Apprendre à vivre (10) : lexistence, reste du vrai sur la vie
La vraie vie, cest la vie passée au crible de la vérité, par opposition à limposture de la sagesse, qui renvoie à un savoir assuré de lui-même et dont on saccomplirait dêtre le vecteur enfin anonyme. La vie nest jamais vraie que sans le savoir (raison pour laquelle nul nest en mesure de donner des " leçons de vie ") et cette extériorité doit elle-même sentendre sans possibilité dêtre réflexivement rassemblée : cest toujours localement que nous aurons été (et non pas que nous sommes !) dans la vraie vie, toujours sans nous cest-à-dire sans celui que nous sommes " par ailleurs " et qui est toujours le même ce sujet de lexpérience qui comprend toujours tout et qui, par là même, reste servilement étranger à la question de la vérité. Ainsi la question de la " vraie " vie est-celle de la vie comme criblée. Ce qui revient à dire que la vraie vie est toujours celle du survivant, de celui dont le paradoxe est quil ne soit pas revenu, bien que par ailleurs il ait repris la vie habituelle. En ce sens la question nest pas celle dune vie particulière qui aurait la qualité dêtre vraie, mais celle du refus dêtre désinvolte avec lépreuve quon a traversée, cest-à-dire avec sa propre et définitive absence. Je propose de nommer existence le corrélat du refus de la désinvolture, par opposition à la vie qui en serait leffectuation, telle quelle va toujours déjà de soi.
Sans corps ni âme, pas de vérité
Cette vie des éprouvés que la vérité passe au crible, elle fait apparaître par là même des trous qui sont paradoxalement des instances de vérité : les impossibilités locales de la compréhension, quand elles sentendent selon le désormais de celui qui nest pas revenu de lépreuve, ont expressément statut de vérité, statut juridique et non pas factuel, parce que celui qui nest pas revenu existe en impossibilité à lui-même là même où il continue de vivre " par ailleurs ", et donc existe en première personne. Or la question du vrai, parce quelle ne diffère pas de celle du génie (on appelle tautologiquement " vrai " ce que pose le génie en tant que tel, et inversement) et que celui-ci sentend davoir absolument raison (non pas raison quant aux choses, mais raison quant à la vérité elle-même et comme telle), cette question, dis-je, est identique à celle de la première personne, justement en tant que première (alors que la réflexion fait de moi le sujet universel cest-à-dire la troisième personne pour soi) et en tant que personne (sujet de droit par opposition à lindividu sujet de fait). Je le dis autrement : lautorité sentend forcément en exclusivité à la vie, et il est pour soi-même impossible de faire autorité sauf bien sûr à ne pas y être.
De la vérité passe par les trous de la vie, si lon peut sexprimer ainsi, et la question de la " vraie " vie est celle de ce passage multiple et sans possibilité dêtre réfléchi, de ces points dimpossibilité qui criblent notre corps et notre âme et qui font quils sagit à chaque fois vraiment de notre corps ou de notre âme du corps et de lâme en première personne. Lautorité sentend de cette appropriation.
Je crois que nul nest sans le savoir, bien quen général on ne le sache pas. Quand en effet nous considérons des choses qui ont à être vraies, nous les rapportons expressément au corps énonciatif. Les tableaux et plus généralement les uvres plastiques en donnent lexemple le plus évident. Car, concrètement, quest-ce qui fait la vérité de luvre, par opposition à une autre qui pourrait lui être exactement semblable (disons un monochrome, un ready made des productions qui ne réclament aucun métier), sinon le corps de lartiste, précisément comme corps ? Entre deux objets parfaitement identiques dont lun est luvre et dont lautre une réalité quelconque, la marque tient au corps le premier est marqué davoir été touché, davoir été celui-là même que lartiste a eu sous la main. Sans corps pas de vérité, parce quil faut entendre par " vérité " lacte de position en première personne, et quil ny a dacte que par une absence dont la localité répond à la partialité de la vérité. Le corps est par là même son lieu propre. Cest donc parce que la vérité est partielle que le corps non pas comme vivant mais au contraire comme marqué (marqué mais vivant par ailleurs) en est le vecteur.
Sagissant de lâme, la question est plus complexe et je veux seulement lévoquer. Bien entendu, il ne sagit en rien de cette chose supplémentaire attachée au corps que les croyances visant à nier le manque entendent sous le nom dâme. Car la question de lâme nest pas celle dun supplément réel du corps, mais celle de la vérité : cest au vrai comme tel, dans sa distinction davec le réel, quil faut reconnaître une âme. Ainsi une maison ancienne marquée par lhistoire et la succession des générations a-t-elle une " âme ", alors quune maison neuve, commode, confortable et agréable, nen a pas. Jai souvent expliqué quêtre sans âme ne consistait pas à être privé don ne sait quelle réalité différenciante, mais consiste à effectuer le savoir, sans reste. Un centre commercial, un aéroport, un parking sont ainsi des lieux sans âme : ils sont exactement ce que le cahier des charges de lentrepreneur stipulait quils seraient. Bref, la question restante de lâme est celle de la vérité dabord entendue comme extériorité au savoir : on parlera dâme dès lors que le savoir ne comptera pas (mais importera toujours, bien sûr). Je le dis autrement : sil y avait une âme, au sens décrit par un dogme quelconque, alors par là même il ny aurait pas dâme, puisque le sujet concerné serait ce que le dogme, assimilable à un savoir, aurait stipulé quil serait.
Dès lors avons-nous une âme ? Oui, si les gens sans âme ceux qui sont prêts à nimporte quoi pour obtenir les biens pour lexcellente raison quen effet il ny a rien dautre à considérer suscitent en nous de leffroi. Oui, sil nous arrive déprouver du respect, le sentiment spécifiquement adressé à limpossibilité de réduire la vérité à la réalité, hors de laquelle par définition il ny a rien. Bref, je donne la définition qui simpose ici : notre âme est notre sensibilité au vrai.
Or il faut encore que cette sensibilité soit déterminée autrement dit quelle ne soit pas quelque faculté transcendantale générale dont le respect serait leffectuation réflexive. Jamène la notion : il faut quen elle il aille de lexistence. Car si nous devons respecter nimporte qui, il nous est par là même impossible de respecter une personne qui serait effectivement nimporte qui comme lest par principe tout " en tant que ", cest-à-dire toute personne autorisée non pas delle-même mais de sa place et / ou de son savoir. Il ne sagit pas dun retournement mais dune subversion du " tu dois donc tu peux " qui vaut dune manière inconditionnelle pour la réflexion, puisque nous sommes ici avant la réflexion. Bien quon ait à la limite le devoir de se raconter le contraire puisque cest encore et toujours comme personne quon se représente le sujet ainsi déterminé, il est impossible à quiconque de respecter un " en tant que " : on peut seulement lestimer plus ou moins selon quil sefface plus ou moins devant la fonction qui est seule à compter. Et dire quil est impossible de respecter celui qui sautorise de sa place ou de son savoir, cest simplement dire quen lui, ce nest pas lui qui compte mais cette fonction : le médecin est la médecine en personne, le professeur est la transmission du savoir en personne, le policier est le maintien de lordre en personne etc. De sorte quen eux cest la médecine, la transmission du savoir ou la nécessité de lordre que lon respecte quand on simagine les respecter et quon refuse dexaminer de trop près la signification éthique de cette rêverie parce que cette signification est tout simplement le mépris. Car quest-ce que mépriser quelquun sinon établir, là où on le reconnaît, quil ne compte pas ?.. (Et certes, on peut reconnaître ailleurs que dans leur fonction pourvu que ce ne soit pas dans une nouvelle fonction qui serait à nouveau seule à compter le médecin, le professeur, le policier !)
La détermination du respect est par là même lappropriation de lâme (le fait que lâme ne soit pas une disposition transcendantale) ; jai déjà mentionné implicitement lexistence quand jopposais au respect en général portant sur des représentants cest-à-dire sur des gens expressément posés comme ne comptant pas (méprisés, donc), le respect particulier. Cest dans lopposition de la réflexion et de la méditation quil faut penser cela. Un représentant donne à réfléchir, alors quune personne singulière, autorisée de soi (son impossibilité) et non pas dun savoir ou dun systèmes de places (sa nécessité), donne à méditer. Par exemple le médecin oriente toujours déjà sa reconnaissance vers celle de la médecine, ce qui est bien une réflexion, alors que lAuvergnat de Georges Brassens, pour considérer paradigmatiquement quelquun qui compte, nous a fait reconnaître que la bêtise et la méchanceté des " braves gens ", cest-à-dire en réalité leur jalousie, nest pas le tout de lhumain parce quà lencontre de ce savoir difficilement récusable, il y a lui, qui ne représente rien (ce nest pas un chrétien se conformant aux préceptes de lévangile, ce nest pas un travailleur social ) : contre le savoir il y a lui, qui existe. Exister nest pas réfuter le savoir : cest faire quil ne compte pas. Le troupeau immense des gens normaux jouit intensément du malheur survenant à quiconque " ex-iste ", dégageant ce " remugle de la vengeance " dont parle Nietzsche. Cest indubitable. Mais lAuvergnat qui offre un peu de chaleur, lhôtesse qui donne à manger, létranger qui adresse un sourire malheureux, ceux-là font que cela ne compte pas. Eux, ils comptent, eux ils sont vrais précisément davoir fait que le savoir ne soit pas la vérité et par là que la vérité ne soit pas le savoir, bien quelle ne puisse réflexivement être quelque chose dautre. Pour cette raison je dis que ces gens existent. Dès lors on ne se remet jamais de les avoir rencontrés : leur souvenir appartient pour toujours au trésor de la vraie vie au trésor quon perdrait alors son âme et sa vérité de ne pas préserver du saccage.
Lappropriation de mon corps et de mon âme sentend ainsi des marques laissées par des rencontres, par des contingences, là où le corps et lâme renvoyaient à des nécessités de toutes sortes, à commencer bien sûr par les nécessités transcendantales telles quon pourrait les produire à propos de la vérité en disant quil appartient à celle-ci dêtre le sujet de sa sensibilité entendue comme le fait quun humain (qui dès lors ne compterait pas) y soit sensible. Non : la question de la vérité est dabord celle de ce qui fait que mon corps est vraiment le mien et non pas un corps humain en général particularisé dans une histoire qui aurait été celle de nimporte qui à ma place, et cest aussi celle qui fait que mon âme est bien mon âme celle quà la limite extrême de la vraie responsabilité, je peux être amené à perdre, ou à sauver. Or comment mieux poser la question du sujet quà travers celle de la responsabilité non pas simplement morale (car elle vaut alors pour nimporte qui) mais vraie ?
Lexistence
Comme indifférente au savoir, lexistence nest jamais existence de quelque chose. Rien ne serait plus absurde, par exemple, que dimaginer cette table indifférente au savoir que jen ai : non pas quelle sen préoccupe, certes, mais elle nest précisément ce quelle est (car elle est réellement une table et non pas un dromadaire !) que dans et par mon savoir, tel quil est incorporé dans les évidences, les dispositions, les pratiques dont je dirai par après quelles sont celles de ma culture. Parlant de lexistence, je le fais donc demblée en affrontant laccusation dabstraction : celle dont je parle nest pas lexistence des choses ni même celles de personnes dont on pourrait toujours réflexivement construire un savoir, mais cest le reste de la compréhension. Reste pur en quelque sorte, puisque sa détermination, par exemple à travers des particularités que le concept ne prendrait pas en compte, ne pourrait jamais se faire quau nom dun savoir toujours seul à compter.
Celui qui fait que le savoir ne soit pas la vérité et par là même que la vérité ne soit pas le savoir, il la cause. Ce " faire " dont leffet soit un effet de vérité et non pas de savoir, il est on ne peut plus concret et effectif (il peut sagir simplement de " quatre bouts de bois "), et cest sur cet argument que je mappuie pour parler dexistence. Tel est le décisif de la notion, dont lenvers subjectif est le reste inconsistant qui oppose une fois pour toutes la méditation à la réflexion.
Jopposerai ainsi les gens qui existent et quon ne se remet pas davoir rencontrés, à ceux qui vivent et dont la fréquentation est la réalité quotidienne de nos vies. Ceux-ci sont nos semblables (de sorte que la proposition " jexiste ", au sens que je dis, est une contradiction dans les termes) et obtiennent de nous des réponses de semblables : autorisées de places, de savoirs, de particularités psychologiques et de tout ce qui fait la médiocrité habituelle de nos vies. Ceux-là, par contre, ne suscitent en nous que du silence : leur rencontre napporte rien (ce nest pas une expérience) sinon justement ce silence qui nous ouvre dabord à la méditation dune vérité que nous avons reconnue comme telle une méditation que limpossibilité pour cette reconnaissance dêtre celle dun savoir supplémentaire rend forcément silencieuse. Au bruissement de la vie jopposerai donc le silence de lexistence comme la réflexion soppose à la méditation et comme lexpérience soppose à lépreuve.
Là où il y a du silence en moi, je ne suis pas puisque je suis vivant cest-à-dire bavard. Mais là où je ne suis pas, " je " (pas moi, en tout cas) pense, au sens où penser consiste à répondre du silence lui-même et non pas à le combler.
Mais quest-ce que répondre du silence, sinon lui restituer par une activité effective irréductible à toute anticipation cette distinction silencieuse de la vérité dont je viens de parler ? Pour garder mon exemple : cette restitution a été lécriture même de la chanson par Brassens. Restitution, je dis bien : " Elle est à toi, cette chanson " (souligné par moi). Suivie dun silence en nous qui, à lavoir écoutée, avons reconnue quen effet (effet de vérité, donc), la dette toujours ouverte a pourtant été payées. Prosopopée de ce silence : " Cest bien. ", comme quand nous constatons quun acte juste a été mené à terme. Du moins dans une première réflexion, puisquaprès notre question sera de savoir si nous allons être fidèles à cela que nous aurons silencieusement médité, ou au contraire si nous serons comme tout le monde cest-à-dire désinvoltes.
En somme, par " existence ", cest la transitivité du trésor que jentends : cette chanson (parmi une infinité dexemples que jaurais pu prendre) appartient à notre trésor comme ce qui va décider de nous, puisque la question du trésor, en tant que cette notion est éthique, est toujours celle de léventualité de notre désinvolture
Nous vivons par lindéfini renouvellement des prégnances mondaines que nous approprions à notre type de vie, mais cest par notre trésor que nous existons.
Il faut dire en ce sens que la marque, qui distingue le sujet du vivant quil reste toujours et par ailleurs, opère ainsi la distinction de la vie de lexistence. Car enfin, quest-ce quune personne distinguée, dès lors que la distinction est paradoxalement propre à la personne, sinon une division entre la vérité et la réalité, entre ce qui compte et ce qui importe, dont le respect est réflexivement la reconnaissance ? Cette division, on peut lindiquer en opposant la vie à lexistence.
On a compris que la désinvolture était avant tout deffacer cette distinction. Cest bien pourquoi elle est le " crime des crimes ".
Jespère vous avoir fait reconnaître la corrélation en quelque sorte négative quil faut faire entre les notions de désinvolture et dexistence.
Seule la notion de coupure du savoir par la vérité permet de répondre à cette exigence, et par conséquent elle impose de penser lexistence qui nous intéresse ici à chaque fois comme un point celui-là même dont la désinvolture arguera de linconsistance pour le dénier.
Une simple indication permet de saisir la vérité comme coupure du savoir, et par conséquent comme distinction de la vie et de lexistence, dès lors quon a reconnu dans lautorité (dont leffet est dimposer le respect) la manifestation concrète de la vérité : les moments dautorité (par exemple dans le pardon, si cest un acte et pas simplement une volonté bien compréhensible daplanir socialement une difficulté crée par un tort quon nous aurait causé), je dis que ce sont des moments dexistence. Les gens qui existent par opposition à ceux qui vivent (et donc aussi par opposition à eux-mêmes), sont à chaque fois sujet de lacte alors que les autres sont sujet de laction (éventuellement de pardonner au sens daplanissement social). Lextériorité au savoir que je rappelais à propos de lexistence est tout à fait évidente dans cette distinction, puisquun acte est dabord une transgression, un pas hors du rang et par là même une " ex-istence ".
La question de la vérité est donc inséparable de celle des " moments dexistence " qui sont, bien sûr, des moments dimpossibilité de la vie cest-à-dire de la semblance. On appelle désinvolture laffirmation légitimée dans la priori que la vie est toujours delle-même de limpossibilité dune telle impossibilité. La prochaine fois, nous explorerons donc cette notion, envers paradoxal de celle de lexistence.
Je vous remercie de votre attention.
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