La notion de désinvolture (4) : son éthique
Ethique de la désinvolture
Une vie non-vraie, celle dont les " leçons de vie " sont à chaque fois loccasion de renvoyer à linanité, celle quil faut dire réelle ou bonne mais pas valable ou vraie, cest dabord une vie de désinvolture désinvolture envers le vrai qui ne compte pas, et par conséquent envers soi qui nest pas compté par le vrai. La désinvolture est cette décision décarter ce vrai qui compte en tant quil compte, et par là de sêtre interdit dêtre compté dans lordre où la vérité fait sens cest-à-dire dans lordre où la vérité produit un sujet à le diviser. " Crime des crimes " la désinvolture est lauto-interdiction dêtre vraiment soi dêtre soi à la façon du vrai, lequel nest pas le bien qui commande et rassemble mais au contraire ce qui marque et par là même divise. Si lon peut apprendre à vivre, ce ne peut donc pas être dans la soumission au bien ni donc à lunité de soi ou du monde (la même, réflexivement) parce que toutes les " leçons de vie " que nous avons reçues malgré nous des choses et des êtres qui nous ont inspiré du respect étaient déjà comme telles des épreuves détrangeté et de division. Il faut donc interroger la désinvolture pour comprendre de quelle sorte de division sentend la " vérité " quand on parle, par opposition à la vie " bonne " qui convient aux autres (car chacun a le devoir dagir pour que les autres soient heureux et despérer quils se rendront plus sages), de la vraie vie celle qui ne vaut dès lors que pour soi et quil serait absurde, pour ne pas dire criminel, de vouloir universaliser.
Lenvers de la désinvolture : vérité et division
Alors que lestime unit, le respect divise. Rien nest estimable que dans lhorizon dun bien dont nous étions déjà convaincus, mais rien nest respectable quà nous subvertir dans cette conviction même. Lestime et le respect sont en ce sens exclusifs lun de lautre, non pas quant à leur objet mais quant à lunité de celui-ci : on peut respecter quelquun que par ailleurs on a des raisons destimer et dautre part on ne respecte quà ne pas compter, alors quon nestime une personne quà être le juge de sa valeur, éventuellement très grande, cest-à-dire quà être celui qui compte.
Si donc la question de la vraie vie est exactement contradictoire avec la question de la vie bonne, en ce que la première est celle dadmettre une division dont la seconde est expressément le déni autrement dit si la question de la vérité personnelle est parfaitement exclusive de tout idéal dêtre sage alors léventualité dapprendre à vivre ne peut se traduire que dans le refus dimposer contre la division limposture de lun, contre la vérité limposture du bien. Et certes, lun et le bien concernent les autres lun pouvant dailleurs concerner la division dun autre quon aura simplement réfléchie, sa division une (par exemple on peut parler du génie de Picasso).
Or cette double imposition est exactement la désinvolture, quand on lentend en première personne, dans limpossibilité que chacun est originellement pour soi.
Si donc il est possible d" apprendre à vivre ", ce ne sera jamais à travers la reconnaissance dune sagesse ou dune harmonie qui renvoient seulement à limposture de se prendre pour soi, mais tout au contraire dans lépreuve que nous ferons de la fausseté éthique de la désinvolture qui est toujours désinvolture envers ce sujet de la vérité que, tautologiquement, on doit désigner comme le vrai et dont limpossibilité quon est pour soi est leffet propre puisquil appartient à la vérité de diviser, alors quil appartient au savoir de rassembler. Cette épreuve de nêtre pas le sujet de la vérité mais au contraire dêtre institué comme sujet par le préalable de la vérité, par son effet de division, définit en propre les " leçons de vie " - celles que nous recevons donc toujours malgré nous.
On nest désinvolture quà prendre la responsabilité dêtre irresponsable et par là quà senfermer dans un déni qui soit indistinctement celui du vrai et celui de sa propre vérité cest-à-dire de sa propre et définitive étrangeté. En effet, il est par définition exclu quon soit le sujet de la vérité : le sujet de la vérité, ce nest pas moi mais le vrai dont la rencontre maura marqué, cest-à-dire divisé limpossible qui compte et le nécessaire qui importe.
Parce quelle est la décision que ce qui compte ne comptera pas parce que seul ce qui importe doit compter, la désinvolture est la fonction subjective de la vie bonne, telle quelle apparaît comme la corrélation du savoir et du service des biens. Car on nest jamais désinvolte quà avoir de bonnes raisons de lêtre, et même on ne lest que davoir ces bonnes raisons qui sont le service réflexif de la vie (sans elles, on ne parlerait pas de désinvolture, mais de simple indifférence à la vérité comme il en va chez des êtres purement naturels).
Cest donc à ne pas céder sur la reconnaissance du vrai qui a déjà eu lieu en soi autrement dit à ne pas céder sur sa propre marque et par là sur sa distinction davec soi quon assume la leçon de vie qui a pu nous être donnée en telle ou telle circonstance, cette leçon qui nous a conduits à méditer (effet de vérité) et non pas à réfléchir (effet de savoir). Et de fait : où la désinvolture est-elle le plus manifeste, sinon justement envers les réalités qui donnent non pas à réfléchir mais à méditer, celles qui produisent sur nous non pas un effet de savoir mais un effet de vérité ?
Par " leçon de vie ", cest toujours une cause de méditation quon entend et par conséquent la cause dune distinction personnelle puisque cest justement à lencontre de la réflexion et donc de la semblance transcendantale que la méditation sentend. Cest par conséquent le même, pour le désinvolte, de nier quil y ait des " leçons de vie " et de considérer que sa propre division ne compte pas.
Immoralité de la désinvolture
La désinvolture est récusation de la vérité par le savoir qui en a depuis toujours été distingué. Elle est donc une attitude de " mauvaise foi " : on ne peut récuser ce qui compte en arguant de ce qui importe quà les avoir préalablement distingués, cest-à-dire quà nêtre pas sans savoir que ce qui importe (le service des biens y compris la vie qui serait le premier dentre eux, celui dont la perte serait la perte même des possibilités de perdre) ne compte pas !
Ce qui compte, le vrai, cest ce qui nous compte en nous marquant la marque étant, dêtre leffet du vrai qui nous a impossiblement donnés à nous-mêmes, la cause de la vérité dont nous sommes capables. Voilà de quoi la désinvolture est le refus.
On nest marqué que par une épreuve, que par la rencontre du vrai qui scinde notre temporalité entre un " toujours le même " et un "désormais un autre ". " Le même mais pas vraiment ", tel est formellement ce dont la désinvolture a toujours été la reconnaissance, de sorte quil lui appartient en même temps dêtre une rage contre soi : puisquil ny a dabord de responsabilité que de la responsabilité elle-même, on ne serait vraiment désinvolte quà lêtre dabord envers le fait dêtre désinvolte (ce que le dandy nest pas, par exemple) ce qui renvoie évidemment à un tourniquet sans fin. Personne nest paisiblement désinvolte : on lest toujours méchamment, si ce terme désigne une réflexion expressément réitérée, puisquon nest méchant quà savoir quon est méchant et quà assumer méchamment ce savoir.
Si donc, une fois pointée la dimension mauvaise de la désinvolture, il y a vérité là où la semblance ne compte pas, et si cest dêtre distingué par le vrai du vivant social quil est par ailleurs que le sujet se définit comme humain, on peut dire que désinvolture et trahison de soi sont inséparables. Car quest-ce alors que lêtre humain, sinon ce vivant devenu aberrant pour celui quil reste par ailleurs, parce quil a été rendu capable de vérité ? En quoi la désinvolture, dont la notion est primitivement éthique, sentend bien malgré tout dune manière morale : cest toujours contre soi comme sujet capable de vérité quon est désinvolte. Nul ne lest moins que celui qui pense, si lon appelle ainsi en soi limpossibilité que le vrai est pour soi. Témoins les peintres ou les philosophes qui vénèrent lhistoire de la peinture ou de la philosophie à lencontre du jeune étudiant qui, tout au contraire de ceux dont il récuse lautorité, entend " sexprimer ". Mauvaiseté radicale de la désinvolture, donc, parce quelle barre la capacité dimpossible, la capacité pour chacun de son propre impossible, quon appelle le génie (et dont la notion est parfaitement exclusive de celle de lexpression puisque dans le génie, cest luvre qui est sujet).
Mais cette mauvaiseté sentend aussi dans la réflexion universalisante, le paradoxe étant que la désinvolture atteigne la simple idée dhumanité alors que, comme décision en faveur de la semblance, elle paraissait ne récuser que la distinction personnelle (le fait que nul ne soit nimporte qui).
Par morale on entend la nécessité représentative, celle qui nous oblige à reconnaître chacun, contre sa singularité (et donc dune manière désinvolte en quoi la morale apparaît une fois de plus comme foncièrement immorale), comme un représentant de lhumanité qui est seule à compter en lui (immoralité de la morale : lui, il ne compte pas puisque cest dêtre humain et non pas dêtre lui quil est compté). Or on ne peut parler dhumanité quà opérer une distinction davec la nature dont, par ailleurs, elle relève exhaustivement. Et cette opération, comment peut-elle sopérer, dès lors que par " nature " cest la nécessité de fait quon désigne ? forcément par lidée de la nécessité de droit. Kant est imparable sur ce point. Et quest-ce que la nécessité de droit, sinon celle davoir raison ? Impossible par conséquent dêtre désinvolte, cest-à-dire davoir décidé que la vérité la distinction ne comptait pas, et de reconnaître lhumanité en tant que telle, parce quil appartient à cette notion, même affectée dun indice de réflexion (non pas lhumanité telle quelle est mais telle quil est impossible de ne pas se la représenter), de sentendre à lencontre de sa propre nature cest-à-dire déjà en distinction de soi.
Doù ce paradoxe que la désinvolture soit le service du mal pour la raison expresse quelle est le service du bien. Car cest seulement en sappuyant sur le bien, dont le niveau de réflexivité du concept nimporte dès lors pas, quon peut récuser le vrai, ce vrai dont il est indéniable, même pour le mensonge réflexif, quil désigne lhumain comme tel, ce sujet pour qui le bien ne va pas de soi ! La désinvolture est le service même du bien, de sorte quelle est le mal parce que ce service ne peut être réel que comme haine de la distinction humaine qui est limpossibilité que le bien aille de soi pour un être humain.
Si elle est le refus que le vrai compte, alors la désinvolture est labsence duvres
La vérité se redouble elle-même, puisquil ny a de vérité quen vérité ; lacte subjectif aussi : on nest sujet quà être sujet du fait dêtre sujet ce qui revient donc à rappeler, comme je disais, que lobjet premier de la responsabilité est la responsabilité (cest dabord dêtre responsable, quon est responsable) le principe sen disant à travers la nécessité éthique dêtre vraiment sujet, celle-là même dont on doit nommer désinvolture la récusation.
On ne peut penser la responsabilité quà opposer le savoir où le sujet satteste de sa semblance dans le moment même où il possède la légitimité de se reconnaître comme étant (parler et agir en sautorisant de sa place et de son savoir, être un " en tant que "), à la vérité où il est principiellement absent (sautoriser de soi, cest-à-dire de sa propre impossibilité). On peut justifier cela objectivement en disant quil ny a de vérité que du vrai, ou le justifier subjectivement en disant que la vérité est lacte inouï dun sujet irréductible à la semblance quil est forcément pour soi. Si la désinvolture est la décision maintenue dêtre irresponsable de sa responsabilité, alors il faut la lier au refus du vrai comme sujet du fait pour chacun dêtre sujet, cest-à-dire au refus de léventualité dêtre vraiment sujet. Car cest seulement en vérité quon peut être responsable dêtre sujet, dès lors quon parle dune personne, sujet de droit cest-à-dire ayant à avoir raison.
Le vrai est sujet de la vérité, et cest depuis la vérité que se décide la responsabilité. Tel est lintolérable pour la désinvolture, qui est donc revendication de souveraineté exclusivement entendue comme arbitraire subjectif, puisquune souveraineté qui ne le serait pas sentendrait forcément en vérité. Non pas certes quelle aurait à sêtre conformée à un vrai préalable (la nature, lhistoire, la volonté de Dieu ou on ne sait quoi dautre), parce qualors il sagirait dune servilité et non dune souveraineté, mais en ce quelle serait acte et par là rupture décisionnelle, ce qui est bien position vraie cest-à-dire autorisée de soi. Or cest le même dêtre désinvolte et de ne pas faire acte, cest-à-dire de ne pas sautoriser de soi mais dautre chose, paradigmatiquement de son caprice (lequel peut sentendre au second degré comme décision den rester à son savoir ou à sa place : là où il ne compte pas quon soit sujet).
Quand donc je dis que la désinvolture réside dans la refus que la vérité compte, il faut lentendre à partir de ce qui fait que le vrai est vrai et qui est lautorité. Et tout le monde a toujours su que la désinvolture était expressément le refus de lautorité.
Par celle-ci il faut entendre originellement le fait dêtre auteur, un sujet sautorisant de soi, puisque toutes les autorités instituées procèdent dune première énonciation tout entière constituée dêtre sans garantie ce qui est proprement sautoriser de soi, par opposition aux autorités secondes comme celle du savant ou du directeur qui sautorisent lun de son savoir lautre de sa place. On est donc toujours désinvolte envers soi, de lêtre envers le vrai, parce que cest de lautorité que le vrai est vrai et que cest de soi (et non pas de sa déterminité réflexive) quon fait autorité. Or on ne fait jamais autorité quaprès coup, et donc sans le savoir : sur le moment, on est dans la réflexion et on fait ce quil semble que nimporte qui aurait raison de faire ; cest seulement après quon découvre, dans limpossibilité positive du nom propre qui transforme en " natures " les sujets dont on a traité (par exemple pour Kant : la morale, dont nous savons désormais quelle est de " nature " kantienne dit dont limpossibilité était sa pensée même), quon aura fait autorité mais alors comme un autre, jamais comme soi (la proposition " je fais autorité ", en plus dêtre grotesque, est énonciativement contradictoire). En somme il ny a pas de différence entre dire que le vrai ne comptera pas et dire que soi-même, on ne comptera pas. Et certes, agir capricieusement, cest seulement poser quon ne compte pas
On aperçoit maintenant pourquoi la définition que Foucault donnait de la folie, labsence duvre, sapplique exactement à la désinvolture : il suffit davoir reconnu que par uvre, cest toujours dune réalité posée en première personne quil sagit, quelle quelle puisse être par ailleurs puisque le génie nest absolument rien dautre que le statut de première personne pour le sujet qui pose quelque chose, quelle que soit cette chose. Notons que cette définition restrictive à lextrême explique pourquoi, dans le ready made ou dautres pratiques dart contemporain, on peut être amené à nommer " uvre " des choses par ailleurs insignifiantes, voire farfelues ou même sottes : pas plus que le génie nest un très grand talent ou une très grande intelligence, il nest un très grand métier ni même une très grande hauteur spirituelle, un très grand discernement de quelque vérité métaphysique ou existentielle dont lartiste ou le penseur auraient à être les prophètes auprès du commun des mortels. Cela dit, la notion du génie reste lexact envers subjectif de la notion de vérité, puisque le vrai est ce qui relève de lautorité et que ce terme désigne justement lénonciation en première personne, celle pour quoi les garanties quon pourrait obtenir du savoir ou de la place ne comptent pas.
Par désinvolture, on entendra donc un redoublement négatif de la nécessité éthique : il faut que ne compte pas lautorité, cest-à-dire la position de première personne, qui fait que les garanties ne comptent pas. Concrètement, cela revient à dire quon sen tiendra toujours à ce qui vaut seulement " par ailleurs ", du côté des différences : cest toujours envers le distingué en tant que tel quon est désinvolte. La désinvolture nest donc pas du tout exclusive dun surcroît dégards envers le différent, bien au contraire très souvent.
Récusant expressément une distinction qui doit par ailleurs avoir été reconnue de sorte quelle est le refus dadmettre la légitimité pourtant intrinsèque de cette reconnaissance, si cest du vrai lui-même que la reconnaissance du vrai sentend originellement la désinvolture arguera de son essentielle inconsistance dont la notion du génie est la mention subjective, puisquelle ne désigne rien qui puisse justifier objectivement quun livre ou un tableau, dont on vient de voir quils pouvaient par ailleurs être dérisoires, fassent autorité. Et certes, lautorité du distingué nest pas le pouvoir de limportant. On appellera désinvolte celui qui se tient expressément dans cette justification, dont il faut souligner quelle est indubitable.
Contre la vérité de limpossibilité à soi, la désinvolture consiste à mettre en avant le savoir de soi et donc, puisquil ny a savoir que des différences, la consistance des oppositions. Les exemples que nous avons déjà pris le montrent expressément : le désinvolte justifiera son irrespect en rappelant que les obligations envers les morts sont objectivement absurdes, puisquils ne peuvent ni profiter de ce quon fait pour eux ni nous en savoir gré, ou encore, dans un autre ordre didées, que les temps ont changé et quil serait absurde et même nuisible de rester fidèle à des promesses qui nont plus aujourdhui aucun sens. Plus radicalement encore, il rappellera que " tout ce qui est, est pour moi " et que étant ainsi le maître de ce qui est en tant quil est et en tant quil est comme il est, il ne tient quà moi que le sens soit obligatoire ou ne le soit pas. Ce " il ne tient quà moi " est la désinvolture même. Hors de la nécessité transcendantale qui est ainsi mon droit exprès à la désinvolture, rien nest jamais consistant (de sorte quon peut aussi bien dire originellement désinvolte la philosophie transcendantale tout entière, pour laquelle la nécessité que le vrai soit le sujet de la vérité ne compte pas, dès lors nous aurions de toute façon encore à la reconnaître). Bref, la désinvolture consiste à pointer labsurdité subjective des distinctions par opposition aux différences à commencer bien sûr par celle qui interdit de confondre le vrai avec le réel, dont il ne diffère en rien.
Or cest justement cette absurdité, impliquée dans la notion dinconsistance telle que nous avons convenu de lemployer (renvoyer à des différences qui ne consistent en rien et qui nen sont donc pas réellement), qui détermine léthique comme rapport dimpossibilité du sujet à lui-même, autrement dit comme nécessité quil sautorise de soi alors même quil est, comme sujet, limpossibilité de toute garantie.
La désinvolture tient donc à la question de la garantie transcendantale : elle sentend seulement à mettre en avant que ce qui nest pas garanti noblige pas à ce quon le reconnaisse comme réel, dès lors que son éventuelle méconnaissance ne donnerait lieu à aucune sanction justifiée. Or justement : ce qui nest pas garanti, et précisément de nêtre pas garanti, se trouve distingué du réel quon a de bonnes raisons de reconnaître, et par là même institué en vérité, si limpossibilité de la garantie nest pas absence de savoir mais acte subjectif.
Je le dis autrement : quand je reconnais la réalité de quelque chose, je le fais forcément depuis une garantie qui est celle du savoir que je suis supposé détenir. Pas de différence par conséquent entre la reconnaissance dune réalité et lappel au savoir comme garantie. Mais le vrai ? Si je ne le reconnais pas comme tel, personne de plus compétent ne peut me démontrer que jai tort et surtout il ne se passe rien contrairement à ce quil en est quand je ne reconnais pas une réalité (un malade peut mourir de ce que le médecin nait pas aperçu la maladie dont il souffrait). Pas de garantie dans le savoir réel ou supposé, pas deffet dans le réel dont on puisse assurer réflexivement la reconnaissance. Eh bien, cest cela qui institue la désinvolture : là où il ny a pas de garantie dans le savoir, ça (donc je) ne compte pas !
Mais le vrai se définit précisément de ne supposer aucune garantie de la part du savoir (en matière de vérité, lexpertise ne compte pas) et de ne produire aucun effet dans le réel sinon un effet de vérité dont on ne peut reconnaître la réalité quà avoir préalablement accepté que ce qui compte ne consiste en rien. Cet effet de vérité, subjectivement, cest la méditation quon peut prendre pour une réflexion à laquelle on aurait retirée la discursivité, et objectivement cest la marque de lorigine, quon peut prendre pour une trace du commencement.
Rien là que de très banal : le jugement de vérité est un acte subjectif où un sujet traite la question quil est pour lui-même, alors que le jugement de réalité est une opération dapplication (certes schématique et donc malgré tout actuelle) dun savoir où le sujet esquive la question quil est pour lui-même.
Quand, mappuyant sur une compétence que je possède réellement, je porte un jugement sur la réalité et par conséquent sur la valeur dun objet (quand je corrige des dissertations, par exemple, lesquelles ont dabord à être des dissertations avec tout ce que cela suppose dexigence conventionnelle), jesquive littéralement la question que je suis pour moi-même et dautant mieux que je mobilise plus sérieusement ma compétence (il faut produire la correction que nimporte quel collègue aurait raison de produire, celle qui fera de la note finale une nécessité idéalement automatique). Telle est la désinvolture : cette production danonymat à propos de soi par un sujet qui a raison, pour la raison expresse quil a raison !
Par contre, au musée devant un ready made, pour prendre lexemple le plus évident, il faut bien que je décide que jai affaire à une uvre et non pas à une simple imposture comme il en est tant en art dit " contemporain ", dans un acte que je puis seulement signer et jamais justifier et qui par là même décide de moi comme sujet du regard qui vient davoir lieu. Là, impossible de se défiler, sauf justement à sen tenir à des nécessités objectives corrélatives dun jugement anonyme (le métier, le talent, voire la renommée de lauteur prétendu, autant de choses que tout le monde peut apprécier semblablement), autrement dit sauf à être désinvolte.
Lopposition de ce qui compte et de ce qui importe, dont la désinvolture est à la fois la reconnaissance et le refus dont elle est le déni, donc donne par conséquent lieu à un chiasme quil faut dire éthique, si ce dernier terme désigne lengagement du sujet dans son acte, engagement par lequel il statue sur lui-même sans le vouloir et sans y penser.
Le sérieux dans le choix est la désinvolture décisionnelle, exactement comme le sérieux de la décision si lon peut nommer ainsi quelque chose à quoi on a toujours été absent et qui apparaît à soi bien plus comme une donnée factuelle que comme un acte quon pourrait suspendre sentend comme désinvolture envers le savoir. En effet, quoi de plus désinvolte, sagissant du métier, du talent, etc., quun ready made qui pourtant est parfois une uvre ? De la même manière quoi de plus désinvolte, sagissant de la vérité personnelle, quune production académique dont chacun a raison de saluer le métier et même le talent quelle contient ?
La question de la désinvolture est bien la question de l'éthique, entendue depuis son envers. Quest-ce que lesprit de sérieux, notamment, sinon une vie entière de désinvolture ?
Mais la " vraie vie ", celle quon apprend à travers ce qui nous fait méditer et quon méconnaît à travers ce qui nous fait réfléchir, nest pas pour autant la contradiction dune vie " sérieuse " ! Car ce nest pas de ne pas réfléchir, quon vit vraiment et quon " sait " vivre !
De ces réflexions sur le vrai et sa reconnaissance, autrement dit de ces réflexion sur léthique de la désinvolture, nous pouvons en tout cas tirer une conclusion : la vie est vraie quand on peut la signer.
En quoi il ne sagit pas de faire de faire de sa vie une uvre idéal esthétique et romantique auquel on se serait épuisé à conformer une vie qui avait au contraire à être personnelle Restriction qui revient plus simplement à dire cartésiennement quil ne faut pas que la vie diffère de la signature qui attesterait de sa vérité.
En quoi jai à nouveau défini la désinvolture, et mieux que je ne lai fait jusquici sauf bien sûr que cest par la négative.
Voilà, cest exactement cela, la désinvolture : cette différence.
Je vous remercie de votre attention.
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