Lénigme ou la dette de penser.
Rien nest philosophique par nature, mais il y a du vrai, cest-à-dire du philosophique, dans la nature. Telle est la contradiction quil faut lever, si nous voulons comprendre que quelque chose nous soit donné à penser. Or, que quelque chose nous soit donné à penser, cest ce qui définit la pensée effective comme le paiement ou le remboursement, cest à voir dune dette. Penser et reconnaître actuellement sa dette, cest pareil. Bref, par " pensée ", cest la vraie responsabilité, tout le contraire de la désinvolture qui consiste à sestimer quitte, quil faut penser. Car nous sommes aussi en dette envers la dette elle-même, ainsi que la corrélation des notions de vérité (il ny a de vérité que vraiment) et de responsabilité (assumer sa responsabilité, cest être encore plus responsable) lindique expressément.
Jai indiqué lautre jour la voie qui simposait : admettre lessentielle intransitivité de la philosophie. La question du vrai tient à cette intransitivité : il doit forcément y avoir quelque chose qui ait pour nature de donner à penser, et donc dune certaine manière dobliger à penser (puisque penser soppose à vivre), quelque chose qui soit déjà lengagement de la pensée, mais dont on nait pas à supposer naïvement la préexistence. Bref, il faut distinguer dans lantériorité tautologique de lobjet à son étude une antériorité réelle qui identifierait cette étude à une science, et une antériorité vraie qui assumerait la nécessité pour tout discours de porter sur quelque chose et den dire quelque chose, alors même quil est fait de sa propre intransitivité. Et que la philosophie, malgré sa réalité métaphysique, soit sa propre intransitivité, cest ce que personne na jamais ignoré en distinguant depuis toujours le penseur du savant et dautre part en avérant une histoire qui nest pas la sédimentation de découvertes dont chacune totaliserait et assumerait les précédentes mais une suite de noms propres en exclusivité paradoxale à toute éventualité de signification.
La question de la vraie antériorité, celle du philosophique comme tel, est par conséquent celle dune donation qui soit indiscutablement donation de sens pour quune réflexion et par là un savoir en soit ultérieurement possible, et qui soit tout aussi indiscutablement donation de non sens pour quune méditation et peut-être une donation de vérité en soit nécessaire. Par le premier aspect nous reconnaîtrons la dimension métaphysique de toute philosophie et par le second nous en reconnaîtrons lessentielle distinction, sil ny a de philosophie que métaphysique et si un texte nest philosophique quà ce que sa dimension métaphysique ne compte pas.
Possibilité pour le premier terme et nécessité pour le second, disais-je : la dispense du savoir est toujours envisageable mais pas celle de la réponse. Dans notre lecture des auteurs, nous les dispensons désormais de savoir (le réel nest pas comme le métaphysicien le décrit ? ce nest certes pas cela qui nous empêchera détudier sa pensée !), mais pas davoir répondu (ce qui compte dans tel ou tel texte, cest quil soit par exemple de Kant ou de Bergson).
Davoir répondu quoi, sinon aux énigmes ?
Lénigme ou la distinction philosophique
Il y a des énigmes dans la nature, à commencer bien sûr par le fait même quil y ait la nature du moins pour celui qui ne fait pas semblant de trouver naturel (ou surnaturel, ce qui revient au même à un degré de réflexion près) dexister. Elles se donnent à nous dans cette première nécessité subjective quon appelle la méditation et quil ne faut pas confondre avec la réflexion, la première sentendant comme effet de vérité à lencontre de la seconde qui sentend comme effet de savoir. Mais bien sûr il ny a deffet de vérité quà lencontre dun effet de savoir au moins possible : lénigme est une interrogation et par conséquent une exigence de réponse, mais cest lexigence que la réponse quon donnera ne soit pas assimilable à un nouveau savoir sajoutant à celui que nous possédons déjà. En somme lénigme réclame un savoir qui ne soit pas sédimentaire dune manière ou dune autre (totalisable comme une conception du monde, additionnable comme une information ), qui soit la réponse à lénigmatique, précisément et non pas à linconnu ou au mystérieux.
Le paradoxe de lénigme est par conséquent quelle exige un savoir qui soit la vérité, alors quil ny a de vérité quà lencontre du savoir et de savoir quen indifférence à la vérité. En ce sens lénigme est toujours déjà sa propre distinction, puisque lunité du savoir et de la vérité dont elle est expressément la revendication sentend aussi bien comme la corrélation du savoir qui importe et de la vérité qui compte celle-ci ne sentendant jamais que de son unité disjonctive avec celui-là.
Lun distingué du savoir et de la vérité, cest bien sûr à luvre philosophique den être laprès coup : métaphysique en réalité mais ne faisant autorité que de la signature de son auteur, dont les concepts tirent paradoxalement du seul nom propre quils soient philosophiques. La durée bergsonienne ou la réflexion kantienne ne sont ce quelles sont quen vérité cest-à-dire que dans lacte dun sujet qui avère, de sa seule signature, quen effet cest bien de philosophie quil sagit ainsi quon le voit à la limite avec les mauvais textes quon retrouve et quil faut impérativement publier. A lun du savoir et de la vérité, qui est la nature de lénigmatique, répond dès lors la coupure du savoir par la vérité qui est le philosophique : à linterpellation du sujet à propos dune réalité qui donne à penser répond la " nomination " dun concept (la durée est " bergsonienne ", par exemple) qui linstitue expressément comme concept vrai attesté dune signature et pas simplement réel. Vrai, cela ne renvoie à aucun supplément de savoir, puisque le nom propre qui cause la vérité en le distinguant du savoir le fait de ce que tout savoir philosophique se constitue comme tel de pouvoir être interrompu (" enfin bref, la durée est bergsonienne ").
Lintransitivité de la philosophie et sa distinction sont le même : pour le savoir commun, il faut une réalité extérieure qui lui donne raison ou un système social qui limpose. Eh bien on nomme " énigme " une réalité naturelle (et certes, on savait avant Bergson quil fallait " attendre que le sucre fonde ") qui renvoie paradoxalement à un discours dont la réalité soit la transitivité (une élucidation de la durée, notamment dans son opposition au temps des horloges) mais dont la vérité soit intransitive. Car dire quils sont philosophiques, cest dire quon étudie ces textes sur la durée pour la seule raison quils sont de Bergson, même si par ailleurs on leur accorde une valeur théorique cest-à-dire représentative (mais justement : ça ne compte pas).
Cela signifie que personne ne confond le savoir et la pensée, ni même la pensée avec la production du savoir quelle est pourtant en réalité. Bref, personne ne méconnaît la distinction philosophique dont lobjet doit par là même sentendre comme une réalité distinguée alors même que le propre de toute réalité est quelle soit commune. Pas de différence entre résoudre cette contradiction, penser la philosophie et penser lénigmatique.
Lextériorité de lénigmatique au savoir dont il relève
A reconnaître, dans et contre la suffisance du savoir, lacte dun sujet qui ne lavèrera comme vrai quà ce que lui-même, ce sujet, ne sen soit pas autorisé (le philosophe nest pas un savant qui consigne et communique ce quil sait), on aperçoit quà toute énigme répond la reconnaissance en extériorité au savoir de sa résolution dun certain sujet qui, de ne rien apporter de plus, sera pourtant dans linconsistance de son surcroît, la " cause " de lénigme. Cest évident en philosophie : si la durée est par exemple de " nature " bergsonienne, il faut bien que dune manière ou dune autre Bergson soit la " cause " dun caractère énigmatique que, peut-être (et en tout cas dans sa radicalité) il a été seul à reconnaître.
On le voit en dehors de la philosophie dans toutes les réalités qui en appellent à la réponse, et ainsi à lavènement puisquil sentend de sa propre responsabilité, dun sujet. Les rêves et plus généralement les " formations de linconscient " sont des énigmes, mais ils ne le sont que par ce " roc " ou cet " ombilic " dirréductibilité qui interdit à leur interprétation den être le dernier mot, et qui oblige le savoir légitime quon peut en produire à laisser malgré tout ouverte non pas la question du sujet qui ne serait alors que celle dune structure mais la question que le sujet restera pour lui-même. Il est ce quil est, daccord. Mais ça ne compte pas. Et cest précisément en cela quil est un sujet ou encore : cest en cela que les " formations de linconscient " sont des énigmes.
Comment, sinon, distinguer le sujet de son désir, en tant quil sagit précisément de son désir ?
Et comment nommer cette restriction, sinon distinction ? Car dire dune personne quelle est distinguée, cest reconnaître une réalité dont on ne niera même pas quelle lépuise (tout dans le bourgeois distingué est bourgeoisie, et pas seulement son argent qui nest dailleurs pas indispensable), en même temps que cest nier que cette réalité soit la vérité de la personne quon désigne. La vérité nest rien dautre que la réalité mais elle nest pas la réalité, voilà ce dont nous faisons lépreuve dans la rencontre dune personne distinguée : lépreuve dune ouverture radicale entre réalité et vérité, qui ne soit pas production dun écart qui oppose ceci (vérité) à cela (réalité). Et cest dimposer cette reconnaissance contre un savoir potentiellement exhaustif quun sujet ou un objet est distingué.
Lénigmatique, cest toujours du distingué, cest-à-dire de louvrant si lon peut nommer ainsi lopérateur de louverture inconsistante entre vérité et réalité.
Or la vérité, pour un sujet, sentend forcément dun effet de parole. Impossible par conséquent de reconnaître une réalité pour énigmatique sans y entendre sa propre désignation comme sujet, laquelle désignation est une advenue de soi dont une parole soit la cause. Je dis alors que répondre à cette parole, autrement dit ne pas faire semblant dignorer limpossible ouverture effectivement produite, cest penser. Car celui à qui sa reconnaissance parle, elle le désigne comme sujet cest-à-dire quelle est dans sa " parole " même (au sens où il y a des choses qui nous parlent et dautres qui ne nous disent rien) lindication que cest de son acte de sujet que la réponse à lénigme reconnue tirera sa vérité. Or la vérité, justement de sentendre à partir de limpossibilité que le savoir y soit jamais identifié, il faut lentendre à partir de lacte personnel par opposition à laction que nimporte qui accomplirait et qui est encore du savoir effectué. En somme, lénigme nexige pas nimporte quel savoir, mais un savoir dont la promotion soit un acte.
Tout peut être énigmatique, mais pas nimporte quoi
Doù cette première impossibilité que lénigme ait un objet privilégié. Car poser qu en elle cest de distinction et non pas de différence quil sagit revient bien à exclure davance tout caractère différenciant lénigmatique de ce qui ne le serait pas. Sil y avait des choses énigmatiques et dautres qui ne le sont pas, il y aurait forcément un savoir de cette différence (on pourrait justifier daccepter ceci et de refuser cela) et lénigmatique sentendrait depuis lexigence de ce savoir par quoi il serait une chose inconnue voire mystérieuse, mais en tout cas pas énigmatique !
Il semble donc quon puisse conférer le statut dénigme à nimporte quoi : ce serait affaire de conversion du regard. De même quon peut trouver de la beauté dans les choses les plus misérables et les plus triviales dès lors quon " prend " leur " parti " contre la méconnaissance et lemprise habituelles (Ponge), on pourrait reconnaître en toute chose une dimension énigmatique. Et certes, une grande partie de ce quon nous présente sous le nom d" art contemporain " relève de cette possibilité que lartiste aurait en quelque sorte de nous laver le regard, de nous faire voir des choses anciennes avec des yeux nouveaux et den être étonné. Et il est certain que létonnement (par opposition à la surprise qui atteste simplement de linsuffisance du savoir anticipateur) peut être rapporté à lénigmatique en tant que tel. Dun autre côté je ne peux pas dire demblée que la présence de ce stylo sur ma table soit énigmatique, ni que le stylo ou la table constituent, dans leur existence ou leur réalité, des énigmes ! A moins bien sûr de me forcer à y voir des représentants de lénigme générale dexister.... Mais alors ils ne comptent pas, et lénigme en question nest plus quune idée dénigme qui me vient à leur propos ainsi quon le voit, encore une fois, dans nombre de productions " contemporaines " qui sont simplement des impostures prétentieuses, puisquelles reposent sur le principe de faire valoir le concept contre la chose et par là dêtre sans égard pour la chose elle-même. Et là où il ny a aucun égard, il est hors de question quon y reconnaisse jamais de la vérité : dans ces productions il ny a pas dénigme, mais seulement lidée quon devrait y voir une énigme ou plus exactement la sommation den apercevoir une (car le spectateur nest bien sûr pas plus respecté que la chose dont on nommera " concept " et de quelle indigence, le plus souvent ! quon la bafoue). Ce qui devrait expressément être énigmatique ne lest donc pas du tout.
Il y a donc une difficulté quon peut résumer en disant dune part quil est impossible que lénigmatique se caractérise par un trait particulier justifiant quon fasse de lénigme une catégorie, et dautre part en disant que limpossibilité éthique de déposséder la chose elle-même interdit quon inverse la proposition en posant que nimporte quoi peut se donner énigmatiquement.
On résout la difficulté par le paradoxe de la distinction comme propriété (être le propre de) : de même quil y a des personnes dont il est impossible de ne pas reconnaître la " distinction " à travers une manière de marcher dans la rue, de ne pas être encombré de soi-même, et surtout à travers une sensibilité qui est sensibilité aux distinctions (par opposition au connaisseur qui est sensible aux différences éventuellement minuscules), de même doit-on admettre quil y a des réalités distinguées. Et comme toute distinction lest originellement de la réalité et de la vérité, il faut poser que les réalités distinguées sont celles dans lesquelles la distinction de la vérité est toujours déjà engagée.
Cest cette antériorité, parfaitement évidente dans le cas des objets philosophiques constitutivement marqués depuis toujours dun certain nom propre que le philosophe aura été seul à entendre et quil restera seul à ne pas pouvoir énoncer (par exemple Bergson peut tout dire de la durée sauf sa vérité, à savoir quelle est de " nature " bergsonienne), qui interdit de confondre tout avec nimporte quoi.
Ma réponse est plus concrète quil ne paraît, si lon veut bien se souvenir que dans le cas de lénigme qui est une demande de savoir, ce nest pas le savoir qui compte mais lavènement, de son point dextrême, là justement où il ne compte pas et où on dira par conséquent on dira que le sujet est appelé. Dans une formulation qui nous est maintenant familière, on désignera par conséquent comme énigmatique une réalité pour laquelle il faut se décider, par opposition à une autre quon pourrait avoir eu les meilleures raisons de choisir. Et certes, on ne décide que là où le savoir est en quelque sorte épuisé, soit quil manque tout simplement soit au contraire quil soit trop bien réparti comme quand il y a autant de raisons de prendre un parti quun autre, quon hésite et quun compagnon, excédé, finit par nous lancer "mais enfin, arrête de réfléchir et décide-toi ! ".
Bien que limpossibilité de faire de lénigme un trait didentification interdise dinclure ou dexclure des réalités de léventualité dapparaître comme énigmatique, on se trouve contraint dadmettre que seules les réalités distinguées le sont : celles qui réclament de nous une décision subjective quand toutes les autres (éventuellement les mêmes, par ailleurs) ne constitueront jamais que des possibilités de choix. Et une décision, on la signe nen étant précisément une que par là.
Dans le monde humain, luvre apparaît comme le parangon de lénigme, puisquà chaque fois il faut décider que c'est une uvre ! Ce qui signifie très concrètement que la plupart des uvres ne sont pas reconnues par nous, qui nous fions simplement à leur renommée : celles qui le sont nous ont désignés par la décision qui sest toujours déjà prise en nous de les reconnaître comme telles. On sait en effet quà lencontre du choix qui sentend de sa propre présence (arrive un moment où le plateau de la balance penche dun côté) la décision sentend de sa propre antériorité (décider, cest prendre conscience que la décision est déjà prise au fond de soi depuis un moment). Disons alors que cest de notre propre étrangeté que lénigmatique sautorise pour nous interpeller : cest une sommation à assumer cette étrangeté.
Dans lordre naturel, il y a pareillement des choses qui nous mettent au pied de notre propre mur : pour la plupart des gens, le fait quen général il y ait " létant et non pas plutôt rien " est la chose la plus banale du monde. Dailleurs pour eux-mêmes, ils trouvent normal dexister, et ne sétonnent pas quexistent les personnes quils prétendent aimer ni les uvres quils prétendent apprécier ! Lidée même de lexistence est à leurs yeux celle dune trivialité portée à son comble, de ce qui va toujours déjà de soi. Et certes, ils ont raison de ne pas se sentir interpellés par une question qui est une lubie de philosophe, à peine un paradoxe logique, et qui ne leur dit absolument rien : elle ne les met au pied daucun mur dont ils accepteraient dêtre les maçons. Et pour cause : ce mur, à la fin, il faudrait en signer lélévation, puisquelle aura été une réponse, cest-à-dire une institution subjective de soi, à une interpellation à laquelle il est donc préférable dêtre sourd.
Lénigme est lexigence dun savoir qui soit en propre le manque de la vérité ou qui soit la vérité comme manquante et dont on reconnaisse par là même la position comme un acte. Voilà comment nous pouvons réfléchir lidée dune réalité distinguée cest-à-dire énigmatique.
Cest ainsi quun sourire ou un regard peut être énigmatique : quest-ce quelle me veut ? quest-ce quil sous-entend ? De quelle complicité prometteuse ou ignoble, flatteuse ou avilissante est-ce déjà lengagement ? Bref : en quoi suis-je déjà engagé sans que je le sache ? Un visage croisé dans la rue peut être énigmatique aussi : de quelle dimension atroce ou sublime de la condition humaine porte-t-il la marque ? Mais la condition humaine, cest la mienne ! Et vers quel effroi sa reconnaissance est-elle susceptible de me conduire ?
Terminons pour aujourdhui en disant que le philosophique est lénigmatique et que celui-ci sentend expressément de ce non savoir qui est mon interpellation comme sujet préalable en elle : mon advenue à moi-même comme sujet déjà avéré sans moi.
Là où je ne suis pas sans savoir que je suis sans quil me soit pour autant possible de me reconnaître est lénigmatique.
En quoi je dois bien reconnaître une dette : là où jai à être, je suis déjà, mais sans le savoir.
En somme cest le même de ne pas faire semblant dignorer les énigmes et de ne pas être désinvolte envers la dette originelle que chacun de nous est personnellement quand nous refusons de confondre le fait métaphysique dêtre soi avec la nécessité éthique davoir à le devenir.
Jappelle " énigme " le réel de la dette que chacun a toujours déjà contractée envers sa propre impossibilité.
Je vous remercie de votre attention.
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