La notion de désinvolture (6) : la vie contre la vérité et contre le monde
La désinvolture nest pas simplement une attitude, cest un mot dordre : " on ne va tout de même pas sembarrasser de ce qui na pas dimportance !" Cela signifie quelle est une revendication de lexclusivité de limportance. Or lordre des importances, par définition, cest la vie. La désinvolture, où lidée davoir des égards envers ce qui na pas dimportance est proprement intolérable, sentendra donc comme une protestation de la vie à lencontre de ce qui en limiterait la souveraineté, et surtout comme une protestation toujours déjà légitimée par lattitude réflexive, puisquil est en effet irrécusable que tout ce quon pourrait reconnaître comme extérieur ou transcendant à la vie, dêtre forcément reconnu par un vivant, en serait de toute manière encore un moment. La vie a tous les droits parce que toute limitation qui pourrait lui être imposée serait encore une modalité du rapport de finalité à soi qui est sa réalité même.
Et pourtant ! nous qui sommes des personnes et pas simplement des individus, cest-à-dire des sujets de droit (ce que proclame bien la désinvolture : " jai le droit denvoyer balader toutes les obligations seulement imaginaires ! "), nous ne vivons jamais quà avoir raison et non pas tort de vivre, quelle que soit par ailleurs la manière dont nous nous trompons nous-mêmes en nous représentant ce qui nous rend la vie acceptable et ce qui nous la rendrait inacceptable. Or on na jamais raison ou tort que relativement au vrai, lequel est dès lors ce qui compte bien quil nimporte aucunement (il nest ni pourvoyeur de bonheur, ni pourvoyeur de malheur).
La désinvolture est donc un mode de la mauvaise foi ; en fait, sa radicalité même, puisquon ne peut en général être de mauvaise foi quà être aussi désinvolte envers sa propre vérité quenvers la dignité des autres et quà ce que cette double désinvolture sentende originellement depuis la récusation de ce quon a toujours déjà admis, à savoir que la définition pour nous du vrai est quil compte. Je propose donc dexplorer cette radicalité dabord dans son implication la plus évidente qui est de définir la désinvolture comme une protestation de la vie contre la vérité que, comme contestation, elle doit pourtant bien présupposer, et ensuite dans une implication moins évidente que je désignerai en parlant de la récusation du monde par la vie.
Vérité et vie
Cest un truisme de rappeler lidentité du vivre et du comprendre. Par compréhension on peut dabord entendre la saisie de la nécessité et par conséquent de la réalité dune chose, puisque cette réalité est la nécessité comme réalisée (le principe de raison enseigne que les justifications portent tout ensemble sur lexistence et la déterminité de ce qui sera compris), et ensuite concrétiser cette idée en disant que comprendre consiste à prendre une certaine option sur lêtre de létant.
La prise de cette option, je dis que cest la désinvolture dans son principe de sorte que cest originellement dans son principe que la compréhension est désinvolture.
Le sujet comprenant ninvente pas les raisons quil reconnaît à ce dont il a admis la nécessité, mais il a admis cette nécessité, précisément, et toujours dune manière déterminée : ce nest pas nimporte quelle raison quil se représentera pour admettre la réalité déterminée de son objet. Plus simplement : toute compréhension est eidétique, et il y a autant de manières de comprendre quil y a de savoirs et donc de productions subjectives du comprenant par celui-ci. Quand donc je parle dune option sur lêtre de létant pour définir la nécessité transcendantale, il ne faut pas voir cela comme un arbitraire (comment pourrait-on opter pour telle compréhension plutôt que pour telle autre, si la décision nétait pas prise depuis toujours ?) mais comme une fonction. Par exemple il ny a pas de différence pour le médecin entre être subjectivement produit par la médecine (la personne dont le point de vue est médical, on lappelle un médecin) et avoir depuis toujours opté pour une compréhension de lêtre de létant en termes, disons, de normalité et de pathologie. Ce nest pas un arbitraire, donc, mais cest une option parce que le sens dêtre quon reconnaîtra à certaines choses (par exemple leur statut de symptôme morbide) relève de la contingence du savoir lui-même (ce statut na de sens que par, pour et dans la médecine telle que nous la définissons aujourdhui), et ne peut dès lors être entendu comme la vérité même, je veux dire propre, de ce qui est compris. La compréhension est optionnelle même quand elle simpose, parce que la contingence du savoir dont elle est la mise en uvre oblige à en reconnaître lessentielle impropriété. La vérité, au contraire, est toujours propre au vrai qui en est par définition le sujet, et réflexivement on la dira nécessaire (en quoi on ne parle que de la réflexion et nullement de la vérité). Dans ces conditions, comment ne pas nommer désinvolture le principe même de la compréhension ?
Quon mentende bien : je ne suppose pas quelque existence en soi ni quelque donation originaire à laquelle nous devrions faire " retour " pour retrouver " les choses mêmes ", telles quelles seraient indépendamment des savoirs nous permettant de les appréhender. Je le dis autrement : la compréhension de lêtre appartient à lêtre lui-même. Ou encore : si lon nadmet pas que la fièvre, par exemple, est en soi une entité de nature médicale, eh bien on ne parle tout simplement pas de la fièvre, de sorte que cest à bon droit que le médecin exerce son point de vue, par ailleurs contingent, sur cette réalité. En pointant le caractère optionnel de la compréhension, je ne veux donc me référer à aucun réel préalable quon aurait la sottise de baptiser " vrai " et auquel on opposerait, éventuellement pour en affirmer la seule légitimité, quelque perspectivisme de la constitution. Non : joppose seulement le respect à la désinvolture en disant que celle-ci est la position de limpropre quand celui-là est au contraire la reconnaissance du propre. Lopposition nest pas celle du donné et du construit, cest celle du posé et du reconnu. Plus simplement et plus radicalement : lopposition est celle de la pensée comme maîtrise et celle de la pensée comme service. La première est liée à lexpérience alors que la seconde est liée à lépreuve : la première consiste à se servir du donné pour sassurer de soi, conformément à lidée dexpérience dont la signification est quon jette le donné après en avoir extrait du savoir, alors que la seconde consiste à servir ce donné. Or le donné par opposition à lacheté ou au conquis, cest ce quon ne saurait jeter sans désinvolture.
Lexpérience, que nous avons déjà examinée comme " la plus servile des notions ", est par cela même la plus désinvolte : on ne va tout de même pas sembarrasser de la donation une fois quon a fait rendre gorge au donné cest-à-dire une fois le savoir recueilli ! Lexpérience est cette désinvolture même, la mise en uvre de ce mot dordre.
Or quest-ce que lexpérience sinon la vie elle-même ? Quelle soit immédiate et lon parlera dexpérience en général, ou quelle soit réfléchie et lon parlera dexpérimentation. Mais sur le fond le principe est le même : que je sois le sujet dun savoir dont il est transcendantalement impossible quil ne soit pas finalisé (ce qui ne signifie évidemment pas quil fasse système ni même que ses différents moments soient cohérents entre eux), cest-à-dire dans lequel ne compteront ni limpossibilité que je suis pour moi-même (laberration dêtre soi) ni la donation toujours singulière dun sujet qui lest forcément de lui-même (et donc de sa manifestation).
Par désinvolture, il faut donc désigner concrètement cette corrélation dêtre soi-même le sujet nécessaire du savoir (la subjectivité du médecin est la réalité même de la médecine) et du rejet du donné comme tel. Le donné comme sujet de la donation, il faut lappeler le reste du savoir entendu dans sa nécessité subjective. Je parle bien entendu de ce reste dont chacun sait quil nest que littérature, parce que cest la désinvolture même qui, en le rejetant, exige sa désignation comme tel. Ecoutez les bons bourgeois, les savants sûrs de leur méthode, les professeurs bien en chaire, les fanatiques et jouisseurs de tous ordres : ils nont que ce mot à la bouche pour cracher leur mépris de ce qui ne répond pas à la légitimité du point de vue qui leur permet de se reconnaître comme des justifiés : " littérature ". En quoi nous reconnaissons en celle-ci, disons le depuis lautorité des désinvoltes qui en prennent à leur aise, limpossibilité quon soit jamais justifié et donc vivants puisque la vie, dêtre son propre vouloir, est par là même par soi toujours déjà le procès de sa justification.
Il appartient donc à la vie dexclure la littérature dans le moment même où elle repère le littéraire et le nomme expressément et cest pour cette raison que la désinvolture en constitue la vérité. Voilà où je voulais en venir. Sans les gens qui en prennent à leur aise (et dont nul, je crois, nest en mesure de sexclure), nous naurions pas reconnu la littérature comme le moment où quelque chose simpose à un sujet depuis sa propre division.
Ce reste dont nous savons ainsi quil faut le dire littéraire, on peut négativement le désigner comme " vrai ". Nous ne lui reconnaissons aucune propriété métaphysique dont le pointage autoriserait un classement dans la catégorie métaphysique du vrai (qui serait alors un type de réalité), mais nous le reconnaissons comme ce dont la désinvolture est expressément le rejet ce qui suffit pour que nous le disions vrai. En ce sens minimal il est légitime, indépendamment du problème de la vérité tel quil apparaît dans la question de la pensée cest-à-dire de limpossibilité à soi, didentifier le vrai au littéraire. Une des conséquences en est, comme jai eu loccasion de lexpliquer assez longuement, la nécessité de reconnaître quil y a du vrai dans la nature (alors même que la notion de vérité est, par lintermédiaire de celle du génie qui désigne simplement linouï dêtre soi, inséparable de celle de léthique). Qui nierait en effet que des réalités naturelles (à commencer par le fait même quil y ait la nature) donnent à méditer ? Ce sont celles qui suscitent la désinvolture (exemples la pollution, lasservissement génétique du vivant aux normes de lindustrie, etc.).
Je rappelais dune manière générale que la désinvolture est une sorte de mauvaise foi ; cest seulement sur la base dune reconnaissance du littéraire comme tel que cette attitude est subjectivement possible : on nest jamais désinvolte que depuis la marque laissée en nous par lépreuve du vrai. Réflexivement : on nest jamais désinvolte quen haine de la littérature, si lon ma permis dutiliser ce terme pour désigner lécriture du vrai, de ces réalités dont lemprise vitale est expressément linterdiction les choses qui donnent à méditer par opposition à celles qui donnent à réfléchir.
Cette haine du vrai, de ce qui inspire le respect et fait donc apercevoir la fausseté des arrogances du transcendantal, elle renvoie donc à une option originelle de la vie contre la vérité, à une hypostase volontaire des importances : ce qui nest pas plus ou moins important naura droit à aucun égard, parce quen tout égard il ne doit sagir finalement que des médiations que le vivant entretient avec lui-même sur le mode de la finalité (laquelle est donc une notion éminemment désinvolte).
La désinvolture nest pas une ignorance ou une maladresse, cest un mot dordre : il serait intolérable que la vie comme telle nait pas tous les droits ! Vive la vie, telle est le slogan des désinvoltes qui ont depuis toujours décidé que tout était permis parce que rien nétait assez consistant pour avoir une autre réalité que celle que la vie veut bien lui accorder.
La vie contre le monde
La désinvolture, identique à la question de la métaphysique et par conséquent aussi à ce dont la philosophe est limpossibilité expresse (justement parce quil est impossible de produire une métaphysique sans quelle napparaisse sous les espèces dune uvre ou encore parce quil est impossible dêtre un métaphysicien sans être un philosophe), peut se repérer à travers une opposition moins théorique, celle de la vie et du monde.
Lopposition est paradoxale, puisquà un premier niveau les deux notions sont lenvers lune de lautre : vivre, cest avoir toujours déjà ouvert un monde, et réciproquement on ne parle de monde que comme propre à tel ou tel vivant simplement considéré comme tel : le monde de la mouche nest pas le monde de léléphant, et quand nous parlons du monde en général, il sagit bien sûr du monde humain. Mourir et abolir le monde sont le même : le corps inerte na plus de monde, nest plus louverture actuelle dun champ de possibles qui soient les siens, mais se trouve posé à une place dans un monde qui reste ouvert et quon peut, transcendantalement, identifier à celui du sujet quon est soi-même, celui qui reste toujours.
Dun autre côté pourtant, on peut reconnaître dans le monde des polarités, des nuds, des sources et des ouvertures de sens, qui soient irréductibles aux diverses nécessités que le vivant est pour soi. On le fait en reconnaissant la possibilité de la désolation, qui nest pas labolition de la vie mais celle du monde. Un espace désolé, comme peut lêtre un centre commercial débordant de marchandises ou une banlieue industrielle ruinée, cest encore un lieu de vie mais ce nest plus un monde.
Allons même plus loin et reconnaissons, avec Deleuze, que beaucoup de personnes nont pas de monde à lencontre, disait-il, danimaux pourtant aussi primitifs que la tique. Les gens quon peut appeler ordinaires au sens strict, ceux dont toute la vie naura jamais été que besogne quotidienne, absence de rêves, narcissisme social, inscription conformiste dans un ordre, sont des gens sans monde. On en fait irrécusablement lexpérience : avec eux, on sennuie tout de suite, on a limpression détouffer et il faut vite revenir à quelque pensée un peu humaine, ou laisser son regard errer sur des choses de la nature (un ciel où des nuages semblent se poursuivre, un brin dherbe qui a dû lutter contre la pesanteur dun petit caillou pour atteindre la lumière ) pour revenir au monde, comme un nageur qui doit refaire surface pour prendre un peu dair. On était dans la vie, pourtant : quoi de plus expressément vital quun centre commercial, quune procédure administrative, que de braves consommateurs tout affairés des jouissances promises par la marchandise ? Tout cela sentend comme la vie, oui, mais pas comme le monde.
Je disais que la mention du monde en général était toujours celle du monde humain. Et certes, notre déterminité spécifique va de soi pour nous, comme on peut imaginer quil en est de même des bêtes sauvages (bien sûr pas des animaux domestiques, qui souffrent humainement de ne pas êtres humains). Mais la distinction que je veux introduire de la vie et du monde pour rendre compte de la désinvolture, qui doit bien la supposer pour la dénier, elle sentend de ce que lévidence dêtre humain ne soit pas vraiment lévidence de la déterminité vitale, puisque la désinvolture consiste précisément à avoir décidé que si. La mouche ou léléphant nont pas à faire comme si leur existence nétait que la vie : ils vivent comme ils peuvent, et voilà tout. Pour nous, quand nous sommes désinvoltes (et qui dentre nous ne lest pas ?), il faut que nous ayons implicitement décidé quil serait intolérable que lordre des importances ne soit pas tout. Décision extrêmement facile à prendre, puisquil lest, en effet ! Car celui qui voudrait mentionner autre chose ne pourrait jamais indiquer quune réalité dont on avait simplement méconnu limportance Ce que fait par exemple celui qui rappelle que " lhomme ne se nourrit pas que de pain ", quil a aussi des besoins " esthétiques " et même " spirituels ". Telle est la désinvolture, donc, toujours justifiée des meilleures raisons et de limpossibilité pour toute revendication de vérité de se présenter autrement que sous les espèces dun surcroît de raisons.
Mais précisément : si le vrai ne diffère pas du réel, et si la désinvolture est pour cela non seulement compréhensible mais surtout objectivement légitime, il sen distingue. Cela signifie concrètement que lhumain qui se définit par leffet du vrai et non pas par son rapport au réel est ce vivant pour qui la vie est tout (sil y avait autre chose, ce serait forcément encore un moment de la vie) mais pour qui la vie nest pas ce qui compte.
Dès lors la question du monde se trouve séparée de la question de la vie, et on peut dire que la question de lhumain est celle du danger que la vie fait courir au monde.
Il appartient à la vie que pour elle-même tout soit permis, il appartient au monde quil y ait des limites. Et ces limites, du point de vue de la vie, elles sont forcément inconsistantes, arbitraires, voire absurdes et par conséquent illégitimes. Le propre du monde, une fois la vie, qui est tout, distinguée de ce qui compte, est dapparaître à la vie comme une " humiliation ". Car bien entendu cest encore et toujours de respect quil sagit : pour lhumain, cest-à-dire pour le vivant toujours déjà distingué, la vie est la désinvolture même le propre de celle-ci étant dêtre laffirmation sans limites de droits toujours légitimes. Une humanité en revendication perpétuelle, une société dayant droits, voilà lordre réel de la désinvolture lordre du mépris du monde.
Pour lanimal sauvage (sil en existe, puisquil y a du vrai dans la nature par exemple un regard de détresse), vivre et ouvrir le monde sont le même ; pour lhumain, sen tenir à la vie hors de quoi il ny a rien, cest bafouer le monde précisément parce quil est ce vivant pour qui la nécessité vitale, par ailleurs évidemment irrécusable, nest pas ce qui compte. Lopposition de la vie et du monde est inhérente à lhumain et cest dexister en inhumanité que de la récuser. Je le dis autrement, cest-à-dire dune manière qui ne manquera pas de choquer les désinvoltes que nous sommes tous plus ou moins : on est humain de ce que la vie sefface devant les nécessités du monde lesquelles, précisément parce quune distinction et non une différence est à leur principe, sont en vérité des droits. Le monde comme tel a des droits alors même quil nest pas un sujet et moins encore une personne. Je ne parle donc pas des droits qui sont ceux de la nature (laquelle nest en rien assimilable à notre " environnement ", cest-à-dire à notre cadre de vie) et qui se fondent sur lantériorité juridique que celle-ci, dès lors personnellement, est pour soi, puisquil est en effet déjà naturel (ou surnaturel, ce qui revient au même) que la nature existe. Non, je men tiens aux droits du monde comme tel, et je nomme désinvolture la décision, originelle et toujours déjà légitimée par la vie, de les ignorer.
Le " crime des crimes " consiste donc dabord, au nom de la nécessité évidence que la vie est pour elle-même, à ne pas tolérer que le monde ait des droits comme monde, cest-à-dire à refuser que le respect soit la dimension originelle de la vie comme humaine. Car vivre humainement, cest dabord avoir rencontré dans la nature et dans lhistoire des réalités qui donnent à méditer et par là ouvrent à une réflexion sur la vraie vie rencontre dont on peut dire quelle est institutrice du monde comme tel.
En somme ce qui fait le monde, une fois admise lopposition de sa notion avec celle de la vie hors de quoi il ny a rien, cest ce qui lui manque pour être le monde.
Voilà lessentiel, je crois, ce dont la désinvolture est la désignation en creux elle dont le principe est davoir toujours déjà mis le savoir à la place de la vérité, conformément aux nécessités de la réflexion et à celle que la vie reste pour soi.
La distinction humaine, par opposition à la désinvolture qui sautorise de son inconsistante pour la dire intolérable, cest le rapport de marquage que nous entretenons au vrai, bien sûr, mais cest aussi le rapport que nous entretenons à un certain manque qui est celui du monde et qui fait que le monde réel nest pas vraiment le monde.
Ce manque, cest une place de sujet mais pas la nôtre : la place toujours incertaine dune donation qui soit celle dun vrai dune chose devant quoi il soit humainement nécessaire de sincliner, alors quil serait évidemment absurde dy voir la source dune obligation réflexive cest-à-dire morale. Je pense notamment au rocher de Mi-Fu dans ce thème classique de la peinture chinoise, et je me dis que le monde où vivait cet homme nétait pas en réalité ce quil était en vérité, cest-à-dire précisément le lieu où ce rocher pouvait trouver une place qui soit juste. La justesse dune telle place, voilà ce qui manque au monde pour être le monde, voilà par conséquent ce envers quoi nous sommes humains davoir des égards.
Dans le monde quon appellerait réel pour indiquer quil serait celui où la distinction de la vraie vie et de la vie bonne na aucun sens, lidée de la justesse de la place na elle-même aucun sens. Ou alors elle a un sens esthétique, comme quand nous décorons nos appartements selon des impératifs de symétrie ou de dissymétrie qui renvoient seulement à notre confort et à la nécessité que nous retrouvions dans notre environnement les nécessités de notre constitution psychologique. Non, je parle de ce type de justesse porpre la métaphore qui vient de naître sous notre plume à notre plus grand étonnement, et dont nous pressentons quelle ne renvoie à aucune maîtrise ni même à aucun plaisir (puisque cest un instant trop tard quon en a pris conscience) mais à de la vérité. De la même manière, le monde recèle des possibilités détonnement et cest en cela quil est lui-même étonnant, depuis cette place dimpossibilité qui interdit de dire que le monde se réduit au monde qui interdit à la vérité dêtre une forme, même paradoxale ou réfléchie, de la réalité.
Bref, en prenant des exemples comme celui du rocher dont la majesté indiquait à Mi-Fu que la vraie vie nest pas la vie bonne (dont font partie les légitimes impératifs sociaux et le soucis de la carrière), nous retrouvons lobjet négatif de la désinvolture : ce manque par quoi le monde accède à la justesse dont de vraies choses tirent non pas leur possibilité (précisément : elles nont jamais été possibles) mais celle, pour nous, quelles nous touchent.
Je termine sur ce point en revenant à la réflexion et en posant une question : ce qui manque au monde pour quil soit le monde et que dénie la désinvolture, si nous en réfléchissons la notion, nous en feront nécessairement lidée dun savoir. Quel savoir ?
La réponse est évidente, puisque ce savoir impossible et pourtant positivement reconnaissable quand nous en pointons lincidence dans nos méditations, cest celui que avons désigné sous le nom de " savoir-passe ". Je rappelle que ce terme désigne que nous ne sommes pas sans avoir compris quand nous avons par exemple reconnu le sublime dun paysage ou dun comportement ce qui est tout le contraire davoir compris et donc de posséder une dernière vérité. Cette contrariété est la même que celle qui oppose la pensée du philosophe à lendoctrinement du métaphysicien que par ailleurs il peut simaginer être (mais ses croyances ne sont pas plus sa vérité dauteur quelles ne sont notre affaire de lecteurs). Ce que nous ne sommes pas sans avoir compris mais dont il est éthiquement exclu, en plus de lêtre réellement, que nous ayons jamais le savoir, cest ce que nous pourrons ensuite réfléchir sous le terme de " leçons de vie ", ces leçons qui ne sentendent quà ce que nous ayons dabord dénoncé limposture de la sagesse à quoi une réflexion non critiquée pourrait nous faire croire quelles conduisent.
Ce qui manque au monde pour quil soit le monde, nous savons donc lavoir rencontré quand nous reconnaissons quune " leçon de vie " nous a été donnée.
Jinsiste sur cette idée, puisquelle remet en corrélation les idées de la vie et du monde à ceci près que les " leçons de vie " renvoient à la vraie vie, tandis que la sagesse renverrait à la vie bonne.
La distinction que le monde est de lui-même cest limpossibilité quil ne soit le monde que sur le manque dêtre monde faute de quoi il serait simple corrélat de laveugle autofinalité de la vie alors que la distinction de la vraie vie et de la vie bonne, en instituant lidée des leçons de vie à lencontre de limposture de la sagesse, la toujours déjà affecté dun manque qui nous le fait reconnaître comme vrai monde.
Etre désinvolte, cest poser que le monde est le monde. Or non, puisque nous y rencontrons de quoi nourrir notre méditation parce que la vraie vie, dont la désinvolture est la haine, sentend en parfaite indifférence de la vie bonne.
En somme, par désinvolture, on peut entendre la décision de vivre " les yeux grand fermés ". Cest ce que nous verrons la prochaine fois.
Je vous remercie de votre attention.
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