Conclusion sur apprendre à vivre
Pour apporter quelques éléments de conclusion provisoire à un parcours qui se poursuivra encore longtemps, je voudrais souligner lopposition entre la vie bonne et la vie valable, la première qui inspire lenvie et à quoi les héros du films de Kubrick ont décidé de se tenir, et la seconde qui inspire le respect. Certes, on ne peut pas apprendre à vivre au sens où il y aurait un savoir de la vie quun maître pourrait nous transmettre, mais nous ne sommes pas pour autant démunis devant la nécessité de vivre, si on loppose au simple fait dêtre pris dans la vie, puisquil y a des leçons de vérité envers lesquelles nous pouvons nous conduire de manière désinvolte ou au contraire de manière responsable.
Lalternative était autre
Au cours de ces mois, nous avons appris que lalternative qui semblait être celle de lignorance et du savoir, ou alors celle de la folie et de la sagesse, était en réalité celle de la désinvolture et de la responsabilité.
Il y a des gens qui trouvent normal dexister et qui nauront jamais dautre horizon que le constant renouvellement des nécessités mondaines, des gens qui croient que le monde tient debout, et qui dans le meilleur des cas progressent dans cette accumulation dexpérience quils nont dailleurs pas totalement tort dappeler une sagesse (il est sûr quon fait moins de bêtises quand on sappuie sur une longue expérience des choses naturelles et humaines). Ceux-là, si vertueux ou méritants quils soient parfois, nous pouvons dire quils nont rien compris à rien. Non pas parce quils manqueraient dun savoir ou dune sagesse que la soumission à un maître ou un supplément dexpériences auraient pu leur permettre dacquérir mais parce quils sont originellement désinvoltes envers limpossibilité positive de lexistence (lexistence est laberration absolue) et limpossibilité négative dêtre soi (on nest soi que sans soi), et quils le sont jusque dans leur souci de mener une vie quils espèrent " authentique " cest-à-dire préférable à toute autre.
Au contraire, avoir reconnu limposture des idéaux, à commencer par celui de la sagesse, fait voir indistinctement que la vraie vie nest pas le service des biens et que le discours du maître ne fait pas autorité : il atteste seulement de sa place et / ou de son savoir, lesquels sentendent de pouvoir être occupée ou mobilisé par nimporte qui, terme qui désigne un sujet quelconque, cest-à-dire un sujet sans autorité. La vie " authentique " est en ce sens celle que nimporte qui aurait raison de choisir (qui le nierait ?), celle qui est le plus évidemment ou le plus intelligemment inscrite dans le service des biens. Or justement, à la vie bonne soppose la vraie vie, laquelle est celle que nimporte qui naurait pas pu choisir pour la raison de principe quelle est étrangère à toute possibilité dêtre choisie : la vie propre au sujet qui est celle de sa propre impossibilité puisque cest forcément malgré soi, sans lavoir voulu et à la limite sans le savoir, quon est vraiment soi.
Alors que la réflexion lie responsabilité et présence à soi, désinvolture et absence à soi, on saperçoit que la distinction de la vie bonne et de la vraie vie force à revenir sur cette évidence exactement comme une méditation sur le vrai nous fait reconnaître la fausseté, en un sens moins théorique que pratique, de la conception qui voudrait lapproprier au savoir (le vrai serait ce dont on a le savoir, ou ce qui correspondrait au savoir). Ce que nous reconnaissons désormais, cest que la volonté et la désinvolture sont inséparables si lon nest vraiment soi que sans soi. Et certes, cette désinvolture est criminelle, puisque personne nignore que tous les moments de notre vie qui ont compté ont précisément des moments involontaires, des moments où la réflexion a été subvertie, des moments où nous avons été sans recours. Et qui est moins dénué de recours que lhomme volontaire, cest-à-dire accompagné de lui-même comme devant toujours avoir le dernier mot ? Jamais il ne connaîtra lextrême, qui est le lieu même du manque de ce mot : il pourra bien accumuler lexpérience et cultiver sa force, il aura toujours manqué linstant de la décision où les meilleures raisons ne servent à rien, ce moment où tout bascule et à partir duquel, marqué, on sera désormais un autre. Désinvolture absolue envers le vrai de celui en face de qui il ny aura jamais que des objets, et par conséquent désinvolture envers soi (trahison de soi) si cest dêtre marquée, et par là rendue ponctuellement étrangère à elle-même, que notre vie peut être la nôtre et non pas la vie en général.
A linverse la responsabilité consiste dabord à prendre acte quon nest sujet de ceci précisément quon naura pas plus le dernier mot quon naura eu originellement le premier, puisquêtre sujet consiste à lêtre déjà et à avoir encore et toujours à lêtre. Pas de vérité subjective hors de cette double extériorité au savoir, quon entend premièrement en disant que nous avons commencé par une réponse qui était forcément lenvers dun discours précédent et méconnu puisque là depuis toujours, et deuxièmement en disant que nous ne serons jamais rien dautre que le manque dun dernier terme qui apporterait enfin la réponse à la question que nous restons définitivement pour nous-mêmes. Etre du côté du savoir, comme lest lhomme volontaire qui entend avoir le dernier mot, et comme lest aussi lignorant convaincu que tout se ramène toujours à des évidences, cest par conséquent avoir toujours déjà manqué lexistence comme impossibilité, cest-à-dire comme ce miracle dont il aura depuis toujours été impossible de se remettre et que de nouvelles impossibilités (les épreuves, à commencer par celle du langage) viendront encore grever daberration.
Aberrant à laberration même (doù limpossibilité, par exemple, dadhérer aux " philosophies de labsurde "), aussi étranger à lui-même que la vérité étrange lest par ailleurs à elle-même, le sujet responsable nignore pas que sa vérité lui sera toujours étrangère et que lidée dun " accomplissement " ou dune " réussite " de la vie procèdent simplement de la confusion du savoir et de la vérité, bref de la névrose puisquon peut nommer ainsi lattitude originelle consistant à demander du savoir pour occulter le lieu extrême de la vérité.
Apprendre à vivre, ce nest par conséquent jamais acquérir le savoir ou la sagesse qui permettraient quon " réussisse " sa vie, mais cest tout au contraire avoir reconnu la fausseté éthique dun tel idéal, qui consiste à avoir cédé sur la distinction de la vérité et du savoir.
Sil est évidemment possible de manquer sa vie en ayant été constamment celui quun autre aurait été à notre place, autrement dit en ayant toujours cédé sur la distinction de lexistence et du savoir, il est par contre absurde de vouloir la réussir puisque cela revient exactement au même : devenir celui que, daprès le savoir dont on supposait au moins la possibilité, nimporte qui aurait raison dêtre (un " authentique "). Lauthenticité nest quune figure seconde de la médiocrité, et la réussite de la vie la méconnaissance de son échec : limpossibilité que la vérité est à elle-même (c'est en vérité et non pas en réalité quil y a le vrai) cest limpossibilité pour le sujet quil sapproprie jamais sa vérité, quil sy reconnaisse jamais, quil sy accomplisse jamais.
Je parle pour la première personne qui est la personne de léthique, parce quil y a évidemment limmense majorité des autres qui donnent le sentiment non seulement de navoir rien compris à rien mais encore davoir manqué la vérité dont ils étaient originellement la promesse, par opposition à quelques-uns qui nous donnent au contraire le sentiment quils ont " réussi leur vie ", davoir été vraiment ceux quils avaient à être depuis toujours. En somme la désinvolture peut sentendre à partir de la trivialité la plus commune, celle du conformisme habituel des moi produisant des semblants de sujets cest-à-dire des sujets dont la vie est dautant plus accomplie quelle est plus semblable à celle de leurs semblables (personne nignore que le secret du bonheur, cest dêtre comme tout le monde !) et elle soppose à la responsabilité dont cest seulement à propos des autres quon peut dire quelle aura été assumée. Car pour soi, quoi quon ait fait, tout reste toujours à faire. Exister comme sujet est la responsabilité même, puisque la définition du sujet est quil soit dabord responsable davoir été sujet jusque là et davoir encore et toujours à lêtre : sil est avéré que certains autres ont assumé cette responsabilité, la responsabilité consiste seulement pour soi à vivre dans la crainte dune désinvolture dont il est éthiquement et factuellement impossible de se dire indemne. En somme, et pour revenir à limpossibilité davoir jamais " réussi " sa propre vie et donc à la fausseté den avoir le projet, cest le même davoir dénoncé lillusion quon puisse apprendre à vivre et de récuser la position névrotique non pas comme illusoire mais comme mensongère.
Pour les autres, lalternative est donc celle de la désinvolture et de la responsabilité, pour soi elle est celle de la désinvolture et de la crainte.
Je qualifie donc de suprêmement désinvolte lattitude métaphysique traditionnelle, qui renvoie à lappropriation, à la reconnaissance de soi, à laccomplissement bref au bénéfice quon serait supposé tirer de la rencontre du vrai comme si la rencontre était une expérience alors quon est une épreuve, comme si on pouvait en être plus soi-même alors quon en est désormais un autre. La trahison de soi ne diffère pas de la trahison de la notion de vérité.
Reprenant cette exclusivité en termes subjectifs, on opposera la réflexion qui procède de lidéologie métaphysique, à la méditation. Manquer sa vie se fait dans lunité de lalternative réflexion / irréflexion : lintellectuel toujours occupé de cette question est logé à la même enseigne de mensonge que le philistin ignoblement satisfait de lui-même, puisque la question de la vérité, subjectivement, est celle de la méditation laquelle sentend aussi bien à lencontre de la vie stupidement immédiate quà lencontre de la réflexion, attitude dextraction du savoir (" tirer les leçons ") de choses dont on aura dès lors la désinvolture de méconnaître le caractère événementiel. Dans la méditation, cest linverse : cest toujours aussi sur la donation de ce qui a été donné quon médite.
Limpossibilité du sujet qui en conditionne la vérité suppose que son rapport à la donation du vrai sentende comme méditation et non pas comme réflexion. En quoi nous retrouvons la récusation des idéaux, qui sont forcément des entités réflexives. Tout ce qui nous fait méditer, par opposition aux choses éventuellement très importantes qui nous font réfléchir, compte ; et la méditation elle-même assume leffet de vérité comme une leçon, au sens où la leçon sentend en distinction du cours. Dans la méditation, nous prenons acte de la leçon de vérité qui nous a été donnée. Elle la forcément été par quelque chose qui a récusé le savoir.
On ne peut pas apprendre à vivre parce quil ny a pas de savoir de la vie, mais on peut prendre acte des leçons de vérité qui nous ont été données. Conclure notre travail de cette année, c'est penser cette distinction.
Le contingent et son effet de vérité,
La vérité sentend en exclusivité au savoir. Disant cela, on reprend réflexivement la distinction du vrai et du réel, de ce qui donne à méditer et de ce qui donne à réfléchir. Si donc il appartient à la vérité quelle exclue le savoir, il appartient à ce qui aura suscité la méditation quil exclue ce sur quoi portera le savoir et qui est, par définition, la nécessité. Reconnu dans la récusation du savoir auquel il serait par ailleurs légitime quil donne lieu, le vrai est donc le contingent comme tel : non pas une chose dont on ne verrait pas les raisons, une chose dont le pendant subjectif serait lignorance, mais une chose dont leffet réflexif est limpossibilité que compte le savoir des nécessités dont par ailleurs elle relève forcément. Je ne parle pas dune contingence ontologique propre à une chose qui serait tombée du ciel (ce qui serait de toute façon encore une nécessité) mais de la contingence propre au donné comme tel : dans sa réalité, il est aussi nécessaire quon le voudra, mais sa donation est sa contingence absolu, parce quil ny a de don quen exclusivité à toute raison de donner.
Ne commettons pas lerreur dhypostasier la contingence, ce qui pourrait aussi bien consister à en faire une notion métaphysique quà en faire une notion critique : dans la question de la vérité, il ne sagit pas plus dune thèse sur lexistence en général des choses (de fait, il se trouve quil y a quelque chose et non pas rien) ou de certaines choses qui de toute façon ne seraient pas contingentes mais aléatoires, quil ne sagit dune thèse sur les limites ou les paradoxes de la connaissance : il sagit de ce que la réflexion fait de la distinction du vrai et du réel. Cette réflexion, toujours déjà engagée puisque la notion même de vérité déjà une réflexion, impose la notion de don comme la limite qui protège le vrai de la nécessité dêtre ramené au régime commun des réalités donnant lieu au savoir. Cest la réalité même de la réflexion quelle nie quil y ait du vrai en soi (doù la confusion du savoir quon produit et de la vérité quon pourrait dès lors posséder ou " rechercher ") et cest par conséquent aussi sa réalité quelle implique, sagissant du vrai lui-même, une donation dont elle se retourne elle-même dêtre la reconnaissance. Car bien sûr, ce nest pas la donation elle-même qui est donnée, mais sa reconnaissance, et forcément dune manière réflexive : reconnaître le vrai cest déjà être engagé sur la voie de la méditation (on ne peut pas vouloir méditer). Voilà dans quel cadre il faut penser la notion de contingence quand on fait de la vérité leffet du contingent comme tel autrement dit quand on la rapporte à la méditation et non pas à la réflexion.
Dire quil y a des leçons de vérité terme assurément en forme de pléonasme, puisque leçon soppose à cours comme vérité soppose à savoir cest dire quune reprise subjective a lieu dun effet qui est expressément celui du contingent. Le nécessaire donne à réfléchir, mais le contingent donne à méditer et cest dans cette distinction subjective que nous posons pour nous-mêmes la question de la vérité comme celle dune reprise. Méditer et non pas réfléchir : dans leffet de vérité qui est indistinctement mon lieu et lobjet de ma reconnaissance, apparaît limpossibilité que je puisse jamais profiter de ce qui ma été donné. Nous le savons depuis longtemps : il ny a pas dexpérience du vrai mais seulement une épreuve. Doù ce paradoxe de leffet de vérité quil ne serve à rien notamment pas à apprendre à vivre. Bref, cest le même davoir éprouvé le vrai et davoir compris que la sagesse était une imposture, non moins ignoble que celle du bonheur pourtant expressément destinée au grand nombre.
Si cest dans la production de son effet que le contingent se donne comme vrai, et si cest par conséquent sa donation qui le distingue du commun de létant, on rapporte cette dernière à lautorité qui y a présidé. Car cela qui a été amené sans que les raisons comptent (bien quelles soient par ailleurs toujours identifiables), il faut évidemment le dire donné. Mais la donation elle-même nest pensable que par un encore de la légitimité des raisons habituelles. Et par définition, cet encontre de la légitimité courante sappelle " autorité ". Disons-le autrement : ou bien les choses adviennent à titre daccomplissement des raisons objectives et subjectives qui président à leur existence, ou bien elles adviennent de ce que ces raisons soient en quelque sorte interdites de séjour. Linterdiction, cest lautorité en tant quelle soppose à des justifications par ailleurs incontestables.
Pas de différence, par conséquent, entre reconnaître le contingent dans son effet, lui attribuer la donation comme condition originelle, et le dire autorisé. Et par définition, cela qui est de manière autorisée, ce qui donne lieu à reconnaissance par opposition à ce qui donne lieu à constatation, on dit que cest le vrai.
La substitution de la méditation à la réflexion ne renvoie pas simplement à celle dun objet à un autre (le contingent au nécessaire) ni dune disposition phénoménologique originelle à une autre (lépreuve à lexpérience), ni dune notion réflexive à une autre (la vérité au savoir) ; elle le fait bien sûr, mais seulement à la condition dune légitimité dont on oublie généralement de se poser la question, comme si la question de la vérité nétait pas celle de la légitimité de la position ou de la reconnaissance autrement dit comme si elle nétait pas celle de lautorité. Car comment nommer autrement ce qui opère la distinction du vrai, dès lors que la distinction nest pas une différence, quelle nest pas affaire de savoir ?
Les " leçons de vérité " renvoient donc forcément à ceci quil sagit dêtre autorisé ou de faire autorité, et elles le font toujours dans lidée que lautorisation nest en rien une production : cest bien le contingent comme tel quon aura lautorité de poser ou quon sera autorisé à reconnaître.
Le contingent, de ce quil soit donné et non pas produit, sa reconnaissance prend forcément la forme de la gratitude. Dailleurs le double sens du terme de " reconnaissance " est par lui-même assez clair, qui met toute reconnaissance de fait sous le régime originel de la reconnaissance du contingent autrement dit de la gratitude.
Si lon revient sur les " leçons de vérité " qui nous sont parfois données et dont nous méditons alors la dimension dautorité, on comprend quelles induisent une " reconnaissance " dont la double signification apparente dit en réalité une seule obligation, puisque cest le propre de lautorité quelle oblige : celle de la gratitude.
Je propose de définir la méditation la " reconnaissance " de lautorité, au double sens de ce génitif : y reconnaître une autorité, et avoir lautorité de la distinguer. Elle est en somme une gratitude réfléchie.
Avoir appris à vivre ?
On ne peut pas apprendre à vivre parce quil ny a pas de savoir de la vie, mais la majorité des personnes que nous rencontrons donnent malgré tout le sentiment de navoir rien compris rien compris à rien, si savantes et instruites quelle puissent être par ailleurs. Inversement des personnes modestes qui suscitent en nous un grand respect donnent le sentiment quelles ont reconnu ce quil fallait reconnaître, bien que par ailleurs elles puissent être fort ignorantes et ne pas comprendre grandchose aux réalités de toutes sortes qui suscitent notre réflexion.
Une distinction se fait donc spontanément en nous entre comprendre et reconnaître : là où il ny a pas de vérité, nous pensons en termes de compréhension, là où il y en a nous pensons en termes de reconnaissance.
Il ny a de reconnaissance que de lautorité. Reconnaître, en effet, nest pas constater : la constatation renvoie au fait alors que la reconnaissance renvoie au droit. Et si je reconnais ce que par ailleurs je constate, cest que je me suis en réalité rapporté à une autorité qui ne peut en fin de compte être que celle de la donation. Les personnes qui nous donnent le sentiment davoir reconnu ce qui devait lêtre auraient donc reconnu une autorité, celles de certaines choses que par là même on dira vraies, et elles ont reconnu ces choses non pas comme étant stupidement là mais au contraire comme étant données. Le sentiment suscité en nous par ces personnes est celui dune responsabilité liée à cette reconnaissance, par opposition à la désinvolture habituelle. Cest le paradoxe de la marque, dont je vous ai plusieurs fois entretenus : les gens marqués, ils marquent. Cela signifie quils nous interpellent quant à la responsabilité que nous avons dêtre sujets. En somme, et sans que quiconque le sache, ils nous rappellent sourdement à la promesse que chacun de nous était originellement. Il y a des gens qui, de faire de nous désormais un autre, nous rendent par là même à nous-mêmes à cette vérité dont le premier trait, réflexivement parlant, est létrangeté radicale.
En somme, nous pensons que les leçons de vérité sont des leçons de responsabilité et que ce qui correspondrait à lignorance ou à la folie si les idéaux, notamment celui de la sagesse, ne constituaient pas autant dimpostures, doit sentendre comme gratitude. Les gens qui nont jamais appris à vivre ne sont donc pas des ignorants ou des fous, mais des ingrats des ingrats envers la donation dont la notion est déjà celle de lautorité puisquelle est celle de linterdiction adressée aux raisons quelle fassent valoir leur droit.
Par là on dira que ce sont des gens incapables de vérité, après avoir rappelé que la " capacité " de vérité nétait rien dautre que la marque pour quelquun de nêtre pas vraiment ce sujet indifférent quil est réellement par ailleurs (chacun est celui que nimporte qui aurait été à sa place). Lincapacité de vérité cest donc la non distinction entre être soi et être vraiment soi. Et comme il sagit déthique et non de métaphysique, on peut réfléchir cette négation (de la même manière quon peut réfléchir une décision pour en faire un choix) en parlant de refus dêtre vraiment soi.
Ceux qui sont en vérité ce quils sont en réalité nont rien compris de cette distinction quon indique en opposant deux notions qui ne se distinguent que par lautorité. Ceux quon se représente par conséquent comme nayant jamais rien accepté de comprendre. Car bien sûr, ce nest pas de linnocence du malheur quil sagit là : celui qui na rien compris à rien nest pas semblable au petit enfant ou au jeune animal, ce nest pas dinnocence quil sagit là mais au contraire du comble de lignominie celle qui consiste à ne pas reconnaître lautorité du vrai et par conséquent la sienne propre comme sujet reconnaissant le vrai. Jai expliqué longuement que cette ignominie radicale sappelait " désinvolture ".
Dès lors on nopposera plus le désinvolte au responsable, puisque la désinvolture est le refus de la distinction. Distinction au double sens, puisque distinguer distingue (les gens marqués sont marquants) autrement dit que distinguer consiste à faire autorité, dans quelque domaine que ce soit. Quelle ne reconnaisse pas le vrai, cest ce quon indiquera par conséquent en disant dune personne quelle est commune : elle ou nimporte qui, cest pareil ou plus exactement elle nest quun représentant de sa catégorie (laquelle peut bien par ailleurs ne comprendre quun seul élément sans que cela change rien à cette " communauté " au sens dêtre commun par opposition à être distingué de principe).
Comme cest le vrai qui distingue et que cest le rapport au vrai qui définit lhumain (ce vivant pour qui la réalité importe mais ne compte pas), cest le même dêtre une personne " commune " et dêtre faussement humain (ce qui ne signifie surtout pas moins humains quune autre).
Refuser de confondre méditer et réfléchir, autrement dit refuser de ramener la vérité au savoir, cest par conséquent avoir toujours déjà opéré une distinction entre les " communs " et ceux qui font autorité, les marqués qui sont par là même (et non pas en vertu don ne sait quelle supériorité naturelle ou acquise) marquants. Il y a des gens quon est honoré davoir simplement aperçus, et puis il y a la foule indéfiniment renouvelée de nos semblables. Les premiers, qui nous auront marqués et dont nous aurons reconnu la distinction (cest la même chose), sont en quelque sorte les donateurs de ces leçons de vérité qui sont pour nous autant de rappels de la promesse que nous sommes depuis toujours.
Ainsi, pour reprendre une célèbre distinction sartrienne : quon rencontre un individu ayant eu depuis sa naissance jusquà sa mort une existence de petit-bourgeois (ou dautre chose) et lon aura le sentiment quil na rien compris à rien ; quon rencontre Valéry et lon méditera sur une singularité qui, pourtant sans différence (aucune erreur possible : rien de ce quil a dit naurait pu constituer lopinion dun prolétaire ou dun aristocrate), aura été celle dune reconnaissance de vérité : dans lirrécusable de la semblance commune, il na pas cédé sur la marque qui le distinguait. Et cette marque, justement dimposer la distinction là où il ny a pas de différence, fait autorité. Ses semblables ont été à chaque fois nimporte qui et cest ce que nous pointons en pensant quils nont rien compris à rien tandis que lui aura fait autorité : il impose le silence aux explications immédiatement sociologiques (et par ailleurs valables !) de sa pensée. Eh bien ma thèse est de dire que cette autorité (imposer silence) nest rien dautre que lenvers dune gratitude. Car cest bien le même de navoir pas été désinvolte envers sa propre marque et de navoir pas été ingrat envers ce qui nous a marqués, en tant quil nous a marqués cest-à-dire en tant quil a compté.
En somme ceux qui nont rien compris à rien nont jamais opposé ce qui compte et qui ouvre au silence des raisons, à ce qui importe et qui ouvre à leur discours.
Or quest-ce que cette distinction, sinon la gratitude envers ce qui compte et donc, subjectivement, la gratitude davoir été compté quand tous les autres ont été ignorés ? Et certes, aucune raison ne saurait justifier une telle différence de traitement
Je propose alors le concept : toute la question se ramène à celle de lélection. Il y a les élus, et il y a tous les autres. Choquant à dire et à entendre, mais universellement reconnu, par exemple en philosophie (il y a une cinquantaine délus depuis que lunivers existe, ceux quon appelle " les auteurs ", et par ailleurs la foule innombrable de tous les autres plus ou moins méritants, savants ou talentueux). Cest que la notion délection sentend expressément à lencontre de celle du choix : elle signifie que les raisons de préférer celui-ci à celui-là, en fin de compte, nont pas compté et que tout sest décidé ailleurs là où " il ny a pas de pourquoi ". Or cette étrangeté, le propre de lélection est dattester quelle est depuis toujours appropriée à lélu, lequel nest donc pas lobjet passif du caprice des autres ! Je le dis autrement : le propre de lélu est quil nait pas mérité de lêtre, mais la méditation quil suscite en nous (précisément : la réflexion est récusée davance) aboutit toujours à la reconnaissance du caractère juste de ce qui sest passé : juste, au sens de la justesse expressément opposée à la justice. Ceux qui nont rien compris à rien parce quils ont originellement décidé dêtre désinvoltes envers la maque qui les a rendus humains cest-à-dire qui a fait de la vérité leur affaire, ont notamment refusé de distinguer ces notions.
Inversement, les gens qui nous donnent le sentiment de nêtre pas sans avoir appris à vivre, le font parce que nous percevons quelque chose comme une justesse dans leur existence et leur attitude : une justesse qui renvoie à la distinction alors quune justice ne pourrait renvoyer quà des différences (de valeurs). La justice fait réfléchir (on prend conscience des mérites et des fautes) alors que la justesse fait méditer (" oui, cest bien cela, il ny a rien à dire "). Il y a les justes en ce sens, et puis tous les autres la petite poignée des élus et la multitude des semblables.
Or comment nommer lattitude juste, une fois le vrai reconnu dans la corrélation stricte de la donation et de lautorité, sinon gratitude ? Il y a dun côté les justes, et de lautre les ingrats. Tout se ramène à cette alternative par laquelle nous répondons à la question primitivement posée, mais dont on est soi-même exclu, le refus de la désinvolture, pour soi, nétant pas la vérité mais seulement la crainte dêtre ingrat (lidée de faire autorité à ses propres yeux est absurde : quand on na pas tout fait, on na rien fait ; or il est structurellement exclu quon ait tout fait).
La méditation est la gratitude pour soi ; la justesse est la gratitude en soi. Dans les deux cas, une seule patrie : là où " il ny a pas de pourquoi ", autrement dit lextrême.
On peut donc terminer le travail de cette année en proposant une nouvelle définition de la marque, cette notion que jai empruntée aux si bien nommées Méditations (et certes, il ny a jamais de méditation que de la marque et de son incidence) : lombilic de lextrême. Pointage de la responsabilité dont on découvre in extremis quelle sappelle pour soi la crainte et pour les autres lautorité.
Je vous donne à méditer ces corrélations, et je vous souhaite de bonnes vacances.
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