Vers la dette de penser
La reconnaissance du vrai, avec ses implications dont la première est évidemment la distinction de la vérité et du savoir, est toujours déjà admise dès lors quon parle de la philosophie. Celle-ci sera ensuite le travail de réflexion sur cette reconnaissance : reconnaître ce quon aura reconnu se fera dune part en élaborant le savoir de cette reconnaissance, et dautre part en maintenant, dans ce savoir même, le moment dépreuve que la reconnaissance, précisément dêtre celle du vrai, aura toujours été. Lessence de la philosophie réside donc non pas dans la doctrine dont tout philosophe est par ailleurs forcément le producteur, mais dans une constante coupure de ce savoir par une vérité dont le principe reste indistinctement que le philosophique soit éprouvant, que la philosophie soit une écriture.
Or cette coupure, si elle est la philosophie elle-même, il faut donc reconnaître quelle est constitutive du philosophique, quon ne saurait dès lors identifier à quelque réel plus ou moins suprasensible attendant depuis toujours son dévoilement. Il appartient à lobjet de la philosophie dêtre toujours déjà fait du caractère qui définit la philosophie cette " coupure " qui nous le fait malgré nous reconnaître comme éprouvant : le dit du vrai ne sera jamais un apaisement identifiable à la dernier sagesse de celui qui serait revenu de tout parce que le vrai, justement, on nen revient pas. Cest par conséquent le même denvisager la reconnaissance du vrai comme dune épreuve et reconnaître en ce vrai ce qui fera philosophique et non pas métaphysique le discours qui en traitera.
Si donc il ny a de philosophie quà lencontre de la métaphysique, autrement dit si la philosophie sentend expressément de la distinction du savoir (qui importe) et de la vérité (qui compte), cela signifie quil faut reprendre à nouveaux frais lidée dune reconnaissance de ce vrai qui fait philosopher en le posant non pas comme un donné naturel particulier dont la philosophie pourrait ensuite semparer, mais au contraire comme ce qui était déjà fait de la philosophie à laquelle il donnera lieu, sachant que cest la coupure du savoir par la vérité qui constitue le discours comme philosophique. Au vrai reconnu, il appartient donc toujours déjà, mais pas depuis toujours, dêtre fait de cette coupure et cest pourquoi il faut dire quil est éprouvant : il lest de la même manière que la philosophie elle-même. Par exemple la morale est kantienne depuis toujours, ou la durée bergsonienne, et ainsi de suite pour tous les exemples quon voudra emprunter à notre histoire.
En somme la philosophie est en nouage delle-même, parce quun philosophe (ici Kant ou Bergson) est quelquun qui aura répondu à une décision qui était prise depuis toujours au sens où la reconnaissance quil aura faite du vrai (la morale, la durée ) est celle dune nécessité toujours déjà engagée dont son uvre (le kantisme, le bergsonisme ) sera laccomplissement. Une telle nécessité, je dis que cest une dette.
Si lon maccorde cela, on maccordera de définir la pensée par la dette et la vérité par les paradoxes des modalités diverses de son paiement. Je vais mattacher à penser cela concrètement dans les semaines qui viennent.
Le philosophique était signé depuis toujours
Poser, en quelque sorte comme le réel de la philosophie, quil ny a pas de différence entre le caractère toujours éprouvant des réalités philosophiques, cest-à-dire des choses qui donnent à penser, et limpossibilité que la doctrine soit ce qui compte alors même quune vie de philosophie sépuise à en être lélaboration, cest identifier lordre philosophique à celui dune dette non pas tant radicale quoriginelle, au sens où tout ce que nous pouvons ensuite faire ou dire sentend depuis une réponse toujours déjà faite et supposée à quelque chose qui, précisément, nous ait enjoint de répondre ce que nous ferons éventuellement par la désinvolture.
Lacte de répondre est ce qui compte, la déterminité de la réponse étant seulement ce qui importe. Dans cette distinction, on dit lopposition de la philosophie et de la métaphysique telle quelle apparaît quand nous reconnaissons que la réalité dune philosophie est quelle soit une métaphysique mais que sa vérité est quelle soit luvre dun penseur. Dire que tout est originellement philosophique ne renvoie donc pas seulement à ce truisme quil y aurait une métaphysique impliquée dans la moindre de nos pensées (nimporte qui, invité à clarifier un peu ses positions dans nimporte quel domaine, arrivera tout de suite à mentionner sa " philosophie ") mais bien plus essentiellement à la nécessité dun acte, quon ne peut pas nommer autrement quun acte décriture et qui constitue la philosophie comme réelle. Car philosopher nest pas plus construire des systèmes dans sa tête que ce nest communiquer aux autres son avis sur les choses : cest se mettre quotidiennement à sa table de travail sy installer dans cette solitude quil faut dire vraie quand elle ne sentend pas seulement de ce quon produise des concepts sans la compagnie des autres, mais quon le fasse sans le savoir (faute de quoi on ninventerait jamais rien) et surtout sans soi (faute de quoi on " sexprimerait ", excluant davance que ce quon posera puisse jamais être vrai).
La philosophie sentend donc dune division entre le doctrinal qui se présente comme sa réalité évidente mais qui ne compte pas (et puis qui aurait lidée découter danciens endoctrineurs ? or nous ne cessons de lire et de relire les anciens philosophes) et le scripturaire qui passe généralement inaperçu au lecteur (il serait affaire non de philosophie mais dérudition philologique) mais qui fait paradoxalement retour dans la question de la signature, puisque cest la signature qui fait luvre comme on le voit notamment dans les paradoxes de lidentification (par exemple un tableau cesse instantanément dêtre une uvre, bien quil nait évidemment perdu aucune de ses qualités, quand des raisons objectives établissent quon a eu tort de lattribuer à tel auteur). De fait lhistoire de la philosophie, qui se présente dabord comme un magasin de doctrines inséparables des conditions idéologiques de leur émergence et par là même exclusives de toute vérité (lhistorien de la culture montre que chacune est faite des configurations mêmes qui déterminent le subjectif de chaque époque) apparaît au lecteur philosophe comme une suite de noms propres. Tout se passe donc comme sil ny avait pas de différence entre inscrire sa lecture dans un horizon problématiquement ouvert par lidée de vérité, et avoir toujours déjà décidé que la signature, infiniment au-delà dune " qualité " des textes qui les situerait sur léchelle des importances intellectuelles et qui reste de toute façon relative (on trouve parfois de très mauvais textes chez de " grands " auteurs, et dexcellentes compositions chez des scripteurs institutionnels dont la mention du nom restera toujours anecdotique), était seule compter. Demblée donc la question de la vérité est posée par tout le monde, à travers une pratique dont il appartient structurellement à la conscience représentative dopérer le déni (" mais voyons : quest-ce quun " grand " auteur, sinon quelquun qui écrit des textes pour la plupart excellents ? "), de rapporter le vrai à lacte dune signature et non pas à un prétendue antériorité relativement à un savoir dévoilant.
La nature du vrai est quil soit signé ; et la question de la vérité apparaît dès lors comme lincidence éthique de cette vérité. Autrement dit, la question à laquelle je vais mattacher est celle du débusquage de la signature secrète et impossible (par exemple que la morale est depuis toujours une réalité de nature kantienne, la durée une réalité de nature bergsonienne ), et donc, sous le nom général de dette, la pensée des implications de sa reconnaissance.
Le philosophique est le décisif = la philosophie est intransitive
On est philosophe à avoir reconnu que certaines choses nous " parlaient ", comme on dit familièrement, et plus concrètement à avoir reconnu sans désinvolture quelles nous mettaient au pied de la nécessité dun travail dont la légitimité tiendra non pas à sa valeur propre (exemple du tableau, transposable dans tous les domaines de lesprit) mais à sa signature. Le philosophique a donc interpellé le philosophe en sujet et non pas en savant. Or si le philosophique ne sentend que dans lhorizon problématique de la vérité comme question, force est de reconnaître que cest en vrai sujet que le philosophe aura été interpellé. Car si tout ce qui nous éprouve nous interpelle en sujet, tout ce qui nous éprouve ne le fait pas dans lhorizon problématique de la question de la vérité. Le philosophique est éprouvant (justement : il donne à penser et cette donation est moment de vérité pour celui quelle concerne), mais tout ce qui est éprouvant nest pas pour autant philosophique.
Evidemment, cette thèse na de sens quà ce quon ne confonde pas la philosophie et le concept réflexif quon peut sen faire : il ny a pas la philosophie mais, par exemple, les livres de Kant ou ceux de Bergson qui ont à chaque fois inventé et non pas réitéré la philosophie, autrement dit répondu à la question que celle-ci était singulièrement pour elle-même. De fait la question principielle de la philosophie, identique à celle que lart est pour lui-même mais différente pour cette raison de celle que la science nest pas pour soi, est celle de sa propre essence puisquon peut ramener chacune des uvres dont nous sommes les héritiers à une définition originale et par là définitive de la philosophie (non pas ce que cest que la philosophie, mais ce que cest vraiment que philosopher).
Parce que linvention est une réponse bordant le réel, il appartient au philosophe, et plus généralement au penseur puisque penser cest inventer, de sêtre depuis toujours situé auprès du réel de sa discipline : limpossibilité quelle relève du savoir qui suffit pourtant à en définir la réalité ici limpossibilité de confondre la philosophie et la métaphysique dont elle ne diffère pourtant pas. Depuis cet impossible sentend la distinction du sujet réel que nimporte qui pourrait être idéalement et du vrai sujet, celui de la signature, de leffet dautorité. Et certes, une chose est vraie dêtre toujours déjà marquée de cet effet, ainsi du nul ne lignore.
Cette opposition du sujet et du vrai sujet, qui simpose à partir de limpossibilité que la philosophie est pour elle-même (autrement dit à partir de limpossibilité quon lidentifie au savoir métaphysique en quoi sa réalité consiste pourtant), nous avons coutume de lindiquer en refusant de confondre la décision qui renvoie à la solitude de celui pour qui le savoir ne compte pas, au choix qui renvoie au contraire à la communauté de celui pour qui le savoir nécessite ; pas de choix sans identification : dire que jai choisi, cest dire implicitement que vous auriez fait la même chose que moi dans les mêmes conditions. La solitude hors de tout savoir, elle se marque par lindication suffisante du nom qui en effet ne signifie rien mais décide de tout, tandis que la communauté dans le savoir, elle se marque par lindication suffisante de la place (" à ma place vous auriez fait ce que jai fait ").
Considérer quune réponse borde le réel revient forcément, par la nécessité proprement constitutive de la décision quelle soit signée, à considérer quelle est nominale.
Le rapport que nous faisons tous entre la question de la vérité et la question du nom propre est expressément constitutif de notre lecture des philosophes, en ce sens que nous ne pouvons aborder leurs livres quen les supposant décisifs. Et certes une décision, par opposition à un choix qui sexplique par des raisons qui eussent pareillement valu pour quiconque, cela se signe et ne sentend à valoir que de cette signature. Par opposition à la lecture historique ou plus exactement historisante (car les grands travaux historiques sont des établissements de vérité et pas seulement de réalité) la lecture philosophique repose sur cette supposition, à la réflexion très étonnante, que la vérité, dont lidée la proprement causée comme telle, est inséparable du caractère décisif de son objet, autrement dit du caractère nominal du discours qui le promeut : la morale, la durée, pour sen tenir à des exemples quon pourrait facilement multiplier cela relève de la philosophie kantienne ou bergsonienne. Impossible en ce sens de confondre la philosophie et la métaphysique quant à leurs objets, bien que toute philosophie soit une métaphysique : celui de la philosophie compte alors que celui de la métaphysique importe. Bien entendu, cest le même, conformément à la nécessité réflexive qui rabat toute vérité sur le savoir ou, si lon préfère, qui considère toute décision comme un choix notamment en parlant de bonne ou de mauvaise décision alors quune décision, toujours extérieure au savoir et par là au service des biens, ne saurait être ni bonne ni mauvaise.
Bref, et cest le paradoxe de la philosophie comme production effectivement doctrinale : son réel est lintransitivité de lécriture dont limplication, quon désigne dans le caractère décisif de son objet, est quelle sépuise dans sa propre nominalité. Le nom dont lapposition avère la décision ne signifie rien et par là rompt le savoir, et donc aussi la réalité dont celui-ci est la réflexion, par la vérité : la réalité de la morale est quelle soit une structure anthropologique dont les sciences humaines fournissent lexplication, mais sa vérité est quelle soit kantienne. Et " kantienne ", ça ne signifie rien. Irréductibilité du philosophique au métaphysique, par conséquent, qui serait lindication dune ultime signification à quoi les autres se trouveraient justifiées dêtre rapportées.
Pas de différence entre simaginer que la philosophie est affaire de conviction ou de croyance, simaginer que lécriture est transitive, et simaginer que nimporte qui aurait pu trouver ce que tel auteur a indiqué dans ses écrits comme sil fallait croire les auteurs, révélateurs dune réalité en droit disponible à nimporte qui, alors quon les lit pour la raisons suffisante quils sont des auteurs. Le moins avancé des étudiants sait que la philosophie sentend de la signature de chaque texte, et nullement de son contenu dont la différance temporelle est létablissement même de limpossibilité quil compte (personne aujourdhui naurait lidée de croire Leibniz ou Malebranche, alors même que leur lecture est et restera nécessaire).
Que lintransitivité de lécriture, dans son lien à la suffisance du nom propre dont la notion est celle dun sujet extériorisé à tout savoir (à commencer bien sûr par celui quil est pour lui-même), soit paradoxalement le réel de la philosophie, cest ce quon peut traduire en disant que le problème du philosophe nest pas de savoir et donc dêtre savant, mais de faire et donc de signer. Insistons : la responsabilité de lauteur, par opposition à son éventuel savoir, est expressément constitutive du discours philosophique, attestée quelle est par limpossibilité paradoxale que compte en lui autre chose que sa signature.
Dire que la philosophie, en distinction de la métaphysique dont elle ne diffère pas, est intransitive, cest dire quil ny a de philosophie que du décisif : la métaphysique aurait à dire des réalités (éventuellement suprasensibles) qui sont comme telles plus ou moins importantes et qui justifieraient par là même le choix que le philosophe en aurait fait, mais la philosophie traite, en distinction de cela, de réalités constituées de la décision de lauteur puisque la valeur du discours qui les dira tiendra exclusivement de ce quil en soit lauteur. La métaphysique prend affaire du réel, éventuellement du plus réel (ens realissimum), alors que la philosophie, épuisée par lincidence de la signature, le fait du vrai.
Il y a donc les réalités qui importent et celles qui comptent, les premières valant pour la science (notamment celle que la métaphysique serait du suprasensible) et les secondes pour la philosophie ; mais limpossibilité que celle-ci sentende autrement que selon la signature qui atteste de la décision (par opposition à la justification qui atteste du choix) oblige à reconnaître pour ces réalités qui comptent, et là exactement où elles sont reconnues comme telles cest-à-dire dans la lecture philosophique, le statut de réalités décisives.
Dire après coup quil y a du décisif, cest par conséquent assumer lintransitivité de lécriture dans ce quon pourrait nommer, au lieu de la lecture, un " effet de métaphysique ". Et certes, toute entreprise philosophique est une production doctrinale dont le lieu propre nest pas lécriture (quoi quil puisse éventuellement simaginer, un philosophe na strictement rien à dire : il produit trois pages par jour, et cest tout) mais la lecture (quand on lit un texte philosophie, on aperçoit une doctrine). Il faut donc parler d " effet de métaphysique " pour rappeler que la lecture philosophique exclut davance la croyance, puisque cest de lautorité de sa signature et non pas des informations éventuellement communiquées sur son objet que le texte est reconnu comme philosophique. Cela revient à dire quelle est toujours déjà installée dans la distinction du savoir et de la vérité, et par là même dans la production dun savoir, celui-là même que la doctrine suivante réfutera et qui lest donc en vérité déjà, dont son dit ne sera philosophique quà en être depuis toujours la distinction.
Plus simplement : il ny a de philosophie que par la coupure du savoir par la vérité, que par la constante possibilité dinterrompre lexposé pour, passant du savoir à la vérité, rappeler que cest seulement dêtre nominal que le texte est philosophique. Tout texte philosophique se constitue expressément de pouvoir être interrompu par un " enfin bref " qui interrompe lexposé des raisons (des motifs de le choisir comme valable) par la mention dun nom propre qui institue par là même le caractère décisif de son objet, dont il ne faut dès lors plus dire simplement quil compte. Ainsi peut-on interrompre nimporte quel exposé sur la morale réflexive par un " enfin bref, cest kantien ", et ainsi de suite pour tout objet possible dun discours philosophique. Sans la constance de cette possibilité, il ne saurait sagir de philosophie et inversement on doit nommer philosophie la production de cette nécessité.
On voit dès lors lobjection qui simpose et dont jindiquerai le développement la prochaine fois : quil y ait du vrai dans la nature des choses marquantes, des choses quon ne se remettra jamais davoir reconnues et qui ont par là même cette propriété de donner à penser. Comment seraient-elles vraies depuis toujours, si cest la coupure du réel par la décision qui le fait vrai quand cette décision na pas encore eu lieu ? A moins bien sûr quelle nait eu lieu depuis toujours, elle aussi, mais ce nest pas une réponse. Les développements suivants reprendront tout cela dans lhorizon générale de la dette, puisquon ne pense jamais que ce qui nous a été donné à penser.
Je vous remercie de votre attention.
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