Apprendre à vivre (4) : Le savoir-passe et le point de butée personnel
Lidée dapprendre à vivre renvoie non au cours mais à la leçon, non à la sagesse dont une doctrine pourrait assurer la détermination mais au savoir-passe. Par cette dernière notion, je propose de résoudre réflexivement le paradoxe de lexclusivité du savoir et de la vérité : là où il y a savoir, il est exclu quil y ait de la vérité puisquil ny a de vérité quen première personne et que celle-ci sépuise de sa propre impossibilité, mais dautre part il y a indubitablement des leçons de vie dont la négligence est une véritable trahison de soi, un crime selon moi. Car un savoir de la vraie vie nous est donné à travers des leçons qui, dêtre à chaque fois pure contingence, sont comme autant de grâces et par conséquent délections ; de sorte quon peut aussi bien dire pour chacun que le savoir-passe est le savoir de son élection La notion de savoir-passe que je propose pour penser la réflexion de la vérité vaut donc pour une réflexion qui reconnaîtrait laberration dêtre soi, aberration dont relève toute vérité en tant précisément quil ny a de vérité quà lencontre du savoir.
Le savoir-passe est forcément scandaleux parce que la vraie vie est scandaleuse : il est scandaleux dêtre soi alors que tout le monde est nimporte qui comme est scandaleuse limpossibilité subjective dans lordre universel des nécessités. La vraie vie, donc, ce nest pas la vie bonne (voilà le scandale) mais cest la vie en première personne dont il importe de noter quon ne peut la souhaiter à personne et notamment pas à soi-même. Puissions-nous chacun être délivrés de la liberté qui est aussi bien lépreuve dêtre soi et, comme un troupeau de bovins bien nourris, satisfaits deux-mêmes et de leur lucidité, accéder enfin au bonheur parfait qui consiste, comme chacun sait, à être comme tout le monde ! Hélas, du savoir passe depuis la vérité, celui-là même quil faut apercevoir en nous comme un effet de contingence dès lors quil ny a de vérité quà lencontre du savoir et que tout savoir lest des nécessités.
Or cet effet de contingence, on peut le nommer grâce en définissant celle-ci dune façon négative par limpossibilité que les raisons puissent jamais compter, et dune façon positive comme lidentité de notre vérité à notre rapport à la vérité. La vraie vie, par conséquent, cest la vie de grâce qui est celle des élus ceux pour qui les raisons ne comptent pas et dont laberrante vérité est de navoir pas été insensibles à certaine leçon, toujours unique, qui leur fut donnée par un événement purement fortuit (par exemple laccident dun pigeon, désormais immobile et ensanglanté au milieu du flot des voitures et que refuse de quitter un autre pigeon). Or lélu, cest la première personne par définition unique à être elle alors que tous les autres sont des autres. Les notions du génie et de lélection sont par conséquent équivalentes, à ceci près que la seconde met simplement laccent sur létrangeté qui définit la vérité relativement au sujet quelle constitue comme personnel.
Poser la question de la vraie vie, cest par conséquent poser la question de la première personne comme susceptible dobtenir une réponse qui, pour être effet de vérité et non pas de savoir, de contingence et non pas de nécessité, nen soit pas moins une réponse. Jai proposé la notion de savoir-passe pour affronter cette difficulté, dont lidée quil y a des leçons de vie est en quelque sorte la forme objective.
Le savoir-passe et la question de la métaphore
On ne sait pas matériellement ce quil en est de la vraie vie, mais on le sait formellement : cest par limpossibilité dêtre soi que la vie peut être vraie tout le reste, notamment les doctrines et les sagesses y afférentes, nétant jamais que du semblant (la constitution transcendantale de chacun en semblable de ses semblables). Dans lordre de la réflexion, lopposition du cours qui rassemble et de la leçon qui distingue dit cette impossibilité. Il ny a par conséquent de savoir de la vraie vie que sous forme de leçons. Il ny a pas de leçons qui ne fasse exception, non pas au sens où elle dispenserait un savoir exceptionnel mais au sens où, dans la leçon, ce nest pas le savoir qui compte mais le rapport de distinction entre celui qui parle et ceux qui écoutent. Quand la semblance ne compte pas, on ne peut pas à proprement parler dexception puisque lexception aussi relève dun savoir et par conséquent dune semblance de second degré (par exemple les verbes irréguliers en anglais), mais on ne peut pas non plus nier quil y ait quelque chose dexceptionnel. A la leçon ne correspondra donc pas un savoir exceptionnel mais un pas sans savoir. Celui qui reste marqué par une leçon de vérité nest désormais pas sans savoir ce quil en est de la vraie vie. Cest en ce sens quil fait exception au savoir commun, et non pas par une supériorité que les tenants dudit savoir pourraient envier.
Celui, par exemple, qui a reconnu la souffrance dun matériau comme le bronze quand tout le monde sait bien que seul un être sensible peut souffrir, je dis quil fait désormais exception à ce savoir commun (dont par ailleurs nul ne songerait à contester ni lexhaustivité ni la légitimité), non pas en ce quil aurait connaissance de réalités ignorées des autres humains mais, au contraire dirais-je presque, en ce quil nest désormais pas sans savoir ce quil en est dune certaine vérité. Ce statut de passant pour la vérité est celui de chacun, par opposition à au statut de semblant pour un même savoir quon peut reconnaître à tout le monde ; et chacun peut trouver en ses propres marques des notations correspondant à lexemple personnel que je prends là (jen ai donné beaucoup dautres et pas seulement dans mon enseignement philosophique).
Bien sûr la réflexion décrètera que tout cela est folie. Mais quelle sorte de folie ? Je réponds : la même que celle qui définit la métaphore ! Car enfin, cest de la même folie que participe celui qui voit souffrir du métal et celui qui identifie le dernier chevalier français à un félin de la savane africaine.
Telle est lépreuve une de la reconnaissance de la vérité et de la parole en première personne : assumer sa folie contre lidée quil y aurait un signifié métaphorique (si lon veut signifier que Bayard était fort et courageux, que ne le dit-on clairement !), et aussi contre lidée quune sagesse pourrait rassembler dans un même savoir pratique ceux qui auraient reconnu le vrai et reçu sa leçon. Or lessence de la métaphore nest pas quelle soit une manière de signifier mais réside au contraire dans son caractère fou, puisquelle est non pas le discours de celui qui, plus subtile ou lucide que les autres, aurait reconnu une réalité trop subtile pour être dite dans le langage quotidien (par exemple un type très particulier de courage), mais au contraire le discours de celui qui nest pas revenu dune certaine reconnaissance. En un mot, il faut appeler " métaphore " le discours de celui qui est sans recours puisque cest cela qui définit lépreuve, alors que, quand nous nommons les choses habituelles, nous ne sommes évidemment pas sans recours (tout le langage et toutes les possibilités de périphrases sont à notre disposition). Or la rencontre du vrai est précisément ce qui est en cause dans lépreuve, dont la métaphore sera la reprise : on est toujours sans recours devant le vrai.
Nest-ce pas à dire que le savoir-passe, dont la notion sentend de ce que la compréhension soit exclue comme recours subjectif, renvoie malgré tout à quelque signifié de la métaphore ? Car enfin ce savoir opère aussi une discrimination, puisque cest depuis son effet que nous sommes parfois amenés (même si la réflexion déconstruit ensuite cette évidence) quil y a des gens qui nont jamais rien compris à rien. Je ne répondrais donc positivement à cette question quà la condition quon ait préalablement reconnu quon ne peut rien apprendre dune métaphore sinon à dénier quelle en soit une en voulant y voir un ersatz de concept (on a compris que Bayard était fort et courageux).
On aperçoit par conséquent que la question du savoir-passe est celle de la distinction métaphorique. Rien là que de très évident, si la rencontre du vrai est par définition une épreuve et si cest depuis la marque (dont jai déjà dit quon pouvait lidentifier à un morceau de mort fiché dans la vie) que la métaphore se donne à entendre elle qui est le discours en première personne cest-à-dire en personne localement " impossibilisée " (car par ailleurs, chacun de nous est nimporte qui : une constante nécessité transcendantale dont la forme conceptuelle est la vérité).
Si lon prend la métaphore en la débarrassant de ce que son déni veut y faire reconnaître, à savoir un pseudo-concept, il reste quelque chose qui est bien de lordre du savoir alors même quil napprend rien puisquon est prêt à récuser dautres possibilités métaphoriques (par exemple dire de Bayard quil était une belette). La distinction de la métaphore relativement au semblant de concept quelle devrait être aurait pu sembler interdire une telle exclusion.
Je le dis autrement : la question de la métaphore nest jamais celle de son exactitude (nous avons même appris que la notion dexactitude sidentifie totalement à linterdiction de la métaphore !), mais cest celle de sa justesse. Ma notion de savoir-passe renvoie donc expressément à cette nécessité. Une " leçon de vie " est toujours une leçon de justesse jamais une leçon de sagesse. Bref, voici le critère : mener une vie qui soit vraie, toujours par opposition à la vie bonne que les maîtres font miroiter devant nous, cest vivre juste, au sens exact où lon parle de chanter juste. La question du savoir-passe est donc celle de la justesse, à lexclusion de tout savoir potentiellement endoctrinant, et nous lapprenons davoir reconnu dans cette notion la même nécessité que celle qui gouverne la distinction métaphorique.
La question de la vérité quitte celle du savoir (un maître quelconque aurait découvert ce que cest que la vraie vie et nous naurions plus quà identifier notre vie à leffectuation de sa doctrine) pour devenir celle de la justesse. Il faut en souligner le paradoxe : la justesse est originellement celle de la métaphore, laquelle sentend expressément de sa folie ! Cest du même mouvement quon refuse didentifier la métaphore à un ersatz de concept, et quon refuse didentifier la vérité à lenseignement dun maître : hors de la compréhension et de la communication à quoi servirait la métaphore si elle valait pour un concept il ny a que la folie dun discours absolument aberrant, exactement comme est aberrante et folle la conduite de celui qui, refusant dobéir à celui qui sait, sautorise de lui-même cest-à-dire de sa propre impossibilité pose par conséquent des actes que lui-même ne peut pas comprendre. Bien sûr, ce terme de folie a dabord un sens négatif, celui dexclure toute éventualité de sagesse cest-à-dire toute éventualité dappropriation du vrai, de familiarité avec lui. Mais il faut aussi lentendre positivement : si la vérité de chacun lui est absolument et définitivement étrangère, il est bien évident quil ne comprendra jamais rien à ce quil aura pourtant raison de faire !
On ne saurait trop insister sur cette conséquence strictement impliquée par la notion de savoir-passe : les " leçons de vie " ne nous disent pas ce que nous devons faire de notre vie, elles nous disent que la vraie vie nest pas celle qui pourrait susciter lapprobation des gens raisonnables, cest-à-dire de nous-mêmes en position de réflexion. En quoi je rappelle simplement ce truisme que le vrai nest pas le bien et quil sentend au contraire de son exclusion préalable : il faut dabord avoir reconnu que ce qui importe, justement pour cela, ne compte pas.
Or dans lacte subjectif de la métaphore, quest-ce qui importe, sinon la signification ? On propose une image impliquant une analogie pour bien faire comprendre à nos interlocuteurs de quelle réalité très particulière nous leur parlons. En quoi nous sommes aveugles et sourds à lacte lui-même qui est celui dune invention aveugles et sourds à sa folie littérale (nous imaginons que nimporte qui emploierait les mêmes images que nous pour communiquer les mêmes choses). Quand donc je parle de la distinction métaphorique, il faut entendre que cest dabord en référence à ceci que, dans la métaphore, la signification ne compte pas puisquelle nadvient comme métaphore, précisément, quà lencontre du concept par défaut quil faut toujours en faire de ce point de vue. Dès lors la vraie vie est aussi folle : elle nadvient comme vraie quà ce que le service des biens en quoi toute vie consiste normalement ait cessé de compter. Or quest-ce que le service des biens (qui sont aussi spirituels, ne loublions pas), sinon justement lordre des justifications, des possibilités davoir raison ?
Quand ni le savoir auquel on pourrait se conformer, ni les biens dont on pourrait sassurer lappropriation, ne comptent, il est certain que la question de la vérité devient celle de la justesse : si absurde littéralement quelle soit (comment la terre pourrait-elle être " bleue comme une orange ?? "), il y a des métaphores qui tombent juste, qui simposent delles-mêmes parce quelles ne sont pas plates comme elles devraient lêtre pour indiquer au mieux létat dune certaine réalité.
Ma thèse est que lidée de " leçon de vie " doit être comprise à partir de linterdiction éthique que la métaphore soit plate et je souligne de ce point de vue que la vraie vie ne peut pas plus être la vie morale (la question du bien comme nécessité) quelle ne peut être la vie bonne (la question du bien comme réalité).
Les leçons de vie ne nous apprennent rien mais ne nous laissent cependant pas sans savoir, impliquant quon les pense à travers une nécessité purement subjective non pas de conformité (soumission) mais, tout au contraire, de justesse toute la question étant évidemment de préciser ce dernier terme.
On peut donner une première indication en disant quil y a des choses qui nous parlent, comme celles que jai prises en exemples dans cet enseignement et ailleurs, et ces choses exigent de nous une certaine réponse, dont je maintiens quil est criminel de ne pas lapporter. Qui serai-je, par exemple, si je ne réponds pas au hurlement silencieux du bronze en souffrance, au regard quun chien maura adressé dans la rue, à la splendeur dun vers de Racine et si je ny réponds pas avec justesse cest-à-dire en ma propre absence ? Ces choses, quà chaque fois nous sommes fondés à nommer le vrai parce que cest en première personne quelles sadressent à nous (en troisième personne, il ny a tout simplement rien : lidée quun bloc de bronze puisse souffrir est simplement ridicule) ces choses, disais-je, exigent par là même que nous répondions en première personne, dans un acte dont le paradigme soit la métaphore et dont la notion du génie assure la consistance en libérant la problématique de tout souci de correspondance ou de justification (justesse et non plus exactitude, pour aborder la question du vrai).
Le savoir-passe est le savoir de la métaphore exigée comme réponse par ce qui nous parle, cest-à-dire par ces réalités peu habituelles (mais pas extrêmement rares, puisquon peut en donner de nombreux exemples) dont le statut transcendantalement aberrant est non pas celui dêtre des objets mais au contraire des sujets. Il y a des choses qui sont des sujets. Le paradigme en est évidemment luvre, chacun le sait, mais il y en a bien dautres (par exemple un arbre, avec lequel on peu avoir rendez-vous ). Ce sont les choses qui nous parlent nous mettant pour ainsi dire au pied de notre propre mur, nous éprouvant.
Le savoir-passe et le point de butée personnel
La distinction métaphorique doit être pensée à la fois dans son statut de réponse effective, sil est vrai que ce qui nous inspire du respect nous apprend vraiment à vivre, et dans son statut de folie, si cette vérité sentend en exclusivité tant du savoir, que des biens ou que de la morale. Telle est la distinction sur laquelle céder revient à céder sur soi. En ce sens, il faut la voir comme un point de butée et la question de léthique doit aussi être pensée comme celle de son surgissement, le surgissement dune folie décisive dans le règne général des bonnes raisons.
La folie dont je parle en me référant à lépreuve davoir à répondre nest pas une raison différente, meilleure, plus noble ou plus spirituelle que les autres. Rien de plus contraire à la notion du savoir-passe que celle dune sagesse plus ou moins ésotérique et ineffable à laquelle certaines expériences particulières nous permettraient daccéder. Non : je parle de la vie en première personne, la métaphore étant, dans sa folie même et surtout pas dans son usage de compréhension et de communication, le répondant de limpossibilité à soi qui définit cette personne. Or une sagesse, par définition, cest le rapport dépuisement et donc danonymat que le sujet entretient avec une nécessité quil méconnaissait mais dont il reconnaîtra ensuite quelle était depuis toujours sa vérité. Les notions de sagesse et de vérité sont parfaitement exclusives et rien ne peut plus différer de la vraie vie quune vie sage. La folie de la butée dit dabord cette exclusivité.
Je note par conséquent que rien ne peut plus différer de la vraie vie quune vie lucide. Nous le savons, la lucidité est lattitude qui consiste à reconnaître en toute signification une nécessité qui reste celle de la constitution : quand je suis lucide, je reconnais que rien de ce qui me passionne nest passionnant en soi, que rien nest vraiment vrai et quil ny a dès lors pas de vérité ; de sorte que cest à me méconnaître comme origine du sens dont je suis la dupe que, précisément, je pouvais lêtre. Mais que je my reconnaisse enfin et plus rien ne vaut plus : en face de moi comme sujet pur de la réflexion, rien ne mérite plus que je my investisse. En fait, il y a bien une vérité supposée, qui est labsolu de la définition représentative sur laquelle il nest pas question de sinterroger sans pétition de principe a-t-on raison de réfléchir ? de sorte que la notion de lucidité est en fin de compte aussi absurde que celle de sagesse : une notion qui sert seulement au flicage de la pensée par ses ennemis (ceux qui ont décidé, dabord pour eux-mêmes, quil fallait être celui que nimporte qui aurait été à la même place). Doù cette nécessité éthique, à vrai dire plutôt banale dans sa formulation, de rester la dupe non pas de ce qui nous fait vivre (un idéal dont limposture va pour ainsi dire de soi) mais de ce qui nous fait pour nous-mêmes avoir raison de vivre ce qui est tout autre chose. Et par exemple il est bien certain quon ne peut écrire quà ne pas sinterroger sur la nécessité décrire, dont létablissement dans une démonstration irréfutable ne serait de toute manière quune inertie supplémentaire. Lécrivain est dupe de la nécessité décrire en ceci quil remplit ses trois pages minimum par jour sans jamais se demander sérieusement si toute cette vie sacrifiée à un travail que personne ne demande et qui sera très probablement oublié aussitôt publié (sil lest), en valait la peine la réponse étant de toute manière toujours non. Cela dit, quand on sappelle Balzac ou Proust, il faut sen tenir inconditionnellement à ce qui, chez tout autre, serait une sinistre aliénation graphomaniaque. Eh bien cest très exactement de cette inconditionnalité quil sagit ma notion du savoir-passe.
Quest-ce que linconditionnel, en effet, sinon la nécessité propre du vrai, dont la notion exclut quil soit jamais soumis à autre chose que lui-même puisquil décide de ses propres conditions ? Si lon prend lexemple de limpératif catégorique, on dira quil effectue une nécessité inconditionnelle parce quen lui cest la conscience réflexive qui parle comme telle, cest-à-dire notamment comme indifférente et anonyme en première personne en quelque sorte. Limpératif moral est donc vrai pour cette conscience réflexive abstraite : absolu, indépassable, impossible à soumettre à quelque condition que ce soit notamment aux postulats de la raison pure pratique. Car sil ny a ni liberté ni Dieu ni âme immortelle, sa nécessité nest en rien modifiée : il faut toujours faire son devoir, et que cela nait dès lors aucun sens, aucune portée ni aucune conséquence nentre absolument pas en ligne de compte. (Mais bien sûr on peut contester à Kant que la conscience réflexive universelle et anonyme soit la vérité du sujet parce quelle le réduit au statut de représentant de lhumanité, et ne voir là que lidée abstraite de linconditionnel).
Le savoir-passe, lui aussi, est porteur dinconditionnel : quand une réalité minspire du respect (par exemple laction des pompiers new-yorkais au moment de lécroulement des tours) elle mindique bien une vie qui est non pas bonne mais vraie et qui vaut donc inconditionnellement, envers et contre tout et dabord la vie même, condition pourtant de toute condition.
Je crois possible de concrétiser cette notion, telle quelle se traduit subjectivement par lidée de nêtre pas sans savoir ce quil en est de la vraie vie, par une notion dont, ici encore, jassumerai le caractère peu académique et dont le sens est de faire reconnaître cette inconditionnalité. Je propose que lon prenne en compte ce que je nomme le point de butée personnel.
Mon idée est simple : je dis que personne naccepte de vivre à nimporte quel prix, quoi quon simagine par ailleurs et quelle que soit lévidence du contraire, de sorte quadvient toujours un moment où, quoi quil arrive, on nira pas plus loin. Se faire tuer sur place quand on pouvait longtemps encore continuer la reculade en donnerait une image.
Rares sont ceux dentre nous qui ont eu loccasion daller jusquà ce point de butée, de toucher en quelque sorte leur vérité du doigt une vérité toujours absurde et arbitraire au regard de la conscience représentative et que pour cette raison même je dirai éthique et non pas morale. Les péripéties de la santé en fournissent le plus fréquemment loccasion : si un compositeur peut encore concevoir de la musique en étant sourd, il est bien certain quun peintre ne peut plus travailler une fois devenu définitivement et totalement aveugle. Si cest un peintre du dimanche ou même un bon peintre, il adaptera sa vie à son malheur et il fera tout ce quil faut pour mener une vie qui gardera encore quelque possibilité, même affreusement diminuée. Mais que ce peintre ait été Picasso, et il est certain que la question était immédiatement réglée : je ne mengage guère en conjecturant quil neût pas accepté une vie sans peinture, si confortable voire luxueuse quelle ait pu rester par ailleurs, parce que sa vie aurait alors été privée de sens, et que personne naccepte une vie qui ne signifie rien.
Le point de butée personnel, on la compris, cest une signification dont la folie de la métaphore soit le principe une signification dont il ne faut donc pas faire on ne sait quelle morale ou sagesse personnelles, parce quune morale ou une sagesse, même " personnelles ", ne peut pas être folle alors quune vie, si elle doit encore signifier quelque chose, ne peut pas relever dune signification que la conscience réflexive serait susceptible dapprouver et cela justement parce que lidée même de sagesse est absurde.
Je le dis plus simplement et dune manière peut-être plus acceptable : notre vérité nous est définitivement étrangère.
Létrangeté de notre vérité, outre quelle rend dérisoire lidée de se connaître soi-même car cest seulement en extériorité à soi quon peut être vraiment soi, il faut la penser comme limpossibilité de jamais comprendre la nécessité de notre point de butée personnel, qui en ce sens est une pure contingence. Très concrètement, cela revient à dire que nous serons les premiers surpris par la limite qui simposera brutalement à tout ce que nous ne cessons daccepter et qui, ne serait-ce que pour cette raison, semblera totalement arbitraire (Pourquoi fixer la limite ici plutôt quun peu avant ou un peu après ? il ny a pas de raison, mais il se trouve quelle est là et non pas ailleurs.).
Jinsiste sur la corrélation de larbitraire et de la contingence pour définir le point de butée personnel : cest simplement la conséquence de létrangeté au sujet qui définit sa vérité, la conséquence de limpossibilité quil se reconnaisse en elle et donc la conséquence de limpossibilité pour la vérité quelle soit jamais spéculative. Il ny a rien à comprendre de notre vérité sinon quelle est absurde comme le fait dexister, sauf quil ne sagit pas dun fait mais dun acte quon pourrait nommer impossibilisation de soi et qui suffit à définir lagir ou le parler en première personne. Le corrélat objectif dun tel acte, bien sûr, cest le vrai dont on peut dire tout ce quon voudra sauf quil exprime son auteur. Pas de différence par conséquent entre lexclusivité des notions dautorité et dexpression dune part, et lexclusivité des notions de connaissance de soi et dêtre vraiment soi dautre part.
Très concrètement encore, linscription de la question du point de butée personnel dans lhorizon plus général du problème de la vérité se traduit par cette évidence, passablement libératrice à mon avis, quun jour peut-être nous ne comprendrons pas la décision ultime que nous aurons absolument raison de prendre (ce qui nexclut évidemment pas quon puisse avoir, par ailleurs, de bonnes raisons de prendre cette décision mais alors lacte quelle impliquera, dêtre raisonnable, ne sera pas vraiment le nôtre et sera à peine un acte). Voilà comment on peut réfléchir linconditionnalité dont il faut nommer savoir-passe la reconnaissance réflexive.
Linconditionnel, cest forcément le fou. La morale, qui sidentifie à ce trait dinconditionnalité, est folle parce quelle est le refus absolu de céder sur la définition représentative de la vérité. Certes, il existe de nombreuses situations impliquant quon sen tienne à cette définition cest-à-dire pour lesquelles lattitude kantienne soit la seule admissible, mais il y en a beaucoup dautres, comme celle de lami poursuivi par des assassins envisagée à propos dun " prétendu droit de mentir ", où le fait de sy tenir est tout simplement lacte dun fou. Qui ne le voit en confrontant Kant en Benjamin Constant ?
Si linconditionnel est toujours fou, la vérité, qui lest, est elle-même originellement folle. En quoi je ne fais que rappeler limpossibilité de la sagesse ou limposture de ceux qui prétendent la détenir puisque lalternative radicale, réflexivement parlant, est celle de la sagesse et de la folie. Disant cela, je ne fais certes pas de la folie quelque caractère métaphysique propre à la vérité : je me contente de dénier quon puisse jamais identifier celle-ci à la sagesse.
Le point de butée personnel est par conséquent un point de folie radicale parce quil est le point de vérité qui définit le sujet comme sujet personnel et non pas simplement comme sujet réel (sujet de fait, effet de structure).Sujet de droit (avoir raison), cela signifie originellement sujet fou parce quil ny a de droit que depuis le non-droit, forcément que depuis une instauration de la raison qui ne peut être, par définition, que folle.
Cette folie, que signifie aussi lidée de létrangeté radicale de la vérité au sujet dont elle est la vérité, je dis quelle est celle de lacte subjectif, autrement dit de linvention métaphorique : seul un fou peut prétendre que le dernier des chevaliers français est un félin de la savane africaine. Et pourtant, cette parole, du moins dans la bouche de ceux qui lont vu combattre, est vraie. Inexacte (impossible dêtre moins exacte !) mais vraie.
Que la vérité sentende originellement comme folie, autrement dit que le discours du maître soit toujours une imposture (car cest lui qui tient un discours raisonnable le maître étant celui qui dit le vrai en vue du bien), cela se trouve par conséquent impliqué dans la notion du savoir-passe, dont on aperçoit dès lors quil est passage de la raison réflexive (car cest un savoir) à la folie qui est, finalement, la folie dexister...
En somme léthique distingue dune part ceux pour qui il est normal dexister (chacun dentre eux est nimporte qui) et ceux pour qui cest un miracle absolument impensable, un miracle qui appuie la réflexion sur un fond de sidération et qui institue par là même la métaphore comme lorigine folle de toute reconnaissance. Depuis cette sidération, ils pensent et par là posent le vrai ce qui consiste à prendre follement acte de lexistence. Cette folie, bien sûr, cest le génie : le fait que la première personne soit la première personne ou, si lon préfère, le fait de ne pas céder sur la définitive étrangeté de notre vérité à nous-même. Je dis quil ny a pas de différence entre reconnaître le miracle impensable dexister, autrement dit définir lexistence comme labsolu de la folie métaphysique, et admettre la définitive étrangeté à soi de lêtre lui-même dont, après coup, on pourra dire que lexistence avait à relever (puisque tout ce qui est et donc nest pas rien, par exemple un dragon nexiste pas). Ce passé, cest la signature. La vraie vie, quon aura donc vécue en première personne (la personne de lêtre, par opposition à la seconde qui est celle de lexistence et à la troisième qui est celle de la représentation) est celle quon peut signer. On a compris quelle devait avoir eu le nom propre dans son essentielle indisponibilité pour marque distinctive.
Je vous remercie de votre attention.
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