Apprendre à vivre (9) : la vie passée au crible
La désinvolture, dont il nous reste à produire lanalyse, est le " crime des crimes " parce quelle consiste à prendre de la liberté envers la vérité en général, et plus précisément envers le trésor que chacun a forcément en soi pour avoir traversé quantité dépreuves dont il nest pas revenu. Cest dire que, concrètement, la désinvolture est dabord une liberté quon prend envers son propre trésor et donc envers ce qui fait quon est soi. Or ce qui fait quon est soi, cest forcément quelque chose de partiel puisque lidée dune vérité totale est une contradiction dans les termes et que cest uniquement par la vérité quon peut parler lappropriation - dès lors quon a reconnu quen réalité (cest-à-dire par ailleurs, là où ça importe tant quon voudra mais où ça ne compte pas) chacun de nous est celui quun autre aurait été à sa place.
Le trésor et le paradoxe de la vérité criblant la vie
Pour la réflexion, rien nest vrai quà être constitué comme tel par le savoir et quà tomber sous la juridiction du sujet impliqué dans luniversalité de celui-ci. Les choses appartiennent à la réalité et par ailleurs nous en construisons la connaissance. Quand je dis que la réflexion force le vrai à rejoindre la réalité, il ne sagit pas simplement de lordre des choses mais avant tout de la nécessité transcendantale, celle qui veut que rien de ce qui est, ne puisse compter, sil est vrai que rien nest que pour et donc que par moi. Par la réflexion, le vrai réintègre en quelque sorte lordre de lexpérience, alors quil peut seulement y avoir une épreuve du vrai. Nous le savons depuis longtemps. Mais nous apprenons maintenant que fait partie de mon trésor tout ce qui me reste, à chaque fois, de lépreuve de ce qui compte, autrement dit tout ce que jai éprouvé comme échappant à lordre de lexpérience, dont je suis toujours le sujet. En somme appartient à mon trésor tout ce qui atteste que la vérité nest pas mon affaire mais laffaire du vrai. La désinvolture consistera à récuser cela. Cest dailleurs pourquoi il faut la voir comme une attitude essentiellement servile : cest lesclave, celui qui met en avant lexpérience quand on pose la question de la vérité, qui se constitue comme tel de ne pas admettre quil y a du vrai, cest-à-dire des choses qui inspirent le respect et à partir desquelles il est impossible de vivre (au sens strict la servilité est de refuser jusquà lidée de cette impossibilité) : cest le même dêtre un esclave et dêtre désinvolte.
La rencontre de ce qui compte est la récusation de lexpérience comme instance de vérité. Cependant elle ne nous laisse pas pour autant sans savoir. Formellement, on peut parler de la subversion du transcendantal, et matériellement de ce que jai désigné, programmatiquement, sous le nom de savoir-passe. Ce quon peut rassembler, bien quon puisse imaginer quil sagisse dune autre question, dans la définition paradoxale suivante : la méditation est la réflexion de la vérité comme telle, alors même que les notion du vrai et du réfléchi sont en principe parfaitement exclusives. Car nappartient bien sûr au trésor que ce sur quoi on médite : ce qui donne à réfléchir, si intéressant et riche denseignement quil soit, ny accède pas. Réflexivement donc, la question du trésor est celle de lopposition entre la réflexion qui est toujours une appropriation, et la méditation qui est au contraire le moment dune déprise subjective et la reconnaissance quil y a du vrai du vrai dont on vient de faire la rencontre. Appartient à mon trésor tout ce qui ma désidentifié du sujet réflexif que je reste par ailleurs. La question est donc aussi bien celle des marques, points dimpossibilité pour la constitution.
La question du trésor est celle de notre vérité, au sens où il ny a dhumanité que dêtre constituée dans son rapport à la vérité. Et si mon trésor est constitué de tout ce qui ma dépris de ce sujet réflexif que je suis par ailleurs, lequel est par définition sujet de tout (je puis tout penser, même limpensable dont je déciderai encore transcendantalement de la limite), il faut reconnaître que notre vérité est toujours et à chaque fois partielle. La partialité de la vérité est dabord pour nous son exclusivité à lordre transcendantal, qui nest évidemment tel quà valoir pour tout en quoi je rappelle, à partir du sans recours de lépreuve, lopposition du désormais au toujours, de la marque au " par ailleurs ". Le trésor nest donc jamais unifié, même par la réflexion qui peut seulement en construire abstraitement le concept : lui appartiennent des choses dont je ne puis même, en toute rigueur, dire quelles lui appartiennent et cest cette impossibilité même, lincapacité pour moi den dire une compréhension quelconque, qui les identifie comme éléments du trésor. Les éléments de mon trésor sont les points de ma propre impossibilité dans ma vie. On peut dire aussi que ce sont des coupures dans lordre toujours déjà institué par la réflexion, et par conséquent que ce sont des éclats de vérité, dont notre vie est singulièrement humaine, à la fois comme corps et comme âme, dêtre criblée.
Lopposition du savoir et de la vérité séprouve donc dans chacun des éléments du trésor comme autant de coupures du savoir par la vérité et non pas comme des morceaux de vérité, comme si la vérité était une sorte de réalité dont on puisse ainsi rendre positive la consistance (car pour quil y ait des morceaux de vérité, il faut bien quelle soit quelque chose !). Compte ce qui donne à méditer et non pas à réfléchir, ce qui ouvre à des leçons de vie et non pas à une doctrine de la sagesse. En ce sens, la partialité définit la vérité à lencontre de la nécessité transcendantale de valoir pour tout. Cet encontre, je dis quil faut lentendre comme la partialité de léclat, non pas au sens dune réalité éclatante qui en mettrait " plein la vue ", mais plutôt au sens de léclat dobus, si la marque, reste de lépreuve (dont la définition est quon y soit sans recours cest-à-dire quon nen revienne pas), est comme un morceau dimpossibilité fiché en nous.
Cela signifie donc très concrètement que notre vie est criblée de vérité, par opposition à un conception quon pourrait avoir de la vérité comme au-delà du savoir, comme ce que le savoir manquerait en quelque sorte fatalement, de ne pouvoir jamais parvenir à son terme. Car sil est évident que le savoir produit un reste que par là même on peut nommer vérité (il ny a pas de dernier mot, parce que sil y en avait un, il pourrait de toute façon encore être suivi dun autre pour préciser ou commenter ce qui a été dit et de toute façon il appartient à un dernier mot den appeler à tous les autres de la même langue), ce reste sentendra comme manque du savoir et par conséquent encore comme une fonction du savoir : la vérité est alors une place, le lieu où le savoir manque, ce qui a notamment pour conséquence quon ne puisse plus opposer le réel au vra, puisquil y a toujours un réel qui excède la signification, celle-ci nétant jamais totale. Si donc on refuse de céder sur la confusion du réel et du vrai à cause de la dimension irréductiblement juridique de celui-ci, alors on doit bien reconnaître que la vérité nest pas le lieu de précession dexistence où le savoir manquera toujours, mais bien quelque chose qui vient faire irruption en lui, qui vient littéralement faire coupure. Ma thèse est ainsi que la vérité ne borde pas la vie, elle la crible.
Je tiens beaucoup à cette idée, parce quelle est corrélée à la manière très concrète dont la vérité se présente et qui est lautorité. Impossible de penser le trésor indépendamment de cette catégorie, et cest de cette impossibilité que relève cette idée du crible de la vie par la vérité. Mon trésor est composé de tout ce qui fait autorité pour moi (et non pas de ce tout ce qui a de lautorité sur moi !) ou plus exactement ma vie est criblée de points dautorité et cest ce qui la fait mienne.
Mienne, cela signifie quen chacun de ces points très précisément, là et pas ailleurs, je mautorise de moi. Partout ailleurs, je mautorise de ma place et de mon savoir, en somme de mon anonymat et donc de mon indifférence absolue à la vérité puisque cest le même dêtre nimporte qui et dêtre quelquun pour qui le vrai ne compte pas. Les marques dont ma vie est criblée sont les points dimpossibilité qui me restent des épreuves que jai traversées, des moments où jai été absolument sans recours cest-à-dire où jai été sans savoir et (donc) sans moi. Voilà de quoi seulement je mautorise quand je ne parle pas pour répéter ce que nimporte qui dirait à ma place. Je men autorise, mais précisément je ne peux pas men autoriser. En quoi seulement je men autorise.
Or ce savoir dont chaque épreuve ma fait reconnaître quil nétait pas la vérité et qui reste donc par ailleurs lhorizon de ma vie (car il ny a pas de différence entre vivre cest-à-dire être sa propre possibilité et comprendre), il faut reconnaître quil est à chaque fois coupé par la vérité et que cest de ces coupures que ma vie est mienne, alors quil appartient constitutivement à la vie, et donc au savoir, dêtre anonyme, indifférente, toujours déjà asservie aux prégnances des situations.
Le propre (par opposition à lanonyme de tout ce que je fais par ailleurs) ne peut pas être la vérité en soi qui ne consiste en rien : il est encore constitué de savoir (une parole ou un acte posent forcément une signification) mais coupé de vérité. Une vie propre, cest donc une vie et non pas quelque sagesse platoniciennement séparée des contingences du monde, mais cest une vie criblée de vérité. Et nous nous approprions de plus en plus notre vie à mesure quelle est plus marquée des impossibilités. Doù ce paradoxe que cest en quelque sorte quantitativement que notre vie sapproprie : plus y a en moi dimpossibilités dêtre moi et par là de lieux où je mautorise de moi, plus je suis moi alors que par ailleurs je suis forcément celui que nimporte qui aurait été à ma place, je suis réellement nimporte qui. En vérité je suis une multiplicité aussi impensable que la pensée est extérieure à la réflexion, mais en réalité je suis un seul, moi, toujours moi, cest-à-dire nimporte qui.
Ainsi respecte-t-on la distinction du vrai et du réel en reconnaissant la partialité de la vérité : cest toujours localement que je mautorise de moi, jamais souverainement. Ainsi respecte-t-on aussi son caractère juridique puisque la marque se définit de son inconsistance, nétant aucun élément réel surajouté à un réel préalable pour le convertir en vrai, mais lopérateur inconsistant de sa distinction. Et certes, ce qui opère une distinction sans quelle puisse jamais sentendre comme une différence, il faut le dire juridique, puisquil produit un effet de droit alors que lui-même, en fait, nest rien. Voilà en somme comment on peut répondre à la question " quest-ce quêtre vraiment soi ? " : cest vivre non pas surtout dans la vérité, comme si ce terme désignait un état ou un statut quon pourrait acquérir (or nous savons que lidée même de sagesse est une imposture), mais cest vivre dans le crible de la vérité : sans soi et par ailleurs sans rien comprendre.
Jarrête ici pour aujourdhui, et je vous remercie de votre attention.
Retour en haut de cette page