Apprendre à vivre (7) : les sujets du trésor et le crime des crimes
Il y a dune part les gens qui viennent de loin, ceux qui nous inspirent ce respect particulier dont jai déjà parlé, et dautre part ceux qui ne viennent pas de loin, nos semblables, ceux que nous respectons parce quil faut respecter nimporte qui et que lhumanité est présente en chacun de ses représentants. La question concrète de la morale, parce quelle est la question du respect (par opposition à la question abstraite, qui est celle de la loi cest-à-dire de la pure formalité représentative), est par là même déjà une question distinctive. Distinguer, cest déjà respecter et inversement il ny a pas de différence entre reconnaître la distinction dune et reconnaître quon est déjà en train déprouver à son égard un respect particulier. Ce respect particulier fournit la matière dune éthique originelle, dune éthique de la pure antériorité que je voudrais aujourdhui présenter en poursuivant la théorie du trésor.
Les sujets du trésor
En termes personnels je traduirai cette distinction, dont il faut aussi bien nommer " respect " lopération propre, en disant quil y a des personnes dont lexistence est normale puisque nous les apercevons à partir de la communauté qui définit transcendantalement le monde, et des personnes dont lexistence est au contraire miraculeuse. La singularité, contrairement à la particularité, a le miracle pour essence ; car cest de son absolue impossibilité que celui-ci se définit, et que le singulier se reconnaît à lexclusion absolue quil ait jamais été possible. Telle personne ou telle uvre que jai rencontrée nétait pas possible, ni pour moi ni en soi, avant que je la rencontre ou quelle advienne à lexistence. Si la distinction sentend également dopposer la singularité à la particularité, on dira quil y a des gens dont nous sommes sidérés quils aient en quelque sorte bien voulu exister. Et cest toujours dans un a priori de gratitude que nous pouvons reconnaître en une certaine réalité vraie et par là, dans la réflexion méditative que nous sommes toujours déjà amenés à en faire, donatrice dune certaine " leçon de vie ". Je viens de citer la personne ou luvre, mais on pourrait aussi parler dun certain paysage, dun arbre, ou dun rocher quon doit par exemple aller saluer avant daccomplir tout devoir social ; on pourrait aussi parler dune maison quil ne suffit pas davoir achetée pour avoir le droit dy habiter et quil faut en quelque sorte apprivoiser à force de déférence, de prévenance et dégards. Jai déjà dit que je désignais ces sujets comme les vrais, le propre de la vérité étant, comme chacun sait, quelle se conditionne véritativement elle-même : il ny a de vérité quen vérité, et pas en réalité. Impossible par conséquent de ne pas considérer les marques laissées par lépreuve de leur rencontre selon cette antériorité pure (ou véritative) qui définit la vérité à lencontre de la réalité dont il serait pourtant absurde de dire quelle diffère (le vrai, cest le réel marqué or la marque trouve son essence dans son inconsistance). En distinguant dans le respect quils nous inspirent les sujets (pas forcément humains) dont nous avons par là même déjà reçu une " leçon de vie ", on a toujours déjà reconnu en eux lantériorité véritative, comme sil y avait un avant de lexistence qui soit le moment par principe impossible dune donation personnelle. Le " respect " en serait non pas tant la reconnaissance (car cest toujours de reconnaître le vrai quil sagit dans ce sentiment) que le pointage. Venir de loin, cest venir de cet avant. Cest évident pour beaucoup de personnes qui, si peu importantes quelles soient dans lordre social (mais cela peut également valoir pour dautres qui sont par ailleurs dimportants personnages), nous auront marqués, comme ce lest pour ces autres réalités subjectives dont je viens de parler : une demeure dont il faut savoir se faire accepter, il est bien évident que ce ne peut pas être une maison, si belle soit-elle, quon vient de faire construire ! Et cest de son immémoriale antiquité quun certain rocher impose sa préséance, y compris contre les traditions sociales les plus anciennement établies. Voilà ce que cest, exemplairement, " venir de loin " : tout le contraire de la semblance, qui renvoie à la familiarité, au fait de ne pas faire de manières, de ne pas se gêner bref à la barbarie et à limposture dêtre soi.
Je dis que la notion de " leçon de vie " est la réflexion de cette antériorité dont létrangeté au savoir (précisément : il sagit dune leçon, et pas dun endoctrinement ni même dun enseignement) oblige à dire quelle est la leçon de la contingence.
Cest par hasard que celui qui compte sest trouvé là pour si lon revient à lévidence dun sujet humain donner les " quatre bouts de bois / Quand dans ma vie il faisait froid " : en étrangeté définitive à tous les " bien intentionnés ". Pas de différence entre sa contingence et la marque quil aura définitivement laissée, entre sa contingence et ma capacité de vérité radicalement étrangère à moi-même qui suis par ailleurs aussi " bien intentionné " que tous les autres, cest-à-dire finalement aussi abject.
En somme, il ny a de respect que du contingent et cest de cette épreuve que les " leçons de vie " sont à chaque fois la méditation.
Le trésor et le crime des crimes
Les leçons de vie sont expressément liées à la contingence, dont notre question est par conséquent de reconnaître la portée éthique. La notion de marque en est évidemment le moyen : le contingent, de navoir pas dû être et dêtre quand même, il marque. Et la marque est le reste du réel (cest un en plus, qui ne consiste en rien), objet du savoir dont on peut nommer " vérité " le reste. Le marqué, par là même distingué du réel, est donc le vrai de sorte que toute leçon de vie sentend comme portant non pas sur la vie bonne, idéal des maîtres de toutes engeances, mais au contraire sur la vraie vie.
Ceux qui comptent et que nous ne nous remettrons jamais davoir rencontrés, nous ouvrent à la vraie vie, non pas surtout au sens où ils produiraient linjonction de se conformer à leur idéal aristocratique au lieu dêtre commun, une vie distinguée par opposition à la vie de nimporte qui mais au contraire en ce quils nous laissent ne pas être conformes. A cause de son inconsistance, la marque est tout le contraire dune injonction ; et il faut la penser à partir du don puisque cest par la marque quils ont laissée en nous que les vrais nous ont donné dêtre nous-mêmes. Car enfin, je ne suis moi que là où je ne suis pas nimporte qui, moi qui suis réellement nimporte qui (celui quun autre aurait été à ma place).
Ce qui peut se traduire plus simplement en disant que je ne suis vraiment moi que là où je suis capable de respect partout ailleurs je suis moi cest-à-dire le quidam que jai expressément conscience dêtre, et même que je massume être, puisque quand je veux expliquer une de mes actions à quelquun jessaie de lui montrer quà ma place il aurait fait exactement la même chose (cest cette assomption qui est labjection).
Le trésor, parce que son mode de constitution est le respect, est fait de distinctions en quelque sorte pures : si les distinctions étaient des choses et non des actes, elles seraient les éléments du trésor, ses seuls éléments.
Je veux dire quil ny a rien dans le trésor que des marques cest-à-dire des capacités de vérité qui font que ma vie, mon âme, mon corps sont vraiment miens, et ces marques sont à chaque fois ce qui reste de rencontres cest-à-dire à chaque fois de contingence éprouvée.
On peut nommer marque lépreuve même de la contingence, en noubliant pas que le propre de lépreuve est quon nen soit jamais revenu : de la contingence on ne revient pas et cest ainsi quon est vraiment soi.
Si cest dès lors à partir de son trésor que chacun est apte à la " vraie vie ", alors la trahison majoritaire de sen tenir à la " vie bonne " se fait toujours par le crime de désinvolture à légard du trésor.
Je parle là du crime des crimes. Disant cela, je ne me réfère évidemment pas à un crime qui serait plus criminel que les autres comme sil y avait besoin dimaginer des meurtres ou des tortures pires encore que ceux qui existent, mais de ce qui rend éthiquement possible le mal comme tel, de ce quil faut rapporter à lantériorité dont la morale doit déjà relever pour être valable comme libre rapport au mal. Car la morale, de simposer tautologiquement à la conscience réflexive, suppose un avant, qui ne soit dès lors ni moral ni immoral mais que la morale réfléchit nécessairement comme mauvais (car le mal, cest dabord que la morale ne compte pas). Eh bien cette possibilité où se donne à lire linfinité essentielle du mal (car la réalité du mal est déjà un mal et pas simplement un malheur, même métaphysique), je dis que cest la désinvolture à légard du trésor.
Les " nombreux ", cest-à-dire nos semblables, ne sont pas sans trésor : aucun sujet néchappe à la nécessité de lépreuve et par conséquent à la marque, puisquil est impossible que la condition de survivant ne soit pas la condition originelle de chacun. De fait, il y a au moins lépreuve du langage, dont nul nest jamais revenu ; car ce nest pas de mon corps concret et présent que jexistence, désormais : cest dun mot à lautre, un peu comme le vide quil faut déplacer dans le jeu de pousse-pousse pour que des mots apparaissent sur les lignes et sur les colonnes et même quils puissent se (re)produire dans leurs intersections comme on le fait dans les mots croisés. Eh bien la désinvolture que jappelle crime des crimes, elle consiste à faire comme si la condition de survivant nétait pas originelle et par là cause de toute vérité humaine en somme à faire comme sil était normal de vivre, alors que nous pouvons seulement, et depuis toujours, survivre. Et certes, le quidam que je suis (celui que nimporte qui aurait été à ma place, quelle que soit cette place) est installé dans la normalité originelle de la vie ma capacité de vérité nadvenant que, ne serait-ce que de parler, là où il nest pas normal que je vive, là où en somme je ne vis pas. Et quest-ce quune marque, dans son essentielle inconsistance, sinon un morceau de mort à entendre comme limpossibilité locale que je sois revenu de lépreuve à partir de quoi, désormais, il me faut vivre ?
J'appelle crime des crimes la désinvolture à légard du trésor, parce que cest la désinvolture originelle à légard de la vérité, entendue comme ce qui fait, pour chacun, que sa vie (par principe originellement anonyme le " on " primordial) soit vraiment la sienne.
Rien nest en ce sens originellement criminel comme le conformisme, lequel consiste, quand on veut lentendre concrètement, comme le saccage de son propre trésor.
On peut saccager son trésor, et je crois quen cela réside la principale activité de ceux qui ont décidé de faire comme sils étaient des vivants et non pas des survivants.
Cette décision originelle, dont nous savons quil faut la nommer trahison de soi, a pour principe cette détermination quon peut dire dantériorité : on ne peut se trahir soi-même en sidentifiant à sa propre semblance, cest-à-dire en étant " normal " (par quoi on entend dêtre ce que nimporte qui serait à notre place), quà la condition de sêtre déjà trahi, de sêtre trahi à lorigine même de toute trahison possible, qui est le saccage de la distinction du vivant et du survivant. Comme cette distinction est inséparable de chacune des épreuves dont il est à chaque fois exclu quon soit revenu (sinon il ne sagirait pas dune épreuve mais dune expérience), et si lon ma accordé de nommer trésor lordre des marques quon peut aussi nommer le crible car cest delles que notre corps et notre âme sont littéralement criblés alors on maccordera en effet que le crime des crimes est le saccage, pour chacun de son trésor.
Je vous remercie de votre attention.
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