La notion de désinvolture (7) : eyes wide shut
Intro
Le vrai, on nen fait pas lexpérience mais lépreuve. Pour la réflexion il est donc exclu que sa reconnaissance aille de soi : ce dont on ne peut tirer aucun savoir nest tout simplement rien, et cest seulement comme réel que le vrai peut être appréhendé. On peut donc opérer sur lui toutes sortes de réflexions et lui reconnaître par là même toutes sortes dimportances (culturelles, psychologiques et même métaphysiques), le désignant ainsi dans sa réalité cest-à-dire comme ne comptant pas. Or le vrai, justement, cest ce qui compte. Dès lors, la désinvolture consistera à faire comme si ce qui compte ne comptait pas, comme sil ny avait pas eu cette épreuve à partir de quoi désormais on sera soi-même. Il sagira donc de ne pas être celui quon est désormais, de faire comme sil ny avait pas de différence entre être désormais soi, et être toujours le même.
Le vrai, quand on en réfléchit la notion à lencontre des enseignements dexpérience quon peut en tirer par ailleurs, on peut donc seulement le rapporter à lépreuve qua été sa rencontre. Or comme telle, cest-à-dire abstraction faite la dimension dexpérience que la réflexion peut toujours lui conférer, la rencontre est forcément rencontre dun existant dune chose dont on dira seulement quelle existe. On peut encore présenter cette nécessité en disant que ce qui compte, quand on en réfléchit la notion, sentend depuis lexistence parce que la personne qui marque est la deuxième, laquelle est précisément définie dexister (par opposition à la première qui est celle quon est, et à la troisième qui est le semblable quon se représente). Bref, dans le vrai, ce qui compte, cest quil existe.
Cest par conséquent le même de dénier quon soit désormais celui quon est en décidant dêtre toujours celui quon a été, et de ne pas reconnaître lévénementialité de ce qui est arrivé, sa dimension dexistence, de butée irréductible à toute reprise réflexive. Je le dis autrement : décider quon est toujours le même, cest prendre en main la question de lêtre pour la réduire à la question du savoir dont le propre, dès lors quil a toujours à être savoir de quelque chose et non pas de rien, est de faire le départ entre ce qui est et ce qui nest pas de le faire subjectivement, puisquil ne sagit précisément pas de lêtre propre de létant auquel il est par définition impossible que la reconnaissance ne soit pas assujettie, mais seulement de lêtre que, réflexivement, on lui accordera, ou pas. Accorder ou refuser lêtre à ce qui est, ou nier quon soit désormais un autre, cest pareil.
On nomme désinvolture cette identité.
Comme si de rien nétait : la décision de lêtre
Dire quil ny a pas dexpérience mais une épreuve du vrai, cest dire quon ne laperçoit pas mais quon le rencontre. Il ninstruit pas et cest lexclusion du savoir, dont lextraction définit lexpérience, que jai paradoxalement signifié dans la notion de " savoir passe " : les éprouvés ne savent rien de plus que les autres et ce quils ont vécu ne les a pas rendus plus sages mais, dêtre désormais des autres bien que par ailleurs ils soient toujours les mêmes, ils ne sont pas sans savoir. Ce qui revient plus simplement à dire que le " savoir passe " doit sentendre selon la temporalité du désormais et du toujours qui définit subjectivement lépreuve (on passe du même à lautre, en en cela consiste désormais que lon soit celui quon est).
La désinvolture, qui nest pas lignorance en ce quelle suppose expressément la rencontre du vrai pour dénier quil oblige, sera par conséquent la conversion de lépreuve en expérience cest-à-dire, pour soi-même, le passage du sujet impossible de lépreuve au sujet nécessaire de lexpérience. Ainsi sera-t-on paradoxalement désinvolte de vouloir tirer un enseignement de ce quon aura vécu, cest-à-dire le constituer comme important (il importerait en nous du savoir, des maximes de prudence, etc.). " Que je ne sois pas impossible pour moi-même " est par conséquent la maxime du désinvolte, qui déniera toujours ce qui définit lépreuve, à savoir dune part quon y ait été sans recours et dautre part (en fait cest la même chose) quon nen soit pas revenu. Et certes, là où nous sommes impossibles pour nous-mêmes est notre sensibilité au vrai, sujet de la vérité devant quoi nous sommes forcément sans recours, et non pas à l'objet qui se reconnaît au contraire là où nous sommes transcendantalement et eidétiquement nécessaires pour nous-mêmes.
Kant nous a très précisément expliqué que le sujet nécessaire pour lui-même était, pour tout ce dont il peut avoir lexpérience, la mesure de son être : jai souvent cité lextrême fin de lanalytique transcendantale, où les diverses manières de nêtre rien sont passées en revue alors même quelles concernent très expressément quelque chose (et non pas rien,). Dès lors, si un objet na dêtre quen fonction de ma possibilité de le constituer en objet dune expérience au moins possible, cela signifie que la nécessité réflexive porte moins sur la détermination des choses quelle conditionne formellement et matériellement, que sur leur être Une fonction de surcroît, en somme : il faut bien quil y ait quelque chose pour apparaître, bien-sûr, mais la reconnaissance de lêtre en soi est identique à celle de sa dépossession toujours déjà avérée, puisque ce qui apparaît ne peut le faire quen accord avec les cadres et les contenus déjà certains de lexpérience laquelle, actualité du subjectif entendu dans la nécessité réflexive quil est pour soi, est donc décisive quant à lêtre des étants dès lors toujours déjà dépossédés de toute éventualité dêtre vrais. Désinvolture du transcendantal, donc, quil faut éthiquement penser en parlant de la décision de décider de létant quant à ce quil soit.
Etre désinvolte, donc, cest décider quon peut décider de lêtre dêtre désinvolte et de lêtre des étants en faisant semblant de ne pas savoir que la nature dune décision est quelle soit toujours déjà prise. Et on le fera, suivant en cela les nécessités du choix soigneusement confondu avec la décision, en arguant des meilleures raisons. Et la meilleure des raisons, bien sûr, cest linconsistance de la vérité, telle quelle apparaît dans les évidences tautologiques (les morts sont morts et il faut se consacrer donc aux vivants, les promesses sont toujours liées à des circonstances qui leur donnent sens, et ainsi de suite).
Le ressort de la désinvolture est donc le suivant : il appartient à la nature de la réflexion de corréler linconsistance de la vérité à la décidabilité de lêtre.
De fait : ce qui nimporte daucune manière, je suis absolument fondé à dire que ce nest rien. De sorte quen effet, ce qui compte (et donc nimporte pas), personne ne peut me reprocher de le considérer comme nétant rien. Jai donc décidé de son être, et je me pose en vivant cest-à-dire en sujet absolu (cest-à-dire que je fais semblant de lêtre, puisquon nest pas plus vivant quon ne peut être absolument sujet) dès lors quest avéré dans ma pensée et dans mon comportement que certaines réalités (celles dont je ne suis pas sans savoir quelles comptent) ne sont pas.
Quen une certaine réalité, je retrouve la nécessité formelle et matérielle que je suis pour moi-même (par exemple la reconnaissance de la maladie comme telle assure le médecin de lui-même), et jaccorderai quelle est ; mais que je ne la retrouve pas, comme cest forcément le cas quand je me suis trouvé sans recours au moment de la rencontre, et par là même je dénierai quelle soit, quand bien même, comme dans le passage de Kant auquel je viens de faire allusion, il sagirait le plus expressément de quelque chose et non pas de rien, de quelque chose dont les effets sont comme tels irrécusables. Citons en exemple le froid, que la doctrine transcendantale doit identifier à labsence de chaleur position dont lextrême désinvolture saute aux yeux dès lors quon réalise que des milliers de gens meurent de froid chaque année, alors que personne nest jamais mort de navoir pas chaud ! (Dans le même ordre didées, il y aurait beaucoup à dire sur lombre et sur ce que nous ne sommes pas sans y reconnaître, à lencontre des nécessités réflexives qui veulent quelle soit un simple manque de lumière.)
Doù la formule familière que je propose pour synthétiser ce que nous avons appris de la désinvolture : faire comme si de rien nétait. Ce qui revient en somme à être soi-même ce par quoi tout est tout, puisque cest justement le propre du sujet de la réflexion quil compte dans tout ce quil réfléchit et quil le totalise formellement puisquil y a par définition une réflexion possible de tout.
La désinvolture consiste ainsi à déposséder létant de toute éventualité de vérité et corrélativement dêtre ce qui va faire que le tout soit tout. Le sujet métaphysique ainsi posé sidentifiera lui-même comme linstance de décision quant à lêtre lui-même (de sorte que quand on voudra lui donner la consistance imaginaire dun Dieu, il faudra attribuer à celui-ci la faculté davoir tout créé cest-à-dire davoir uniment décidé, pour létant, quil soit). Voilà ce quil faut entendre sous la formule " faire comme si de rien nétait " : que le même acte subjectif soit le déni de la vérité des choses et linstitution de sa propre nécessité comme décision de lêtre.
Par décision réelle de lêtre, c'est bien entendu la vie quil faut entendre, dans la première corrélation de la vie et du monde que nous avons étudiée il y a une semaine. Car si chaque vivant se définit davoir toujours déjà ouvert un monde, celui-ci est structuré par des axes de sens dont on peut mesurer la complexité (Deleuze cite le monde de la tique, déterminé seulement par trois paramètres de sens). Or cette complexité quon peut, dans un premier temps, entendre comme spécificité (il est bien évident que le monde de léléphant est plus complexe que celui de la mouche), est-ce quelle ne se donne pas comme une certaine décision toujours déjà prise quant à ce qui est, et quant à ce qui nest pas ? Ce qui importe au plus haut point pour un monde peut tout simplement ne pas être dans un autre monde : il ny a pas de proies dans le monde des herbivores, par exemple. Retenons ainsi lidée que louverture dun monde est dabord une décision ontologique : vivre, cest faire le départ entre ce qui est et dautre part ce quune réflexion plus vaste désignera après coup comme nayant pas été. Car bien sûr, on ne peut pas dire sans absurdité quon choisit dans un ensemble de réalités celles dont on admettra lêtre parce quelles correspondraient aux impératifs formels et matériels de notre vie, en rejetant celles dont on nadmettra pas lêtre parce quelles ny correspondraient pas !
Eh bien cest précisément cette absurdité qui se trouve levée par la désinvolture, dès lors quelle est une sorte de mauvaise foi, cest-à-dire de déni de ce qui par là même doit préalablement avoir été reconnu.
Etre désinvolte consiste en effet, pour un être qui nest pas sans savoir que la vie nest pas ce qui compte bien que rien ne lui soit extérieur, à avoir décidé quelle serait quand même ce qui compte. Et certes, la vie nest pas ce qui compte, puisquon ne vit jamais quà avoir raison et non pas tort de vivre, mais on emploiera toute son industrie pour ne pas le penser à cette évidence et surtout pour ne pas en tirer les conséquences. On peut en somme réduire la désinvolture à cette volonté que le " savoir passe " soit une illusion. Et la réflexion enseigne quil en est une, dès lors quil ne peut pas y avoir de différence entre le vrai et le réel mais seulement une distinction. de fait, il ne se transmet pas. En quoi il appartient bien à la désinvolture quelle se dise autorisée.
eyes wide shut : vivons comme si de rien nétait !
On a défini la désinvolture en disant quil sagit à chaque fois que la vérité ne compte pas ou, ce qui revient exactement au même, quon sestime quitte. Sestimer quitte est toujours la signification des conduites de désinvolture comme on le voit par exemple dun individu qui se dispenserait daller à un rendez-vous quil aurait fixé parce quil naurait plus envie de voir la personne concernée. Bien entendu, la structure réflexive du déni na pas besoin dêtre consciente ou volontaire : on nommera pareillement désinvolte lindividu donnant des rendez-vous auxquels il oublie le plus sincèrement du monde de se rendre. Un seul principe, toujours le même, dans toutes les formes de la désinvolture : que la vérité, cest-à-dire le reste du savoir où lon est soi en impossibilité à soi (dans la marque, donc), ne compte pas. Et toujours la même justification : il ny a pas de raison quelle compte.
La désinvolture est toujours suscitée par le vrai, cest-à-dire par ce qui relève dune autorité. Lautorité, toujours définie par limpossibilité quelle est pour soi, peut être générale comme dans les exemples de lEtat ou des exigences dun poste administratif auquel cas on parlera de désinvolture réelle : celle de lemployé qui lit Shakespeare pendant ses heures de travail ou elle peut être la singularité même en tant que personnelle, autrement dit le génie entendu comme le simple fait dêtre soi auquel cas on parlera de vraie désinvolture à propos du déni de cette irréductibilité de la première personne à celle quon se représente être. Il y a aussi des choses qui font autorité et qui, par là même, susciteront la désinvolture : un monument, voire une simple interdiction de fumer dans un lieu public. Mais si nous reconnaissons ainsi lautorité, cest bien quune réflexion a toujours déjà été opérée corrélativement à son caractère juridique et non pas factuel (personnel et non pas individuel). Cette corrélation de la réflexion et de limpossibilité à soi qui définit lautorité (puisquelle consiste dabord à sêtre autorisée à autoriser), jai proposé de la penser sous la notion de " savoir-passe ". Les choses qui inspirent du respect, les mêmes qui suscitent par conséquent la désinvolture, on nest pas sans avoir compris quelque chose quand on les a rencontrées, bien quon ne puisse évidemment produire aucune doctrine qui de toute manière, si elle était possible, serait par là même un déni de lépreuve.
Linjonction du " change ta vie ! " entendue par Rilke devant le torse antique, voilà exactement une figuration du savoir-passe, en tant quil procède dune méditation. Mais on peut bien sûr décider quon na rien entendu puisque, de fait, on na rien entendu, et quon est toujours à la sortir du musée celui quon était en y entrant. La désinvolture va donc indistinctement dénier la temporalité de lépreuve en affirmant quon est toujours le même pour refuser dadmettre quon est désormais un autre, et dénier ce reste de la méditation, cet élément de " savoir-passe " que le poète a ainsi figuré.
Je le dis autrement : la notion du " savoir passe " a pour fonction de pallier à labsurdité (puisquelle est intrinsèquement contradictoire) de lidée dune " expérience métaphysique ". Il ny a certes pas plus dexpérience métaphysique quil ny a de sagesse possible, mais il y a des rencontres dont on ne se remettra jamais et dont la méditation se traduira en nous par le sentiment dêtre désormais un autre un autre qui nest pas sans avoir reconnu quelque chose dont celui quon était naurait jamais eu idée. On pourrait dire quil sagit dune vérité, en gardant bien à lesprit que vérité soppose à savoir et quune vérité nest surtout pas un élément de doctrine, parce quen elle cest vraiment de soi quil est question. On ne saurait appeler " vérité " ce dont on prendrait simplement acte sans en être marqué sans que par elle on ne soit désormais un autre.
Ce qui ouvre à la méditation, autrement dit le vrai comme tel dont on appelle respect laffect de reconnaissance, a par là même toujours déjà impliqué le sujet que nous sommes dans un " savoir-passe " : une vérité, cest déjà pour soi un devenir autre de sorte que la non vérité de lidentité maintenue (certes je suis désormais un autre, mais cest toujours moi qui vous parle) exclut que la réflexion métaphysique quon en ferait puisse jamais présenter la moindre légitimité : ce ne serait légitime que pour un sujet non-vrai. Paradoxe dont jai expliqué de diverses manières quil définissait la métaphysique en général.
La désinvolture, donc, se fait toujours au nom de lidentité maintenue : dès lors que le vrai a été rencontré, et donc que des vérités, au sens que je viens de dire, ont été reconnues, ce maintien est tout simplement un mensonge.
Prosopopée de ce mensonge : vivons comme si de rien nétait ! Gardons " les yeux grand fermés ". Si lon ma accordé de nommer " trésor " les marques du vrai, et par conséquent les " vérités " qui hantent notre méditation (mais dont notre réflexion ne peut rien faire), linjonction de la désinvolture est toujours celle de saccager le trésor au nom de larrogance vitale, cest-à-dire de la réflexivité de la vie à laquelle il appartient par définition de sêtre depuis toujours arrogé tous les droits.
On a compris que je me référais à Eyes wide shut le dit de la désinvolture comme telle. Ce film présente en effet lintérêt de mettre en scène une tentative explicite de réduction du vrai qui a été rencontré et donc des " vérités " qui sont autant de " passes " cest-à-dire de devenir-autre (de réitération du " change ta vie " énoncé par Rilke) à la nécessité vitale et représentative. Le film est donateur de vérité (une uvre, en un mot) parce quil est la construction même de limpossibilité dune telle réduction : lirrécusable de la vérité est là, qui fait apparaître la désinvolture comme la décision du mensonge commun qui nous éprouve de nous la faire apparaître, puisque nul dentre nous ne peut prétendre ne pas lavoir plus ou moins prise.
Le héros est confronté à des choses qui sont pour lui littéralement impensables, propres à mettre en question non seulement toutes les valeurs mais toutes les réalités dont était faite sa vie de riche bourgeois, qui est aussi la nôtre à cause de lidentification représentative. Tous les événements auxquels il est mêlé ont en commun douvrir des abîmes sous ses pieds, et donc aussi sous les nôtres. Or ces abîmes, je le dis, ce sont des abîmes de vérité : on ne peut y penser autrement que selon le " savoir-passe " parce quils sont à chaque fois un devenir-autre de celui qui sy est trouvé pris, une épreuve dont il ne se remettra jamais quelque chose qui fera que ce sera seulement par ailleurs quil restera le même. Le thème de la désinvolture occupe toute la fin du film, où nous assistons à leffroyable appel à la vie contre la vérité, ce qui constitue pour nous, spectateurs par ailleurs identifiés aux personnages principaux (comme eux, nous sommes totalement dépassés par ce qui arrive), un moment dont nous ne nous remettrons pas.
A la dernière scène les héros font leurs achats de Noël (car Noël est essentiellement une période dachats et de frénésie consommatoire, dans lanonymat vital et conformiste des sociétés de masse) ; le décor est un magasin de jouets où les marchandises-bonheur croulent de tous côtés, appelant dabord à la jouissance de leur quantité. Après les épreuves, cest le moment de réflexion, dont voici à peu près la teneur, telle quelle apparaît dans le dialogue : quoi quil ce soit passé, il faut être reconnaissant den être revenu, et il faut vivre désormais en fermant soigneusement la porte à tout ce qui pourrait faire brèche dans le déroulement normal de la vie ; décidons en toute lucidité de vivre une fois pour toutes les yeux grand fermés. Que la vie reprenne le dessus !
On reconnaît que des épreuves terribles ont eu lieu et on met laccent sur le fait que les épreuves, on les a traversées, puisquon est encore là pour en parler : on est ici, dans la paix conformiste de la consommation, qui est en fin de compte ce quon avait, depuis toujours et sans le savoir, décidé de vouloir vraiment. Désormais, ce quon voulait sans le savoir, on le veut en le sachant et en décidant que rien dautre ne comptera que ce savoir aucune vérité donc, si cette notion sentend expressément à lencontre de celle du savoir.
Le dernier mot du film est une injonction, celle den rester à la vie comme telle cest-à-dire dans son aveuglement à léventualité même quil puisse y avoir du vrai : " baisons ! " (Remarquons en passant, et pour marquer encore la question de la vérité, quil conviendrait dopposer " baiser " à " faire lamour " comme " le monologue parallèle qui se fait passer pour dialogue " soppose à " une conversation chiffrée " Sollers, in Passion fixe).
Si donc cest seulement par ailleurs quon revient de lépreuve, autrement dit si lépreuve se réalise de laisser ouvert le seul ordre des importances parce que ce qui compte dans le fait davoir traversé une épreuve, cest quon nen soit pas revenu, alors on peut dire que la volonté des héros du film est den rester à lordre des importances, de bannir à jamais ce qui compte de leur vie les importances consistant par exemple en la fête si conformistement joyeuse, unanimiste et grégaire de Noël. Lessentiel, dans cette scène ultime, est que la vérité soit reconnue dans et par sa récusation consciente, quelle soit reconnue et posée comme telle : décidons en toute conscience de ne plus vivre désormais que les yeux grand fermés parce que, putain (linterjection serait fuck en américain le dernier mot du film), il ny a que la vie ! Trahison ultime de soi, par conséquent : il faut décider que la vie est seule à compter et donc de faire comme si de rien nétait, parce quen effet la vérité et le service des biens sont en parfaite exclusivité.
Touchés par la vérité et par là ouverts ou gouffre de lâme, les héros du film mèneront désormais la vie bonne celle dont le vouloir lucide et délibéré se nomme perte de lâme. Une vie brillante de bourgeois consommateurs jeunes et beaux, bref une vie idéale parce quelle sera une vie de conformité à lidéal, voilà ce qui les attend désormais. Désinvolture absolue, qui na même plus à être sotte arrogante et inculte comme le sont toutes les désinvoltures que nous rencontrons quotidiennement. Vie sans âme, donc tout entière transférée dans le film que certains dentre nous ne se remettront pas davoir vu (les autres sen remettront très bien !).
Je vous remercie de votre attention.
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