La notion de désinvolture (2) : désinvolture et réflexion
La désinvolture est la position de celui qui, au nom des tautologies (les morts sont morts, le passé est le passé, etc.), exhibe linconsistante de la vérité et sen autorise pour nier non pas quil y en ait mais quelle puisse jamais obliger. On nest en effet désinvolte quà avoir reconnu lautorité et donc à avoir reconnu quelle ait marqué (il y a donc du vrai), à ceci près quil faudra dénier réflexivement la légitimité dune telle reconnaissance, en arguant de limpossibilité de constater une différence entre le vrai et le réel. La désinvolture se fait donc toujours contre la distinction et, en soi, contre le respect qui en est la reconnaissance. Cest bien pourquoi elle est le " crime des crimes " : non pas le plus grave mais la condition criminelle de la possibilité quil y ait des crimes. Car on nest évidemment criminel quà récuser la distinction de ce qui oblige ce quon ne peut faire quà souligner pour soi linconsistance de la distinction en faisant semblant de la confondre avec la différence qui, sagissant du vrai, na en effet pas de répondant.
Or le respect est en propre la reconnaissance du vrai comme tel, ou plus exactement la conscience de son effet sur nous. Le distingué, par opposition au différent, impose le respect, lequel ne se motive précisément que de son inconsistance : ce qui impose le respect le fait précisément de ne pas contraindre à respecter ! Cest par exemple la faiblesse de lenfant ou du vieillard ou encore la parole donnée qui nest quun mot sans aucun poids devant la réalité massive et irrécusable. Là où la réalité ne compte pas, et pour cette seule raison, nous éprouvons quil y a du vrai. Etre désinvolte consiste à prendre à la lettre cette idée en montrant quelle ne correspond à rien, autrement dit quil ny a jamais de raisons de respecter quand bien même on aurait éprouvé ce sentiment. Ce quen effet personne ne peut contester : quand il y a des raisons, on parlera destime, notamment morale. Et certes, ce nest pas du tout la même chose destimer quelquun, y compris sur le plan moral, et de le respecter
Si donc la désinvolture sentend à lencontre de ce qui fait lessence du respect qui est dabord limpossibilité des raisons, autrement dit si lon est toujours désinvolte dans la bonne conscience en se répétant quen effet il ny avait pas de raisons de ne pas lêtre, alors on voit que la question de la désinvolture est, par la négative, celle de la vérité : la désinvolture ne sentend que dune épreuve du vrai qui doit avoir toujours déjà eu lieu pour que la réflexion puisse la dénier au nom de son essentielle inconsistance.
Et certes, du vrai on fait lépreuve et non pas lexpérience : la réflexion nen tire rien. Est désinvolte celui qui sen tient précisément à cet enseignement, celui qui sait quil ny aura ni en nous ni surtout en lui aucune raison à opposer à son comportement, parce que la vérité nest pas une nouvelle sorte de réalité. La question de la désinvolture est lenvers subjectif de celle de la distinction : il ny a jamais de raisons pour distinguer, et cest justement par là que le distingué comme tel inspire le respect.
Sen tenir à lordre des raisons quand il sagit dêtre sujet, cela porte un nom : la métaphysique, laquelle nomme donc transcendantalement la désinvolture...
Toute désinvolture trouve donc son principe dans le métaphysique lui-même, quon peut caractériser en disant quil est la substitution toujours en acte du fondement nécessaire à lorigine impossible. Or cette substitution, elle réalise la réflexion puisque celle-ci est avant tout la conversion de la vérité en savoir, et par là déresponsabilisation du sujet.
Réflexivité de la notion
Quand on la considère comme un rapport de déni que la réflexion permet dentretenir à la vérité, la désinvolture est en quelque sorte condamnée davance : elle est une forme de mauvaise foi, laquelle consiste toujours à mettre en avant des raisons irrécusables. Mais nous savons aussi que la notion peut être employée autrement, voire dune manière laudative, comme quand on définit le mouvement du danseur en disant quil est une désinvolture envers la pesanteur. Jai souligné aussi que la notion pouvait sentendre à lencontre de lesprit de sérieux, de sorte quelle paraît comme un moment essentiel du service de la vérité : récusant ou ridiculisant ce quil est convenu daimer ou de respecter, elle ferait en quelque sorte place pour ce qui serait vraiment aimable ou respectable. Déni de la vérité au nom du savoir dune part, service de la vérité à lencontre du savoir dautre part. Il y a là un chiasme réflexif quon peut élucider facilement. Comme souvent quand il sagit de dénouer des paradoxes, on distinguera les niveaux de discours.
La danse est une désinvolture envers la pesanteur, certes, mais cette remarque ne sera assurément pas aussi laudative si elle est prononcée par un physicien dans le cadre de son travail. De la même manière celui qui est désinvolte envers ses intérêts de carrière ou dargent suscitera la désapprobation méprisante de son chef de bureau ou de son banquier. Et ainsi de suite : toute valorisation de ceci est désinvolture envers cela.
Tout le monde est donc désinvolte dun certain point de vue, et la plus admirable des conduites héroïques trouvera encore à être condamnée. Par exemple celui qui donne sa vie pour sa patrie est assurément dune désinvolture criminelle à légard de ses obligations familiales : le pays sera peut-être libéré, mais sa femme sera veuve et ses enfants orphelins ! La pensée elle-même est une désinvolture envers le savoir, puisquon ne pense quà ne pas (se) savoir, quà se situer au point dexclusion où le savoir (qui dès lors importe expressément) ne compte plus, au point dexclusion de sa propre possibilité. De la même manière, et jy reviendrai, le service du savoir est une désinvolture envers la pensée et donc envers soi-même : comment des personnes par ailleurs fort estimables peuvent-elles en rester toute leur vie aux uvres des autres, quand on a si peu de temps pour accéder réellement (cest-à-dire par une uvre) à sa propre vérité, et surtout si peu de temps pour payer la dette de vérité dont chaque être humain est éthiquement institué comme tel (car cest bien davoir été marqué par le vrai quun certain vivant est devenu humain) ?.. On parlera encore de la désinvolture essentielle du penseur qui prend à bras-le-corps une question sans, évidemment, avoir tout lu sur le sujet, et que ne manque jamais de stigmatiser luniversitaire jamais en peine dune bibliographie. Bref, comme positions subjectives (être sa propre nécessité ou au contraire être sa propre impossibilité), le savoir et la vérité sont la désinvolture lun de lautre : pour le penseur la bibliographie ne compte pas, exactement comme létrangeté à soi qui définit la création fait subjectivement horreur à luniversitaire. Paradoxalement, on la rencontrera donc aussi dun domaine de vérité à lautre, dès lors que la réflexion de la vérité sentend forcément comme la position dun savoir : celui qui serait par exemple spécialement doué pour la poésie pourrait être désinvolte envers la science ou la philosophie ce qui serait assurément scandaleux du point de vue de lun ou lautre de ces domaines considérés, cest-à-dire réfléchis, comme tels (ce qui ne constitue évidemment pas la position du découvreur établissant une nouvelle loi de la nature ou du penseur inventant ses concepts). Disons donc dune manière générale que nos options sont des désinvoltures aux yeux des autres, puisquelles reviennent forcément à tenir pour négligeables des réalités dont certains dentre eux ont fait le noyau impossible de leur vie. Quensuite certaines de ces réalités supportent lépreuve de la réflexion quand dautres ne les supportent pas, cest ce qui ne change absolument rien au problème. En effet, on peut aisément justifier quon soit désinvolte envers les trivialités quotidiennes, par exemple les questions de carrière ou dargent, mais il est beaucoup plus difficile de le faire à propos des uvres de lesprit. Les tenants de la seconde éventualité le feront pourtant quand, conformément à sa structure réflexive (on ne peut dénier quà avoir reconnu) ils auront redoublé leur désinvolture dun degré : ils se moquent bien dêtre approuvés par un sujet universel dont tout le monde sait quil nexiste pas !
La réflexion, et la possibilité indéfinie quelle soit sa propre reprise, lève donc la contradiction quon fait apparaître en désignant dune part la désinvolture comme " le crime des crimes ", elle qui consiste à passer outre à la nécessité du respect, et dautre part à la reconnaître en quelque sorte comme lenvers de nimporte quelle option, si respectable ou même admirable quelle soit : tout tient à lopposition du savoir et de la vérité, et à limpossibilité que la réflexion de la vérité ne soit pas linstitution dun savoir voué à se dire vrai.
La question de ce quon pourrait appeler la désinvolture philosophique illustre ces nécessités. On pourrait être choqué de la désinvolture de la plupart des êtres humains envers la philosophie : ils se moquent complètement de la possibilité, au moins principielle, qui leur est donnée comprendre ce quil en est, dêtre humain. Et pourtant, ils sont humains, conscients, dotés dune capacité réflexive ! Quand on le leur fait remarquer, ils ne répondent pas parce quon ne peut pas poser réflexivement quon méprise la réflexion mais ils font apercevoir, pour la plupart, quils ont des choses bien plus importantes à faire, une fois le minimum de bien assuré : parader socialement et surtout saffairer afin de fuir toute possibilité de se rencontrer, de fuir toute éventualité dêtre mis par la réflexion en face du gouffre que chacun est pour soi. Mais on aurait tort de cantonner la désinvolture à la fuite du gouffre que chacun est pour soi, et de lenfermer dans son motif originel qui est pour chacun lhorreur de sa propre absence (puisque cest toujours à sappuyer sur un savoir permettant de se reconnaître légitimement exister quon est désinvolte) : les penseurs aussi sont désinvoltes envers ce quon se représente comme les objets nécessaires de la pensée.
Car les penseurs qui ne sont pas philosophes, tout occupés des tableaux quils peignent ou des symphonies quils composent, nont eux non plus rien à faire de la philosophie et de la question de ce que cest quêtre humain : ils font ce quils ont à faire, sans sinterroger sur la portée " humaine " que cette nécessité qui les possède pourrait avoir ou non. Que les uvres soient bénéfiques à lhumanité, tant mieux, mais quelles ne le soient pas et cest exactement la même chose : on ne travaille pas pour produire des biens (de la " culture "), mais pour la seule raison, contre quoi on ne peut rien, quon est soi. Le philosophe tel quon se le représente sera non seulement étonné mais outré dune telle désinvolture, que les autres penseurs semblent si évidemment partager avec lhomme du commun. Mais les philosophes réels non, puisque cest un des paradoxes de la philosophie quelle se représente comme une pensée de surplomb et quelle existe exclusivement dans le travail de penseurs qui restent, comme disent les cyclistes, " le nez dans le guidon " : quand on est effectivement un philosophie, on est aussi désinvolte que les autres envers les interrogations générales, celles qui sont réputées philosophiques ! Le penseur veut bien admettre théoriquement que toutes sortes de questions générales et ultimes se posent, il les oublie aussitôt quil reprend son travail, lequel consiste à produire des " natures " quon peut aussi bien entendre comme des aveuglements ou, justement, des désinvoltures. Cest ainsi, pour être concret, quon peut reprocher à chaque philosophe davoir été désinvolte avec ce qui constituera le noyau des interrogations des autres philosophes. Par exemple la doctrine sartrienne de la liberté est singulièrement désinvolte envers les inhérences de la chair qui nouent lhistoricité et la sensibilité sous la plume de Merleau-Ponty, et ainsi de suite. La philosophie réelle est donc elle-même une désinvolture relativement à ce quon se représente de la philosophie, en même temps quelle est une désinvolture envers les objets réels des autres philosophies le paradoxe étant quil sagit là dune désinvolture qui est le sérieux même de la philosophie, le fait dêtre réellement (le travail effectif) et vraiment (identification par le nom propre exemple la liberté sartrienne) philosophe !
Pour conclure ce chapitre sur la réflexion je dirai quil faut bien distinguer entre être désinvolte relativement à sa propre impossibilité subjective, ce qui consiste à se trahir soi-même en disant dabord que ce nest pas vrai et ensuite que cela ne compte pas (car le discours de la désinvolture fonctionne évidemment selon la " logique du chaudron ", pour se référer à la fameuse anecdote freudienne) et apparaître comme désinvolte aux yeux dun observateur (éventuellement soi-même comme sujet abstrait) dont la détermination eidétique sera réflexivement incompatible. Chacun, sagissant du noyau originel de ses préoccupations, est le désinvolte des autres et de celui quil est par ailleurs la question de la vraie responsabilité étant de savoir si on lest envers la marque de vérité qui a converti en humain un simple vivant asservi à son bien .
La métaphysique comme forme originelle de la désinvolture
Cette question est alors celle de la métaphysique et de la position subjective qui lui est inhérente : si limpossibilité qui définit lorigine est déniée au profit de la nécessité qui définit le fondement (cest matériellement cela, une métaphysique), alors le sujet sentend de cette nécessité, non pas au sens où il devrait croire au fondement mais au sens où la reconnaissance de sa nécessité sentend comme un savoir, lequel est la légitimité de la reconnaissance opérée par le sujet à propos de lui-même.
On nest jamais désinvolte quà se croire le droit dêtre, quà trouver normal dexister, en liant lun et lautre terme dune nécessité qui reste représentative. Tel est le principe philosophique de la notion, en fait : que le savoir autorise celui qui le sert à se reconnaître lui-même non seulement comme un être (il y a le savoir par exemple la médecine : puisquil y a des maladies et que la maladie est une entité médicale, il y a le médecin), puis comme une existence (le savoir reconnaît toujours normativement de sorte quil est déjà engagé, sous le nom de volonté, dans le passage de lêtre à lexistence).
Et quel est dautre part le principe de la désinvolture, sinon lhorreur que suscite chez la plupart des gens le gouffre quils sont pour eux-mêmes, limpossibilité dêtre ? Ce gouffre, quand on en pose la notion dans la pensée réflexive toujours déjà vouée au savoir, cest la question celle que chacun est pour soi dans lirréductibilité de la question qui à la question quoi. Cette irréductibilité, nous savons depuis longtemps quelle est celle de la vérité par opposition au savoir, de la vérité qui cause la " personne " comme telle, par opposition au sujet individuel quelle est par ailleurs.
Et quest-ce que la personne, justement, sinon le sujet responsable ? Pas de différence, par conséquent, entre la désinvolture et le fait davoir cédé sur la distinction des questions qui et quoi ce qui sappelle penser métaphysiquement !
Le principe réflexif sentend toujours de ce quil ny ait pas de vérité, ou plutôt de ce que la vérité ne doit pas compter comme telle, puisquà linstant où lon se poserait la question elle serait déjà réfléchie cest-à-dire convertie en savoir. Il faut donc absolument que je ne sois pas pour moi-même ma propre question, mais toujours déjà ma propre réponse. Mais bien entendu, la réflexion destitue aussitôt lidentification première si rassurante à laquelle jaurais voulu me tenir. Il y a donc un vrai savoir qui viendra donner non pas la réponse à la question quon est pour soi (répondre à la question qui ce qui ne se fait que par le nom propre devenu " nature " et par le visage), mais qui viendra barrer toute question et par là même toute nécessité de répondre de soi, dexister personnellement : au lieu où le vrai nous a marqués. Ce savoir, il est formellement produit par la réflexion et il consiste forcément à dire que la vérité est inconsistante : la vérité ne peut pas réflexivement différer du savoir, puisque la réfléchir consiste précisément à lidentifier au savoir.
Linconsistance de la vérité peut prendre des formes grossières (le divertissement habituel : la parade sociale, laffairement au service des biens) ou subtile, la meilleure dentre elle étant évidemment den faire un moment nécessaire du savoir.
Toute métaphysique est donc de la désinvolture en quelque sorte réalisée, et inversement toute désinvolture ne sentend que de la position métaphysique.
Cela dit, il ny a de métaphysique réelle (par exemple la doctrine hégélienne) que comme philosophie (lhégélianisme, cest le génie de Hegel réalisé). Le métaphysicien nest un savant que par ailleurs : réellement cest un penseur, cest-à-dire un écrivain qui découvre ce quil pense quand il est juste en train de lécrire effectuant dès lors comme uvre que sa pensée soit vraiment la sienne de lui être radicalement étrangère.
Finalement, la désinvolture est " labsence duvre ". Nul nest sans lavoir su depuis toujours.
Dans les prochaines séances, jexaminerai ce nouveau paradoxe.
Je vous remercie de votre attention.
Retour en haut de cette page