Apprendre à vivre (3) : des leçons de vérité
Personne ne peut nous apprendre à vivre et ceux qui prétendraient le faire sont des imposteurs : dune part lidée de sagesse est contradictoire parce quelle ne permet pas de répondre à la question de savoir sil est fou ou bien sage dêtre sage, et dautre part elle est inséparable de la nécessité dun sujet anonyme (elle doit valoir pour quiconque) convoitant une place de maître (le sage, maître de lui, peut constituer un modèle pour les autres) ce qui est très exactement la définition de lesclave.
Si lidée dun savoir de la vie est une imposture, il nen reste pas moins quon peut distinguer entre la vie réelle et la vraie vie entre la vie quon mène et celle quon a (ou quon aurait) raison de mener. Cette distinction a deux conséquences, que nous allons examiner aujourdhui.
Je commencerai par réfléchir sur la manière dont peut être produite ladite distinction, autrement dit comment on peut comprendre quil ny a pas que la vie réelle, bien que par définition il ny en existe pas dautre, et je verrai ensuite sous quelle forme on peut penser ce qui, à lencontre dun savoir dont la supposition en autrui est une simple illusion, peut se donner à penser comme leçons de vie. Car enfin, si nul ne peut à bon droit être supposé savoir ce quil en est de la vraie vie, il nen reste pas moins que certaines personnes nous donnent le sentiment dune parfaite insignifiance, pour ne pas parler de ceux qui nous semblent fous ou criminels (les deux vies quon peut avoir tort de mener), alors que dautres nous laissent entrevoir au contraire quils ont raison de vivre comme ils vivent. Ce sentiment, dans sa dimension nécessairement réflexive, est celui dune leçon que, sans lavoir voulu ni même lavoir su, ces personnes nous ont donnée. Il ny a pas de savoir de la vie, mais il y a des leçons de vie et cest lopposition formelle de ces notions que nous verrons en second lieu.
La distinction de la vraie vie : le travail de la vérité
Ce nest pas le même, avons-nous appris la semaine dernière, dêtre réellement sujet et de lêtre vraiment. On peut présenter cette opposition en disant quon est vraiment sujet quand on lest en première personne cest-à-dire en impossibilité à soi lêtre réellement consistant au contraire à lêtre en nécessité à soi (en tout ce que je pense et en tout ce que je fais, il sagit nécessairement de moi). La question de la vraie vie pourrait être posée comme celle des conditions dun être en première personne. Nous lavons longuement traitée lannée dernière, puisque la question dêtre vraiment sujet est tout simplement la question de lautorité (comme quoi on parle toujours des mêmes choses). Aujourdhui je voudrais réfléchir sur la production de la distinction entre la vie réelle et la vraie vie, prenant la notion de distinction en son sens verbal bref, la considérant comme un effet.
La distinction, cest par définition un effet de vérité, par opposition à la différence qui est un effet de savoir. Car le vrai ne peut apparaître comme tel, lui qui ne diffère pas du réel, quà un sujet par là même distingué la distinction étant précisément la qualité de celui qui fait des distinctions là où les autres constatent quil ny a pas de différences. Si donc on considère que la vraie vie est toujours celle dun sujet distingué, on se trouve contraint de reconnaître dans sa notion celle dun effet dont lactualité peut être nommé " travail de la vérité ".
La notion de travail de la vérité peut paraître paradoxale : nous sommes plutôt habitués à parler dun travail de pensée, puisque les notions de vérité et de pensée sont corrélatives lune de lautre (il ny a de pensée quen première personne et le vrai est précisément ce qui est posé en première personne). Mais je la maintiens pour tenir compte de ce quil y a du vrai naturel la nature étant de toute façon un sujet en infinité et donc en impossibilité à soi, puisquil est naturel quil y ait la nature et que cest depuis cette identité de labyssal et de la positivité que nimporte quoi peut être reconnu comme naturel. Par ce terme de vrai naturel, je désigne des choses dont loriginelle impossibilité à soi de la nature soit le principe de position (le " donné ") et dont il est par là même légitime de parler en termes de vérité. Ce sont des réalités qui ont donc pour effet de nous faire parler ou agir en première personne cest-à-dire vraiment et certes, il ny a que le vrai qui puisse produire un effet de vérité. Si donc on accorde quun tel effet de subjectivation est envisageable corrélativement à limpossibilité que la nature est pour elle-même, alors on accorde quil y a du vrai naturel, et que la notion de vérité nest pas étroitement corrélée à celle du génie simplement humain (lequel nest rien dautre que lagir ou le penser en première personne).
Quelque chose simpose devant quoi nous ayons à nous incliner. Voilà le vrai quil procède de lesprit ou de la nature. Sincliner, cela signifie reconnaître lautorité. Et donc, savons-nous désormais, la position en première personne.
Il y a des choses qui font autorité : les uvres, bien sûr, mais aussi les événements, par exemples lapparition dun arc-en-ciel ou, plus simplement encore, un paysage où la nature, adoptant pour ainsi dire delle-même la forme représentative, nest pas sans laisser croire quelle donne quelque chose à penser. Et puis bien sûr limmense domaine des comportements humains, de ce quils supposent et de ce quils impliquent comme rapport à ce quil est impossible de ne pas nommer une vérité préalable celle qui les rend humainement possible, si lon pose en principe que rien dhumain ne se fait que dans lhorizon quon ait eu raison de le faire. Bref, tout ce qui ouvre à la méditation fait autorité, imposant à lesprit quil sincline devant ce que, dès lors, il est nécessaire dappeler le vrai.
Le vrai simpose, il commande sa reconnaissance et lon peut dire que ce commandement est un travail parce quil produit un effet. Nous avons étudié cet effet de subjectivation : on lappelle respect. Et ce sentiment a bien un pouvoir de distinction entre les sujets, puisquil y a ceux qui sont capables de respect et ceux qui ne le sont pas les premiers étant du côté de lépreuve tandis que les seconds sont du côté de lexpérience. La distinction qui se fait entre les sujets, et qui est donc aussi bien celle de lépreuve et de lexpérience, on la traduit en disant dune part quil y a des gens distingués et des gens du commun, et en disant dautre part quil y a ceux qui sont marqués et quil y a tous les autres.
La distinction, nous le savons aussi depuis longtemps, présente cette particularité étonnante dêtre une relation valant de manière absolue (ce paradoxe est celui de la marque) : il y a des gens distingués, ces gens qui inspirent le respect et dont la rencontre est toujours marquante, mais il y a aussi des choses distinguées. Le modèle en est bien sûr luvre mais, je viens de le dire, la nature en est relativement prodigue. Comment par exemple ne pas être étonné de la distinction du cheval de haute école, quon noppose pas simplement au cheval de trait ou même de course, mais surtout à sa propre réalité ? Est-ce que lidentité de la liberté et du savoir, dans lexistence animale où ni liberté ni savoir ne se donnent spontanément à reconnaître, ne produit pas un effet qui soit, précisément de lavoir reconnu, un effet de respect et par là de distinction ? Non pas seulement au sens où il y aurait des amateurs éclairés capables dapprécier des subtilités de figures invisibles aux béotiens, mais au sens où ces amateurs, de respecter un animal identifiant son existence à lacceptation de la forme spirituelle, franchissent en quelque sorte le cap de la distinction en apercevant non pas ce que tout le monde aperçoit, mais ce quils ont raison dapercevoir ?
Telle est en effet la décision distinctive de ce quon pourrait nommer le travail de la vérité. Un artiste, par exemple, ne peint pas les choses telles quelles sont mais telles quelles ont raison dêtre (ce sont de vraies pommes et non pas des pommes réelles quon découvre dans Cézanne), nous invitant par là même à les reconnaître non pas comme nous les apercevons habituellement mais comme nous aurions raison de les apercevoir si, dans la vie quotidienne, nous nétions pas précisément ces sujets anonymes pour lesquels on a fabriqué la notion de sagesse.
Je ne parle pas du tout dune compétence, comme telle à disposition de nimporte qui (pour devenir compétent, il suffit détudier), mais bien au contraire dune aptitude à reconnaître le vrai là où nimporte qui naurait jamais vu que ce quil y a, à savoir le réel. Cette aptitude, proprement spirituelle (car la notion de vérité est expressément spirituelle) et dont le sentiment de respect est la réflexion, cest elle que jai objectivée la semaine dernière à travers la notion de " savoir-passe ".
Car enfin, quest-ce que le respect, sinon la conscience quon a dêtre en train de passer là où pourtant il ny a rien ni à constater ni à savoir ? Est-ce que dans le respect, le vieil homme nest pas dépouillé quand nous accédons à une dimension qui nen est surtout pas une, là où il ny a rien à apprendre mais où nous sommes certains quune leçon définitive nous a été donnée ?
Eh bien, je dis que le respect a finalement pour sens quon rende grâce, sans le savoir, de cette leçon qui nous a été donnée. Le respect en nous atteste dun travail non pas du vrai mais bien de la vérité (puisque, comme sentiment, cest une réflexion) dont je dirai quil est action de grâce.
Respectons à notre tour lambiguïté de la formue et reconnaissons, comme le sens de ce que nous éprouvons en respectant, que la grâce agit en nous (la vérité) et que nous rendons grâce au sujet de cette action (le vrai) de nous avoir par là même distingués nous qui, désormais, ne pourrons plus être celui quun autre aurait été à notre place, cest-à-dire tout bonnement nimporte qui.
Le vrai soppose au réel, en ce quil est un réel dont la réalité ne compte pas : ce qui compte en lui, cest la marque (par exemple la signature dun certain peintre au bas du tableau lequel perdra tout intérêt si d'aventure elle se révèle avoir été usurpée). Et la marque, justement, cest non pas une réalité inédite, mais uniquement ceci que la réalité ne compte pas !
Etablir cette impossibilité que la réalité compte, autrement dit marquer comme le cheval de haute école la été par lesprit au point de nêtre plus que cette marque de lesprit en lui, cest une action dont il est impossible de méconnaître le caractère gracieux, dès lors quon na pas oublié la définition de la grâce qui est tout simplement que la réalité ne compte pas ! Tous les exemples quon peut prendre le montrent à lévidence : javais cité la démarche gracieuse dune jeune fille où le poids et la gravitation gardent toute leur importance mais ne comptent absolument plus, ou encore la grâce accordée par un chef dEtat, qui ne conteste nullement limportance de linstitution judiciaire mais fait quelle cesse de compter.
Le travail de la vérité, donc, cela sappelle la grâce. Et que fait la grâce ? Une seule réponse possible : elle distingue, dune manière que la réflexion où se déterminent le pour et le contre et où les meilleures raisons lemportent contre les moins bonnes, doit nécessairement trouver scandaleuse.
Jinsiste sur la nécessité de ce dernier caractère, où se donne à reconnaître limpossibilité des raisons. De la même manière que tout amour est scandaleux parce quil advient justement de ce que les raisons quon aurait daimer (ou de ne pas aimer) ne comptent pas, la grâce ne sentend jamais quà lencontre de toute éventualité quelle puisse être justifiée, cest-à-dire admissible pour nimporte qui. La vraie vie est forcément scandaleuse, parce que cest une vie de grâce. Il y a des gens qui passent leur vie à étudier et à se perfectionner, et dautre part il y a Mozart. Il y a tous les gens de toutes les époques, et puis il y a soudain quelquun, par ailleurs plutôt désinvolte au quotidien daprès ce quon dit, qui montre à tous que la vie quils mènent, si enviable quelle soit, nest pas la vraie vie. Eux ils sont réels, lui il est vrai : seul il devait, seul il pouvait. Quelle leçon ! La question du travail de la vérité implique par conséquent que nous nous interrogions sur ce que cest quune leçon et plus particulièrement une leçon de vie.
Apprendre à vivre : lopposition du savoir et de la leçon.
Il ny a pas de savoir de la vraie vie, mais il y a des leçons de vie quil nous arrive de recueillir, des indications renvoyant à cette vraie vie par là même distinguée de la vie réelle dont le paradoxe est quelle ne compte pas alors quelle est la seule par définition.
Rien de plus absurde en effet que dimaginer la vraie vie comme une vie différente, celle quon aurait eu raison de choisir, par opposition à la vie simplement réelle, dont on aurait eu tort de se contenter puisquun tel point de vue, en enfermant toute problématique dans lhorizon trivial du calcul des biens (il y aurait des biens apparents pour la multitude, et des biens réels pour quelques connaisseurs), traiterait dun effet de savoir (la fameuse sagesse, à la limite) alors que je suis au contraire en train de parler dun effet de vérité.
On vient de voir quil fallait nommer " grâce " lordre de la vraie vie. En quoi jinsiste sur la distinction de ce qui importe et qui vaut pour le commun, et de ce qui compte et qui vaut pour lélu puisque lélection est toujours une grâce. En effet, élire, ce nest pas choisir : on nélit jamais quà ce que les raisons délire ne comptent pas, autrement dit quà ce que lélection ne soit pas calculable. Cette dernière opposition entre élire et choisir renvoie à lopposition du savoir et de la leçon, laquelle ne sadresse précisément quà des élus quand bien même la leçon concernée aurait été largement diffusée (par exemple les happy few de Stendhal).
La distinction vaut dans les deux sens : il ny a de leçon que dun élu. Pour prendre une exemple institutionnel (et malgré la contradiction que cela peut impliquer, car institutionnellement chacun est un " en tant que "), on dira que celui qui parle au Collège de France où les professeurs sont élus donne sa leçon, alors que lenseignant lambda fait son cours, quelle que soit sa situation dans la hiérarchie universitaire qui nest précisément quun système de places. Ce cours est suivi par des gens qui veulent du savoir et des diplômes, alors que la leçon de lélu est écoutée par des témoins qui pourront dire, à la manière des braves dont lEmpereur par avance annonce la distinction, " jy étais ". Pareillement, les pianistes indiquent des filiations artistiques comme autant de distinctions (" voici Mme Unetelle, qui a été lélève dYves Nat "), et aussi les psychanalystes (je connais personnellement plusieurs des très proches élèves de Lacan et je ne peux nier que ce titre, outre la valeur à chaque fois éminente des analystes concernés, suffit à minspirer du respect) ; personne naurait lidée de poser la même chose dans lordre du savoir académique qui exige constitutivement que nimporte qui soit lélève de nimporte quel enseignant, autorisé que reste celui-ci de sa place et de son savoir (et surtout pas de lui-même).
Cest que le savoir sadresse à ce quil y a de commun en nous, alors que la leçon nous vise très exactement là où nous ne savons pas que nous aurons à être.
Et certes, en termes subjectifs, il faut dire que ce lieu est impossible et quil est dès lors exclu de profiter dune leçon comme on peut profiter dun cours : celui-ci nous enrichit alors que celle-là, bien sûr, nous marque. Leffet du cours est de rassembler alors que leffet de la leçon est de distinguer. Bien sûr lélection de ceux à qui elle sadresse nest pas une discrimination, laquelle sappuie encore et toujours sur un savoir (par exemple les préjugés racistes, sexistes, etc.), de sorte que cest moins lexclusion de gens qui ne sont pas élus qui se trouve signifiée dans lidée de leçon que la distinction, à lintérieur de chacun, de ce quil y a de commun en lui (existant en troisième personne) et de ce quil y a de vrai (existant en première personne). Dire que la leçon ne sadresse quà des élus signifie par conséquent quelle ne sadressera jamais à tout le monde mais toujours à chacun. Cest aussi un aspect de la contradiction quil y a entre être un enseignant (ce métier exige quon sadresse à toute la classe et quon nait personnellement absolument rien à dire) et avoir un enseignement (javais cité les exemples de Socrate et de Lacan). Bref, la leçon, même totalement erronée, est toujours vraie, contrairement au cours qui, éventuellement bourré dexactitudes, ne lest jamais : il ny a de leçon quen première personne, aussi bien à la donner quà lavoir recueillie.
La nécessité que la vérité soit impliquée dans la leçon, qui sans cela déchoirait au niveau du simple cours (ce qui arrive parfois : jai entendu lenregistrement dune leçon de Barthes où il répète des notions élémentaires de linguistiques, comme nimporte quel enseignant aurait eu raison de le faire), cest précisément ce que désigne la notion, proposée la semaine dernière, du " savoir passe ". La leçon en est le prototype ; et sil y a un savoir de la vie (cest-à-dire de la vraie vie, par opposition à la vie bonne), il est bien évident quil ne se transmettra pas dans un cours, surtout de philosophie, mais uniquement dans des leçons, éventuellement de philosophie.
Corrélativement au statut de la leçon, parole ou écoute en première personne, la notion de " savoir-passe " renvoie à ce paradoxe dun savoir de la distinction quand tout savoir lest de la différence. Je pousse lidée jusquau bout en refusant didentifier le savoir non seulement à la représentation explicite, ce qui va de soi, mais surtout en refusant de subjectiver la première personne qui de toute façon ne se définit que par sa propre impossibilité, pour la raison de principe quil ny a de leçon quoriginale et que la volonté dêtre original, outre quelle est grotesque en plus dêtre pitoyable, est une contradiction dans les termes, on la déjà dit.
Cela signifie par conséquent quil nest pas nécessaire que le savoir-passe soit transmis par des gens qui en auraient eu la capacité ! Car si la sagesse ne peut être dispensée que par un maître lui-même sage (en théorie un idéal, en réalité une imposture), si le cours ne peut être dispensé aux étudiants que par un professeur suffisamment compétent, des leçons de vie peuvent au contraire être données par un fou, par un animal et même par une chose en plus évidemment de pouvoir lêtre, mais à condition que ce soit sans le savoir parce quil ne sagit aucunement dexpérience, par toute personne éprouvée.
Quil y ait une expérience pratique de la vie qui conduise à une certaine prudence et puisse parfois justifier des conseils de bon sens, personne ne le niera. On niera par contre que cela puisse jamais concerner la vraie vie, dont aucune expérience ne peut rendre compte sauf à rabattre le vrai sur le bien cest-à-dire à le dénier. Le sujet du savoir de la vraie vie ne peut donc pas ressembler au sujet expérimenté qui serait à même de donner des conseils. En ce sens il nest pas impossible quil soit fou. Et certes, selon lexemple des pompiers new-yorkais que je prenais lautre jour, il faut être fou pour grimper dans un immeuble en train de seffondrer pour la seule raison quon a promis de ne pas abandonner les gens qui restent en danger dans les étages supérieurs
Ce savoir-passe dont des folies comme celle-ci constituent une leçon (car ce nest pas simplement une leçon de courage que ces hommes nous ont donnée, mais bien une leçon de vie de ce que cest vraiment que vivre), des êtres sensibles en sont aussi capables précisément parce quils sont sensibles et quil est impossible de penser la sensibilité sans en inscrire la notion dans une problématique plus générale qui est celle de la vérité.
Rien ne peut être plus bête quune conception objective de la sensibilité, si lon définit la bêtise comme la confusion du singulier et de lordinaire (Deleuze) ici celle dune propriété matérielle (réagir, comme le font les sels dargent à la lumière) et dun procès qui est toujours de subjectivation. Car il ny a de sensibilité quà ce que lêtre sensible ait été constitué comme tel davoir été sensibilisé, et donc marqué, comme nous le sommes depuis toujours par le langage. Dès lors tout être sensible est inscrit dans lhorizon de la vérité : on nest jamais sensible à nimporte quoi mais seulement à ce par quoi nous avons été originellement marqués (par exemple à linfini de lAutre, pour proposer une interprétation lévinasienne de lidée-marque de Dieu chez Descartes). Dès lors, tout ce en quoi lêtre sensible apparaît comme tel, autrement dit dans sa marque, sera potentiellement porteur dune leçon de vérité. Par exemples lamour de deux pigeons, le courage dune chatte défendant ses petits, la majesté dune silhouette de cheval, la placidité du regard dune vache, sans parler bien sûr du regard dun chien et a fortiori dun singe (il y a aussi des leçons en quelque sorte négatives, comme on le voit à propos de labsurde suffisance dun paon faisant la roue)... Si nous nétions pas aussi obsédés par la semblance, cest-à-dire par la décision mensongère de nidentifier le vrai que là où nous nous retrouverons comme sujets constituants (ce qui revient concrètement à identifier lhumanité à la personnalité au sens juridique du mot), et donc si nous cession denfermer la question de la vérité dans celle de la spéculation, nous pourrions éprouver, en quelques moments sidérants, des vérités dont, comme à chaque fois, nous ne nous remettrions jamais.
Les choses aussi sont capables de nous donner des leçons de vérité. Je pense à une sculpture de Germaine Richier qui ma enseigné ce que jignorais et qui fait désormais partie du tissu même de mon existence : que le bronze, matériau inerte sil en est, était capable de souffrir, de crier et même de hurler son angoisse non pas une angoisse humaine qui aurait été représentée par lartiste au moyen du bronze, non, mais tout au contraire une angoisse quon pouvait identifier à la hurlante détresse dexister, quand on est le bronze. Propos fou, je le sais, mais dont jassume la vérité comme, je crois, pourraient le faire tous les visiteurs de lexposition que je visitai il y a quelques années à la fondation Maeghe de Saint Paul de Vence.
Ainsi le sujet dune leçon de vérité est-il toujours en train de répondre, sans le savoir et sans quaucun savoir puisse jamais se substituer à cette réponse, à la question même de la vérité. Car enfin, on peut à chaque fois se demander ce quil en est de la vérité pour que le comble de lhumain se laisse reconnaître dans un regard de chien, pour que la détresse dexister apparaisse comme la matérialité même (et non pas la signification !) dune uvre dart
Une réponse est indubitablement donnée à la question de la vérité, par ces réalités quil est impossible de ne pas nommer des sujets une réponse quon ne trouve pas dans les livres, quon ne peut pas apprendre pour la réutiliser plus tard mais dont il est impossible de nier quon lait reçue. Bref, il y a des leçons de vérité qui, comme telles, nous marquent alors que toute leçon devrait nous enrichir et qui sont par là même de vraies leçons.
Valent-elles pour la vie en général ? cest ce que nous apprendrons peut-être dans les prochaines séances.
Je vous remercie de votre attention.
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