Indication de la démarche
En ouvrant cette nouvelle année denseignement, voudrais commencer par préciser dans quel esprit je vais travailler et quelle conception de la philosophie se trouvera engagée dans ce que nous allons examiner.
Lidée est simple : il sagit de mettre en uvre une définition pratique de la philosophie comme exploration de la vie spirituelle, si lon appelle ainsi notre vie en tant quelle est affectée par le vrai, et donc aussi notre réflexion en tant quelle lest par la question de la vérité. Du réel au vrai il ny a pas de différence mais seulement une distinction, et cest leffet de cette distinction sur notre vie quil faut, dune manière générale, comprendre sous le terme de spiritualité.
Non pas que lexploration de la vie spirituelle soit une option que, par on ne sait quel déterminisme psychologique ou social, nous aurions été amenés à prendre, mais en ceci quelle explicite la plus classique et la plus évidente des définitions de la philosophie. On na jamais pensé la philosophie autrement quà travers la question du vrai, celle de sa possibilité (comment peut-il en général y avoir du vrai ?) et / ou celle de son effet (quen est-il de nous, qui reconnaissons le vrai ?). La définition pratique de la philosophie comme " exploration de la vie spirituelle " que je vous propose est pour ainsi dire tautologique, une fois admise limpossibilité proprement constitutive de lhumain que lon sépare jamais la question de lesprit de celle de la vérité.
Laxiome de notre travail est en effet celui-ci, énonçable en quatre propositions : il y a le vrai ; le vrai a un effet ; cet effet ne peut pas être autre chose quun effet de vérité ; la question que lhumain est pour lui-même est une réflexion de cette dernière nécessité. Les années précédentes ont été consacrées à lexamen de ces propositions, à leur critique et jespère à leur validation. Elles ouvrent le champ de linterrogation, et cest en ce sens que jappelle " axiome de la philosophie " lunité de leur corrélation.
Unité problématique, bien entendu, mais correspondant par là même au caractère réflexif dune démarche dont il revient au même de dire quelle est philosophique et de dire quelle est en impossibilité delle-même. Car si la philosophie était possible, elle serait la sagesse ; et si elle était la sagesse, elle serait limposture des maîtres alors quelle est laffaire des auteurs comme chacun le sait, depuis le plus ignorant des élèves qui veut se faire croire que " tout cela est subjectif " jusquau plus savant des professeurs qui aura consacré sa vie à rédiger de lourdes monographies sur " la notion de truc chez Machin ". Et comme il impossible dêtre soi-même un auteur précisément : lauteur est celui qui simpose de son autorité, celui dont on reste marqué de lavoir reconnu il faut dire que la philosophie, dêtre sa propre impossibilité, est par là même identifiable à la production (elle-même " impossible ") dun savoir qui soit celui de limpossibilité que la pensée est originellement pour soi.
Laxiome que je viens dindiquer configure la réflexion pour quelle ait comme raison cette impossibilité originelle : cest là où nous sommes marqués par une rencontre qui a été, dune manière ou dune autre, celle du vrai que nous sommes capables dune vérité qui nen soit une quen étrangeté radicale à tout ce que nous pourrions reconnaître comme nous étant propre, puisque la vérité est laffaire du vrai et aucunement celle du sujet quon serait soi-même.
Lemprise qui définit le sujet concevant quon est toujours par ailleurs dit suffisamment cette exclusivité : dans tous les objets que je puis penser, cest toujours la même chose qui compte, à savoir quils soient pensés (et donc comptés) par moi, qui ne suis donc réellement moi quà la condition dêtre sans égards envers eux (car cest moi qui compte et non pas eux). Inversement, la reconnaissance du vrai est identique à une destitution originelle de moi qui se serait toujours déjà opérée en moi, et dont la notion dautorité constitue lintelligibilité : lautorité impose le respect, lequel se définit dêtre le sentiment de ne pas compter en face de ce quon rencontre. Si lon rapporte tautologiquement lautorité à la vérité, au sens où le vrai est létant qui fait autorité, alors il faut dire que dans le savoir, cest moi (le sujet dès lors transcendantal) qui compte ; mais que dans la vérité, cest par définition le vrai qui dès lors me compte cest-à-dire me marque.
On nest vraiment soi que sans soi, on na vraiment raison quà ne pas y être, on ne fait autorité quen son absence, à condition bien sûr de pointer le caractère local et partiel de cette absence, dont la notion de marque est lindication.
Et qui ne sait quun discours philosophique, à linstar de cet " ouvrage " dont Descartes envisage quil ne diffère pas de la " marque " de " louvrier ", ne soit la marque de son auteur son absence (il ne sy exprime certes pas !) toujours locale (car par ailleurs il est un sujet ordinaire, assujetti à tous les ordres sociaux et psychologiques dont nimporte qui aurait, comme lui, été le résultat) ?
Exclusivité de la marque selon lhypothèse cartésienne, en effet, exclusivité radicale puisque rien ne peut être philosophique quil ne soit originellement et finalement épuisé de ce statut. Car les philosophes sopposent aux savants de dire la vérité des objets quils se sont donnés quand ceux-ci nen disent au mieux que la réalité. Par exemple la réalité de la morale est dêtre une nécessité dont les sciences humaines épuisent par principe la réalité, mais sa vérité, cest quelle soit kantienne. Or " kantienne ", quest-ce que cela veut dire ? Rien, absolument rien, et cela ne constitue notamment pas un surplus de connaissance quil faudrait ajouter à celles dont les sciences humaines sont la production. Alors, quest-ce que luvre morale de Kant, sinon cet établissement aveugle dune vérité dont nous seuls, ses lecteurs, pouvons assurer la récollection en interrompant un exposé de sa pensée par un " enfin bref, la morale est kantienne " ? La marque et louvrage ne diffèrent pas, puisque cest au seul lieu de la coupure du savoir par la vérité (" enfin bref ") que le texte est philosophique, et que ce lieu est partout (on peut faire cette interruption à nimporte quel moment)
Létrangeté radicale de la philosophie à la volonté de philosopher, telle quon lénonce en reconnaissant dune part quelle est laffaire exclusive des auteurs et que dautre part on ne saurait être un auteur soi-même, il faut donc lentendre à partir de limpossibilité de jamais confondre le savoir et la vérité le premier étant laffaire des savants quand la seconde est celle des auteurs (chacun dentre nous nayant jamais que la possibilité, sur une question donnée, dêtre savant), chaque auteur sentendant par ailleurs de produire un savoir (le travail quotidien du philosophe est une production de doctrine).
Cette impossibilité de la philosophie à elle-même quon indique en identifiant chacun des points du texte philosophique à la coupure du savoir par la vérité, on peut dire subjectivement quelle est laberration locale dêtre vraiment soi. Cest dans son uvre et non pas dans sa vie que se trouve la vérité de Kant, par exemple, cette uvre nen étant précisément une quà ce quil en méconnaisse absolument le statut de vérité. De fait, il simaginait travailler pour nous communiquer des connaissances, sans apercevoir ce que nous reconnaissons comme la seule chose qui compte, à savoir que ces " connaissances " étaient identiques à leur coupure par la vérité parce quelles disaient la nature " kantienne " dun objet (par exemple la morale) dont on ne peut par là même déjà plus dire quil en était un.
La distinction du savoir et de la vérité (de ce qui importe et de ce qui compte), elle tient dans son actualité de coupure qui est en même temps son effet : pas plus quil ne sest remis davoir rencontré la question morale, nous ne nous remettons pas davoir lu Kant. Je dis que cette corrélation des deux faces de la marque (le marqué est marquant) est proprement la vie spirituelle : une vie détrangeté radicale dont on peut seulement dire à chaque fois, et sans en savoir plus, quelle est donnée par des choses dont on ne se remettra pas de les avoir éprouvées des choses qui, de nous avoir marqués, nous aurons par là même donné dêtre vraiment nous, davoir un corps, un esprit et surtout un âme qui soient les nôtres. Dette radicale envers la vérité dont nous sommes par conséquent institués
Je dis que cette indistinction de la donation et de la dette de vérité est la spiritualité même, dont il faut nommer " philosophie " la reprise réflexive. Ainsi appellera-t-on " philosophie " le savoir dont on ne se remet pas parce quil est la reprise, en extériorité à soi (les idées naissent sous la plume et ne sont pas préalables à lécriture, par exemple), de choses dont il est impossible de se remettre, de choses qui nous ont définitivement distingués de nous-mêmes de choses dont limpensable effet de coupure dun savoir nécessaire par une vérité impossible nous aura malgré nous donnés à nous-mêmes et, peut-être, donneront dautres à eux-mêmes sans que nous ayons à le savoir.
Ces choses, jai souvent indiqué le statut de leur reconnaissance qui est en même temps lépreuve de la distinction quon leur doit : par opposition à toutes les réalités qui donnent à réfléchir, elles, celles qui comptent et dont il y aura par conséquent philosophie au sens de la marque exclusive que je viens dindiquer, donnent à méditer.
Comme chaque année, mon travail sera par conséquent de réfléchir sur des choses que jaurai méditativement rencontrées, et par là de vous donner à méditer.
Je vous remercie de votre attention.
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