulement il faut encore décider de faire semblant de le confondre avec la vérité quand le savoir est là, mais surtout décider consiste à prendre conscience que la décision est déjà prise au fond de soi, depuis une seconde ou depuis trente ans (il y a des couples qui se rendent compte à loccasion dune dispute insignifiante que leur décision de divorcer sest prise depuis longtemps à leur insu, parfois depuis des décennies). On ne décide donc jamais que sans le savoir (hors du savoir, et sans savoir quon décide) et donc, réflexivement parlant, que sans soi. Alors que la réalité du choix est épuisée par sa servitude (savoir et désinvolture envers sa propre question), celle de la décision lest par sa liberté (impossibilité de la substitution).
Dès lors lopposition de la désinvolture et de la responsabilité nest rien dautre, subjectivement présentée, que lopposition du savoir et de la vérité. Ce dernier terme ne désigne pas quelque supplément qui serait un surplus de savoir, mais au contraire lidentité de limpossibilité métaphysique et de la nécessité éthique que le savoir ne compte pas. Par le premier terme, on exclut bien sûr toutes les dérives paresseuses vers lineffable ou lindicible en rappelant que rien néchappe à la nécessité du savoir et quil y a potentiellement savoir de tout, et par le second on rappelle que la vérité sentend dun moment dit précisément moment de vérité où il sagira dêtre enfin ce sujet que le savoir a pour nature dexclure quon soit. Plus simplement : comme seul un sujet peut être désinvolte, autrement dit soumis au savoir comme injonction à la démission de soi, on dira que le moment de vérité est le moment où ce sujet lest vraiment. Cet adverbe najoute rien de positif, et notamment aucune référence à une quelconque " authenticité " qui nest en réalité quun redoublement dans la désinvolture (elle consiste à diviniser ce dont on se réclame et donc à en rajouter sur son anonymat en le déterminant comme procession). Le moment de vérité est le moment où le savoir ne compte plus et sa notion correspond exactement à celle de lextrême, par là même lieu propre du vrai. Le monde où lon sentend selon le savoir est le lieu propre de la servitude, lextrême où lon sentend sans le savoir et le lieu propre de la liberté.
Eh bien ma thèse est que lénigme amène à lextrême du savoir, là où il va enfin sagir dêtre sujet et par là même assure le passage de la servitude à la liberté dès lors que la liberté ne peut pas plus être un état positif pour les personnes que la vérité ne peut lêtre pour les choses.
Lénigme comme passage de la servitude à la liberté
Le savoir dont lénigme est lexigence, on peut dire simplement que cest le savoir nécessité par la question, à ceci près que ça ne compte pas. Insistons pour dire que ce savoir nest pas dune nature spéciale qui correspondrait à une question elle-même de nature spéciale. Je le dis autrement : contrairement aux réalités quon doit dire problématiques et qui font réfléchir, les réalités qui sont énigmatiques donnent à méditer. La méditation sentend comme le subjectif de leffet de vérité, à lencontre de la réflexion qui sentend comme celui de leffet de savoir. De sorte que le savoir dont lénigme est lexigence, justement dêtre exigé par une énigme, doit être la réflexion dune méditation.
Concrètement, cela signifie que répondre à une énigme, cest faire parler le silence que la réalité énigmatique a implanté en nous.
Eh bien donner la parole à ce silence, je dis que cest la liberté elle-même, par opposition au discours dont toute réflexion est déjà lengagement. Car la pensée, dont personne nignoré que la notion était inséparable de celle de liberté (lesclave doit réfléchir, mais il ne pense pas), est lacte même de cette donation : quand ce qui nous fait réfléchir nous a par là même désigné comme un sujet déjà parlant, ce qui nous fait méditer, au contraire, nous institue comme le sujet dun silence dont lénigmatique lui-même apparaît à nos yeux pour la cause et penser consiste à assumer cela.
Inversement réfléchir consiste à le prendre avec désinvolture. Car la désinvolture ne se limite pas au simple conformisme entendu comme le refus de la réflexion et la volonté den rester aux évidence qui procurent la chaleur grégaire dêtre nimporte qui. Quest-ce que réfléchir, en effet, sinon encore et toujours adopter ce statut subjectif de poser ce que nimporte qui, dans la même situation, aurait raison de poser ? On aurait donc tort dopposer labjecte satisfaction de soi des béotiens à linquiétude raffinée de ceux qui réfléchissent, car si les premiers se vautrent dans la jouissance dune démission particulière de soi (une mentalité de pharmacien ou de notaire, par exemple), luniversalité prônée par les seconds participe à la même indifférence à légard du vrai : au lieu que ce soit la jouissance identitaire qui compte, cest la procédure ; mais pour le vrai, cela revient exactement au même : on ne le respectera pas (au lieu que lon sen tienne au moi comme dans la première figure, cest la nécessité transcendantale quon respectera). Et lindifférence au vrai, que la raison en soit particulière ou universelle, cest toujours la même mentalité desclave, si lon nomme ainsi celui qui estime quand il sagit de respecter, celui qui redoute quand il sagit de craindre.
Présentons cela dune manière moderne. Quon refuse la mentalité démocratique, non pas à la manière de Gide qui était scandalisé davoir le même poids électoral que sa concierge mais au nom du respect imposé par la vérité dont la multitude pas plus quun seul ne sauraient être le sujet, et lon récuse que ce qui donne à méditer soit jamais assimilable à ce qui fait réfléchir bref on refuse que le savoir, puisse jamais se confondre avec la vérité. Contrairement à ce quon affirme souvent quand on met laccent sur les compétences quil institue et donc sur les hiérarchies quil impose, le savoir est essentiellement démocrate : disponible à tous et identique pour tous, il fait bien apparaître une excellence (le plus savant peut être facilement sélectionné pour le bien de tous), or ce nest assurément pas le cas de la vérité qui tient à la signature et non au métier (figure pratique de linstruction), à lélection et non au choix.
Mais dun autre côté, lénigme qui fait méditer reste une exigence de savoir et par là de réflexion. Doù ce paradoxe dun savoir qui soit vrai, dun savoir qui ne soit pas servile, dun savoir libre en somme : celui quon ne pourrait réfléchir quà exclure quil soit celui que nimporte qui, devant les mêmes difficultés, aurait eu raison de poser.
Ce savoir distingué, opposé au savoir commun dont la notion de métaphysique fournit le paradigme, cest évidemment la philosophie : la même chose que la métaphysique qui fait de la réalité son affaire, sauf que ça ne compte pas puisque la philosophie se définit au contraire de faire de la vérité son affaire.
Que ça ne compte pas renvoie par conséquent à la distinction qui est toujours celle de la vérité relativement à la réalité et non à la différence qui la nierait comme vérité pour en faire une forme réflexive de réalité. Comme la notion de distinction est verbale (si elle désignait un état, elle concernerait une qualité particulière et serait par conséquent une différence), on se réfère donc à un passage, quant au sujet, de lhumain au vrai. Il y a les humains qui savent toutes sortes de choses, et par ailleurs ils y a les vrais : quand ils tiennent un discours réflexif, celui-ci est une philosophie. Mais bien entendu lessentiel de leur parole et de leur agir est indifférent à la réflexion et donc à la philosophie, en laquelle le savoir ne sera dès lors jamais ce qui compte. Cest la raison très concrète pour laquelle la réfutation dune doctrine na strictement aucune incidence sur la nécessité de continuer à la lire comme uvre du penseur alors quen science, évidemment, la réfutation est un anéantissement. Par quoi on reconnaît quil sy agissait dune réalité énigmatique.
Je dis que leffet de lénigme est de produire cette destitution subjective : on ne médite quà ce quil ne soit plus légitime de réfléchir, cest-à-dire dadopter lattitude dimpiété consistant à poser que, contre toute idée de vérité, le sujet a priori est seul à compter. La réflexion vaut par là même pour nimporte quoi, alors quil revient exactement au même de dire dune chose quelle est énigmatique et de dire quelle nest pas nimporte quelle chose : elle est une vraie, cest-à-dire décisive, les autres nétant au mieux que réelles (exemple : la morale, par opposition à tous les traits anthropologiques, y compris la morale).
Les réalités qui font réfléchir nous supposent tout constitués, celles qui font méditer nous donnent à nous-mêmes dans le silence. A la métaphysique toujours déjà faite de discours joppose ainsi sa distinction, la philosophie, toujours originée dans un silence premier celui de la reconnaissance dune chose qui compte. Il ny a de science que comme continuité critique dune parole première ; il ny a de philosophie que selon un premier silence dont le paradoxe est que la parole nen soit pas la négation (preuve : sa réfutation ne compte pas).
Sil ny a donc de philosophie (la réfutation ne compte pas) quen distinction de la métaphysique (la réfutation compte) quelle est forcément par ailleurs, alors il ny a de philosophie que des énigmes et dénigme que philosophique : à chaque fois la question simpose comme lexigence dun savoir devant quoi les auteurs dont nous sommes les héritiers nont pas reculé, mais justement de ce quils soient des philosophes, la doctrine qui a été leur réponse nest pas ce qui comptait : toute énigme est indistinctement (indistinction qui est sa distinction) lexigence dune doctrine et linterdiction pour celui qui ne se défile pas devant cette exigence quil soit un endoctrineur. Il faut quil réponde, et que sa parole soit libre alors que le métaphysicien, sil était possible den être un sans être un philosophe, serait asservi à un savoir dont il serait le véhicule inessentiel, une sorte de fonctionnaire, de prêtre ou de commissaire politique.
La réponse à lénigme sentend en distinction dune telle trahison : on ne répond que nominativement , puisque la réponse doit être décisive (par opposition à être plus ou moins importante) et que le propre dune décision, cest quon la signe. Par exemple Kant ne sest pas défilé devant lénigme de la morale, comme lon fait ceux qui la réduisaient au commandement divin ou à lintérêt bien compris. Et nous savons quil la fait en vérité et donc sans le savoir par létablissement de ce que nous reconnaissons comme sa vérité : quelle soit de nature " kantienne ".
Dire ainsi que lénigme est lexigence dune réponse libre, c'est dire que le savoir en quoi cette réponse consiste effectivement ne vaut quà être depuis toujours transi dune énonciation qui le valide. Dhabitude, cest la place de celui qui parle ou son savoir comme réflexion dune réalité supposée préalable, qui valide sa parole, dès lors anonyme. Dans le cas de lénigme, cest exactement le contraire : est libre celui qui en donne le mot, ce mot qui manquait depuis toujours et interdisait donc à celui qui oserait affronter ce manque dêtre un simple " en tant que ". Dans cet exemple, cest la nature " kantienne " de la morale quil sagissait depuis toujours de révéler.
Je termine le cours daujourdhui par la vérité suivante : celui qui résout lénigme, ce nest pas un individu spécialement compétent, mais cest un élu au sens très précis où Kant est lélu de la morale et de quelques autres choses (la nécessité a priori qui conditionne le savoir, lesthétique réflexive, la politique téléologique ) qui sont depuis toujours et sans le savoir de " nature " kantienne.
Voilà ce que cest quêtre un élu : ce nest pas posséder quelque charisme mystérieux, quelque vertu ineffable que les autres repèreraient par on ne sait quel feeling mais cest être lhomme du mot manquant, celui dont le manque est depuis toujours constitutif des réalités décisives. Pour les autres, celles qui sont plus ou moins importantes, on les laisse aux gens ordinaires, ceux qui ont les qualités pour cela, ceux quon a raison de choisir bref les esclaves puisque cest à titre de fonctions quon sadresse à eux et par là quils sentendent eux-mêmes.
Est libre lélu. Tout le monde la toujours su, et personne naurait lidée de confondre lélection et le choix : dans ce dernier cas, ce sont les qualités propres ou représentatives qui comptent. Lélu, cest celui à propos de qui cette irrécusable nécessité ne compte pas.
Jappelle cela liberté. Quand lélu parle, il donne à chaque fois le mot de lénigme. Tous les exemples quon voudra prendre le vérifient, à commencer par le canon de la philosophie.
Si lénigme est passage, elle lest de lun à lautre ou plus exactement de nimporte qui (savoir) à un seul (vérité) en somme du choix des compétences à lélection de celui qui était impliqué depuis toujours dans ce qui est décisif depuis toujours.
Je vous remercie de votre attention.
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