Lénigmatique nous donne à penser, et cest selon cette donation quil faut entendre sa reconnaissance comme celle dune dette.
Puisquon ne pense quau bord de son propre gouffre, cest-à-dire que sans y être, autrement dit encore parce quil ny a pas de différence entre penser et inventer, lénigmatique sentend comme ce qui suscite linvention. Lacte subjectif absolu étant linvention qui a lieu très précisément là où le savoir manque, il faut reconnaître que nous ne sommes pas seulement redevables à lénigmatique de penser mais encore dêtre nous-mêmes ou plus exactement de lêtre vraiment car si lon est soi-même en toute occurrence même la plus convenue, on nest vraiment soi quen sa propre absence, que là où la signature qui ne veut rien dire aura attesté de limpossibilité radicale au monde qui conditionne la vérité. Car tel est le paradoxe de la vérité quelle soit toujours étrangère, exclusive de léventualité quon sy reconnaisse ; de sorte que lénigme doit sentendre dans le paradoxe de nous donner une étrangeté à soi dont le monde, où les choses correspondent à la nécessité formelle que nous sommes pour nous-mêmes, est la forclusion cest-à-dire limpossibilité de principe. Penser (donc inventer) cest sans le savoir avoir fait son lieu propre de cette impossibilité. Lénigmatique en est la cause.
Contrairement à ce qui vaut pour lordre mondain, cest le reconnu qui cause sa reconnaissance : elle est son effet, en tant quil est dinstitution subjective. Pour les choses ordinaires, en effet, il faut déjà être soi-même pour les reconnaître. Lénigmatique, cest le contraire : quil impose sa reconnaissance et il nous donne à nous-même, dans une donation dont on peut aussi bien dire quelle est son effet de vérité. Ainsi avancerai-je que la reconnaissance de lénigme est déjà le passage de lêtre soi à lêtre vraiment soi, un passage dont il faut nommer responsabilité personnelle le principe, à lencontre de la désinvolture commune (position subjective corrélative de la mondanéité comme existential), pour laquelle il ny a tout au plus que de laporétique ou du mystérieux.
Cest à lénigme que nous devons de nêtre pas seulement faits de la désinvolture commune, parce que leffet de vérité, comme effet de constitution subjective, est forcément un effet de responsabilité.
En toute énigme dont jassume la reconnaissance, il sagit donc, en distinction du désinvolture que je suis par ailleurs en étant celui que nimporte qui aurait été à ma place, de lindistinction de ma propre étrangeté et de ma propre vérité. Disons-le autrement : cest le même davoir reconnu lénigme et de se trouver au pied de son propre mur. La question quelle me pose est donc ma question. Par là on désigne celle dont jai à produire sans le savoir et la formulation et la réponse, dès lors en paiement de la dette dont la reconnaissance des énigmes a été à chaque fois la reconnaissance.
Doù cette implication quil ny a pas de différence entre reconnaître lénigme qui donne à penser et se reconnaître soi-même dans lénigme dexister et dêtre soi, en tant que cela constitue une dette radicale puisque le sujet se définit de la responsabilité et que le propre de lénigme est dappeler à répondre, hors dun savoir dont lénigme est précisément quil soit en même temps exigé et quil ne compte pas.
Etre sa propre énigme
Ma vie, parce quelle est celle dont je suis le sujet, atteste de moi comme sujet. Elle est pourtant constituée pour lessentiel de hasards, de circonstances en elles-mêmes déjà plus ou moins déterminantes, de la force des choses sur lesquelles je nai eu, à la réflexion, que très peu de prise. Et quand il mest arrivé de me croire positivement sujet en luttant contre ladversité pour imposer à linertie des choses et à lindifférence des autres des fins dans lesquelles je me retrouvais, cétait dans des situations qui avaient déjà en elle-même pour signification la nécessité dun tel effort. Quest-ce que préparer activement un examen, par exemple, sinon assumer dans la plus parfaite normalité son statut détudiant ?
Il nen reste pas moins que cette vie conforme et anonyme est la mienne à moi qui ne suis pas nimporte qui pour moi-même. Une disjonction apparaît ainsi entre une évidence commune dans laquelle je me reconnais parfaitement (nimporte qui, à ma place, aurait fait ce que jai fait) et un surcroît que dès lors il faut dire de non sens et dont le paradoxe est quil soit le pointage que je dois faire de mon irréductibilité et limpossibilité que je my reconnaisse. Car si je ne suis pas nimporte qui pour moi-même, je ne puis me reconnaître en un sujet quelconque (autrui) quà la condition expresse quil soit nimporte qui puisque ce terme désigne expressément luniverselle nécessité des reconnaissances, autrement dit la nécessité transcendantale pour chacun dêtre le semblable de ses semblables.
Cette corrélation entre limpossibilité de reconnaître la première personne, telle quelle savère dans lirréductibilité de celle-ci à la personne quon se représente être, et limpossibilité que le savoir idéalement suffisant des reconnaissances puisse jamais compter, on dit quelle pose la question de la vérité : ce nest pas le même dêtre soi et dêtre vraiment soi. Différence énigmatique, assurément : celui qui la reconnaît est déjà éthiquement arraché à sa propre reconnaissance, puisquil saperçoit là où le savoir des reconnaissances manque, là où par conséquent il naura jamais la satisfaction dêtre vraiment lui-même. Lénigme, comme exigence dune réponse qui ne compte pourtant pas, exclut par conséquent que la distinction impliquée dans lidée davoir à être vraiment soi réponde jamais à lexigence qui la instituée. Lidée de " réussir sa vie " est grotesque en première personne, où il peut seulement sagit de ne pas céder à la désinvolture commune qui constitue par ailleurs notre réalité. La distinction que lénigme est pour elle-même, en tant quelle est lidentité du sens et du non sens, impose proprement cette évidence. Lénigme nest donc pas la promesse dun bonheur de second degré qui serait celui davoir mené une vie distinguée !
Ma propre vie, dêtre à la réflexion lidentité du sens (elle est celle que nimporte qui eût menée à ma place) et du non sens (je ne puis reconnaître que la vie de nimporte qui, or pour moi je ne suis pas nimporte qui), a statut dénigme. Dans lénigme en effet le sens et le non sens se donnent uniment et en même temps distinctement dans la distinction parce que dans lunité (la distinction nétant pas une différence). Jappréhende vaguement une irréductibilité de ma vie au savoir que lon pourrait en produire, mais une irréductibilité inconsistante, sans contenu, de pur surcroît comme si ma vie était pour moi-même porteuse dune signification à la fois dense et parfaitement ineffable. En quoi il sagit seulement de limpossibilité que je sois pour moi-même nimporte qui, bien quil sagisse par ailleurs là dune nécessité exhaustive. Et certes ma propre vie est distinguée de toute autre, justement dêtre semblable à nimporte quelle autre. Etre soi, ou être une énigme pour soi, cest la même chose. Tout se joue sur le surcroît qui ne consiste en rien mais quon peut figurer en disant ou bien quon a à devenir soi-même ou bien quon nest (vraiment) soi quau bord de son propre gouffre, cest-à-dire sans le savoir de soi qui caractérise notre subjectivité.
Si je me demande ainsi ce que cest pour moi quêtre moi, je suis forcé de situer ma question au niveau du surcroît inconsistant qui me distingue de celui quun sujet quelconque aurait été à ma place. Je suis ce sujet quelconque, mais être moi, cest que cela ne compte pas, léthique sinstituant dêtre leffet de cette vérité qui ne représente rien. Léthique est ainsi reçue dun surcroît originel dont lénigme est le principe, elle qui est exigence dun sens dont par ailleurs on sait quil ne comptera pas le non sens étant non pas une absurdité positive qui viendrait sajouter à la bonne réponse mais le fait que cette réponse, soit la bonne mais pas la vraie. Pure distinction par conséquent, parce que la vérité nest pas une qualité supplémentaire dont certaines réponses manqueraient : une distinction dont leffet de subjectivité est l'éthique elle-même. La notion dun être-soi renvoie au pur surcroît de lénigme comme à limpossibilité, elle-même inconsistante, que le savoir sidentifie jamais à la vérité.
Lénigme dêtre, cest lénigme de sêtre reçu de lénigme, puisquon nest sujet quà devoir lêtre vraiment et quon désigne ainsi leffet de vérité, la marque reçue qui nous distingue du semblable que nous sommes par ailleurs.
Lénigme, distinction actuelle de la vérité relativement au savoir, est par là même et depuis toujours un enseignement sur la vérité, sur ses impasses et sur la fonction de vérité. En parlant denseignement, on confère la dimension réflexive à la marque inconsistante. On ne se remet pas davoir rencontré une réalité énigmatique, mais par ailleurs on peut toujours produire une réflexion qui convertira cette impossibilité en nécessité : de même que toute décision apparaît comme un choix à une réflexion ultérieure, et toute épreuve pour une expérience, toute distinction apparaîtra comme une différence et sera subjectivement reprise à travers léventualité dun enseignement. On nest jamais quitte de la désinvolture réflexive.
Il mest donc constitutivement impossible de comprendre que je sois moi, en distinction de quiconque. Cela signifie très concrètement que je suis fait, comme surcroît de la vérité sur le savoir, du manque dun dernier terme disant enfin qui je suis et résorbant par là même cette opposition. Leffectivité de ce dernier terme, tel quil apparaît à la réflexion quand nous découvrons dans le texte dun auteur la possibilité de linterrompre par un " enfin bref " suivi de son nom adjectivé, cest la mort dont on peut dire quelle est sa propre impossibilité, celle-là même dont on a fait son lieu quand on pense, puisque penser consiste précisément à sinstaller là où il sera loisible à tout semblable de nous interrompre dun " enfin bref " avérant enfin la vérité comme savoir insignifiant.
Alors que le mystère a une clé, lénigme a un mot un fin mot, le mot de la fin. Pas de différence entre être une énigme pour soi, sêtre reçu de lénigme, et se trouver au bord de son propre gouffre : séparé du mot de la fin par un avant-dernier toujours reconduit.
La fin se définit expressément de sa propre impossibilité : si la fin était possible, cela signifierait quelle pourrait être avérée à un certain moment et par là même quelle serait suivie dun moment encore plus ultime, et ainsi de suite à linfini. Cette nécessité logique, très concrète puisquelle interdit quon soit jamais mort (il ny aura jamais pour moi de moment où ma mort sera avérée), on peut la nommer le surcroît quand on lentend dans la théorie de la distinction mais on pourrait aussi bien la nommer le sursis quand on lentend dans son implication existentielle. Le terme qui dirait enfin qui je suis a donc pour nature logique dêtre absolument impossible (de cette même impossibilité qui fait quon ne peut pas sortir du langage pour parler), et pour nature existentielle, si lon peut sexprimer ainsi, que je sois toujours en sursis de moi-même. Linterruption de la lecture ou de laudition par un " enfin bref " toujours possible en donne la forme extérieure.
Etre une énigme pour soi-même, cest par conséquent la corrélation dêtre pour soi-même évident, incompréhensible et toujours en sursis quant à son propre statut de sujet pour soi-même. Ce désemparement que je suis toujours déjà de moi-même est lindication quà limpossibilité originelle du dernier terme correspond limpossibilité de principe que lessentiel soit pour moi mon propre bien celui que nimporte qui à ma place aurait raison de vouloir y compris spirituel. La vérité ne sauve pas.
Lénigme, cest que cette impossibilité ne cesse pas dinsister et de nous donner à nous-mêmes (leffet de vérité) comme ayant à nous donner à nous-mêmes (être soi, cest avoir à lêtre vraiment) en ne laccueillant pas avec désinvolture cest-à-dire en refusant de faire comme si les énigmes étaient réductibles soit à des ignorances, soit à des mystères.
Je vous remercie de votre attention.
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